Il était tard déjà quand nos voitures nous ramenèrent à l'hôtel, par

l'arc de triomphe d'Alexandre Ier, tout le long de la Vertskaïa. Le ciel

avait quelque chose d'éthéré et d'immatériel, avec ses étoiles pâles et

la lueur diaphane de son couchant. Les petites chapelles étaient closes;

le peuple, ouvriers et moujiks, avait disparu; la Moscou russe dormait.

Mais les lampes électriques semblaient triompher. À fond de train, des

troïkas et des drojkis revenaient de Petrovsky; aux lueurs de

l'électricité, ou apercevait parfois un officier et une femme, serrés

l'un contre l'autre dans l'étroite voiture; sur les trottoirs, des

filles passaient.

* * * * *

Entre Paris et Tomsk, à Varsovie, à Nijni, vous trouverez le marchand de

Moscou. Depuis qu'il a quitté le caftan de ses pères, depuis qu'il fait

peiner des milliers d'ouvriers, il va par toute l'Europe, l'Asie, pour

vendre et pour acheter, pour jouir. J'eus le bonheur d'en voir un à

Moscou même, chez lui, parmi son luxe, M. K... Il habite à Marosseïka

une maison à deux étages, un petit hôtel d'allure occidentale. À

l'intérieur, on trouve le confortable, le luxe moderne et cosmopolite.

En bas, c'est la bibliothèque, le cabinet de travail, la chambre du

précepteur, celle de ses domestiques, celle de la gouvernante. À

l'entrée, devant le grand escalier de pierre, un valet prend vos

chapeaux, vos manteaux, et vous les rend à la sortie, sans jamais faire

erreur. Au premier, habitent les maîtres; après deux salons, ornés de

quelques Falguière «qui coûtent cher», on arrive à la salle à manger,

aux buffets où s'alignent les services dorés, puis à la serre, au jardin

d'hiver, où les plantes vertes «entretiennent la tradition de la

verdure». Au-dessus, habitent les enfants et leurs domestiques. Un hôtel

parisien ne serait pas disposé d'une autre façon.

Mais les chambres à coucher sont peu développées: le lit et les tentures

ne préoccupent point les Moscovites comme les Français; on campe en

Russie plutôt qu'on ne couche. Les couchettes sont petites et étroites,

les draps peu larges; le plaisir du lit, «bien rollé», comme disent nos

paysans, est inconnu ici. C'est que la maison tout entière protège du

froid, nul souffle de l'atmosphère glacée du dehors n'y peut pénétrer,

la vie s'isole et s'alourdit parmi les salles aux doubles fenêtres, où

monte la chaleur des poêles.

Nous avions déjà parcouru l'hôtel, quand le «patron» vint nous

rejoindre. C'était un homme de trente ans environ, bien bâti, d'allure

nerveuse. Il était brun, portait de longs cheveux noirs, luisants; dans

le visage de teint bronzé, les yeux noirs, légèrement bridés, brillaient

derrière les lunettes d'or. Il avait le front haut, l'arcade sourcilière

très développée. Il parlait le français très rapidement, avec de

brusques arrêts, quand un mot lui manquait, sur ce ton chantant et avec

ce zézaiement de beaucoup de Russes, quand ils parlent notre langue. Il

se tenait tout près de son interlocuteur, et le fixait obstinément.

Dans sa vie de travail et de plaisirs, ce sont les qualités du moujik

que vous retrouvez. Comme le paysan se résigne à émigrer, à reconstruire

l'isba plus loin, dans la plaine; comme le soldat marche pendant 1 000

kilomètres en disant: «_Nitchévo_: ce n'est rien!» ainsi pendant des

nuits, pour augmenter sa fortune et pour la manifester, M. K... dîne,

boit du champagne, cause avec des marchands et rit avec des femmes.

«Voilà trois nuits que je ne dors pas, nous dit-il. Tous mes amis sont

éreintés. Moi, je suis debout». _Nitchévo_, ce n'est rien.

[Illustration: Une cour du quartier ouvrier, avec l'icône protectrice

(page 196).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]

Sans doute, il ne boit plus de vodka. Mais une belle cave, voilà la

marque d'une grande fortune! Les vieux vins de Bordeaux ou de Bourgogne,

les marques de Champagne, les cognacs à 100 roubles la bouteille, voilà

ce qu'il faut montrer au visiteur.

