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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE
2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à
Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de
Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du
Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et
batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du
Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de
Srînagar. 13
III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --
Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de
Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les
pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.
-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et
hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --
Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49
SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE
Par _le docteur LAMY_
_Médecin-major des troupes coloniales_.
I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.
-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --
Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --
Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La
mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De
Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --
Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur
économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par _M. PAUL GRUYER_
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.
-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à
Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.
-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un
enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes
de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la
Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de
l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte
orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San
Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates
sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par
le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut
chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon
gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse
Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du
Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les
broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par _M. VICTOR CHAPOT_
_membre de l'École française d'Athènes._
I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et
l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route
d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu
d'Alep. 133
II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment
atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.
-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par _M. RAYMOND BEL_
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou
Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --
L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --
L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par _M. ALBERT THOMAS_
I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole
sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
Kreml et la ville. 193
III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du
_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère
Volga». 205
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les
passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:
l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217
V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux
fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de
l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229
VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
Grande-Russie. -- Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par _M. GERSPACH_
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de
Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --
Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_
I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession
française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre
concession. -- La police municipale et la prison. -- La
cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de
volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265
II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --
Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le
fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par _M. BARGY_
Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut
Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la
casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.
I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la
ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les
Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;
son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de
Kirman. 301
II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la
faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et
dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De
Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de
délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la
Commission. -- De Kouak à Kélat. 337
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur
le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.
-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la
civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le
palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne
devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par _M. Th. HEBBELYNCK_
I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché
de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373
II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --
Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385
III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,
promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la
Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_
_Photographies de l'auteur._
I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.
-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits
enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410
II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421
III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
l'eau. 423
IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le
fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu
des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --
Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --
Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par _M. E. AMELINEAU_
Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les
dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur
spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par _M. JULES BROCHEREL_
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les
gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
chef kirghize. 457
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue
du Khan-Tengri. 469
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef
kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.
-- Arrêtés par les rochers. 481
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --
En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués
par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée
de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --
Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La
dispersion. 505
VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et
Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par _Mlle ANNA SEE_
Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La
pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers
l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par _M. G. VERSCHUUR_
Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et
ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels
de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La
fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO
Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_
I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541
II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la
parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par _M. Ch. MAUMENÉ_
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements
indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par _Mme JANE DIEULAFOY_
I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La
Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --
Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre
du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --
Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses
transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite
mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle
à la bataille de Toro. 589
III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les
chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa
Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --
Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son
architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de
l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa
mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés
et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--16e LIV. Nº 16.--22 Avril 1905.
[Illustration: Les enfants russes, aux grosses joues pâles, devant
l'isba (page 182).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK.
Par M. ALBERT THOMAS.
[Illustration: La reine des cloches «Tsar Kolokol» (page 190).--D'après
une photographie de M. Thiébeaux.]
Les impressions qu'on va lire portent maintenant leur date. Depuis
qu'elles furent éprouvées et écrites, de graves événements se sont
produits: la Russie s'est engagée dans une guerre qui a bouleversé sa
vie économique.
Que sortira-t-il de la lutte sanglante qui se livre en Extrême-Orient?
L'oeuvre de la colonisation russe se trouvera-t-elle compromise?
Pourra-t-elle reprendre encore, après la terrible interruption qu'elle
subit? C'est un problème qu'il serait prématuré de résoudre; et, en tous
cas, c'est par une enquête autrement approfondie, avec des documents
plus nombreux et plus étudiés, qu'il faudrait l'aborder.
Mais, si nous n'avons pas renoncé à publier ces impressions, si nous
avons estimé utile de dire encore ce que nous avions cru discerner de la
vie russe, c'est que l'on peut trouver dans les faits que nous avons
observés, dans les manifestations que nous avons notées, et dans les
souvenirs mêmes que nous avons rappelés, quelques éléments du jugement à
porter sur les choses présentes.
Un mot seulement sur les raisons de cette grande excursion. Nous la
dûmes à un prix de voyage, donné naguère par la Compagnie des
Wagons-Lits. Nous fûmes trois à en profiter: Pierre Bourdon, Marius
Dujardin et moi. Le père de Bourdon et un de ses amis, Charles
Thiébeaux, s'étaient joints à nous. Tous ont une part de ces souvenirs;
souvent, pendant les longues et douces journées que nous avons passées
en descendant la Volga, ou dans les wagons du Transsibérien, nous nous
sommes communiqué nos impressions, nos réflexions. Et l'on retrouvera
sans doute dans ces pages quelque écho de la pensée de tous. Mais je
dois remercier Thiébeaux de les avoir illustrées de ses belles
photographies.
