qui se dressa. Le moujik brûla son isba, fit le désert devant l'armée;
la guerre le passionnait; avec les kosaks, il pendait, égorgeait les
traînards ou les maraudeurs. Le vieux Kutuzow, le général aimé du peuple
et fataliste comme lui, dédaigneux de la tactique occidentale, répétait
que c'était au soldat russe qu'il devait la victoire.--À l'entrée du
Kreml, au long des murs de l'Arsenal, les pièces françaises prises en
1812 sont alignées. On lit, au-dessous, en russe et en français: «Canons
pris sur les ennemis par la victorieuse armée et par la fidèle et
dévouée nation russe.» Officiellement, l'action du peuple est reconnue
et glorifiée.
[Illustration: Du haut de l'Ivan Véliki, la ville immense se découvre
(page 190).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]
Ce fut alors un demi-avènement de la nation. Le tzar l'avait retrouvée;
la vieille alliance entre le père et les enfants avait été refaite.
Mais qu'il était devenu étrange ce père! Comme il semblait gêné au
milieu de la ville sainte! Depuis longtemps, les Occidentaux l'avaient
séduit, suborné dans son Pétersbourg, par des charmes magiques, loin de
ses fils! Sans doute, les longs efforts de ses prédécesseurs l'avaient
conduit à la gloire de 1807, à cette alliance par laquelle il dominait
l'Europe et gagnerait peut-être Constantinople, enfin! Mais l'étranger
avait souillé la sainte Moscou!
Or, en 1812, le peuple russe accepta ce que ses tzars avaient fait,
adopta comme siens les monuments d'allure occidentale qui déjà avaient
envahi le Kreml; il ne voulut rien laisser de ce qu'on avait fait russe.
Napoléon, sans le vouloir, avait accompli l'oeuvre où Pierre le Grand
avait échoué.
De ces années, donc, date l'évolution d'une Russie contemporaine. Tout
le Kreml moderne, inachevé encore, complété jour à jour, suivant les
besoins, en devint le signe matériel.
Non loin de l'Arsenal, des casernes, du palais de Justice, le palais
Neuf s'étend régulier et ferme, classique comme Versailles, devant le
chaos du Kreml ancien.
Nous avons visité le Trésor des tzars. Par un escalier solennel, on
arrive à une grille monumentale, en fer poli. Elle donne accès dans une
vaste salle, à coupole. À côté des soldats modernes, des fonctionnaires
indolents, quatre grands mannequins équestres, revêtus d'armures
slavonnes, montent leur garde séculaire. De cette rotonde, deux galeries
partent, en forme de demi-cercle: les souvenirs de toute une histoire y
sont rassemblés, attendant pour revivre l'imagination alerte d'un
visiteur. Il y a là des richesses inestimables, des milliers de pierres
précieuses, des tonnes d'or. Ces merveilles retiendraient peu, si leur
prix seul avait invité les tzars à en faire montre.
Mais le travail délicat de l'orfèvrerie, les souvenirs évoqués et le
fantastique même d'un tel amoncellement forcent les regards. Les
sceptres anciens où les diamants pétillent, les couronnes où s'étagent
les rampes de rubis, de saphirs, de turquoises, celles d'Astrakan et de
Kazan, celle de Sibérie, celle de Vladimir Monomaque, les robes de
couronnement, comme d'immenses vagues d'or qu'on aurait figées là,
symbolisent pour la multitude naïve la grandeur de la monarchie, comme
l'orfèvrerie des icônes lui fait deviner les splendeurs célestes. Plus
loin, ce sont les cadeaux, ceux des sultans, ceux des khans de
Circassie, ceux des Lithuaniens et de Napoléon, hommages du monde entier
au tzar, les selles, les étoffes magnifiquement tissées, les coupes
ouvragées ou les vases de Sèvres, puis des drapeaux, loques effilochées,
pendues là, ceux de Pojarski, avec les figures hiératiques des saints,
ceux des légions polonaises, des haillons tricolores, aux inscriptions
révolutionnaires, des armures de tous les temps, de toutes les guerres,
prises sur les ennemis ou offertes par les princes étrangers, les
carrosses des anciens tzars, le gigantesque traîneau d'Élisabeth, le
mobilier de Pierre le Grand. Surtout, les souvenirs de 1807 à 1815
emplissent ces lieux; mais ce n'est pas seulement la défroque de
l'ennemi vaincu, le chapeau de Napoléon que l'on montre, comme à Berlin.