Comme nous paraissions peu sensibles à tout cet étalage, on nous montra

l'écurie; son écurie est l'autre orgueil de M. K.... Il fait courir

parfois, et il a remporté quelques prix à Moscou.

Dans une cour intérieure, assez sale, où la poussière s'accumulait entre

les petits pavés inégaux, des brins de paille traînaient, des tas

d'ordures. Dans les maisons particulières, comme dans les hôtels, ces

cours intérieures sont toujours malpropres. Les écuries s'ouvraient là.

Un à un, sur la demande du maître, tous les chevaux nous furent amenés.

C'étaient d'abord plusieurs paires de magnifiques Orloffs: au repos, ils

payaient peu de mine, mais dès qu'on les faisait courir un peu autour de

la cour, ces animaux nerveux se redressaient, le corps tout entier

tendu. Ils ont la tête très fine, le poitrail très développé; c'est

uniquement par le collier qu'ils entraînent la voiture. Ce sont surtout

des chevaux de vitesse, ceux avec lesquels le patron, pendant les

après-midi d'hiver, laisse derrière lui les autres traîneaux, à travers

Petrovsky Park. Le cocher part à fond de train, puis s'arrête, va au

pas. Qu'une troïka essaie de le passer, vite, il repart; et c'est avec

ces alternatives, au milieu de la joie orgueilleuse du maître, que se

fait la promenade. Des chevaux suédois à longue crinière, plus petits,

plus trapus et moins nerveux, servent aux longs voyages; ils trottent

souvent pendant 60 kilomètres sans manger ni boire, et arrivent frais.

[Illustration: Sur le flanc de la colline de Nijni, au pied de la route

qui relie la vieille ville à la nouvelle, la citadelle au marché (page

204).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]

Tandis que leur maître causait, caressait ses chevaux, une foule de

domestiques s'empressaient autour de lui. Quand nous étions arrivés dans

la cour, ils s'étaient tous précipités, en courant, avaient demandé ses

ordres. Maintenant, le long des murs, ils attendaient. Le maître tira

une cigarette de son étui; en courant, l'un s'approcha, alluma la

cigarette. Trois fois, il revint pour le même office. Le maître eut

soif, un autre apporta de la bière. Un tout petit chat, sorti de

l'écurie, vint se frotter contre ses jambes; un troisième serviteur

s'approcha respectueusement et l'emporta. Je m'étonnai de cet esclavage

domestique, de cet empressement à deviner et à satisfaire tous les

caprices, et je dis mon étonnement.

«Oh! à Paris, me répondit-il, il y a aussi de bons domestiques! Mais

nous ne sommes pas mal servis.»

Je songeai, en même temps, à ses ouvriers, ses autres esclaves, qu'il ne

connaissait pas, qui ne pouvaient se signaler par un tel service.

J'aurais voulu savoir s'il s'intéressait à leur vie, s'il avait souci de

leur condition.

«Avez-vous, lui dis-je, beaucoup d'ouvriers?

--17 000, répondit-il, dans mes filatures....»

Et immédiatement, comme il voyait ma surprise:

«Que voulez-vous? Ici, avec 100 000 francs de revenu par an, on n'est

pas riche. Il faut au moins 300 000 francs.»

Ainsi, qu'il organise dans ses filatures un économat, car les ouvriers

mêmes ne seraient pas capables de former «l'artel»; qu'il établisse,

comme veut la loi, des hôpitaux et des écoles, qu'il paie un médecin

pour ses travailleurs, il n'en reste pas moins qu'il faut les exploiter

pour mener à Moscou la grande vie occidentale. Nombre d'ouvriers sont

payés, là-bas, 4 roubles par semaine, des apprentis 30 kopecks. Et le

patron fait cela avec naïveté; il ne s'étonne pas de leur patience, de

leur résignation; l'ouvrier n'est-il pas content, avec un petit verre de

vodka?

Le moujik vole et ment innocemment; le grand marchand du XIXe siècle,

méprisant les vieilles coutumes, vêtu à la mode et rasé, est resté

vraiment «moujik de commerce», comme disait Ivan le Terrible; il

exploite innocemment. Le sens moral n'est pas très développé dans toutes

les âmes russes, depuis le prince Dolgoroukow jusqu'aux plus humbles

paysans.