Et maintenant, comme disent nos vieux auteurs, «ici on parle, on conte,
on raconte.»
I. -- MOSCOU. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole sacrée. --
Les églises, les palais: deux époques.
Jusqu'à Varsovie, l'on se sent en Allemagne encore, autant qu'en Russie:
les wagons sont prussiens; c'est en parlant allemand que l'on se fait
comprendre. Mais, passé la Vistule, voici que les locomotives portent, à
l'extrémité de leur cheminée, un capuchon tout noirci: des piles de
bois, sapin ou bouleau, s'élèvent, régulières, sur le tender; la nuit,
parfois, un essaim d'étincelles voltige autour du train.--Dans les
wagons, larges et commodes, le samovar bout et les verres de thé
circulent. Tout prend un nouveau caractère.
On est maintenant en Russie. Les gares, coquettes, avec leurs
découpures, leurs boiseries, leurs toits verts, semblent toutes
construites sur un même modèle. Chacun y entre, va, vient librement sur
les quais: des enfants, des moujiks, sont venus voir passer le train;
des femmes, aux jupes de couleur vive, aux grands châles jaunes ou
bleus, attendent, accroupies devant leurs paniers, et offrent aux
voyageurs des poires, des framboises, de larges champignons
sauvages,--parfois aussi de petits objets de bois, faits au tour, ou
taillés au couteau durant les longues veillées d'hiver. Tous ces
paysans, aux yeux bleus, clairs et sans profondeurs, aux traits lourds
et comme endormis, ces enfants aux grosses joues pâles, à la tignasse
rousse, ont un air résigné et doux; ils jouissent naïvement de la vie,
de l'agitation des voyageurs, de la locomotive qui manoeuvre, de ce bel
uniforme de gendarme que tous admirent. Le train parti, après les
derniers trémolos de la cloche dont un employé fait trembler le battant,
ils restent là encore, rêveurs.
Le train roule. La plaine environnante n'envoie aucun bruit. Elle
s'étend, immense des deux côtés de la voie. Des céréales, des pâturages,
des bouquets d'arbres, en varient parfois l'aspect. Les chemises rouges
des moujiks, les jupes des femmes qui moissonnent, ça et là de grands
troupeaux de boeufs, quelques cigognes, arrêtent heureusement les yeux
dans cette immensité. La plaine invite au voyage: elle attire, elle
prend, comme la mer prend les gamins des pêcheurs; et les paysans s'en
vont, comme ils disent, «du côté où regardent les yeux». Entre l'isba,
qui s'abrite sous les arbres, et les feux de campement, qui rougissent
dans la nuit les visages des émigrants en marche, il n'y a point de
différence: demain, la foudre brûlera le village, donnera l'ordre de
partir, ou les moujiks, d'eux-mêmes, l'abandonneront, comme ils laissent
au matin les cendres de leur feu. Et l'on comprend alors, dans cet
infini de la plaine, avec quelle passion les paysans voyageurs désirent
Moscou, la cité sainte, avec son Kreml superbe et ses cathédrales
dorées, qui doivent surgir, là-bas, derrière l'horizon. C'est presque
l'impatience du passager qui attend à la fin des longues traversées
l'apparition de la côte. Et cette impatience nous saisit aussi.
[Illustration: Les chariots de transport que l'on rencontre en longues
files dans les rues de Moscou (page 183).]
Lorsqu'on a atteint Viasma, cette monotonie cesse: sur les pentes des
collines vertes, que longent de petites rivières, des troupeaux de
boeufs font de grandes taches mobiles. Les bois sont plus épais, plus
fréquents; au long de la voie, les bruyères agitent leurs clochettes
roses. Des villages forment au lointain de grandes masses noires; et au
centre, toujours l'église les domine de ses clochetons bleus ou verts,
au-dessus de ses murs blancs.
Enfin, voici Moscou!
C'est une déception. Moscou, c'était pour nous, pour notre imagination,
la ville fabuleuse et lointaine, la ville orientale, splendide comme une
cité des Mille et une Nuits, où la Grande Armée n'avait pénétré qu'avec
une sorte de religieuse terreur. Et voici que nous ne trouvions qu'un
fouillis de maisons basses, de cheminées d'usine, fumant parmi des dômes
sans hauteur, de chantiers et d'ateliers.