L'empereur ici reste glorieux et respecté. C'est qu'il rappelle le
moment où, pour la première fois, la nation russe compta dans l'Europe,
c'est qu'il fut, volontairement ou non, son initiateur à la vie moderne,
c'est enfin qu'il toucha Moscou. La grandeur de l'épopée révolutionnaire
émane de ces salles.
À l'extrémité de la galerie, une statue de marbre blanc domine le musée
tout entier; en tenue d'apothéose, comme un César romain, Napoléon
médite sur l'organisation de la conquête. Lui aussi, les Russes l'ont
adopté. Près de ces souvenirs, et continuant cette histoire dont ils
indiquent les étapes, le tzar habite. Nous avons parcouru les
appartements, les salons somptueusement meublés, la chambre à coucher,
la salle du trône aux riches tentures. Dans ces salles immenses,
l'ornementation est sobre, et l'éclat des dorures ne les encombre pas.
Les salles capitulaires de Saint-Georges, de Saint-André, que le blason
des ordres a servi seul à orner, et aux murs couverts d'inscriptions,
sont de toute beauté, vastes et simples.
* * * * *
Ainsi deux villes dans le Kreml: une du XVe et du XVIe siècle, immobile;
l'autre occidentale, envahissante. Il a pourtant son unité, unité vraie
que des artistes, comme Théophile Gautier, peuvent ne pas découvrir,
mais que le peuple sent.
Or cette unité ne naît pas de ce sentiment de solidarité dans le temps,
qu'on appelle la tradition; il n'y a point de place pour ce sentiment
dans la conscience russe. Les monuments ne marquent pas là, degré par
degré, le progrès lent d'une civilisation: entre la ville d'Ivan et la
ville moderne, il y a solution de continuité. Et pourtant, le peuple ne
distingue pas.
C'est que les Russes ne sont pas une nation: ils sont une race, et une
race n'a pas de traditions. Elle ne sent pas ce qu'a laissé le travail
des générations successives; le passé a disparu. Cela, en Russie, a
frappé tous les étrangers: «Chez vous, rien n'est respecté parce que
rien n'est ancien, écrit de Maistre à un Russe.» Michelet rappelle ce
mot: «Nul passé, nul avenir, le présent seul est tout.» Herzen, enfin,
le révolutionnaire: «Nous sommes libres du passé, parce que notre passé
est vide, pauvre, étroit.» La nation est une personne; la tradition la
constitue, elle a besoin d'institutions; la Russie n'a pas su en
acclimater d'étrangères, ni en créer de nationales. Les membres d'une
nation se classent par leurs idées, par la manière dont ils entendent
l'oeuvre de leur groupe dans le monde. Les Russes examinent la figure du
voisin, disent: «Celui-ci est vrai Russe; il a les yeux bleus, les
pommettes saillantes.» Plus vraiment, mais de même, les Grands-Russiens
sont les vrais Russes, parce qu'ils colonisent mieux, parce que leurs
_facultés naturelles_ les rendent plus propres à résister, à assimiler
ou détruire par contact les races vigoureuses. C'est encore une fois que
le peuple russe agit comme une race, physiquement.
Ainsi son Kreml ne doit-il pas lui apparaître comme le gardien d'une
tradition séculaire; il ne le voudrait pas couvert de cette teinte
grise, dont nous aimons voir nos monuments revêtus. L'antiquité d'une
nation est sa force; la race a besoin de se sentir jeune. Le Kreml,
donc, doit être éternellement neuf, comme la ville; aussi, comme ils
repeignent les peintures byzantines, pour que leur sainteté soit plus
évidente, les Moscovites rebadigeonnent le Kreml, pour que la grandeur
russe ne soit pas mise en doute. Le resplendissement du neuf, voilà ce
qui fait l'unité extérieure du Kreml, ce qui assure la race de sa force
constante.
Le Kreml brille comme le ciel, et le moujik assimile au ciel
éternellement resplendissant sa cité sainte. Un mot religieux de Moscou
le dit: «Au-dessus de Moscou, le Kreml; au-dessus du Kreml, le ciel.»
(_À suivre._) Albert THOMAS.