Mais le riche Moscovite n'a pas gardé les traditions pieuses et les

saints usages; il n'aime plus en Moscou la ville religieuse, il ne se

laisse pas pénétrer par son activité dévote. Il a les yeux fixés sur

l'étranger, pour l'imiter ou pour le combattre, et n'a plus d'amour pour

_la sainte Mère_.

Cependant cette classe est forte. Au milieu d'un peuple indolent, qui

n'a d'énergie que pour supporter, la bourgeoisie moscovite a de

l'initiative.

[Illustration: Le marché étincelait dans son fouillis (page

195).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]

Comme les figures de ses saints, la physionomie russe apparaissait

hiératique et figée; mais voici que déjà quelques traits s'animent. Tous

les sentiments semblaient endormis; voici que déjà quelques-uns excitent

à l'action. Et peu à peu, tandis que le caractère de la race devient

plus complexe et plus vivant, des caractères individuels s'affirment et

se précisent, par des efforts divers pour grandir Moscou et la Russie

dans le monde.

M. K... ne songe qu'au commerce, au luxe occidental et pétersbourgeois

qui transformera l'ancienne capitale: que les étrangers viennent en

foule, et la ville sera puissante. Quand ses fils seront grands, quand

ils connaîtront le français, ils partiront pour l'étranger, ils

perfectionneront les manufactures, et ils répandront les dernières modes

européennes.

[Illustration: Déjà la grande industrie pénètre: on rencontre à Moscou

des ouvriers modernes (page 195).--D'après une photographie.]

M. C..., un autre marchand, au contraire, est préoccupé d'art, de

littérature. Nous l'avions rencontré en chemin de fer, il se rendait,

pour son commerce, à la foire de Nijni. M. Orloff nous l'avait signalé

comme un grand amateur de tableaux. Si M. C... est connaisseur, nous ne

savons; mais il aime les arts. Il lit assidûment les articles du

_Figaro_, parle de Michelet, qu'il a lu, dit-il, et de Sorel et de

Monod, comme un Français. Mais c'est de nos expositions surtout qu'il

aime à parler, de leurs clous, de leurs plus étranges exhibitions, et

l'on se demande, parfois, au cours de la conversation, si ce sont nos

arts ou ces grands étalages qui l'intéressent le plus vivement.

À la gare de Varsovie, encore au retour, nous avons rencontré un autre

Moscovite. C'était un grand vieillard, à longue barbe blanche, de figure

ouverte et souriante. Il avait beaucoup voyagé en France, connaissait

bien Paris et ses environs. Pour cette raison, peut-être, la vie

politique, les questions sociales le préoccupaient. Il aimait son

Moscou, mais dans Moscou surtout, tout le rassemblement d'hommes actifs,

intelligents, qui pourraient un jour, sans doute, contribuer au

Gouvernement. Aussi était-ce avec piété qu'il parlait d'Alexandre II,

des réformes de 1861; et il était fier de l'initiative des bourgeois de

Moscou, qui, par leurs souscriptions, avaient élevé au tzar réformateur

le nouveau monument du Kreml. Il avait 5 000 ouvriers, mais ses ouvriers

étaient heureux, incontestablement! «Quelques jours avant son départ,

n'avaient-ils pas pourtant voulu faire grève? Il avait informé le

gouverneur de Moscou. 130 cosaques étalent venus, mais ils ne

suffisaient pas; alors il en avait fait venir 130 autres, et tous

avaient poussé les grévistes devant son comptoir. Ceux qui avaient cédé

reprenaient le travail; les autres avaient été chassés, condamnés.» Et

le bonhomme racontait cela simplement, comme chose juste et toute

naturelle; pourquoi demander un salaire plus fort? il vous dit, lui,

qu'ils sont heureux. Le partage de l'autocratie entre le tzar et la

bourgeoisie, tel semblait pour ce libéral l'idéal du Gouvernement.

* * * * *

Lorsque l'on part un soir de Moscou pour Nijni, c'est une tout autre

Russie que l'on découvre à son réveil. Ce n'est plus dans une plaine

sans limites, entrecoupée seulement de ruisseaux et de villages que le

train court, mais des collines légèrement bleutées ferment l'horizon,

les isbas noirs s'espacent presque sur une seule ligne, laissant deviner

un fleuve tout proche. Ça et là, sur des chantiers, de grandes barques,

encore inachevées, attendent; des filets étendus sèchent au soleil.