Tandis que les drojkis nous menaient grand train vers le «Bazar slave»,
le caractère moderne de ce quartier de la ville nous choquait encore
davantage. Après un arc de triomphe d'allure berlinoise, nous suivions
une large rue mal pavée. Comme les maisons étaient basses, à peine un ou
deux étages, toute la vie semblait écrasée, sans élan. Au milieu de ces
voies, les piliers des lampes électriques avaient le grand air ridicule
des peupliers isolés dans une plaine. Sur les trottoirs, les chapeaux de
paille et les vestons courts, à l'européenne, étaient plus nombreux que
les blouses rouges. Des tramways forçaient nos drojkis à se ranger!
Seules, les icônes devant lesquelles nos cochers se signaient trois
fois, les chapelles des rues où la foule des moujiks se pressait entre
deux rangs de religieuses noires, où ces paysans que l'on apercevait çà
et là près des longues files de chariots, nous permettaient d'espérer
encore retrouver cette métropole historique que nous avions imaginée.
[Illustration: Les paysannes en pèlerinage arrivées enfin à Moscou, la
cité sainte (page 182).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
Sur le soir, les cloches sonnèrent pour annoncer le dimanche: les
battants frappaient avec régularité, les sons tombaient des tours,
descendaient dans la ville, se mêlaient dans ses rues et remontaient en
larges ondes comme les notes d'un unique et vaste carillon, qui aurait
surgi de la terre même. Ce n'était point la gaieté bruyante des cloches
en branle; mais il y avait dans ce bruit, je ne sais quoi de solennel,
qui saisissait.
Plus tard, aux derniers moments du crépuscule, nous avons contourné le
Kreml. Le mur d'enceinte, avec ses créneaux, ses portes à étages, aux
toits aigus, aux images éclairées par une petite lampe, se profilait
au-dessus de nous; et la masse des palais qu'il contenait nous pesait
lourdement, tandis que nous allions, le long des murs, dans les anciens
fossés élargis et transformés en jardins.
Peu à peu, la nuit tombait. Les tourelles, les clochetons aux arêtes
vives, les dômes dorés eux-mêmes, tout s'effaçait. Seules, des murailles
d'un blanc cru s'étalaient au milieu des masses rouge sombre, et le
disparate de ces monuments nous choquait. Machinalement, naïvement, nous
répétions le nom de Moscou, comme s'il devait évoquer enfin la cité
sainte que nous _voulions_....
Ce fut le lendemain seulement qu'elle nous apparut: ce n'était pas dans
les brumes flottantes du soir qu'il fallait chercher le Kreml et sa
ville, mais sous le soleil vigoureux du matin. Le ciel avait la teinte
grise des jours d'été brillants. À l'extrémité de la place Rouge, le
fouillis polychrome de Saint-Basile, la fantastique église d'Ivan le
Terrible, papillottait. Dans le Kreml, les dômes dorés, les clochers
d'azur, les croix grecques, étincelaient. Les murailles, en briques à nu
ou badigeonnées de blanc, resplendissaient d'un éclat égal; le rouge
sombre des tours de l'enceinte, les tours blanches des cathédrales, la
façade jaunâtre du palais Neuf, tout se perdait alors dans le même
rayonnement.
Dans cette mer de lumière, l'unité vraie de cette ville sainte, la ville
d'une race plutôt encore que la ville d'une nation, se révélait. On dit
qu'elle est belle encore, sous la neige et toute constellée de glaces.
Sa puissance n'éclate que sous les ciels extrêmes.
Ainsi les habitants: ils vont de la résignation absolue, du fatalisme
passif, aux révoltes suprêmes et au terrorisme.
* * * * *
Napoléon est entré dans le Kreml; il y a couché; on a dit longtemps
qu'il l'avait incendié; il a voulu le faire sauter. L'épopée gigantesque
qui vint s'arrêter là, se perdre parmi les tourbillons de l'incendie, a
laissé dans ces lieux quelque chose de légendaire. L'échec napoléonien a
grandi le Kreml: il apparaît, comme un de ces châteaux dont les portes
se ferment d'elles-mêmes, dont les murs oppriment, dont les pierres
agissent; comme le peuple russe, comme l'hiver et le sol, contre le
génie de Napoléon et le dernier élan révolutionnaire, le Kreml a lui
aussi lutté.
C'est, comme tous les autres Kremls, l'acropole de la ville russe: des
églises et des couvents, des palais et des casernes sont rassemblés dans
son enceinte. Que la ville habitée brûle, que des ennemis l'occupent,
elle continue de vivre dans son Kreml: le coeur bat toujours.