[Illustration: Un des isvotchiks qui nous mènent grand train à travers
les rues du Moscou (page 182).]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--17e LIV. Nº 17.--29 Avril 1905.
[Illustration: Il fait bon errer parmi la foule pittoresque des marchés
moscovites, entre les petits marchands, artisans ou paysans qui
apportent là leurs produits (page 195).--D'après une photographie de M.
J. Cahen.]
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[1]
IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK,
[Note 1: _Suite. Voyez page 181._]
Par M. ALBERT THOMAS.
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le Kreml et
la ville.
[Illustration: L'isvotchi a revêtu son long manteau bleu (page
194).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
MOSCOU.--Plus que ses cathédrales, plus que son Kreml et ses palais,
nous avons aimé Moscou, Moscou elle-même, la cité vivante et
bourdonnante.
Comme ville industrielle d'abord, comme centre de commerce, comme point
de réunion des lignes de chemins de fer, Moscou s'étend et se
transforme, grandit, en face de Pétersbourg; la foule de ses marchands
s'agite; dans le travail universel, Moscou à son tour fait effort.
Mais c'est une personne que cette ville; une personne vivante et presque
humaine, qui dissuade ou qui conseille,--qu'il faut aimer ou haïr,--qui
façonne les coeurs. C'est ainsi que le peuple la vénère. Pour lui elle
est, au sens précis, littéral, «la sainte mère», celle à qui il demande
assistance et refuge aux heures de danger. Lorsque Kutuzow l'abandonna,
la sacrifia pour sauver la Russie, il sentait bien que «ce n'était pas
une ville comme une autre». Il ne voulut pas y entrer, et, pleurant,
passa par les faubourgs.
Ainsi tout le peuple s'abandonne à elle, subit son ascendant; il la sait
douce, hospitalière. Au sortir du steppe dont l'infini tue les bruits,
cette activité resserrée, ce fourmillement de rues, ces bruits sonores
rassurent. Et la foule s'y agite heureuse, se sentant là chez elle, dans
sa ville.
Sans doute des étrangers sont venus d'Occident, qui ont essayé de
transformer Moscou. Voyez un peu la nouvelle parure dont ils l'ont
revêtue: des tramways, des piliers de lampes électriques, interrompent
les larges rues; des façades de pierre se sont introduites, par force,
entre les maisons de bois, et sur la ville, en un réseau serré et
enveloppant, les fils téléphoniques se croisent, innombrables; parmi les
enseignes en lettres russes, des inscriptions françaises se sont
glissées; dans les étalages, bien ordonnés, les produits parisiens
déploient leur coquetterie.
Oui, mais Moscou reste sainte; que les machines ronflent dans les
usines, que les sifflets des locomotives percent l'air à l'entour
d'elle, Moscou accepte la civilisation, elle agrée tout ce que l'Europe
lui apporte; comme son peuple, elle est souple; elle s'assimile avec
facilité les connaissances occidentales, elle se plie aux habitudes
nouvelles. Mais ne croyez pas l'avoir changée! Pétersbourg a pu se
transformer au contact des Allemands ou des Français, mais non Moscou.
Dans toutes ces rues, la civilisation occidentale reste isolée; elle ne
pénètre pas la vie russe, elle ne lui donne pas une forme nouvelle. Le
soir, quand les lampes électriques épandent leurs lueurs bleuâtres, les
boutiques basses, à peine éclairées, ne répondent pas à leur appel
joyeux. Les races orientales circulent, sans se mêler, parmi la ville
immense, et la civilisation occidentale s'agite comme une autre race qui
passe.
Dans sa capitale intacte, le peuple se sent bien chez lui. Sur les
routes, une multitude vient vers Moscou: ce sont des pèlerins, pieds
nus, qui viennent quêter pour une église; avec leur bâton et leur
sébile, ils se tiendront, des journées durant, à la porte des
cathédrales. Ce sont des paysans, toute une famille, des enfants aux
tuniques roses, des femmes aux jupons rouges, un mouchoir autour de la
tête, tous entassés sur la paille, dans une _téléga_, et qui arrivent
pour travailler.
