_Inconvéniens que le Mariage des Eunuques produit ordinairement._
Le[185] Poëte Claudien parlant d'un Eunuque, l'appelle une vieille ridée.
Térence lui donne le même nom, _Eunuchum_, dit-il[186], _illumne obsecro
Inhonestum hominem, quem mercatus est here, senem mulierem_; Mais
Martial pousse la Satyre & l'injure plus loin, il ne se contente pas de
dire, en parlant de Numa qui avoit vû un Eunuque effeminé,[187]
_Thelin viderat in toga spadonem,_
_Damnatam Numa dixit esse moecham_;
Il dit encore[188],
_Dos etiam dicta est. Nondum tibi Roma videtur_
_Hoc satis? Expectas numquid & ut pariat?_
Toute la différence qu'il y a, c'est que Martial parle de deux hommes
qui se faisoient passer pour femmes, & que je parle d'hommes qui sont
véritablement comme des femmes, & auxquels ce qui est dit dans la Loi,
_cùm vir nubit. cod. ad legem Juliam de Adulterio_, convient à peu près.
Ce sont les Empereurs Constantius & Constance qui y parlent, _cùm vir_,
disent-ils, _nubit ut fæminæ viris, paritura quid cupiatur, ubi sexus
perdidit locum, ubi scelus est id, quod non proficit scire, ubi Venus
mutatur in alteram formam, ubi amor quæritur nec videtur_. Cet
assemblage ne produit point l'effet que la femme en avoit espéré;
[189]_sic virgò intacta manet, inculta senescit_; selon l'expression de
Catulle & d'Ovide.[190] Ce n'est point là l'intention de cette femme, ni
le but du mariage,
_Foemina fortunæ similis formosa videtur,_
_Non amat ignavos illa nec ista Viros._
ou plûtôt comme s'exprime le même Poëte qui dit plusieurs véritez en
raillant d'une maniére très agréable & très enjouée,
_Sæpè quiescit ager, non semper arandus, at uxor_[191]
_Est ager, assiduo vult tamen illa coli._[192]
Si cette idée paroît outrée, il y en a une autre qui n'est pas plus
avantageuse aux Eunuques, & dont les conséquences ne sont pas plus
favorables à eux & à leurs femmes.
Ce ne sont que des demi-hommes;[193] Juvenal appelle un Eunuque
_semivir_. Mais c'est trop dire en leur faveur; ce ne sont que des
arbres stériles, des troncs desséchez, comme s'exprime Esaïe.
_Truncus iners jacui, species & inutile signum,_[194]
_Nec satis exactum est corpus an umbra forem._
Voila la véritable description d'un Eunuque; Et voici deux traits qui en
achévent le portrait; l'un est donné par les Jurisconsultes, & l'autre
par un Ecrivain sacré.
L'Eunuque est un homme toûjours malade, & toûjours
languissant, [195]_morbosus_; Par conséquent incapable de faire les
fonctions de la vie active; _sin autem ita spado est_, dit le
Jurisconsulte Paulus, _ut tam necessaria pars corporis ei penitus absit,
morbosus est_; c'est un malade impuissant qui voit l'occasion d'agir &
qui ne peut; Qui comme Tantale se voit au milieu des biens & des
plaisirs & qui ne peut point les goûter; on peut dire de lui ce
qu'Horace dit[196] de son avare, «mon ami, lui dit-il, vous avez entendu
parler de Tantale? Il meurt de soif au milieu d'un fleuve dont l'eau
fuit aussi-tôt qu'il veut boire. De qui pensez-vous rire? C'est de vous
que parle la Fable sous un nom emprunté; vous dormez sur des sacs
d'argent entassez autour de vous les uns sur les autres, vous les
