_La Religion Luthérienne, ou de la Confession d'Augsbourg, ne permet pas
le mariage des Eunuques._
Les Théologiens & les Jurisconsultes de cette Communion sont fort
scrupuleux sur cette matiére, & leurs motifs sont très judicieux & très
conformes à la raison & à la Religion.
Gerhard, l'un de leurs plus grands Théologiens & qui a réduit presque
tous les Ouvrages de Luther en lieux communs, dit précisément dans le
lieu _de conjugio_[223], qu'il ne doit pas être permis à une femme
d'épouser un Eunuque. Le motif qui le porte à prononcer cette décision,
est que le mariage ayant pour but principalement d'engendrer lignée & de
se procurer une postérité, il ne faut pas le laisser contracter à des
gens qui ne sont point capables de parvenir à ce but, & tels sont,
dit-il, les Eunuques & les Spadons. Que quoi que quelqu'un d'eux ayant
encore un chrémastere puisse connoître une femme ils ne sont point
propres au mariage; parce que bien loin d'engendrer des enfants, ils ne
sont pas même capables de satisfaire aux desirs d'une femme, ni
d'éteindre l'ardeur que la nature a allumée dans leur tempéramment. Le
second motif de ce grand homme est, qu'une femme ne trouvant pas dans la
personne de son mari la satisfaction qu'elle souhaite, elle tombe
aisément dans le crime. Le troisiéme motif est qu'une femme est trompée
par un phantôme de mariage, comme est celui d'un Eunuque; car soit
qu'elle ait ignoré l'état de cet homme avant que d'entrer dans aucun
engagement avec lui, soit qu'elle en ait eu connoissance, & qu'elle ait
eu pour lors meilleure opinion de ses forces qu'elle ne devoit, il est
certain qu'elle se trouve toûjours trompée. Or les Loix doivent prévenir
ces sortes de cas, & non seulement conseiller des femmes téméraires,
mais même les empêcher de s'exposer à un danger évident.
La délicatesse de ces Théologiens va si loin qu'ils ne permettent pas à
un Hermaphrodite de se marier, à moins qu'un séxe ne prévale si
visiblement & si considérablement sur l'autre, qu'il n'y ait rien à
craindre pour les suites de son engagement; & si cet Hermaphrodite fait
difficulté de se laisser éxaminer par des Médecins, des Chirurgiens &
des Matrônes, il se rend suspect dés là, & toute permission de se marier
lui est refusée.
C'est une maxime générale & constante parmi eux, que l'impuissance
quelle qu'elle soit, & de quelque cause qu'elle procéde, rend un
mariage contracté, nul, le résout, & empêche, lors qu'elle est connuë
auparavant, qu'on ne permette de le contracter. Il y a néanmoins une
exception à cette régle générale, c'est que si cette impuissance est
survenuë depuis qu'il est contracté, par quelque accident que ce soit,
elle ne le dissout point. Cela est fondé en Droit Civil, & en droit
Canon. [224]_Nihil enim tàm humanum esse videtur quàm fortuitis casibus
mulieris maritum, & contra uxorem viri, participem esse._ Le Canon _quod
autem 27. quæst. 2._ est positif & précis, _impossibilitas coëundi_,
dit-il, _si post carnalem copulam inventa fuerit in aliquo, non solvit
conjugium; [225]si verò ante carnalem copulam deprehensa fuerit, liberum
facit mulieri alium virum accipere_. C'est aussi le sentiment de Luther
dans son Traité _de vita conjugali_[226].
La Jurisprudence Ecclésiastique, ou Consistoriale de cette Communion est
conforme à celle de leurs Théologiens. Carpzovius qui en est l'oracle en
rapporte des décisions dans la Jurisprudence Ecclésiastique, ou
Consistoriale. [227]Le nombre deuxiéme de la définition seiziéme du tître
premier porte précisément ces mots, _non permittendum mulieri ut Eunucho
nubat_. J'avouë que j'ai lû avec quelqu'étonnement dans l'extrait que
le sçavant Mr. de Beauval vient de nous donner d'un Livre de Mr.
Brucknerus qui a pour tître, _Décisions du Droit Matrimonial_, [228]Que
le cas s'étant présenté à la Cour de S. A. E. de Saxe, un Eunuque
Italien son Chambellan ayant épousé une jeune fille qui étoit avertie de
son état, & du consentement de son pére, quelques Théologiens
entreprirent de troubler ce mariage comme nul & invalide, & que d'autres
le prétendirent bon & valable; mais que le Souverain ayant vû les avis
partagez, avoit confirmé le mariage sans tirer à conséquence pour
l'avenir. On peut dire au sujet de cette discorde de sentimens entre les
Théologiens de l'Electorat de Saxe, ce que ce même judicieux Auteur, Mr.