Beaucoup viennent pour une saison. Aux jours d'été, tandis que les
riches marchands et les bourgeois partent pour la campagne, à plusieurs
verstes de la ville, le peuple en devient le maître; les plaisirs
européens encombrent moins la rue. Dans des maisons basses, dans des
sortes de caves, isvotchis ou charretiers, tous ceux qui sont venus des
champs logent pêle-mêle.
Au jour, ils se répandent par les rues, foule pittoresque et bariolée.
Les isvotchis recouvrent de leur long manteau bleu la saleté du dessous;
ils attendent, sous le soleil brûlant de midi, résignés et patients,
comme leur cheval même, qu'un M. Orloff (c'était le nom de notre guide)
avec ses étrangers, les appelle ou les siffle; aussitôt, un escadron
s'élance, et, dans une sorte de fantasia, tourbillonne le long du
trottoir. Les commissionnaires aux portes des hôtels, aux coins des
rues, font leur faction. Ils causent, rient, se bousculent. Cette foule
est gaie, enfantine; ils badaudent joyeusement, mais sans insistance:
tandis qu'un de nos compagnons photographiait le Kreml, ils passaient
près de nous; nous observaient, mais sans s'arrêter, sans former de
groupes.
Sur la chaussée, parmi les drojkis rapides, des files interminables de
charrettes avancent lentement; l'entreprise de charroi paraît être une
industrie moscovite prospère. Chaque cheval a le nez dans la voiture qui
le précède: le plus souvent, il y est attaché, et toute la troupe
avance, d'un seul mouvement.
[Illustration: Itinéraire de Moscou à Tomsk.]
Parfois, un cortège empêche d'aller. Tantôt des prisonniers que des
soldats emmènent, un convoi, peut-être, pour la Sibérie: il y a là des
hommes, des adolescents de figure nerveuse, des femmes aussi, portant un
léger paquet de hardes, et cette troupe avance avec lenteur. Plus loin,
c'est un enterrement qui monte le long du Kreml depuis le pont de la
Moskowa; le cercueil, couvert d'un drap rouge sombre, était porté sur
les épaules; en avant, un sacristain tenait l'icône, avec sa robe
blanche et dorée, semblable à l'extrémité d'une étole.
Une autre fois, le convoi sortait d'un hospice, tout près d'un marché:
c'était un enfant sans doute que l'on enterrait. Le char, blanc et doré,
était traîné par quatre chevaux habillés de noir; un homme à longue robe
tenait chaque cheval. Tout cela luisait sous le soleil, et l'on sentait,
imminente, une gaieté recueillie.
[Illustration: À côté d'une épicerie, une des petites boutiques ou l'on
vend le kvass, le cidre russe (page 195).--D'après une photographie de
M. J. Cahen.]
Le marché étincelait dans son fouillis. On aurait cru se promener dans
un grand bazar oriental; dans des baraques en bois ou sur le sol, il y
avait des amoncellements de ferraille. De grands coffres, de couleur
argentée, ornés comme des cercueils, étaient empilés les uns sur les
autres; les petits tonneaux neufs, tout blancs, attiraient par leur
élégance. Les marchands de vaisselle étaient les plus ardents,
insistaient pour nous vendre un moutardier ou une cafetière; mais
beaucoup de ces objets venaient d'Occident. D'autres vendaient des
fruits; des marchandes offraient du kvass, sorte de cidre russe, de
couleur rouge, qu'elles tenaient dans de grandes carafes en verre. Et
des Tatars offraient des étoffes étalées sur leurs bras.
Il faisait bon errer ainsi, entre ces auvents; on sentait là le travail
isolé, celui du paysan, dans son isba, de l'ouvrier des villes, dans sa
boutique basse, tout seul, aidé de ses outils primitifs; tout un travail
patriarcal, humble et pénible.
Mais, déjà, la grande industrie a pénétré. Un soir, comme nous étions
dans le Kreml, à l'heure du crépuscule, et que les bruits plus rares
montaient s'éteindre là, nous avons vu les ouvriers modernes: ils
avaient la face pâlie; ils ne regardaient plus avec la curiosité
enfantine du reste du peuple; ils parlaient plus haut; ils respectaient
moins la sainteté du Kreml. Ils s'en allaient deux par deux, les jeunes
surtout, serrés l'un contre l'autre, comme s'ils avaient senti plus fort
le besoin d'être unis.
Ainsi allions-nous, au travers de la ville, nous laissant pénétrer par
la rumeur active qui nous enveloppait.
