CHAPITRE IV.

_Inconvéniens que le Mariage des Eunuques produit ordinairement._

Le[185] Poëte Claudien parlant d'un Eunuque, l'appelle une vieille ridée.

Térence lui donne le même nom, _Eunuchum_, dit-il[186], _illumne obsecro

Inhonestum hominem, quem mercatus est here, senem mulierem_; Mais

Martial pousse la Satyre & l'injure plus loin, il ne se contente pas de

dire, en parlant de Numa qui avoit vû un Eunuque effeminé,[187]

_Thelin viderat in toga spadonem,_

_Damnatam Numa dixit esse moecham_;

Il dit encore[188],

_Dos etiam dicta est. Nondum tibi Roma videtur_

_Hoc satis? Expectas numquid & ut pariat?_

Toute la différence qu'il y a, c'est que Martial parle de deux hommes

qui se faisoient passer pour femmes, & que je parle d'hommes qui sont

véritablement comme des femmes, & auxquels ce qui est dit dans la Loi,

_cùm vir nubit. cod. ad legem Juliam de Adulterio_, convient à peu près.

Ce sont les Empereurs Constantius & Constance qui y parlent, _cùm vir_,

disent-ils, _nubit ut fæminæ viris, paritura quid cupiatur, ubi sexus

perdidit locum, ubi scelus est id, quod non proficit scire, ubi Venus

mutatur in alteram formam, ubi amor quæritur nec videtur_. Cet

assemblage ne produit point l'effet que la femme en avoit espéré;

[189]_sic virgò intacta manet, inculta senescit_; selon l'expression de

Catulle & d'Ovide.[190] Ce n'est point là l'intention de cette femme, ni

le but du mariage,

_Foemina fortunæ similis formosa videtur,_

_Non amat ignavos illa nec ista Viros._

ou plûtôt comme s'exprime le même Poëte qui dit plusieurs véritez en

raillant d'une maniére très agréable & très enjouée,

_Sæpè quiescit ager, non semper arandus, at uxor_[191]

_Est ager, assiduo vult tamen illa coli._[192]

Si cette idée paroît outrée, il y en a une autre qui n'est pas plus

avantageuse aux Eunuques, & dont les conséquences ne sont pas plus

favorables à eux & à leurs femmes.

Ce ne sont que des demi-hommes;[193] Juvenal appelle un Eunuque

_semivir_. Mais c'est trop dire en leur faveur; ce ne sont que des

arbres stériles, des troncs desséchez, comme s'exprime Esaïe.

_Truncus iners jacui, species & inutile signum,_[194]

_Nec satis exactum est corpus an umbra forem._

Voila la véritable description d'un Eunuque; Et voici deux traits qui en

achévent le portrait; l'un est donné par les Jurisconsultes, & l'autre

par un Ecrivain sacré.