de Beauval, dit ailleurs[229] en parlant des divers Conciles qui
s'assemblérent au sujet de la Secte des Valésiens; _Divers Conciles_,
dit-il, _s'assemblérent là-dessus & augmentérent le desordre par la
contradiction de leurs Decrets. Tant il est vrai_, ajoûte-t-il, _à la
honte de la raison humaine, que la dévotion la plus bizarre & la plus
ridicule, trouve des Deffenseurs_. Il est certain, à la honte de la
raison humaine, que les sentimens les moins raisonnables trouvent des
gens qui les soûtiennent. Mais le cas que je viens de rapporter, est un
cas particulier qui ne l'emporte pas sur toutes les Décisions publiques
& générales, d'autant moins que le Prince même qui l'a autorisé a
déclaré que c'étoit sans tirer à conséquence pour l'avenir. D'ailleurs,
quand il l'auroit autorisé purement & simplement il n'en seroit pas plus
valide, & cette permission ne lui donnerait pas plus de force; car par
la disposition du Droit, les mariages deffendus par les Loix ne sont pas
moins injustes & illicites, quoi que le Prince ait permis par rescript,
de les contracter, parce que ces mariages étans contraires aux Loix, le
rescript qui a été obtenu portant permission de les contracter est censé
être subreptice, & avoir été obtenu du Prince par surprise. [230]Voici
les termes de la Loi. _Precandi quoque imposterùm super tali conjugio
(Imò potius contagio) cunctis licentiam denegamus ut unus quisque
cognoscat impetrationem quoque rei cujus est denegata petitio, [B]nec si
per subreptionem post hanc diem obtinuerit, sibimet profuturam._
Au reste, il auroit été fort à souhaiter que Mr. de Beauval, qui nous
rapporte ce cas, & qui raisonne avec tant de solidité & de justesse sur
toutes les matiéres qu'il traite, eut bien voulu nous dire son sentiment
sur cette célébre question du mariage des Eunuques; on a fait grace très
souvent à sa modestie, j'en donnerai quelques preuves afin qu'on ne
croye pas que je le charge mal à propos d'une obligation & d'une
reconnoissance qu'il ne doit point. Après, par éxemple, qu'il a donné
un extrait fort éxact & fort judicieux du Traité de la Nature & de la
Grace, de Mr. Jurieu, il le finit par ces paroles humbles, [231]que,
_comme cet Ouvrage est plein de Réfléxions très métaphisiques, on lui
pardonnera s'il a bronché quelque part_. Parle-t-il de la Réponse d'un
nouveau Converti à la lettre d'un Réfugié pour servir d'adition au Livre
de Dom Denis de Ste. Marthe, intitulé, _Réponse aux plaintes des
Protestants_; après avoir raisonné en habile Politique sur cette
matiére, il finit par ces paroles modestes; _mais rentrons dans les
bornes de nôtre territoire dont nous avons tant résolu de ne point
sortir, & ne faisons point de course dans la Politique sur laquelle
d'autres travaillent avec tant de succès_. Il s'excuse très souvent sous
divers prétextes, comme on pourroit le voir par les renvois que je mets
à la marge, & il s'excuse sous divers prétextes, & quoi qu'on sçache
qu'il est très capable de manier adroitement les matiéres qu'il rejette
par humilité, on a fait grace, je le répéte, on a fait grace très
souvent à sa modestie. Mais ici il n'a point d'excuse, il s'agit d'une
question qui est entiérement de son ressort, à moins qu'il n'ait crû que
le sujet étant trop riche l'auroit engagé à sortir des bornes d'un
extrait, & à faire un Traité complet. Peut-être qu'il a vû que c'étoit
une matiére si rebattuë, qu'il n'étoit pas nécessaire de la présenter
encore au Public dans cette occasion, dans laquelle il ne se propose que
de faire l'extrait du Livre qui lui tombe entre les mains, & non pas de
traiter à fond les sujets dont il s'y agit. En effet, il dit[232] que,
_la question s'il est permis aux Eunuques de contracter mariage à été
souvent agitée_. Il a raison en cela à certain égard. Il est vrai que
Melchior Inchoffer a fait un Ouvrage _de Eunuchismo_ qui a été imprimé à
Cologne in 8. en l'année 1653. Nous avons la dissertation _de Eunuchis_
de Gaspar Loischerus imprimé à Leipsik in 4. en l'année 1665. On a vû un
Sermon Anglois de Samuel Smith sur la conversion de l'Eunuque du
chapitre huitiéme des Actes des Apôtres, imprimé à Londres in 8. en
l'année 1632. Il y a un Traité de _Franc. de Amoya, Baëtici_, intitulé,
_Eunuchus_, sur la Loi _Eunuchis. V. c. qui testamenta facere possunt_,
& qui se trouve dans ses observations imprimées à Geneve in folio en
l'année 1656. Il y a un Traité de Marcell. Francolinus _de Matrimonio
spadonis utroque testiculo carentis_, imprimé à Venise in 4. en l'année
1605. Il y a un autre Traité _de Eunuchis_, de Théophile Raynauld, dont
Mr. Bayle se sert souvent très à propos. La Lettre 112. de la Mothe le
Vayer, qui se trouve dans le tome onziéme de ses oeuvres, traite des
Eunuques en général. Nous avons enfin la Dissertation de Saldenus _de
Eunuchis_, qui est la sixiéme du Livre troisiéme de ses _Otia
Theologica_. Et un Recueil de consultations & de décisions sur ce sujet,
dont je parlerai dans la suite de cet Ouvrage. Mais je dirai pour ma
justification, d'avoir entrepris de traiter de cette matiére après tant
de grands hommes, & non pas pour réfuter ce que dit Mr. de Beauval, que
la plûpart de ces Auteurs ne se trouvent plus que dans les Catalogues,
ou dans les Bibliothéques, & que d'ailleurs, ils traitent des Eunuques
en général, & descendent peu dans le détail. La question dont il s'agit
ici y est entr'autres fort rarement & fort briévement traitée. On en
voit quelque chose dans les Ouvrages des Jurisconsultes, des Médecins, &
des Théologiens, on y trouve quelquefois des préjugez qu'ils ont
rapportez; mais outre que tout ce qui y est ainsi répandu est fort
succinct, on ne peut point dire qu'on puisse en induire une
Jurisprudence, ou une Théologie Casuistique certaine & universelle sur
le mariage des Eunuques.
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