Le Kreml n'est donc pas la demeure d'un maître invisible, d'un sultan,
comme les imaginations occidentales le reconstituent parfois; il est au
peuple, il lui appartient. Et c'est ainsi qu'il est de tous les temps:
la haute tour de l'Ivan Véliki continue de le signaler au loin, et les
bourgeois de Moscou y ont doré naguère encore les toitures du monument
d'Alexandre II.
C'est dans une boucle de la Moskowa, qu'il se dresse. De l'autre côté,
la place Rouge le précède, fermée au fond par sa muraille crénelée. À
l'extrémité de cette place, l'église de Saint-Basile, Vassili Blagennoï,
dresse la forêt de ses clochers. Ainsi placée près de la citadelle, elle
est le satellite de cet astre éclatant; et quand les Russes, au loin, se
prosternent devant la ville, qui surgit de la plaine, ils joignent dans
leur adoration Saint-Basile et le Kreml.
[Illustration: Une chapelle où les passants entrent adorer les icônes
(page 183).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
Saint-Basile, en effet, par son architecture, annonce toute une partie
de la cité, qui s'est formée là. Tous ces monuments, assemblés au hasard
des temps, no frappent point l'esprit, chacun isolément. Dans le chant
de gloire de la race russe, deux grands motifs sans cesse reparaissent,
celui d'Ivan le Terrible et celui de Napoléon, deux voix plus précises
qui montent frémissantes à travers le concert de toutes, deux époques
décisives dans cette histoire. Que les monuments du Kreml datent
exactement de ces années, ou non, il n'importe: les efforts artistiques
d'un peuple sont dès longtemps préparés, et les coeurs tentent leur
force; les esprits aussi ne s'apaisent point d'un coup, et leurs
vibrations longtemps se prolongent.
Au temps des deux Ivans, la Russie s'était décélée. Après de longues
luttes, la terre russe était «rassemblée»: la horde d'Or reculait; la
capitale tatare était prise.... Tandis que les Slaves d'Occident, déjà,
défaillaient, la principauté de Moscou devenait la sainte Russie. La
race, façonnée par les invasions, par la servitude avilissante, par la
religion et les usages de Byzance, douce, résignée, patiente, se pliait
à l'obéissance des grands princes, remettait ses terres à l'Église. À ce
moment, tous les éléments d'origine diverse, slave, tatare ou byzantine,
semblèrent se fondre en une civilisation une.
En Russie, comme dans toute l'Europe, le XVIe siècle manifestait sa
force jeune et sa vigueur. Ivan, rusé et patient, par l'intrigue, par la
corruption, par le meurtre, achevait l'État, fondait l'autocratie. Il
terminait la lutte sourde contre les boïars, empoisonnait, égorgeait,
puis fondait des messes pour les morts. C'était un esprit inquiet,
tourmenté: défenseur de l'orthodoxie, il était tolérant; roi occidental
par sa conception de l'État, ses institutions, sa diplomatie, il restait
empereur byzantin par ses études théologiques, sa piété, son goût pour
les arts. Il était l'héritier génial de ces grands princes moscovites
qui s'élevaient par les païens, construisaient des cathédrales et
mouraient tonsurés.
[Illustration: La porte du sauveur que nul ne peut franchir sans se
découvrir (page 185).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]
Moscou avait grandi; elle avait remplacé Kief dans la vénération du
peuple. «Dieu te bénira, disait à Ivan Kalita le métropolite Pierre, il
t'élèvera au-dessus de tous les autres princes, et agrandira cette ville
au-dessus de toutes les autres villes. Ta race régnera sur ce lieu
pendant de longs siècles, tes mains dompteront tous ses ennemis; les
saints feront ici leur demeure et mes os y reposeront.» Saint Serge à
Troïtza commençait de bâtir cette auréole de couvents qui devait nimber
la cité sainte; les dômes d'azur et d'or enchâssaient déjà la colline du
Kreml, comme l'orfèvrerie qui recouvre les images, et la muraille aux
pierres solides courait maintenant tout autour, sur les pentes.
L'enceinte crénelée du Kreml est ornée de dix-huit tours, percée de cinq
portes. La plus célèbre est celle du Sauveur, SPASSKOÏ, la Porte sainte.