dévorez des yeux, cependant vous n'oseriez non plus y toucher qu'à des
choses sacrées; Et ce sont des richesses en peinture à vôtre égard.» La
différence qu'il y a, c'est que l'avare peut & ne veut point se donner
du plaisir de son bien, & que l'Eunuque voudrait bien, mais qu'il ne
peut point, & en cela on peut dire, que la comparaison de lui à Tantale
est plus juste, que celle qu'Horace fait de son avare à Tantale; On peut
dire à l'Eunuque plus à propos qu'à l'avare,
_Indormis inhians, & tanquam parcere sacris_
_Cogeris, aut pictis tanquam gaudere tabellis._
Tant s'en faut donc qu'une femme à ses côtez soit un bien qui lui donne
de la joye, il l'afflige au contraire beaucoup, parce qu'il ne peut
point en profiter; c'est une vérité que le Sage a reconnu, & c'est le
second trait qui achéve la peinture de l'Eunuque; Il est de la façon de
l'Auteur de l'Ecclésiastique, soit qu'il soit Jésus Sirach, soit que ce
soit Salomon; il parle d'un homme qui porte la peine de son
iniquité[197], & il dit qu'_il voit les viandes de ses yeux & qu'il
gémit comme un Eunuque qui tient une vierge & qui soûpire_; cette
comparaison est très juste, il porte la peine de son iniquité, soit
qu'il n'ait eu autre vûë que de tromper une femme pour profiter de ses
biens, ou de ses avantages; soit que par une brutalité monstrueuse il
s'abandonne à une intempérance qu'il n'est pas dans son pouvoir de
soûtenir; Quoi qu'il en soit une femme est trompée; Et elle peut dire à
juste tître, ce qu'Auguste disoit lors qu'il se trouvoit assis entre
Virgile & un autre Poëte de son tems, _sedeo inter suspiria & lacrimas_.
Et si cette fraude étoit autorisée il en résulteroit plusieurs
inconvéniens qui paroissent naturellement, & qui se font voir
d'eux-mêmes.
1. Une femme languiroit & sécheroit d'ennui à côté d'un homme de cette
nature, car elle a beau l'exciter, ses efforts sont inutiles, c'est
pourquoi n'ayant ni les douceurs du mariage, ni l'apparence d'en jouïr,
elle s'affligeroit en secret. Cela n'est point sans éxemple. L'Histoire
nous apprend que l'Empereur Constantius eut pour femme Eusebia,
Princesse très belle, & de la beauté de laquelle on parloit par tout
avec admiration. Constantius étoit un homme mol, efféminé & affoibli par
de longues & continuelles maladies; Eusebia qui étoit dans la fleur &
dans la vigueur de son âge, eût de fréquentes maladies de femmes, &
enfin se consuma, & finit ses jours étique, séche, & défigurée du
chagrin secret, de n'avoir jamais eu la douce & aimable compagnie de son
Epoux, sans que l'excellence de sa beauté, la jeunesse de son âge, ni le
souverain honneur d'être Impératrice, ayent pû lui apporter le moindre
plaisir, ni la moindre satisfaction, bien loin d'avoir pû la consoler.
Cela a pû être permis à un Empereur, du moins n'a-t-on pû lui en
demander raison; mais on ne peut point permettre la même chose à un
particulier dont l'intention injuste est de rendre une femme misérable
pour satisfaire à quelqu'une de ses iniques passions; Il n'est pas juste
de le favoriser dans l'entreprise de faire mourir une femme innocente,
vierge & martyre.