L'Eunuque est un homme toûjours malade, & toûjours

languissant, [195]_morbosus_; Par conséquent incapable de faire les

fonctions de la vie active; _sin autem ita spado est_, dit le

Jurisconsulte Paulus, _ut tam necessaria pars corporis ei penitus absit,

morbosus est_; c'est un malade impuissant qui voit l'occasion d'agir &

qui ne peut; Qui comme Tantale se voit au milieu des biens & des

plaisirs & qui ne peut point les goûter; on peut dire de lui ce

qu'Horace dit[196] de son avare, «mon ami, lui dit-il, vous avez entendu

parler de Tantale? Il meurt de soif au milieu d'un fleuve dont l'eau

fuit aussi-tôt qu'il veut boire. De qui pensez-vous rire? C'est de vous

que parle la Fable sous un nom emprunté; vous dormez sur des sacs

d'argent entassez autour de vous les uns sur les autres, vous les

dévorez des yeux, cependant vous n'oseriez non plus y toucher qu'à des

choses sacrées; Et ce sont des richesses en peinture à vôtre égard.» La

différence qu'il y a, c'est que l'avare peut & ne veut point se donner

du plaisir de son bien, & que l'Eunuque voudrait bien, mais qu'il ne

peut point, & en cela on peut dire, que la comparaison de lui à Tantale

est plus juste, que celle qu'Horace fait de son avare à Tantale; On peut

dire à l'Eunuque plus à propos qu'à l'avare,

_Indormis inhians, & tanquam parcere sacris_

_Cogeris, aut pictis tanquam gaudere tabellis._

Tant s'en faut donc qu'une femme à ses côtez soit un bien qui lui donne

de la joye, il l'afflige au contraire beaucoup, parce qu'il ne peut

point en profiter; c'est une vérité que le Sage a reconnu, & c'est le

second trait qui achéve la peinture de l'Eunuque; Il est de la façon de

l'Auteur de l'Ecclésiastique, soit qu'il soit Jésus Sirach, soit que ce

soit Salomon; il parle d'un homme qui porte la peine de son

iniquité[197], & il dit qu'_il voit les viandes de ses yeux & qu'il

gémit comme un Eunuque qui tient une vierge & qui soûpire_; cette

comparaison est très juste, il porte la peine de son iniquité, soit

qu'il n'ait eu autre vûë que de tromper une femme pour profiter de ses

biens, ou de ses avantages; soit que par une brutalité monstrueuse il

s'abandonne à une intempérance qu'il n'est pas dans son pouvoir de

soûtenir; Quoi qu'il en soit une femme est trompée; Et elle peut dire à

juste tître, ce qu'Auguste disoit lors qu'il se trouvoit assis entre

Virgile & un autre Poëte de son tems, _sedeo inter suspiria & lacrimas_.

Et si cette fraude étoit autorisée il en résulteroit plusieurs

inconvéniens qui paroissent naturellement, & qui se font voir

d'eux-mêmes.

1. Une femme languiroit & sécheroit d'ennui à côté d'un homme de cette

nature, car elle a beau l'exciter, ses efforts sont inutiles, c'est

pourquoi n'ayant ni les douceurs du mariage, ni l'apparence d'en jouïr,

elle s'affligeroit en secret. Cela n'est point sans éxemple. L'Histoire

nous apprend que l'Empereur Constantius eut pour femme Eusebia,

Princesse très belle, & de la beauté de laquelle on parloit par tout

avec admiration. Constantius étoit un homme mol, efféminé & affoibli par

de longues & continuelles maladies; Eusebia qui étoit dans la fleur &

dans la vigueur de son âge, eût de fréquentes maladies de femmes, &

enfin se consuma, & finit ses jours étique, séche, & défigurée du

chagrin secret, de n'avoir jamais eu la douce & aimable compagnie de son

Epoux, sans que l'excellence de sa beauté, la jeunesse de son âge, ni le

souverain honneur d'être Impératrice, ayent pû lui apporter le moindre

plaisir, ni la moindre satisfaction, bien loin d'avoir pû la consoler.

Cela a pû être permis à un Empereur, du moins n'a-t-on pû lui en

demander raison; mais on ne peut point permettre la même chose à un

particulier dont l'intention injuste est de rendre une femme misérable

pour satisfaire à quelqu'une de ses iniques passions; Il n'est pas juste

de le favoriser dans l'entreprise de faire mourir une femme innocente,

vierge & martyre.