Elle passe dans une grosse tour carrée, à trois étages en retrait; un
clocher la termine. Elle porte, sur ses flancs, des horloges indiquant
l'heure à tous les horizons. Nul, même étranger, même hérétique, ne peut
la franchir sans se découvrir: les récalcitrants, aux siècles passés,
devaient s'agenouiller cinquante fois devant l'image du Sauveur;
aujourd'hui, sans doute, on les arrête. Cette dévotion obligatoire de
l'entrée, c'est comme une purification de l'âme: au jour du
couronnement, le nouveau tzar entre par là. C'est dans le Kreml, en
effet, dans l'atmosphère pieuse des églises et des couvents, que se
développait la vie des anciens princes. À l'Assomption, ils étaient
couronnés; à l'Annonciation, mariés; aux Saints-Archanges, ensevelis.
L'Assomption est la plus ancienne cathédrale du Kreml; elle est la seule
qui vive encore. Les autres ne sont plus que de vastes reliquaires, où
les souvenirs étonnent les voyageurs; mais l'Assomption n'est point
désertée. Aux jours de couronnement, aux grandes fêtes, les tapis rouges
recouvrent l'escalier du palais, et parmi le bruit des cloches et le
grondement des canons, les nouveaux tzars, suivis de toute leur cour,
descendent; l'église s'ouvre, la vie pénètre et murmure parmi
l'immobilité hiératique des icônes.
Le monument actuel n'est pas l'église de Jean à l'aumônière, le prince
charitable et âpre au gain. Il date du règne d'Ivan III. L'ambassadeur
de ce tzar à Venise avait embauché pour son maître un Florentin,
Fioraventi, qui avait travaillé pour des Occidentaux, pour Cosme de
Médicis, pour François Ier et Mathias Corvin. Ce devait être un de ces
aventuriers d'art qui erraient alors par toute l'Europe, un autre
Benvenuto Cellini, en quête d'aventures, de sensations et de moyens
nouveaux, un génie souple qui savait faire oeuvre belle, dans tous les
styles. Comme Léonard de Vinci, c'était un inventeur, un savant presque
universel; il imagina un bélier pour ruiner les constructions déjà
faites, fondit des canons, construisit un pont de bateaux, apporta en
Russie une nouvelle manière de cuire la brique. Les Russes l'appelaient
Aristote.
Sa cathédrale, d'allure toute byzantine, semble plutôt l'oeuvre
d'architectes venus de Constantinople. Il se peut que cet artiste, ami
de la lumière joyeuse, comme ceux de la Renaissance, ait travaillé sur
des plans faits avant lui; peut-être aussi fut-il, dès cette époque, un
tenant des primitifs! Il n'importe: Fioraventi dut bâtir avec joie, car
son oeuvre est belle.
L'église est carrée, soutenue par quatre énormes piliers; ils sont si
forts, si massifs, que, du dedans, les murs extérieurs semblent ne pas
supporter l'édifice, être là seulement pour en isoler l'espace. Le toit
est plat, à l'orientale, et l'élan de l'église ne se rassemble pas comme
dans nos flèches gothiques: c'est l'édifice tout entier, régulier et
géométrique, qui monte droit au ciel, comme pour y marquer sa place,
ainsi que dans le rite antique. Une grande coupole le surmonte, flanquée
de quatre plus petites.
À l'intérieur, au fond de l'abside et du côté de l'orient, il y a
l'autel, un seul autel, car il n'y a qu'un Dieu. Entre l'autel et la
nef, formant un sanctuaire nouveau, l'iconostase, haute muraille de
vermeil, historiée de figures, se dresse: c'est le voile de ces
«temples». Ses portes sont fermées durant la consécration, et nul ne les
peut franchir, sauf le tzar et les prêtres.
À gauche de l'autel, les reliques les plus précieuses sont montrées au
peuple; on les voit, dans de grandes vitrines, semblables à celles de
nos musées, et les fidèles viennent baiser les carreaux qui les
protègent. Ici, les princes de Moscou, qui butinaient les reliques,
comme les Italiens recueillaient les manuscrits anciens ou les os de
Tite-Live, ont rapporté la tunique du Sauveur, un morceau de la robe de
la Vierge, un clou de la Sainte Croix. Sur l'iconostase, parmi les
figures des moines au froc sombre, parmi les chevaliers et tous les
saints grecs qui s'étagent sur trois rangs, plus chargées de pierreries,
plus étouffées sous l'or, les vierges miraculeuses de Vladimir et
d'Iaroslaf sont suspendues. Tandis que le sacristain approche son cierge
et fait étinceler les diamants, le visage noir de la Vierge peinte par
saint Luc (dit la tradition) se distingue mal; peu à peu, cependant, on
découvre la lueur des yeux, puis la demi-blancheur des pommettes; on
suit les contours de l'or, et, comme sortant lentement de l'ombre, la
figure apparaît.
