_Quelle idée les Peuples ont euë des Eunuques, & quel cas ils en ont
fait._
Les Eunuques ayans abusé de la faveur des Princes, comme on l'a vû dans
le chapitre précédent, & s'étans rendus les Tyrans impitoyables de leurs
sujets, il ne faut pas douter que ces sujets ne les ayent eus en
horreur, & qu'ils ne les ayent craint beaucoup plus qu'ils ne les ont
aimez.
Mais il ne s'agit point ici de sçavoir ce que les Peuples ont pensé de
leur servitude & de leur oppression, & du crédit de ces Eunuques qui les
tyrannisoient; Il n'est ici question que d'éxaminer quelle opinion les
Peuples avoient d'un Eunuque entant qu'Eunuque, & non point d'un Eunuque
entant que Tyran; & quelle idée ils s'en faisoient.
L'histoire nous apprend non seulement qu'ils les méprisoient
souverainement, mais même qu'ils avoient de la répugnance à les voir.
[101] Les Eunuques ne sont que des troncs desséchez, selon l'expression
d'Esaïe, de ces arbres secs qui le sont jusqu'à la racine, & qui comme
parle Osée, ne porteront plus de fruits; de ces arbres qu'il faut
couper, c'est à dire détruire, & en abolir la mémoire: car pourquoi
faut-il encore qu'ils occupent la terre? Il n'y a personne qui ne voulût
donner le premier coup pour les renverser ou pour les arracher; ce sont
des Créatures imparfaites, en un mot des monstres auxquels la nature
n'avoit rien épargné, mais que l'avarice, la luxure, le luxe, ou la
malignité des hommes ont défigurées.
S'ils ont été quelquefois dans la prospérité & dans l'élévation, les
Peuples ont regardé ces avantages comme des productions erronées de
l'esprit gâté & du coeur corrompu des Princes qui les ont élevez &
chéris; Ils s'en sont même moquez entr'eux, & lors qu'ils ont osé le
faire en public, ils ont fait éclater leur haine & leur mépris & pour
les Eunuques & pour le choix qu'on en faisoit.
_Omnia cesserunt Eunucho Consule monstra_
_Heu terræ coelique pudor. Trabeata per urbes_
_Ostentatur anus, titulumque effeminat anni._
_---- Quibus unquam sæcula terris_
_Eunuchi, videre forum._
_---- Numquam spado consul in orbe_
_Nec Judex, Ductorve fuit. Quodcunque virorum_
_Est decus, Eunuchi scelus est._
_---- A fronte recedant_
_Imperii, tenero tractari pectore nescit_
_Publica Maiestas, nunquam vel in æquore puppim_
_Vidimus Eunuchi clavo parere Magistri._
_Nos adeò sperni faciles? orbisque carina_
_Vilior?_[102]
Tout le monde sçait que Caligula fit son Cheval Consul, & qu'il voulut
qu'on lui rendit tous les honneurs qui sont dûs à cette dignité. Il prit
envie de même à Arcadius de faire Flaac Eutrope qui étoit le Maître de
sa garderobe & l'un de ses Eunuques, de le faire, dis-je, Consul, & ç'a
été le premier, ou plûtôt le seul de cette qualité qui ait été pourvû
de cet Emploi; aussi voit-on dans Claudien comment on s'irrita alors de
cette conduite. Ce Poëte fit une Satyre piquante contre cet Eutrope
après qu'il fut désigné Consul de Rome, & il le réprésente comme une
vieille qu'on avoit revêtuë des honneurs du Consulat. [103] Ceux qui ont
quelque teinture de l'Histoire Ecclésiastique sçavent comment Jean
Evêque de Constantinople a déclamé contre cet Eutrope, & combien il a
contribué à sa perte*. Il eut une fin digne de lui & des actions
inhumaines qu'il avoit commises. Cet Eunuque ayant dessein de chatier
quelques personnes qui s'étoient réfugiées dans les Eglises, il fit
ensorte que l'Empereur publia une Loi par laquelle il étoit deffendu de
s'y réfugier, & permis d'en tirer ceux qui s'y réfugieroient. Quelle
injustice de violer ainsi le droit des Aziles! Mais il en fut puni
bien-tôt après; car à peine la Loi fut-elle publiée qu'il encourut les
mauvaises graces de l'Empereur, & qu'il fut obligé de rechercher le même
azile que les autres. Comme il étoit caché sous l'Autel & qu'il y
trembloit de peur, Jean monta au pupitre d'où il avoit accoûtumé de
prêcher pour être plus aisément entendu, & fit une invective contre lui.
L'Histoire ajoûte que l'Empereur lui fit couper la tête, qu'il fit ôter
son nom d'entre les noms des Consuls, & qu'il fit effacer des Registres
la loi qu'il avoit fait publier. Le chagrin qu'eurent les honnêtes gens
de le voir dans ce poste fut cause de sa ruine. En effet, Gainas Goth,
Général de l'Empereur, se révolta de dépit de voir cet Eunuque dans
l'éclat de cette haute dignité, & ne voulut jamais se remettre dans son
devoir qu'on ne lui apportât la tête d'Eutrope. On comparoît Eutrope à
Gorgon, parce qu'il faisoit ses tours si adroitement que peu de gens
s'appercevoient de ses ruses; on le regardoit comme une de ces pestes
qui régnoient alors dans les Cours des Princes. Il vendoit les Charges
de la Magistrature & les Jugemens; Il disposoit du Gouvernement des
Provinces en faveur de qui il vouloit;[104] & non content d'avoir été
fait Consul, il tâchoit de se rendre Maître de l'Empire. Il étoit
insolent même envers son Prince, & il tomba dans sa disgrace pour avoir
manqué de respect envers l'Impératrice.
Les Peuples n'avoient pas du mépris seulement pour ces sortes de gens,
ils avoient aussi de l'aversion pour eux; & si leur nom a passé pour un
tître de Dignité, il a été aussi une injure, & on ne pouvoit en faire
une plus sensible à un honnête homme que de l'appeller _Eunuque_.
[105]Les Eunuques ont été de si mauvais augure, même parmi les Payens,
que Lucien assure en plus d'un lieu qu'ils faisoient par leur
rencontre, rebrousser chemin à beaucoup de personnes, qui aimoient mieux
rentrer chez elles que de passer outre. [106]Cela se rapporte assez à ce
que dit Pline de l'aversion que les animaux-mêmes ont pour ceux de leur
espéce qu'on a mutilez. Il remarque que si on châtre un rat, il fait
fuir tous les autres qui aiment mieux abandonner leur séjour ordinaire
que de le souffrir parmi eux. Ce n'étoit pas pourtant pour cette raison
que Diocles vouloit exclurre Bagoas de la chaire de Philosophie. Lucien
en allégue d'autres tout à fait différentes, plus graves & plus
vraisemblables.