2. Il pourroit arriver qu'une femme n'auroit pas la force de soûtenir

une si terrible épreuve, ni assez de fermeté pour résister aux

tentations auxquelles elle se trouveroit exposée. L'esprit est prompt,

mais la chair est foible, & il ne seroit pas trop surprenant qu'une

femme ne trouvant pas chez elle de quoi satisfaire à une passion

irritée, ne reçoive d'ailleurs des secours nécessaires pour la

calmer. [198]Un de mes Amis m'a dit en conversation, qu'il se rencontra

un jour chez un Baillif du Païs, dans le moment qu'une femme mariée à un

Suisse, vint toute émûë, ayant un petit enfant sur ses bras, se

plaindre à lui que son mari étoit Eunuque. On lui demanda si cet enfant

qu'elle portoit n'étoit point à elle: Elle répondit qu'oui, on lui dit

pourquoi donc elle disoit que son mari étoit Eunuque puis qu'il lui

avoit fait un enfant; elle repliqua que cet Enfant n'étoit point de lui,

qu'elle ayant bien remarqué qu'il ne faisoit rien qui vaille depuis

plusieurs années qu'elle étoit avec lui, elle avoit prié un ouvrier

maçon qui travailloit chez elle de lui faire voir s'il ne feroit pas

mieux: que l'ayant mise sur un coffre qui étoit près de là, il lui avoit

fait cet enfant dans un seul coup; & que son mari n'avoit pû en faire

autant dans plusieurs années avec tous ses efforts. Le mari ayant été

cité à sa requête, & depuis visité, on ne lui trouva point de

chrémastire, il avoua qu'il en avoit perdu un à l'Armée par un coup de

fusil, & qu'il avoit perdu l'autre par une maladie; l'affaire ayant été

envoyée dans l'Université voisine; le mariage fut cassé, & la femme

s'est mariée à son autre homme. Cet Eunuque voyoit bien que sa femme

ayant un enfant, il falloit qu'elle eût eu affaire avec quelqu'autre que

lui, cependant il ne disoit mot; les gens de ce caractére ne sont point

jaloux. Je crois même que si on proposoit aux Eunuques qui se marient

d'accorder cette permission à leur future Epouse, dans leur Contract de

mariage, ils n'en feroient aucune difficulté, cela ne seroit pas sans

exemple. Je n'alléguerai pas le Jugement solemnel rendu contre un Cocu

qui se plaignoit, dans lequel il est condamné à reprendre sa femme & à

faire cesser les bruits qu'il avoit répandus, fondé sur ceci qui est le

motif de l'Arrêt tel qu'il lui a été prononcé,[199]

_Sois persuadé que Cocuage_

_Est la Clause de Mariage_

_Clause observée éxactement,_

_Et quand une femme y renonce_

_On l'en reléve en jugement,_

_C'est en sa faveur qu'on prononce._

_La Loi pour ce fait seulement_

_La traite toûjours de mineure,_

_J'en sçai telle de soixante ans_

_Qui n'est pas encore majeure._

_Cette Clause tire son droit_

_Des principes de la Nature_

_C'est en vain qu'un mari murmure_

_S'il prend le Cas pour une injure._

Je ne rapporterai pas non plus diverses décisions que l'on trouve dans

le Cocu imaginaire de Moliére parce que tout cela n'est que fiction;

mais je rapporterai un éxemple très véritable dont voici le cas; La feuë

Comtesse de Moret avoit été mariée en troisiéme nôces à Mr. de Vardes

Gouverneur de la Capelle, & en avoit eu ce Mr. de Vardes, Capitaine de

cent Suisses, que le Roi de France envoya en Espagne dès que son mariage

avec l'Infante fut conclû, pour complimenter de sa part la future

Reine; cette Comtesse de Moret fut aussi mére du Comte de Moret bâtard

de Henri IV. qui fut tué proche de Castelnaudary en l'année 1632, lors

que Mr. de Montmorancy fut pris en Languedoc; c'est elle qui est célébre

dans l'Euphormion de Barclay sous le nom de Casina, il y est dit qu'elle

fut aussi mariée au Comte de Cesy Sancy qui depuis fut envoyé

Ambassadeur à Constantinople, & on y voit la description d'un Contract

de mariage d'un homme qui veut bien être Cocu, & qui promet & s'oblige à

le souffrir; clause qui fut éxécutée paisiblement & sans aucun

empêchement: Peut-être cette Dame s'étoit-elle mal trouvée dans ses

mariages précédens de n'avoir pas pris cette précaution dans ses

Contracts. Cette précaution seroit d'autant plus juste & plus

raisonnable aux femmes des Eunuques que ces hommes efféminez ne peuvent

faire eux-mêmes ce qu'ils doivent; Et ils sont d'autant plus traitables

sur cet article, que ne pouvant s'acquitter de leurs devoirs, ils

consentent, pour éviter les plaintes & les reproches, qu'une femme se

satisfasse comme elle peut. Ils les y portent même très souvent, & ils

leur en fournissent eux-mêmes les moyens quand il en est nécessaire. Et

s'il arrive quelquefois que leurs femmes ayent du panchant au

libertinage & à la débauche, ils favorisent leur inclination & profitent

de leur prostitution. Témoin ce Didyme efféminé contré lequel [200]Martial

a fait une Epigramme si satyrique. C'a été le seul Eunuque qui ait eu

une femme, du moins qui soit de ma connoissance. Et ce Didyme confirme

ce que je viens de dire, car il produisoit lui-même sa femme, & en

faisoit un infame commerce dans la vûë de s'enrichir.