2. Il pourroit arriver qu'une femme n'auroit pas la force de soûtenir
une si terrible épreuve, ni assez de fermeté pour résister aux
tentations auxquelles elle se trouveroit exposée. L'esprit est prompt,
mais la chair est foible, & il ne seroit pas trop surprenant qu'une
femme ne trouvant pas chez elle de quoi satisfaire à une passion
irritée, ne reçoive d'ailleurs des secours nécessaires pour la
calmer. [198]Un de mes Amis m'a dit en conversation, qu'il se rencontra
un jour chez un Baillif du Païs, dans le moment qu'une femme mariée à un
Suisse, vint toute émûë, ayant un petit enfant sur ses bras, se
plaindre à lui que son mari étoit Eunuque. On lui demanda si cet enfant
qu'elle portoit n'étoit point à elle: Elle répondit qu'oui, on lui dit
pourquoi donc elle disoit que son mari étoit Eunuque puis qu'il lui
avoit fait un enfant; elle repliqua que cet Enfant n'étoit point de lui,
qu'elle ayant bien remarqué qu'il ne faisoit rien qui vaille depuis
plusieurs années qu'elle étoit avec lui, elle avoit prié un ouvrier
maçon qui travailloit chez elle de lui faire voir s'il ne feroit pas
mieux: que l'ayant mise sur un coffre qui étoit près de là, il lui avoit
fait cet enfant dans un seul coup; & que son mari n'avoit pû en faire
autant dans plusieurs années avec tous ses efforts. Le mari ayant été
cité à sa requête, & depuis visité, on ne lui trouva point de
chrémastire, il avoua qu'il en avoit perdu un à l'Armée par un coup de
fusil, & qu'il avoit perdu l'autre par une maladie; l'affaire ayant été
envoyée dans l'Université voisine; le mariage fut cassé, & la femme
s'est mariée à son autre homme. Cet Eunuque voyoit bien que sa femme
ayant un enfant, il falloit qu'elle eût eu affaire avec quelqu'autre que
lui, cependant il ne disoit mot; les gens de ce caractére ne sont point
jaloux. Je crois même que si on proposoit aux Eunuques qui se marient
d'accorder cette permission à leur future Epouse, dans leur Contract de
mariage, ils n'en feroient aucune difficulté, cela ne seroit pas sans
exemple. Je n'alléguerai pas le Jugement solemnel rendu contre un Cocu
qui se plaignoit, dans lequel il est condamné à reprendre sa femme & à
faire cesser les bruits qu'il avoit répandus, fondé sur ceci qui est le
motif de l'Arrêt tel qu'il lui a été prononcé,[199]
_Sois persuadé que Cocuage_
_Est la Clause de Mariage_
_Clause observée éxactement,_
_Et quand une femme y renonce_
_On l'en reléve en jugement,_
_C'est en sa faveur qu'on prononce._
_La Loi pour ce fait seulement_
_La traite toûjours de mineure,_
_J'en sçai telle de soixante ans_
_Qui n'est pas encore majeure._
_Cette Clause tire son droit_
_Des principes de la Nature_
_C'est en vain qu'un mari murmure_
_S'il prend le Cas pour une injure._
Je ne rapporterai pas non plus diverses décisions que l'on trouve dans
le Cocu imaginaire de Moliére parce que tout cela n'est que fiction;
mais je rapporterai un éxemple très véritable dont voici le cas; La feuë
Comtesse de Moret avoit été mariée en troisiéme nôces à Mr. de Vardes
Gouverneur de la Capelle, & en avoit eu ce Mr. de Vardes, Capitaine de
cent Suisses, que le Roi de France envoya en Espagne dès que son mariage
avec l'Infante fut conclû, pour complimenter de sa part la future
Reine; cette Comtesse de Moret fut aussi mére du Comte de Moret bâtard
de Henri IV. qui fut tué proche de Castelnaudary en l'année 1632, lors
que Mr. de Montmorancy fut pris en Languedoc; c'est elle qui est célébre
dans l'Euphormion de Barclay sous le nom de Casina, il y est dit qu'elle
fut aussi mariée au Comte de Cesy Sancy qui depuis fut envoyé
Ambassadeur à Constantinople, & on y voit la description d'un Contract
de mariage d'un homme qui veut bien être Cocu, & qui promet & s'oblige à
le souffrir; clause qui fut éxécutée paisiblement & sans aucun
empêchement: Peut-être cette Dame s'étoit-elle mal trouvée dans ses
mariages précédens de n'avoir pas pris cette précaution dans ses
Contracts. Cette précaution seroit d'autant plus juste & plus
raisonnable aux femmes des Eunuques que ces hommes efféminez ne peuvent
faire eux-mêmes ce qu'ils doivent; Et ils sont d'autant plus traitables
sur cet article, que ne pouvant s'acquitter de leurs devoirs, ils
consentent, pour éviter les plaintes & les reproches, qu'une femme se
satisfasse comme elle peut. Ils les y portent même très souvent, & ils
leur en fournissent eux-mêmes les moyens quand il en est nécessaire. Et
s'il arrive quelquefois que leurs femmes ayent du panchant au
libertinage & à la débauche, ils favorisent leur inclination & profitent
de leur prostitution. Témoin ce Didyme efféminé contré lequel [200]Martial
a fait une Epigramme si satyrique. C'a été le seul Eunuque qui ait eu
une femme, du moins qui soit de ma connoissance. Et ce Didyme confirme
ce que je viens de dire, car il produisoit lui-même sa femme, & en
faisoit un infame commerce dans la vûë de s'enrichir.