Un dimanche, après midi, nous sommes allés aux Moineaux. Les Moineaux
sont une ondulation faible de la plaine russe et du haut de laquelle on
découvre Moscou. Un souvenir historique, aussi, appelle là: c'est du
haut de cette colline que Napoléon vit le Kreml.
Après avoir franchi la Moskowa, on traverse l'ancienne ville tatare.
Elle est peuplée aujourd'hui de petites maisons, coquettes, au milieu de
jardins, et qui témoignent de l'aisance des habitants. Les moujiks
enrichis, des commerçants heureux, habitent là, dans ce quartier
tranquille, entre des hospices, des monuments publics ou des églises.
Peu à peu, à mesure que nous montions, nous apercevions, au détour de la
route, les clochers dorés de Moscou et, par endroits, la masse des
maisons. Au bout d'une demi-heure, nous étions aux Moineaux.
Il était deux heures, à peu près, le moment même où la Grande Armée put
enfin contempler Moscou étincelante, au 14 septembre 1812. Rappelez-vous
comment Ségur raconte cette arrivée. Les éclaireurs ont découvert la
ville: «À ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent, ils
crient: «Moscou! Moscou!» Chacun alors presse sa marche, on accourt on
désordre, et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport:
«Moscou! Moscou!» comme les marins crient: «Terre! Terre!» après une
longue navigation. Puis c'est Napoléon lui-même, qui accourt, heureux,
confiant, recueillant de nouveau les hommages de ses maréchaux,
s'arrêtant transporté, et s'exclamant: «La voilà donc enfin, cette ville
fameuse!»
Du restaurant des Moineaux, le spectacle est merveilleux: ce n'est plus,
comme du haut de l'Ivan Véliki, l'immensité enveloppante de la ville qui
retient l'esprit; ici elle apparaît vraiment comme la halte au milieu de
la plaine sans limites, comme la tiare de pierreries que porte l'empire
russe. Au pied de la pente boisée des Moineaux, c'est la Moskowa, qui
se déroule en une immense boucle. Une plaine où, ça et là, des couvents,
des cabanes, dressaient leurs clochers et montraient leurs toits,
s'étendait, toute verte, avec ses routes blanches. Au fond, Moscou
brillait. On l'apercevait tout entière: l'église du Sauveur d'abord aux
cinq dômes fulgurants; puis, derrière, les clochers bulbeux du Kreml, la
tour de l'Ivan Véliki, la façade du Palais Neuf. Tout autour, dans la
teinte uniforme des autres toits, des clochers plus petits faisaient
effort vers le Kreml. Et, par derrière, la ville semblait se prolonger à
l'infini, se répandre vers l'Orient inculte et qu'il faut coloniser.
Nous regardions, stupéfaits, saisis d'admiration. Sur la terrasse, des
hommes, des femmes, buvaient le thé ou collationnaient: c'étaient «des
richards», comme disait notre guide, qui s'asseyaient là tout un
après-midi, buvant, mangeant, raillant les passants; de grands
industriels ou des rentiers de Moscou. À l'extrémité d'une table, une
petite fille, d'un an à peine, la tête perdue dans une grande capote,
était portée par une bonne, négligée par sa mère, une de ces grandes
dames, sans doute, qui riaient et plaisantaient, sans songer à la ville
qui s'étalait là-bas. Seule, l'enfant, naïve et curieuse, semblait
comprendre, comme le peuple, la beauté du spectacle; et ses yeux noirs,
ses deux grands yeux, seuls actifs, seuls vivants, dans son visage pâle
de petite maladive, restaient fixés obstinément sur les coupoles d'or.
Au dehors, de pauvres gens, venus là sans doute comme nos ouvriers vont
à Meudon le dimanche, étaient montés par les sentiers, au travers du
bois. Ils avaient vu Moscou surgir lentement, à mesure qu'ils montaient,
et maintenant ils s'extasiaient devant son resplendissement.
De l'autre côté, une route redescendait vers la ville; nous l'avons
prise. Il faisait, à cette heure, une chaleur d'étuve, l'air était sans
vent; dans un ciel absolument pur, seul, un nuage blanc s'étirait. Une
poussière épaisse demeurait suspendue au-dessus de la plaine et, par son
immobilité fluide, donnait à tout le paysage une légèreté infinie.