3. Il se rencontreroit beaucoup de femmes qui, de peur de tomber dans

l'un ou dans l'autre de ces deux extrémitez que je viens de remarquer,

ne voudroient jamais s'engager dans le mariage sans avoir mis à

l'épreuve celui qui les rechercheroit, & sans avoir mis en pratique le

conseil qu'Ovide[201] a donné aux Amans de tous les siécles, c'est à

dire, de prendre garde, _unde legat quod amet ubi retia ponat_; car pour

suivre la même idée de ce Poëte,

_Scit benè Venator, Cervis Ubi retia tendat._[202]

Mais les femmes n'ont pas un pressentiment secret de la validité, ou de

l'invalidité d'un homme; Ainsi elles voudront s'en assurer en personnes

sages avant que de serrer les noeuds d'un lien indissoluble; ce n'est

plus la coûtume de faire mettre les hommes nuds avant que de solemniser

leurs mariages, Platon le vouloit ainsi[203]. Ceux qui croyoient que

c'étoit afin de voir la beauté & la belle disposition d'un corps, se

trompent; ce n'étoit que pour voir à l'oeil par l'inspection des

parties si l'homme ne vouloit pas tromper une femme; Cela étoit d'autant

plus nécessaire que tout le monde n'étoit pas, & n'est pas encore

d'aussi bonne foi que le Pére de l'Empereur Galba, Suétone dit[204]

qu'il étoit de petite taille, & bossu, que cependant, Livia Ocellina

fille belle & riche en étoit amoureuse à cause de sa Noblesse, mais

qu'il se dévêtit, & lui montra l'imperfection de son corps, de peur

qu'elle l'ignorant ne se trouvât trompée dans la suite. Je ne sçai

d'ailleurs si cette inspection suffiroit, car il y a peu de filles qui

sçachent à quoi il tient qu'un homme soit capable d'être marié; Ce n'est

que par l'usage qu'elles s'en instruisent; [205]Mr. de Thou rapporte que

Charles de Quellenec, Baron de Pont en Bretagne, avoit épousé Catherine

de Parthenas, fille & héritiére de Jean de Soubize, mais qu'il y avoit

déja quelque tems que la mére de sa femme lui avoit fait un procès pour

faire rompre son mariage, sous prétexte qu'elle prétendoit qu'il étoit

impuissant; Que son procès n'étoit point encore terminé lors du Massacre

de la S. Barthélemi, dans lequel il fut tué; Que son corps ayant été

jetté comme les autres, devant le Louvre, & exposé à la vûë du Roi, de

la Reine, & de toute la Cour, un grand nombre de Dames qui n'avoient

point d'horreur d'un spectacle si cruel, & qui regardoient curieusement

et sans honte, ces corps tout nuds, jettérent particuliérement les yeux

sur le Baron de Pont, & l'éxaminérent avec soin pour voir si elles

pourroient découvrir la cause ou les marques de l'impuissance qu'on lui

avoit reprochée. Je doute qu'avec toute leur application à éxaminer ces

objets elles en ayent été plus sçavantes sur ce sujet. Les Dames

Romaines ne se contentoient pas de la vûë, elles jugeoient des hommes

sur un témoignage plus sûr, sur la force & sur l'adresse qu'ils

faisoient paroître dans les jeux publics. Il ne falloit que cela pour

être regardé par une femme Romaine comme un homme accompli. [206]_Sed

gladiatorem fecit hoc illos Hyacinthos_; ces précautions ne sont point

inutiles quand on songe que c'est pour toute sa vie qu'on s'engage, car

nous ne sommes plus au tems qu'on faisoit des Contracts de Mariage _ad

tempus_.[207] Comme celui que Mr. de Varillas [208]dit avoir vû dans la

Bibliothéque du Roi, fait entre deux personnes de qualité du Comté

d'Armagnac, pour sept ans seulement, se réservant néanmoins la liberté

de le prolonger s'il étoit trouvé à propos.