Jusqu'au plafond, jusqu'à la coupole, où l'oeil de Dieu seul voit les
efforts de l'artiste, des peintures montent; elles se courbent et se
redressent suivant les hasards de l'architecture; à la lumière des
cierges, tout ce peuple de saints, malgré ses attitudes convenues,
semble remuer doucement. Tout éclate dans ces compositions byzantines,
sur fond or. Tout impressionne les sens, mais ne les excite pas. Comme
le veut l'Église grecque, c'est un art tout spiritualiste, sans attrait
charnel. C'est pour cela que les statues ont été si longtemps proscrites
(car on peut les croire vivantes); c'est pour cela que la peinture
reproduit sans cesse les types imaginés au Ve siècle par les moines du
mont Athos.
[Illustration: Une porte du Kreml (page 185).--D'après une photographie
de M. Thiébeaux.]
Les mesures, enfin, que l'artiste a prises contre le jour, ajoutent
encore à l'impression religieuse que produit l'édifice; c'est seulement
par des meurtrières, par des fentes grillées que la lumière pénètre.
Tantôt elle se développe tout au long sur la saillie d'un mur; tantôt
les rayons, lancés, traversent l'ombre, viennent frapper l'or bruni des
piliers, mais ils glissent sur cette surface lisse. Puis les lueurs
reflétées se répandent faiblement, à travers l'espace obscur, jusqu'à
l'iconostase, où les diamants, les saphirs, les turquoises, les
émeraudes, les améthystes, les accrochent, les multiplient, et leur
scintillement intense constelle la paroi d'or.
À l'opposé de l'autel, les tombeaux de saint Pierre et des autres
métropolites de Moscou s'allongent, le long des murailles latérales,
dans l'ombre calme. Seul, un jeune paysan endimanché les contemplait
pieusement. Au milieu de l'église, entre les quatre piliers, une estrade
s'étendait où se tient le tzar, au jour du couronnement. C'est là, en
effet, qu'il devient le chef de l'orthodoxie; couronné, il franchit la
porte de l'iconostase, et, seul devant son Dieu, communie de sa propre
main. Alors des milliers de cierges illuminent l'église, et les
peintures de la voûte sont révélées aux hommes.
Tout près de l'Assomption, et pour compléter l'évocation de l'ancien
tzarisme, ses deux soeurs se dressent, les Saints-Archanges et
l'Annonciation. La première est bâtie dans le même système: des piliers
massifs, de grands murs blancs, que le soleil chauffe à outrance, des
coupoles dorées; à l'intérieur, les images carapacées d'orfèvrerie et le
fourmillement des saints. Ici, pourtant, les souvenirs humains abondent.
Les portraits des anciens tzars alternent avec les figures convenues
des saints; comme des reliques, leurs vêtements sont conservés, et dans
l'isolement d'une salle, leurs cadavres reposent. Ils sont là, dans les
cercueils de sapin, recouverts de velours rouge à croix d'or, le
Terrible et ses fils, et parmi eux, Ivan, celui qu'il tua, et dont le
meurtre tourmenta ses derniers jours, ruina son oeuvre. On voit souvent
reproduite en Russie cette scène farouche: le vieux tzar, à genoux,
ravagé par la douleur, étreignant dans ses bras le cadavre de son enfant
et s'efforçant de lui rendre la vie par ses baisers exaspérés; la salle
est vide, et les murs lui renvoient sa plainte.
[Illustration: Les moines du couvent de Saint-Serge, un des couvents qui
entourent la cité sainte (page 185).--D'après une photographie de M. J.
Cahen.]
À l'Annonciation, l'antique église au pavé d'agate, les anciens tzars
étaient mariés, les tzarines ensevelies.
Ces trois cathédrales annoncent la Moscovie de la Renaissance; elles
recueillent pour la Russie, pour l'art des âges suivants, le pur
héritage de Byzance. Mais lorsque, par la servitude tatare, la Russie
eut repris contact avec l'Orient sauvage, puis redevenue libre, rivalisa
avec lui, l'art se modifia. Il y eut dans les esprits un moment étrange:
ils étaient tourmentés, tiraillés entre l'imitation de Byzance et la
façon orientale, originelle. De cette inquiétude chercheuse des Ivans et
de leurs contemporains, le Vieux Palais et Saint-Basile naquirent,
expression de la Russie sainte que les vieux Russes devaient défendre
contre les tentatives des tzars modernisants.