Dans le village, tout voisin du restaurant, les isbas paraissaient
endormis et déserts. On n'entendait aucun bruit; seuls, des enfants se
baignaient dans une mare sale, près de la route, et clapotaient avec les
canards. Par les fenêtres des isbas, le samovar apparaissait, brillant.
[Illustration: Et des tatars offraient des étoffes étalées sur leurs
bras (page 195).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
Au pied de la colline, tout auprès de la Moskowa, un village annonce les
faubourgs industriels. À la porte d'un _tractir_ (cabaret), des hommes
jasaient, observaient naïvement les passants, avant d'entrer boire un
verre de _vodka_.
Puis ce fut la campagne suburbaine accoutumée, les marais, la culture
des légumes, les potagers. Sur l'autre rive, un couvent au mur crénelé,
avec ses clochetons et ses dômes dorés, reposait. Ici, on n'entendait
aucun bruit; un chant de coq partit soudain dans ce silence et emplit
l'air.
Enfin, nous revînmes à Moscou; nous arrivâmes par les faubourgs
ouvriers. On apercevait des bâtisses régulières, des magasins et des
usines. Dans les environs, des familles logeaient, s'entassaient à tous
les étages autour de grandes cours où le linge séchait sur des piquets
de bois et où des icônes, parfois, étaient suspendues, protectrices. Le
dimanche, elles étaient dehors; quelques-uns, en habit de fête,
sortaient du Jardin zoologique; d'autres, plus nombreux, étaient restés
aux alentours des tractirs. Les cris, les plaisanteries, ne faisaient
pas défaut; une vieille femme, passant par là, fut poursuivie par
quelques-uns; elle leur tenait tête bravement, répondait avec verve,
sans doute; car elle les faisait rire et les désarmait. La rude gaieté
populaire éclatait.
Au soir, nous sommes allés à Petrovsky Park, le Bois de Boulogne de
Moscou. Il s'étend entre la ville, dont les dernières villas se sont
cachées là sous les arbres, et le palais construit par Catherine II.
Devant le palais, une vaste surface plane s'étend, lieu des
réjouissances populaires.
Çà et là, dans le bois, des restaurants, des cafés-concerts. Il fallait,
dit-on, dîner à Mavretagn, au restaurant mauresque, connaître la haute
société moscovite. Nous y fûmes menés. C'était un Français, le maître
d'hôtel, qui nous reçut; il fallut visiter tous les pavillons, un à un,
celui-ci dont les glaces avaient coûté tant, celui-là dont
l'ornementation avait failli ruiner le propriétaire, tous ces cabinets
où de riches marchands dépensaient en une nuit plusieurs milliers de
roubles, avec un gros tapage de gens blasés.
[Illustration: Patients, résignés, les cochers attendent sous le soleil
de midi (page 194).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
Pendant le dîner, deux orchestres jouaient tour à tour, l'un civil,
l'autre militaire, le meilleur. Des airs français, naturellement, comme
le _Chant du Départ_, ou des morceaux d'opéra, comme l'ouverture de
_Guillaume Tell_, nous furent offerts. Tandis que l'orchestre continuait
de jouer, comme en sourdine, tandis que les lampes électriques
filtraient leurs rayons au travers du feuillage vert, nous nous
laissions aller à rêver un peu, dans une grande détente de l'attention.
Pendant ce temps, le maître d'hôtel contait l'accident de
Petrovsky-Park, arrivé là tout près, lors de la fête du couronnement de
Nicolas II. C'était la foule énorme se pressant pour la distribution des
vivres, se bousculant pour arriver à temps, pour recevoir, puis les
planches qui se brisent, au-dessus du ravin, les malheureux qui
s'enfoncent là, s'entassent, s'étouffent, et la multitude des autres,
alors, qui poussent toujours, qui passent sur le fossé comblé de morts,
sur ce nouveau parquet qui ne s'enfoncera pas..., enfin les cadavres
qu'on emporte toute la nuit, accumulés sur les chariots, et les noms,
pendant quinze jours, emplissant les colonnes des journaux.
Nous songions ace peuple naïf et gai de Moscou, que nous avions vu tout
au long du jour, et ce malheur qui l'avait frappé, nous paraissait
d'autant plus triste et plus insupportable.