4. Il arriveroit que des femmes qui auroient eu trop de vertu pour

commencer leur mariage _ab illicitis_, & par un crime, & qui ne

pourroient demeurer toute leur vie dans l'inaction près d'un phantôme de

mari, seroient contraintes de faire du vacarme pour en être séparées.

Une honnête femme ne trouve sa consolation que dans un époux, comme le

disoit Agrippine à Tibére lors qu'elle lui demandoit un mari; En effet,

quand une femme n'est point honnête elle trouve suffisamment hors du

mariage de quoi contenter la nature; on rencontre rarement des femmes de

l'humeur de celles de Domitius Tullus dont Pline fait l'histoire dans

l'une de ses Epîtres, & qui est rapportée avec des Réfléxions

enjouées, [209]par Mr. Bayle dans l'article d'Afer. Ce qui est rapporté

dans le Ménagiana est assez le goût commun des femmes. Il y est dit que

dans une compagnie d'hommes & de femmes, on s'entretenoit de l'air que

devoient avoir un homme & une femme pour être bien faits; Quelqu'un dit

que pour être bien fait un homme devoit tenir de l'homme & sentir son

homme, & que pour les femmes il n'aimoit point celles qui étoient

homasses, & moi, reprit une femme aussi-tôt, je suis de vôtre sentiment,

je n'aime point les hommes efféminez. On peut ajoûter pour Commentaire

de ces paroles qu'elles n'aiment point les maris, tels que celui dont

parle Mr. de la Fontaine.

_Qui mainte fête à sa femme alléguoit_

_Mainte vigile, & maint jour fériable:_

_Les autres jours autrement s'excusoit_

_Sans oublier l'Avent ni le Carême._

_Vierge n'étoit, Martyr, ni Confesseur_

_Qu'il ne chommât, tous les sçavoit par coeur,_ &c.

Nous ne sommes plus au tems de Jean V. Duc de Bretagne qui disoit[210]

qu'il tenoit une femme assez sage quand elle sçavoit mettre différence

entre le pourpoint & la chemise de son mari. D'ailleurs, quand il y en

auroit encore de telles, il est certain que plus elles sont grossiéres,

& moins elles entendent raison sur ce chapitre. Lors que la nature parle

& que la raison ne la retient point, elle veut être absolument obéïe.

Mr. de Varillas met en fait que les femmes les plus spirituelles ont

toûjours été les plus faciles. [211]Torquato Tasso a fait un discours

exprès pour le prouver; Et Mr. de Voiture s'est plaint d'avoir souvent

trouvé des Bergéres trop grossiéres pour être trompées par un habile

homme: les plus fines entendent mieux raison. De sorte que les

grossiéres & les fines se laissent aussi difficilement tromper l'une que

l'autre, sur le chapitre dont il s'agit.

Je me suis étonné en lisant l'extrait que Mr. Bernard a fait du Recueil

des Traitez de Paix, &c. de voir qu'il y traite de malheureuse

Marguerite Duchesse de Carinthie, à laquelle l'Empereur Louïs de Baviére

a accordé des lettres de divorce d'avec Jean fils du Roi de Bohème pour

cause d'impuissance; voici ses termes. «La piéce, dit-il, est

considérable...... par la maniére dont cette malheureuse Princesse

explique qu'elle en a usé, & par les soins qu'elle dit avoir pris pour

faciliter à son mari les moyens de lui rendre les devoirs d'un véritable

Epoux.» Il rapporte les termes dans lesquels la chose est conçûë, mais

il dit qu'il ne les traduit pas.