Le train passa parmi des bois; puis, sur une vaste place, des pavillons

coquets parurent alignés. Nous arrivions à Nijni. Au travers de la

foire,--par le grand pont de bois,--c'est à la ville même qu'il faut

aller d'abord, comme il faut saluer une mère respectée. Elle s'élève sur

une éminence, que la monotonie infinie de la plaine fait paraître encore

plus abrupte et plus haute. Elle domine le confluent de l'Oka et de la

Volga, et se présente à la Russie lointaine, qui se prolonge vers

l'Oural, comme une nouvelle Moscou. N'est-ce pas là, sur cette colline

que notre voiture gravit avec lenteur, que la race russe s'est

retrouvée, une première fois?

Après les Ivans, la Russie nouvelle s'élevait toute droite, comme une

tige vivace et forte; au-dessus des boïars brisés, des bourgeois soumis

et des principautés rassemblées, son tzar dominateur, et qui l'avait

faite une, gardait parmi les peuples la tradition de l'Empire. Elle

surgissait, Byzance nouvelle qui recommencerait contre les païens la

lutte du Christ; les ambassadeurs venus d'Occident se pressaient vers

elle, et les espoirs s'exaltaient. Mais voici que des malheurs sans

nombre l'avaient accablée: la dynastie, farouche et laborieuse, qui

l'avait fait grandir s'était éteinte, les tzars nouveaux s'étaient

laissé prendre; le métropolite était prisonnier, et, dans Moscou

découronnée, les Polonais tenaient le Kreml. Les boïars étaient révoltés

et trahissaient; des bords du Don et de ceux du Dnieper, des bandes de

Kosaks s'étaient élancées pour piller; et les églises étaient souillées.

Le peuple semblait mort; la famine et la peste l'avaient ravagé; et les

appels fervents des moines de Troïtza ne faisaient plus sursauter les

coeurs.

Un jour pourtant ces appels furent entendus. C'était à Nijni, sur cette

esplanade du Kreml, peut-être, où les rayons du soleil s'abattaient avec

violence; et devant le peuple assemblé, le protopope lisait la lettre

venue du monastère inviolé. Tous, sans doute, étaient émus; mais de la

multitude aucun bruit ne montait. Alors Kouzma Minine, le marchand

boucher, fut éloquent; il dit ce que tous ressentaient: «Si nous voulons

sauver l'empire de Moscovie, il ne faut épargner ni nos terres, ni nos

biens; vendons nos maisons, engageons nos femmes et nos enfants;

cherchons un homme qui veuille combattre pour la foi orthodoxe et

marcher à notre tête.» Pojarski consentit, et le bourgeois Minine avec

le noble Pojarski sauvèrent la Moscovie en 1612.

[Illustration: Sur l'Oka, un large pont de bois barrait les eaux (page

204).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]

Nous avons visité le Kreml, dont les murailles blanches, au-dessus du

brouhaha cosmopolite de la foire, gardent jalousement ce souvenir. Près

du palais du gouverneur, l'Église de la Transfiguration dresse son dôme

et ses clochetons. Sous l'étendard de Pojarski, Minine y repose, avec la

protection des saints et des vierges miraculeuses; en bas, dans la

crypte humide, les cercueils des anciens princes de Nijni sont alignés,

tous uniformément recouverts d'un drap noir à petite croix d'argent.

Nous fûmes frappés par le ton étrange du malheureux qui nous montrait

ces souvenirs: dans sa figure pâle, les yeux brillaient avec intensité;

par instants, il avait un air inspiré. Il ne débitait pas son récit

accoutumé avec l'air de lassitude de tous les gardiens; il parlait, avec

vivacité, avec feu, en dévot de ces grandes choses. En face de lui,

notre guide semblait embarrassé. «Voilà, reprenait-il en traduisant, il

vous dit que....» Et il résumait,--semblant mettre les choses au point.

Derrière le Kreml, toute la ville s'étend; elle semble un grand village.

Quelques voies cependant, plus larges et plus droites, suivies par les

tramways, sont bordées de boutiques à l'européenne; malgré la hauteur,

malgré l'abrupt de ces pentes, les coutumes occidentales sont montées

là, et elles ont pénétré l'antique cité russe.