3. Il se rencontreroit beaucoup de femmes qui, de peur de tomber dans
l'un ou dans l'autre de ces deux extrémitez que je viens de remarquer,
ne voudroient jamais s'engager dans le mariage sans avoir mis à
l'épreuve celui qui les rechercheroit, & sans avoir mis en pratique le
conseil qu'Ovide[201] a donné aux Amans de tous les siécles, c'est à
dire, de prendre garde, _unde legat quod amet ubi retia ponat_; car pour
suivre la même idée de ce Poëte,
_Scit benè Venator, Cervis Ubi retia tendat._[202]
Mais les femmes n'ont pas un pressentiment secret de la validité, ou de
l'invalidité d'un homme; Ainsi elles voudront s'en assurer en personnes
sages avant que de serrer les noeuds d'un lien indissoluble; ce n'est
plus la coûtume de faire mettre les hommes nuds avant que de solemniser
leurs mariages, Platon le vouloit ainsi[203]. Ceux qui croyoient que
c'étoit afin de voir la beauté & la belle disposition d'un corps, se
trompent; ce n'étoit que pour voir à l'oeil par l'inspection des
parties si l'homme ne vouloit pas tromper une femme; Cela étoit d'autant
plus nécessaire que tout le monde n'étoit pas, & n'est pas encore
d'aussi bonne foi que le Pére de l'Empereur Galba, Suétone dit[204]
qu'il étoit de petite taille, & bossu, que cependant, Livia Ocellina
fille belle & riche en étoit amoureuse à cause de sa Noblesse, mais
qu'il se dévêtit, & lui montra l'imperfection de son corps, de peur
qu'elle l'ignorant ne se trouvât trompée dans la suite. Je ne sçai
d'ailleurs si cette inspection suffiroit, car il y a peu de filles qui
sçachent à quoi il tient qu'un homme soit capable d'être marié; Ce n'est
que par l'usage qu'elles s'en instruisent; [205]Mr. de Thou rapporte que
Charles de Quellenec, Baron de Pont en Bretagne, avoit épousé Catherine
de Parthenas, fille & héritiére de Jean de Soubize, mais qu'il y avoit
déja quelque tems que la mére de sa femme lui avoit fait un procès pour
faire rompre son mariage, sous prétexte qu'elle prétendoit qu'il étoit
impuissant; Que son procès n'étoit point encore terminé lors du Massacre
de la S. Barthélemi, dans lequel il fut tué; Que son corps ayant été
jetté comme les autres, devant le Louvre, & exposé à la vûë du Roi, de
la Reine, & de toute la Cour, un grand nombre de Dames qui n'avoient
point d'horreur d'un spectacle si cruel, & qui regardoient curieusement
et sans honte, ces corps tout nuds, jettérent particuliérement les yeux
sur le Baron de Pont, & l'éxaminérent avec soin pour voir si elles
pourroient découvrir la cause ou les marques de l'impuissance qu'on lui
avoit reprochée. Je doute qu'avec toute leur application à éxaminer ces
objets elles en ayent été plus sçavantes sur ce sujet. Les Dames
Romaines ne se contentoient pas de la vûë, elles jugeoient des hommes
sur un témoignage plus sûr, sur la force & sur l'adresse qu'ils
faisoient paroître dans les jeux publics. Il ne falloit que cela pour
être regardé par une femme Romaine comme un homme accompli. [206]_Sed
gladiatorem fecit hoc illos Hyacinthos_; ces précautions ne sont point
inutiles quand on songe que c'est pour toute sa vie qu'on s'engage, car
nous ne sommes plus au tems qu'on faisoit des Contracts de Mariage _ad
tempus_.[207] Comme celui que Mr. de Varillas [208]dit avoir vû dans la
Bibliothéque du Roi, fait entre deux personnes de qualité du Comté
d'Armagnac, pour sept ans seulement, se réservant néanmoins la liberté
de le prolonger s'il étoit trouvé à propos.
