CHAPITRE V.

Cinquiéme Objection.

_Si le Mariage devoit être deffendu aux Eunuques parce qu'ils ne peuvent

pas engendrer, il devroit l'être aussi aux personnes âgées que la

vieillesse rend incapables de faire les fonctions du mariage; & ne leur

étant point deffendu, il ne doit point l'être aussi aux Eunuques._

Réponse à cette Objection.

Cette objection est fondée sur un faux principe, sçavoir qu'on n'a droit

d'être marié qu'entant qu'on est capable d'engendrer; si cela étoit, dès

qu'un mari & une femme n'engendrent plus, ou lors que la femme est

stérile il faudroit les démarier. Ce principe & la conséquence qui s'en

tire naturellement sont si absurdes, qu'il suffit de les proposer pour

les faire rejetter.

Si cette Objection n'est point fondée sur ce principe elle est encore

moins soûtenable; car un homme, à moins que d'être retourné en enfance,

ou que d'être attaqué de quelqu'infirmité capitale, est capable

d'engendrer dans quelqu'âge qu'il se trouve. On voit mille éxemples dans

le monde de vieillards qui ont eu des enfans à l'âge de quatrevingt &

dix ans, qui est l'âge le plus avancé de l'homme; de sorte qu'on peut

dire qu'un homme bien constitué peut engendrer toute sa vie; cependant,

s'il étoit tellement décrépit qu'il ne pût faire aucune fonction du

mariage, qu'il fût comme un Eunuque, j'avouë qu'il agiroit contre

l'institution du mariage, & que le Magistrat, ou ses Supérieurs

Ecclésiastiques feroient très bien de l'en empêcher en lui représentant

ce qu'Ajax dit à Ulysse dans les Métamorphoses d'Ovide,

_Debilitaturum quid te petis Improbe munus?_

Qu'il va faire comme le mâle des Alcyons qui étant si vieux qu'il ne

peut se remuer, s'apparie avec sa femelle & meurt en cet état. A moins

que cet homme n'eût eu plusieurs enfans dans sa jeunesse, ou qu'il eût

eu une femme stérile, en ce cas il peut très légitimement, à mon avis,

épouser une femme d'un âge proportionné au sien, [267]parce que le feu de

la jeunesse étant passé dans l'un & dans l'autre, & les inconvéniens que

je remarquerai dans le chapitre suivant n'étant point à craindre, c'est

proprement dans ce cas qu'un mari recevant beaucoup d'aide & de secours

de sa femme il peut la regarder comme soeur, s'il ne peut la regarder

comme femme, puis que lui ni elle ne peuvent point procréer lignée.

Mais la principale raison est, que les gens auxquels on n'a que la

vieillesse à reprocher, auroient pû, peut-être, engendrer, & ont,

peut-être, effectivement engendré dans leur jeunesse; ils ont donc la

faculté d'engendrer, mais ils n'engendrent point en effet; l'âge est en

eux un obstacle plus puissant que la nature qui les avoit rendus

capables d'engendrer. Or ne voit-on pas que la nature fait souvent des

efforts, ou que la Providence lui donne des forces par le moyen

desquelles elle surmonte les obstacles de l'âge. [268]Je ne rapporterai

point la Fable du bon Vieillard Hircus qui pria trois Dieux qui vinrent

chez lui, de lui donner un fils, quoi que sa femme fût déjà fort avancée

en âge, ce qu'ils lui accordérent; les Sçavans croyent que c'est

l'histoire d'Abraham & de Sara, déguisée: mais j'alléguerai le

témoignage de Valesque de Tarente qui dit, comme une chose fort

merveilleuse, dans son _Philonium_[269], qu'il a vû une femme qui avoit

ses mois à l'âge de soixante ans, & qui eut un fils à l'âge de

soixante-sept ans. Et le témoignage de Mauricius Codeus, qui dit dans

son Commentaire sur le premier Livre d'Hypocrate touchant les maladies

des femmes, qu'il a appris qu'une Demoiselle a eu ses mois étant âgée de

soixante & dix ans, & qu'elle avoit conçû un enfant bien formé, dont

elle avoit avorté pour avoir été trop agitée du mouvement d'un Coche

dans lequel elle avoit été. La Loi _si major_ au Code _de legitim.

Hæred._ parle d'un enfant mis au monde par une femme qui avoit passé

cinquante ans. Cornelia dont Pline parle, eut après soixante-deux ans

Volusius Saturninus qui fut Consul. Et le Docte Joubert dit

positivement, qu'une femme mariée à un Coûturier dans la Ville

d'Avignon, nommé _André_, domestique du Cardinal de Joyeuse, continua

d'enfanter jusqu'à l'âge de septante ans. Mais si la nature ne peut pas

surmonter ces obstacles, Dieu qui est le Maître de la nature, ne les

surmonte-t-il pas souvent, en donnant des enfans à des femmes qui ont

perdu l'espérance d'en avoir, [270]Sara, & Anne, qui depuis[271] fut mère

de Samuel, en sont des exemples. Il donne, dit le Psalmiste, à celle qui

étoit stérile la joye de se voir dans sa maison la mére de plusieurs

enfans. [272]Le Prophete Esaïe dit la même chose, & l'expérience l'a

justifié si souvent qu'il n'y a point lieu d'en douter.

Il y a donc bien de la différence entre le mariage des Vieillards &

celui des Eunuques. Dieu se sert souvent de moyens humains pour faire

des Miracles. Les personnes fort âgées peuvent servir de moyens, mais

les Eunuques n'ayans point ces moyens, ils ne peuvent point être des

instrumens dans la main de Dieu pour faire ces miracles. Ainsi on peut

dire que, ni naturellement, ni surnaturellement, ils ne peuvent point

engendrer, & que par conséquent ils ne sont en nulle maniére, ni

capables, ni dignes du mariage.

[Illustration]

Traité des eunuques · 第 49 / 53 题