Mais plus loin, tout au bout de la route poussiéreuse qui s'allonge sur

le plateau, le monastère de Petchersky demeure dans son isolement. La

colline se prolonge en un plateau dénudé et grisâtre, où la ville a

peine à se limiter, et où des cabanes isolées une à une s'étendent. Sur

les seuils, des femmes regardent; des moujiks nous croisent, portant

des seaux pleins d'eau aux extrémités du bâton recourbé qui leur coupe

l'épaule. Au bord de la route, une vieille femme à demi voilée, comme

les musulmanes, appuyée contre une balustrade, est immobile, protégeant

de son ombre une enfant en haillons qui dort, étendue sur le sable

chaud.

[Illustration: Dans le quartier ouvrier, les familles s'entassent, à

tous les étages, autour de grandes cours (page 196).--D'après une

photographie de M. J. Cahen.]

Après avoir longé les isbas d'un village, la route descend dans une

espèce de petit cirque qui a jour vers la Volga: c'est là que dort le

monastère. À droite, sur la pente du fond, devant des bouleaux aux

troncs élancés, une maisonnette rit sous le soleil. Tout ce paysage est

calme, et la lumière qui filtre au travers des feuillages ne brûle point

là, comme dans la plaine. De la Volga, aucune voix, aucun murmure de

l'eau ne monte.

Nous avons passé sous la voûte d'une porte: à gauche, des bâtiments

alignés avaient tracé le chemin; à droite, parmi les derniers arbres

descendus des pontes, un cimetière avait couché ses pierres blanches.

C'est là, dit-on, que furent ensevelis les boïars, victimes du Terrible;

et leurs cadavres se sont mêlés à ceux des anciens moines.

Par une autre porte, dont la voûte humide faisait pressentir la poussée

prochaine des lierres et des orties, nous sommes entrés dans le couvent.

Il semblait d'abord qu'il n'y eût personne. La grande cour paraissait

immobilisée par le soleil lourd des midis d'été. Deux ou trois figures

parurent aux fenêtres; un domestique, puis un diacre vinrent à nous.

Le diacre nous montra l'église: elle était obscure, basse, et pourtant

ne manquait pas de coquetterie; les ors et les pierreries n'y

éblouissaient pas, mais tiraient les regards sans violence; la

demi-lumière tombée des feuillages venait s'y perdre en larges flaques,

sur les dalles. Les images nous furent désignées, toutes les richesses

accoutumées. Puis, d'une sacristie aux coffres vermoulus, que les toiles

d'araignée semblaient seules retenir au mur et sur lesquels traînaient

pêle-mêle des livres poussiéreux, le diacre nous apporta le livre des

messes que le Terrible avait fondées pour les âmes de ses boïars, puis

de vieux manuels de liturgie où les lettres slavonnes éclataient en

couleurs vives sur le papier jauni; enfin, avec plus de dévotion encore,

le livre de comptes du couvent. Ce qu'avait apporté chacun était noté

scrupuleusement, et le diacre tournait les pages pieusement, comme s'il

avait senti que la vie des anciens continuait en lui, entre les mêmes

murailles, sous le regard des mêmes images, éclatantes toujours, comme

autrefois.... Et c'étaient bien les mêmes rêves qui l'environnaient;

c'était bien aux mêmes contemplations qu'il s'abandonnait, entre la

Volga toute brune, où les regards glissaient, et la verdure clapotante

du grand bois.

Ce diacre était beau, avec sa longue barbe, ses yeux gris qui

brillaient, ses traits réguliers et forts. Un des nôtres voulut le

photographier; il alla revêtir une robe neuve, prit son bonnet au long

voile noir, piqua sur sa poitrine le ruban rouge de sa croix, et debout,

la poitrine cambrée, majestueux comme s'il officiait, il posa. Ça et là

des fenêtres s'entr'ouvraient, d'autres moines paraissaient, s'amusaient

de ce spectacle. Il posait sans orgueil, sachant bien qu'il devait être

beau pour plaire au peuple et l'attirer à Dieu. Il nous séduisait par

son air de force tranquille, par son regard et par sa complaisance à nos

caprices de voyageurs. Nous lui avons serré la main, et nous sommes

partis.

Le long de la côte, un petit cheval échevelé tirait furieusement son

chariot. Une femme a passé avec sa fillette joufflue, qui souriait à

nous voir.

