CHAPITRE IX.

_Quelle idée les Peuples ont euë des Eunuques, & quel cas ils en ont

fait._

Les Eunuques ayans abusé de la faveur des Princes, comme on l'a vû dans

le chapitre précédent, & s'étans rendus les Tyrans impitoyables de leurs

sujets, il ne faut pas douter que ces sujets ne les ayent eus en

horreur, & qu'ils ne les ayent craint beaucoup plus qu'ils ne les ont

aimez.

Mais il ne s'agit point ici de sçavoir ce que les Peuples ont pensé de

leur servitude & de leur oppression, & du crédit de ces Eunuques qui les

tyrannisoient; Il n'est ici question que d'éxaminer quelle opinion les

Peuples avoient d'un Eunuque entant qu'Eunuque, & non point d'un Eunuque

entant que Tyran; & quelle idée ils s'en faisoient.

L'histoire nous apprend non seulement qu'ils les méprisoient

souverainement, mais même qu'ils avoient de la répugnance à les voir.

[101] Les Eunuques ne sont que des troncs desséchez, selon l'expression

d'Esaïe, de ces arbres secs qui le sont jusqu'à la racine, & qui comme

parle Osée, ne porteront plus de fruits; de ces arbres qu'il faut

couper, c'est à dire détruire, & en abolir la mémoire: car pourquoi

faut-il encore qu'ils occupent la terre? Il n'y a personne qui ne voulût

donner le premier coup pour les renverser ou pour les arracher; ce sont

des Créatures imparfaites, en un mot des monstres auxquels la nature

n'avoit rien épargné, mais que l'avarice, la luxure, le luxe, ou la

malignité des hommes ont défigurées.

S'ils ont été quelquefois dans la prospérité & dans l'élévation, les

Peuples ont regardé ces avantages comme des productions erronées de

l'esprit gâté & du coeur corrompu des Princes qui les ont élevez &

chéris; Ils s'en sont même moquez entr'eux, & lors qu'ils ont osé le

faire en public, ils ont fait éclater leur haine & leur mépris & pour

les Eunuques & pour le choix qu'on en faisoit.

_Omnia cesserunt Eunucho Consule monstra_

_Heu terræ coelique pudor. Trabeata per urbes_

_Ostentatur anus, titulumque effeminat anni._

_---- Quibus unquam sæcula terris_

_Eunuchi, videre forum._

_---- Numquam spado consul in orbe_

_Nec Judex, Ductorve fuit. Quodcunque virorum_

_Est decus, Eunuchi scelus est._

_---- A fronte recedant_

_Imperii, tenero tractari pectore nescit_

_Publica Maiestas, nunquam vel in æquore puppim_

_Vidimus Eunuchi clavo parere Magistri._

_Nos adeò sperni faciles? orbisque carina_

_Vilior?_[102]

Tout le monde sçait que Caligula fit son Cheval Consul, & qu'il voulut

qu'on lui rendit tous les honneurs qui sont dûs à cette dignité. Il prit

envie de même à Arcadius de faire Flaac Eutrope qui étoit le Maître de

sa garderobe & l'un de ses Eunuques, de le faire, dis-je, Consul, & ç'a

été le premier, ou plûtôt le seul de cette qualité qui ait été pourvû

de cet Emploi; aussi voit-on dans Claudien comment on s'irrita alors de

cette conduite. Ce Poëte fit une Satyre piquante contre cet Eutrope

après qu'il fut désigné Consul de Rome, & il le réprésente comme une

vieille qu'on avoit revêtuë des honneurs du Consulat. [103] Ceux qui ont

quelque teinture de l'Histoire Ecclésiastique sçavent comment Jean

Evêque de Constantinople a déclamé contre cet Eutrope, & combien il a

contribué à sa perte*. Il eut une fin digne de lui & des actions

inhumaines qu'il avoit commises. Cet Eunuque ayant dessein de chatier

quelques personnes qui s'étoient réfugiées dans les Eglises, il fit

ensorte que l'Empereur publia une Loi par laquelle il étoit deffendu de

s'y réfugier, & permis d'en tirer ceux qui s'y réfugieroient. Quelle

injustice de violer ainsi le droit des Aziles! Mais il en fut puni

bien-tôt après; car à peine la Loi fut-elle publiée qu'il encourut les

mauvaises graces de l'Empereur, & qu'il fut obligé de rechercher le même

azile que les autres. Comme il étoit caché sous l'Autel & qu'il y

trembloit de peur, Jean monta au pupitre d'où il avoit accoûtumé de

prêcher pour être plus aisément entendu, & fit une invective contre lui.

L'Histoire ajoûte que l'Empereur lui fit couper la tête, qu'il fit ôter

son nom d'entre les noms des Consuls, & qu'il fit effacer des Registres

la loi qu'il avoit fait publier. Le chagrin qu'eurent les honnêtes gens

de le voir dans ce poste fut cause de sa ruine. En effet, Gainas Goth,

Général de l'Empereur, se révolta de dépit de voir cet Eunuque dans

l'éclat de cette haute dignité, & ne voulut jamais se remettre dans son

devoir qu'on ne lui apportât la tête d'Eutrope. On comparoît Eutrope à

Gorgon, parce qu'il faisoit ses tours si adroitement que peu de gens

s'appercevoient de ses ruses; on le regardoit comme une de ces pestes

qui régnoient alors dans les Cours des Princes. Il vendoit les Charges

de la Magistrature & les Jugemens; Il disposoit du Gouvernement des

Provinces en faveur de qui il vouloit;[104] & non content d'avoir été

fait Consul, il tâchoit de se rendre Maître de l'Empire. Il étoit

insolent même envers son Prince, & il tomba dans sa disgrace pour avoir

manqué de respect envers l'Impératrice.

Les Peuples n'avoient pas du mépris seulement pour ces sortes de gens,

ils avoient aussi de l'aversion pour eux; & si leur nom a passé pour un

tître de Dignité, il a été aussi une injure, & on ne pouvoit en faire

une plus sensible à un honnête homme que de l'appeller _Eunuque_.

[105]Les Eunuques ont été de si mauvais augure, même parmi les Payens,

que Lucien assure en plus d'un lieu qu'ils faisoient par leur

rencontre, rebrousser chemin à beaucoup de personnes, qui aimoient mieux

rentrer chez elles que de passer outre. [106]Cela se rapporte assez à ce

que dit Pline de l'aversion que les animaux-mêmes ont pour ceux de leur

espéce qu'on a mutilez. Il remarque que si on châtre un rat, il fait

fuir tous les autres qui aiment mieux abandonner leur séjour ordinaire

que de le souffrir parmi eux. Ce n'étoit pas pourtant pour cette raison

que Diocles vouloit exclurre Bagoas de la chaire de Philosophie. Lucien

en allégue d'autres tout à fait différentes, plus graves & plus

vraisemblables.

Traité des eunuques · 第 31 / 53 题