[Illustration: Deux villes dans le Kreml: celle du XVe siècle, celle
d'Ivan, et la ville moderne, que symbolise ici le Petit Palais (page
190).]
Parmi les monuments d'allure moderne, qui étalent sur le Kreml leurs
façades régulières, ce qui reste des anciens palais, resserré et
comprimé, se terre sauvagement dans son originalité. Le palais à
facettes, avec l'escalier rouge, du haut duquel le tzar couronné montre
au peuple «la lumière de ses yeux», le petit palais d'or, le Térem, ce
gynécée de l'ancienne Russie, sont toujours disposés et meublés pour la
vie étroite d'un Moyen Âge septentrional. Ce sont de petites salles
basses et voûtées, dont les habitants devaient mener une existence
accroupie, des chambres d'une ornementation bizarre et fantasque, où les
filets d'or éclatent parmi des teintes sombres. Sur les murs, les images
familières, protectrices des tzars, sont plus immobiles encore et plus
tristes dans le fouillis miroitant des décorations orientales. La salle
à manger, la chambre à coucher, l'oratoire, donnent l'impression d'un
Cluny russe encore habité. À l'extrémité du palais, dans un édifice aux
clochetons de forme bulbeuse, la chambre dorée; une voûte la surmonte,
retombant sur un épais pilier central, et d'épaisses barres dorées,
jetées d'un arc à l'autre, empêchent l'écartement des arcatures. Partout
reluit l'or des légendes en lettres slavonnes. C'était là, dit-on, que
l'on discutait des intérêts religieux de la Russie. Tout autour, il y
avait des sièges, creusés dans le mur, où s'asseyaient sans doute les
princes de l'orthodoxie. Incertitude de la condition, incertitude de la
vie, ces deux terreurs du Moyen Âge, on les éprouvait sous les voûtes
basses: l'homme restreignait sa vie, pour qu'elle offrît moins de
prises. C'était tout bas, avec une sorte de peur religieuse, que notre
guide murmurait le nom d'Ivan le Terrible. Contre des crimes de raison
d'État, le peuple russe ne se rebelle point. Il les regarde presque
comme une nécessité; et dans sa conscience peu lucide, il s'est bien
souvent résigné.
Ce sont les mêmes impressions, les mêmes souvenirs à Saint-Basile, le
monument par excellence d'Ivan IV. Ce fut lui qui le fit construire pour
remercier le Ciel de la prise de Kazan, lui qui jugea l'oeuvre, une fois
terminée,--et il la jugea belle et surprenante,--car il fit tuer
l'architecte pour qu'il n'en bâtit plus d'autres. Mais Saint-Basile est
aussi l'église de la Russie naissante: comme c'était par la religion que
la Russie nouvelle avait dû s'affirmer d'abord, la religion se fit
nationale; et les saints que les Tatars avaient martyrisés furent unis
désormais, dans la mémoire des peuples et sur les murs des églises, aux
premiers martyrs et aux Pères.
[Illustration: Le mur d'enceinte du Kreml, avec ses créneaux, ses tours
aux toits aigus (page 183).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]
[Illustration: Tout près de l'Assomption, les deux églises soeurs se
dressent: les Saints-Archanges et l'Annonciation (page 186).--D'après
une photographie de M. Thiébeaux.]
Saint-Basile est bâtie sur une espèce de plate-forme, entourée de
terrains en contre-bas. Ses huit ou dix coupoles, toutes de dimensions,
de formes diverses, ses clochetons, tantôt taillés à facettes, tantôt
côtelés de nervures, témoignent dès l'abord du composite étonnant de
l'édifice. Gothique et Renaissance, tatar et byzantin, tous les styles
se rencontrent là, comme les tendances opposées dans l'esprit d'Ivan. Ce
n'est pas une église régulièrement disposée, avec des nefs, des
coupoles, des effets de lumière prévus, mais un faisceau de chapelles,
collées les unes contre les autres. Il semble qu'un plan ait été
impossible, que la construction se soit accomplie au hasard. Sous les
clochers d'or à croix grecques, les murs resplendissent dans une
polychromie violente: ce ne sont pas de larges couches symétriques, qui
reposent la vue, mais tout un miroitement de lueurs vagues, qui
scintille au soleil comme les écailles d'un poisson jeté sur la plage. À
l'intérieur, chacun des dômes et des clochers recouvre une chapelle:
Saint-Basile semble une église «d'intentions particulières». Tantôt on
passe d'un sanctuaire à l'autre directement, tantôt par de longs détours
dans des couloirs percés dans la muraille, et où il faut baisser la
tête. Dans la coupole, tout en haut, on aperçoit des figures
hiératiques, celles du Sauveur, de la Vierge, d'un saint, dont le regard
emplit l'édifice. Toutes ces peintures ont un aspect sombre, barbare,
dans l'enchâssement de leur or. Au sortir de la place Rouge, gaie comme
une grève, aux midis d'été, entre les dorures du Kreml et la façade
blanche du Gostinoï Dvor, cette tristesse intérieure étonne.