Nous avons regagné la ville; nous avons franchi le ravin profond qui la

coupe en deux, et de l'extrémité de la colline abrupte, nous avons

regardé la plaine. De la terrasse du bazar oriental où nous logions, ou

du belvédère du Kreml, ce sont deux panoramas prodigieux qui se

déroulent sans limites.

Au Kreml, ce sont des prairies, bossuées à peine de pentes et de montées

qui reculent indéfiniment l'horizon. Toutes vertes encore, au premier

plan, l'éloignement bientôt les fait paraître bleues ou les revêt d'une

brume légère, de la couleur grise et mauve d'un ciel d'automne. Des

haies, des bouquets d'arbres l'interrompent, et de toutes parts, une

infinité de tas de foin, jaunes comme de petites meules de paille,

surgissent parmi la nappe verte. Dans cette immensité, la Volga déploie

ses eaux, tantôt miroitant au soleil tout au long de vastes plages,

tantôt plus sombres et plus bleues, dans des méandres lointains. Au pied

de la colline, sur des bancs de sable, des piles de bois formaient des

masses noires régulières; et des chalands aux mâts élancés, serrés les

uns contre les autres, semblaient interrompre le fleuve. Un souffle

passait, léger, continu, comme lassé par la vastitude des plaines.

Du bazar, au contraire, c'était la foire, le confluent de l'Oka et de la

Volga qu'on dominait: l'Oka toute proche, contre la colline, la Volga

plus lointaine et plus mystérieuse, quand elle surgissait de la

demi-incertitude de l'horizon. Au fond, bordant l'Oka ou se répandant

entre les deux fleuves, des forêts faisaient une bande bleue. Un de ces

incendies, si fréquents en Russie, poussait tout haut, dans l'air sans

souffle, une masse blanche de fumée, qui se confondait avec les nuages.

À la lisière des bois, des cheminées d'usine limitaient la foire,

c'est-à-dire la ville immense étendue là, dont elles préparaient le

trafic. Puis la nappe enveloppante des deux fleuves contenait la

multitude des toits verts qui abritaient le grand marché; au-dessus,

l'église et la maison centrale se dressaient. Sur l'Oka, parmi le

fourmillement des barques, des remorqueurs et des chalands, un large

pont de bois barrait les eaux. De longues files de chariots, aux dougas

bariolés, les blouses rouges des hommes du peuple, les tramways

électriques, faisaient, tout au travers, des lignes parallèles. Sur le

flanc de la colline, coupé par la raie jaune d'une allée bien sablée et

garnie de bancs, des wagons funiculaires montaient et descendaient, de

la ville nouvelle à l'ancienne, du marché à la citadelle.

(_À suivre._) Albert THOMAS.

[Illustration: Le char funèbre était blanc et doré (page 194).--D'après

une photographie de M. Thiébeaux.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--18e LIV. Nº 18.--6 Mai 1905.

[Illustration: À Nijni, toutes les races se rencontrent,

grands-russiens, tatars, tcherkesses (page 208).--D'après une

photographie de M. J. Cahen.]

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[2]

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK,

[Note 2: _Suite. Voyez pages 181 et 193._]

Par M. ALBERT THOMAS.

III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. -- L'oeuvre

du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du Sviatoslav. Une visite

à Kazan. -- La «sainte mère Volga».

[Illustration: Une femme tatare de Kazan dans l'enveloppement de son

grand châle (page 214).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]

À la foire de Nijni, l'oeuvre difficile et féconde du commerce éclate

aux yeux tout entière. Dans notre vie sociale d'Occident, si complexe,

si continue, nous ne sentons plus, pour ainsi dire, sa difficulté ni sa

grandeur. Les denrées arrivent trop facilement, les trains partent trop

fréquents et trop rapides. Ici, à Nijni, les marchands sont venus

souvent encore en longues caravanes, par les routes poussiéreuses des

plaines, ou par le glissement indolent des fleuves, et la bourse cachée,

qui marquait leur chair, leur rappelait sans cesse l'impérieuse

nécessité des voyages et des trafics. De l'Oural et du Caucase, de

Vladivostok ou de Kiatkha, ils ont apporté aux marchands d'Occident les

produits innombrables de travailleurs isolés et ils ont senti, dès

longtemps, les liens qui unissaient les peuples.

Le Tour du Monde; La Russie, race colonisatrice Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 3 / 13 段