Troisiéme Objection.
_Un Eunuque pouvant remplir tous les devoirs du mariage, excepté ceux
qui concernent la génération, peut le contracter parce que_, consensus
non concubitus matrimonium facit.
Un [258]sçavant homme & bel esprit tout ensemble dit, qu'il faut sur tout
qu'un homme sçache son métier; car, ajoûte-t-il, il est honteux qu'on
dise de nous, que nous sçavons excepté ce que nous devons sçavoir. On
peut dire qu'il est ridicule de prétendre qu'un mari soit un bon mari,
remplissant bien les devoirs du mariage, lors qu'il n'est pas capable
d'en faire les principales fonctions. Il n'est pas d'un mari comme de ce
bouffon dont le Cardinal du Perron a parlé. [259]Etant à Mantouë le Duc
lui fit voir un bouffon qu'il disoit être _Magro Buffone, & non Haver
Spirito_. Le Cardinal répondit que ce bouffon avoit pourtant de
l'esprit, & le Duc lui ayant demandé pourquoi? Parce, lui dit-il, qu'il
vit d'un métier qu'il ne sçait pas faire; le métier de mari n'est pas la
même chose, on n'en vit point, lors qu'on ne le sçait pas faire;
[260]_Nihil ibi per ludum simulabitur, omnia fient_
_Ad Verum._
Quand cela n'est point une femme souffre beaucoup, une nuit lui paroît
bien longue,
[261]_O nox quàm longa es quæ facis una senem!_
Témoin les angoisses & les sueurs froides de cette femme dont parle
Martial[262],
_Cum sene communem vexat spado Dyndimus Eglen_
_Et Jacet in medio ficca puella toro,_
_Viribus hic operi non est, hic utilis annis._
_Ergo sine effectu prurit uterque prior._
_Supplex illa rogat pro se miserisque duobus,_
_Hunc Juvenem facias, hunc Cytherea virum!_
Ce n'est donc pas dans la pratique qu'on trouve la vérité de cette
maxime, [263]_Consensus non Concubitus matrimonium facit_. Voyons en quel
sens, & de quelle maniére on la trouve dans la Théorie.
Les Jurisconsultes mettent une grande différence entre le consentement
qui se donne aux fiançailles, & celui qui se donne aux nôces; l'un ne
consiste qu'à promettre de célébrer les nôces, & l'autre consiste à
promettre qu'on consommera le mariage. [264]_Aliud est_, disent-ils,
_Nuptias contrahere, aliud ad Nuptias contrahendas se se obligare_. L'un
de ces consentemens fait une paction, _de futuro conjugio_. L'autre au
contraire en fait une _de præsenti_. Dans l'un ce n'est qu'une promesse
_de accipienda uxore_; Dans l'autre c'est l'exécution de cette promesse,
_uxor accipitur. Promssio prius facta verbis, rebus ipsis, & factis
ratificatur._ Il y a autant de différence entre ces deux consentemens,
qu'il y en a entre la promesse & l'exécution. Dans l'un l'homme ne
consent pas d'être aussi-tôt mari & de consommer le mariage, il promet
seulement de le devenir. Mais dans l'autre, l'homme _eo ipso momento
maritus fieri vult, & eo animo & destinatione consentit ut sit
matrimonium_. Il promet de le consommer; c'est au premier de ces deux
cas qu'il faut appliquer la maxime dont il s'agit ici.
Mais voici le sens véritable de cette maxime, & l'application qu'il en
faut faire. Elle signifie que la simple cohabitation ne fait point
l'essence du mariage; il ne suffit pas d'avoir connu charnellement une
femme pour en conclure qu'on est marié avec elle, le consentement de
l'un & de l'autre d'être marié ensemble, est absolument nécessaire. Ce
consentement n'est point celui que ces deux personnes se donnent
mutuellement de se connoître l'une l'autre, _consensus cohabitandi &
individuam vitæ consuetudinem retinendi facit conjugium_, selon le
sentiment des Jurisconsultes; ce n'est donc ni le consentement seul, ni
la cohabitation seule, qui font séparément le mariage, c'est
l'assemblage de tous les deux. D'ailleurs, le consentement dont il est
ici question, _ad Nuptiarum probationem, sed non ad Nuptiarum
substantiam, pertinet_. Le but de cette maxime n'est pas de déclarer en
quoi consiste l'essence du mariage, mais à quel tems il faut le fixer, &
de quel moment il faut compter qu'il est contracté. _Non ex concubitu
nuptiæ fatis probantur, sicuti & retrò secubitu matrimonium non
dissociatur, seu separatione Thori aut habitationis._ Ces unions & ces
séparations ne concluent rien; il y a des conjectures plus certaines
établies par les Jurisconsultes pour juger de la consommation du
mariage; ils les tirent _ex comparatione personarum, ex vitæ
conjunctione, ex vicinorum opinione, ex deductione in domum mariti; ex
aquæ & ignis acceptione, ex dotalibus instrumentis, seu tabulis
nuptialibus, seu testatione_, ce qui, au rapport de Busbeque, fait parmi
les Turcs, la différence de la femme & de la concubine. Mais tout cela
n'est point l'essence du mariage, ce sont des conjectures, ou des
preuves, par lesquelles on peut juger qu'il y a un mariage contracté
entre certaines personnes. Si le mariage ne consistoit que dans le
consentement on pourroit bien dire comme cette femme qu'Ovide fait
parler,
_Si mos antiquis placuisset matribus idem,_
_Gens hominum vitio deperitura fuit._
_Qui que iterùm Jaceret generis primordia nostri_
_In vacuo lapides orbe parandus erat._
[Illustration]