4. Il arriveroit que des femmes qui auroient eu trop de vertu pour
commencer leur mariage _ab illicitis_, & par un crime, & qui ne
pourroient demeurer toute leur vie dans l'inaction près d'un phantôme de
mari, seroient contraintes de faire du vacarme pour en être séparées.
Une honnête femme ne trouve sa consolation que dans un époux, comme le
disoit Agrippine à Tibére lors qu'elle lui demandoit un mari; En effet,
quand une femme n'est point honnête elle trouve suffisamment hors du
mariage de quoi contenter la nature; on rencontre rarement des femmes de
l'humeur de celles de Domitius Tullus dont Pline fait l'histoire dans
l'une de ses Epîtres, & qui est rapportée avec des Réfléxions
enjouées, [209]par Mr. Bayle dans l'article d'Afer. Ce qui est rapporté
dans le Ménagiana est assez le goût commun des femmes. Il y est dit que
dans une compagnie d'hommes & de femmes, on s'entretenoit de l'air que
devoient avoir un homme & une femme pour être bien faits; Quelqu'un dit
que pour être bien fait un homme devoit tenir de l'homme & sentir son
homme, & que pour les femmes il n'aimoit point celles qui étoient
homasses, & moi, reprit une femme aussi-tôt, je suis de vôtre sentiment,
je n'aime point les hommes efféminez. On peut ajoûter pour Commentaire
de ces paroles qu'elles n'aiment point les maris, tels que celui dont
parle Mr. de la Fontaine.
_Qui mainte fête à sa femme alléguoit_
_Mainte vigile, & maint jour fériable:_
_Les autres jours autrement s'excusoit_
_Sans oublier l'Avent ni le Carême._
_Vierge n'étoit, Martyr, ni Confesseur_
_Qu'il ne chommât, tous les sçavoit par coeur,_ &c.
Nous ne sommes plus au tems de Jean V. Duc de Bretagne qui disoit[210]
qu'il tenoit une femme assez sage quand elle sçavoit mettre différence
entre le pourpoint & la chemise de son mari. D'ailleurs, quand il y en
auroit encore de telles, il est certain que plus elles sont grossiéres,
& moins elles entendent raison sur ce chapitre. Lors que la nature parle
& que la raison ne la retient point, elle veut être absolument obéïe.
Mr. de Varillas met en fait que les femmes les plus spirituelles ont
toûjours été les plus faciles. [211]Torquato Tasso a fait un discours
exprès pour le prouver; Et Mr. de Voiture s'est plaint d'avoir souvent
trouvé des Bergéres trop grossiéres pour être trompées par un habile
homme: les plus fines entendent mieux raison. De sorte que les
grossiéres & les fines se laissent aussi difficilement tromper l'une que
l'autre, sur le chapitre dont il s'agit.
Je me suis étonné en lisant l'extrait que Mr. Bernard a fait du Recueil
des Traitez de Paix, &c. de voir qu'il y traite de malheureuse
Marguerite Duchesse de Carinthie, à laquelle l'Empereur Louïs de Baviére
a accordé des lettres de divorce d'avec Jean fils du Roi de Bohème pour
cause d'impuissance; voici ses termes. «La piéce, dit-il, est
considérable...... par la maniére dont cette malheureuse Princesse
explique qu'elle en a usé, & par les soins qu'elle dit avoir pris pour
faciliter à son mari les moyens de lui rendre les devoirs d'un véritable
Epoux.» Il rapporte les termes dans lesquels la chose est conçûë, mais
il dit qu'il ne les traduit pas.