Puis que j'ai dit que je me suis étonné; il est bon que je dise aussi la

raison de mon étonnement. D'un côté cette Epithéte de _malheureuse_ ne

peut pas avoir été donnée par Mr. Bernard à cette Duchesse, pour avoir

obtenu des lettres de Divorce, car au contraire elle doit être réputée

avoir été bien heureuse d'avoir été séparée d'un homme impuissant; non

seulement la justice qu'on lui a faite à cet égard, mais encore la

délivrance d'un joug si pesant méritoit qu'on la qualifiât

bien-heureuse, plûtôt que malheureuse. Si Mr. Bernard avoit parlé de

cette Dame par rapport au tems qu'elle étoit sujette à son mari, il

auroit eu raison de la traiter de malheureuse parce qu'elle l'étoit en

effet; mais il en parle par rapport au tems de sa liberté, & en ce cas

elle avoit été malheureuse, mais elle ne l'étoit plus. Mr. Bernard est

un homme trop judicieux pour avoir fait cette méprise; c'est donc parce

qu'elle a osé demander des lettres de divorce, se plaindre de

l'impuissance de son mari, dire les raisons qui la justifioient & les

moyens par lesquels elle s'en étoit convaincuë, & par lesquels elle en

persuadoit ses Juges. Or Mr. Bernard est trop bon Théologien & trop bon

Politique, & il sçait trop bien l'Histoire Ecclésiastique & Prophane

pour ignorer que la Religion, la conscience, l'honneur & la pudeur,

n'obligent point une femme qui n'a pas assez de courage naturellement

pour souffrir le Martyre & pour se laisser mourir à petit feu, qui ne

peut pas y suppléer par des souffrances volontaires & qui n'a pas la

force de se mortifier par une longue & perpétuelle continence, à

demeurer auprès d'un mari impuissant & incapable de lui rendre les

devoirs de mari; s'il croyoit que la conscience & la Religion obligent

une femme qui se trouve dans ce cas à y demeurer & à y garder un profond

silence, il tomberoit dans l'Hérésie de ces Abeliens dont Saint Augustin

réfute l'erreur dans le chapitre 87. de son Livre _des Hérésies_. S'il

croyoit que l'honneur & la pudeur exigent d'elle cette patience outrée,

il donneroit dans la vision de ces fanatiques qui croyent qu'il vaut

mieux souffrir la mort que de découvrir à un Médecin, ou à un

Chirurgien, une partie secrette qui seroit attaquée; & qui ont mis au

nombre de leurs Saintes Marie fille de Charles le Hardy Duc de

Bourgogne, mariée à l'Empereur Maximilien I., fils de Frideric III. Un

cheval fougueux que l'on avoit donné à cette Princesse, la secoua & la

fit tomber si rudement qu'elle en eut la cuisse rompuë; elle en mourut

n'ayant pû gagner sur sa pudeur d'exposer le haut de sa cuisse à la vûë

des Chirurgiens & des Médecins qui apparemment l'auroient pû guérir. Mr.

Bernard feroit donc bien de s'expliquer un peu plus clairement au hazard

de faire ses extraits un peu plus longs; car on peut dire qu'il lui

arrive quelquefois d'être fort obscur, parce qu'il veut affecter d'être

fort court. En attendant qu'il s'explique, je veux lui faire la justice

de croire qu'il n'a pas donné dans les sentimens que je viens de

remarquer, mais qu'il a donné dans cette pensée de Mr. Boileau;[212]

_Jamais la biche en rut n'a pour fait d'impuissance_

_Traîné du fond des bois un cerf à l'Audience,_

_Et jamais Juge entr'eux ordonnant le Congrès_

_De ce burlesque mot n'a sali ses Arrêts._

Si cela est, il n'a pas pris garde qu'on a fait voir aux Moralistes

qu'ils se trompent fort lors que pour donner de la confusion à l'homme

sur ses défauts ils le conduisent à l'école des bêtes; je le prierois

d'en voir les preuves dans le Dictionaire de Mr. Bayle, si je n'étois

averti qu'il ne lit point les Ouvrages de cet illustre Auteur. Mr. de

Beauval[213] pourra donc le détromper sur ce sujet, & lui faire voir en

particulier, que l'éxemple de la biche n'est point juste, s'il veut se

donner la peine de lire l'extrait que cet Ecrivain sçavant & judicieux a

fait de ce Dictionnaire. Je dirai seulement, que si cette Duchesse de

Carinthie, dont Mr. Bernard parle, étoit coupable, le corps de droit

entier, mériteroit d'être condamné; il fournit aux femmes des actions &

des loix contre leurs maris Eunuques, ou impuissans, au lieu que, selon

la Théologie scrupuleuse de Mr. Bernard, il devroit réprimer

l'incontinence de ces femmes, & s'écrier contre celles qui oseroient se

plaindre.

Traité des eunuques · 第 39 / 53 题