Sous l'église, une sorte de crypte était illuminée de cierges. Des
pierreries, de l'or partout: le trésor souterrain d'un château de
légende. Des popes officiaient avec l'animation accoutumée; trois ou
quatre malheureux baisaient la terre avec ferveur. À la sortie, une
demi-douzaine de mendiants se précipitèrent sur nous: une marchande nous
proposa des bibelots de religion.
Ainsi, de l'Assomption à Saint-Basile, c'était toute une ville qui se
précisait et s'isolait peu à peu dans notre imagination: la Moscou du
XVIe siècle. Comme les anciennes communes ou les villes royales, elle
avait ses cathédrales, ses palais, son beffroi enfin dominant tout le
Kreml, l'Ivan Véliki. C'est un énorme donjon, octogone, à trois étages
en retrait, dont le dernier est surmonté par une coupole d'or.
Trente-quatre cloches forment son carillon: l'une, dit-on, est la cloche
communale de Novgorod la grande, d'autres plus petites, en argent,
furent données par Catherine II. Au bas, la reine des cloches
(tsarkolokol), un bourdon monstrueux, datant du règne d'Alexis
Mikhaïlovitch.
Du haut de cette tour, la ville immense se découvre. Tout au pied, c'est
d'abord l'entassement fantastique du Kreml. De toutes parts, les
clochetons aux reflets métalliques, les flèches à six ou huit pans,
s'aiguisent vers le ciel; les coupoles d'azur, constellées d'or,
s'arrondissent parmi les tours gothiques de l'enceinte; et les dômes
dorés, les calottes en plaques de cuivre battu, resplendissent; aux
points saillants, et comme pour un jaillissement plus intense, la
lumière se concentre et brasille. On dirait que tout ce tumulte s'anime,
que toutes ces tours et ces clochers se déplacent, se croisent, montent
vers le ciel et redescendent. Plus loin, derrière la boucle de la
Moskowa, à l'abri de sa citadelle, Moscou se prolonge à l'infini. Au
premier plan, sur les bords du fleuve, des façades blanches et d'aspect
moderne lui font une limite précise. Mais immédiatement l'oeil ne
distingue plus qu'une immense étendue verte, du vert clair d'un étang
qui dort. Ça et là, des clochers dorés ou argentés émergent comme des
nénuphars. Sous ses toits peints, la grande cité vit. On n'aperçoit pas,
de l'Ivan Véliki, ces cheminées d'usine où la vue se heurtait à
l'arrivée: c'est, tout entière et seule, la cité sainte et marchande du
XVIe siècle. Telle qu'un vaste couvent, où ceux qui passent essaient
vainement de rien transformer, où la maison elle-même suit sa tradition,
vit de sa vie indépendante et façonne celle de ses habitants, malgré
l'Occident et par ces restaurations, dont un peuple naïf l'accable sans
cesse, la ville d'Ivan demeure, dans le tumulte des civilisations. Mais
ce n'est pas un souvenir mort: avec elle c'est toute sa vie qui
persiste.
* * * * *
Et pourtant, tout près de l'Assomption, importune et lassante au premier
abord, la façade rougeâtre du palais Neuf s'étale: plus loin, près de la
place Rouge, c'est l'Arsenal, le palais de Justice, des casernes qui
cachent le mur à créneaux.
[Illustration: À l'extrémité de la Place Rouge, Saint-Basile dresse le
fouillis de ses clochers (page 184).--D'après une photographie de M.
Thiébeaux.]
À l'opposé de la porte Spasskoï, du côté de l'occident, une large avenue
monte au Kreml, par la porte de la Trinité. La Grande Armée est entrée
par là. Sur cette voie triomphale, on croit voir monter encore la bande
tumultueuse des soldats occidentaux, fiers et pourtant inquiets. On
croit entendre les tambours, les commandements, le claquement des
essieux et, par intervalles, les notes de _la Marseillaise_ qui
s'élancent du Kitaï-Gorod: tout un bruit guerrier, qui se répand le long
du fleuve, fouette les murailles, et dont l'écume brisée ruisselle sur
les dômes.