Puis que j'ai dit que je me suis étonné; il est bon que je dise aussi la
raison de mon étonnement. D'un côté cette Epithéte de _malheureuse_ ne
peut pas avoir été donnée par Mr. Bernard à cette Duchesse, pour avoir
obtenu des lettres de Divorce, car au contraire elle doit être réputée
avoir été bien heureuse d'avoir été séparée d'un homme impuissant; non
seulement la justice qu'on lui a faite à cet égard, mais encore la
délivrance d'un joug si pesant méritoit qu'on la qualifiât
bien-heureuse, plûtôt que malheureuse. Si Mr. Bernard avoit parlé de
cette Dame par rapport au tems qu'elle étoit sujette à son mari, il
auroit eu raison de la traiter de malheureuse parce qu'elle l'étoit en
effet; mais il en parle par rapport au tems de sa liberté, & en ce cas
elle avoit été malheureuse, mais elle ne l'étoit plus. Mr. Bernard est
un homme trop judicieux pour avoir fait cette méprise; c'est donc parce
qu'elle a osé demander des lettres de divorce, se plaindre de
l'impuissance de son mari, dire les raisons qui la justifioient & les
moyens par lesquels elle s'en étoit convaincuë, & par lesquels elle en
persuadoit ses Juges. Or Mr. Bernard est trop bon Théologien & trop bon
Politique, & il sçait trop bien l'Histoire Ecclésiastique & Prophane
pour ignorer que la Religion, la conscience, l'honneur & la pudeur,
n'obligent point une femme qui n'a pas assez de courage naturellement
pour souffrir le Martyre & pour se laisser mourir à petit feu, qui ne
peut pas y suppléer par des souffrances volontaires & qui n'a pas la
force de se mortifier par une longue & perpétuelle continence, à
demeurer auprès d'un mari impuissant & incapable de lui rendre les
devoirs de mari; s'il croyoit que la conscience & la Religion obligent
une femme qui se trouve dans ce cas à y demeurer & à y garder un profond
silence, il tomberoit dans l'Hérésie de ces Abeliens dont Saint Augustin
réfute l'erreur dans le chapitre 87. de son Livre _des Hérésies_. S'il
croyoit que l'honneur & la pudeur exigent d'elle cette patience outrée,
il donneroit dans la vision de ces fanatiques qui croyent qu'il vaut
mieux souffrir la mort que de découvrir à un Médecin, ou à un
Chirurgien, une partie secrette qui seroit attaquée; & qui ont mis au
nombre de leurs Saintes Marie fille de Charles le Hardy Duc de
Bourgogne, mariée à l'Empereur Maximilien I., fils de Frideric III. Un
cheval fougueux que l'on avoit donné à cette Princesse, la secoua & la
fit tomber si rudement qu'elle en eut la cuisse rompuë; elle en mourut
n'ayant pû gagner sur sa pudeur d'exposer le haut de sa cuisse à la vûë
des Chirurgiens & des Médecins qui apparemment l'auroient pû guérir. Mr.
Bernard feroit donc bien de s'expliquer un peu plus clairement au hazard
de faire ses extraits un peu plus longs; car on peut dire qu'il lui
arrive quelquefois d'être fort obscur, parce qu'il veut affecter d'être
fort court. En attendant qu'il s'explique, je veux lui faire la justice
de croire qu'il n'a pas donné dans les sentimens que je viens de
remarquer, mais qu'il a donné dans cette pensée de Mr. Boileau;[212]
_Jamais la biche en rut n'a pour fait d'impuissance_
_Traîné du fond des bois un cerf à l'Audience,_
_Et jamais Juge entr'eux ordonnant le Congrès_
_De ce burlesque mot n'a sali ses Arrêts._
Si cela est, il n'a pas pris garde qu'on a fait voir aux Moralistes
qu'ils se trompent fort lors que pour donner de la confusion à l'homme
sur ses défauts ils le conduisent à l'école des bêtes; je le prierois
d'en voir les preuves dans le Dictionaire de Mr. Bayle, si je n'étois
averti qu'il ne lit point les Ouvrages de cet illustre Auteur. Mr. de
Beauval[213] pourra donc le détromper sur ce sujet, & lui faire voir en
particulier, que l'éxemple de la biche n'est point juste, s'il veut se
donner la peine de lire l'extrait que cet Ecrivain sçavant & judicieux a
fait de ce Dictionnaire. Je dirai seulement, que si cette Duchesse de
Carinthie, dont Mr. Bernard parle, étoit coupable, le corps de droit
entier, mériteroit d'être condamné; il fournit aux femmes des actions &
des loix contre leurs maris Eunuques, ou impuissans, au lieu que, selon
la Théologie scrupuleuse de Mr. Bernard, il devroit réprimer
l'incontinence de ces femmes, & s'écrier contre celles qui oseroient se
plaindre.