_Quel rang les véritables Eunuques ont tenu dans la société civile._
Comme on a mis de tout tems une grande différence entre les Eunuques qui
étoient nez Eunuques, ou qui avoient été faits tels dès leur naissance,
ou par force dans un âge plus avancé, & entre ceux qui se sont faits
Eunuques eux-mêmes volontairement, il est nécessaire de les distinguer
ici. J'en ferai donc deux classes, & d'abord j'éxaminerai quel rang les
Eunuques forcez que je mets dans la premiére, ont tenu dans la société
civile.
On ne peut pas faire une histoire éxacte & suivie qui montre le rang que
ces sortes de gens ont tenu dans la société civile, cela méneroit trop
loin & m'écarteroit trop de mon but. Je dirai donc seulement, qu'il
paroît par l'Histoire Sainte, & par l'histoire profane, que les Eunuques
ont possédé les premiéres & les principales Charges dans les Cours, &
qu'ils ont eu la confiance & la faveur de leurs Princes; Et je me
contenterai d'en donner quelques éxemples.
Je ne parlerai point d'une raison odieuse pour laquelle les Princes les
aimoient autrefois; Tout le monde sçait l'histoire de Sporus[74]; Néron
le fit châtrer, & sa folie fut si grande qu'il tâcha de lui faire
changer de séxe; Il lui fit prendre l'habit de femme, il l'épousa
ensuite avec toutes les formalitez accoûtumées, il lui donna un douaire,
un voile nuptial, & le tint dans sa maison en qualité de femme; à propos
de quoi quelqu'un dit assez plaisamment que le monde eût été bien
heureux si son Pére Domitien eût eu une telle femme; Il fit habiller ce
Sporus à la maniére des Impératrices, & le faisant porter en litiére il
l'accompagna aux Assemblées & aux marchez de la Gréce, & à Rome dans le
quartier des sigillaires, où il le baisoit à chaque moment. Je ne
rapporte que cet éxemple, parce que j'en ai dit assez sur ce sujet dans
le chapitre cinquiéme de cette premiére partie de mon Ouvrage.
Nous voyons dans le Livre d'Esther[75] que sept Eunuques étoient les
Officiers ordinaires du Roi Assuerus, & qu'en particulier l'Eunuque Egée
avoit le soin de garder les femmes de ce Roi; [76]Il y en avoit deux
autres nommez Bagathan & Tharés qui commandoient à la premiére entrée du
Palais du Roi; [77]l'Histoire de Judith nous apprend, que les Huissiers
de la Chambre d'Olopherne étoient des Eunuques, & que Vagao, ou Bagoas
en étoit le principal; c'étoit lui qui avoit soin de la personne du
Maître & de ce qui concernoit sa garderobe & son lit; [78]l'Eunuque de la
Reine de Candace qui fut batisé par Philippe, étoit un des premiers
Officiers de cette Reine, & Sur-intendant de ses finances, & de tous ses
trésors; [79]c'étoit un Eunuque qui commandoit les troupes de Sedecias
Roi des Juifs. Cyrus victorieux de tous ses ennemis, Croesus & Sardes
étans entre ses mains, ayant pris Babylone, établit sa demeure dans le
Palais Royal de la plus grande Ville de l'Univers; & considérant qu'on
ne l'y voyoit pas de bon oeil, & qu'on ne lui vouloit point de bien,
crût qu'il avoit besoin d'une forte Garde pour la sûreté de sa personne.
Il ne prit cependant que des Eunuques pour ses gardes & pour les
Officiers de sa Maison; & les raisons qui l'y portérent sont amplement &
éxactement déduites sur la fin du chapitre sixiéme du Livre septiéme de
son Histoire ou de la Cyropedie. On donnoit les enfans en garde aux
Eunuques, on leur laissoit le soin de les élever, de leur donner
de [80]l'éducation, de les instruire dans les belles lettres, & de leur
enseigner les sciences & les disciplines; Tous ces différens emplois les
avoient rendus recommandables dans le monde. Les Rois & les Princes,
soit qu'ils eussent été leurs éléves, soit qu'ils ne l'eussent point
été, les estimoient & les honoroient particuliérement; Ils avoient en
eux beaucoup de confiance, & ces Eunuques profitant de ces avantages se
rendoient insensiblement les Maîtres du Gouvernement & de l'Etat, &
abusérent beaucoup de leur crédit; la Religion Chrétienne en a
quelquefois souffert. Les Cours se remplissoient de ces sortes de gens,
ils s'emparoient de tous les principaux emplois. Voici un éxemple bien
précis qui justifie cette vérité; C'est la Cour de l'Empereur Constance,
elle étoit pleine d'Eunuques & ils y étoient les maîtres de toutes les
affaires; Voici de quelle maniére Mr. Herman en parle dans l'excellente
Vie de [81]St. Athanase. «Avant que d'attaquer le Prince même, ce Prêtre
Arrien fut assez adroit pour gagner ceux qui étoient autour de lui, car
la familiarité qu'il avoit avec[82] l'Empereur l'ayant fait connoître de
l'Impératrice il entra aussi dans la familiarité de ses Eunuques, &
particuliérement dans celle d'Eusebe qui étoit le premier de cette
troupe efféminée, & l'un des plus méchans hommes du monde;[83] Ayant
prévenu l'esprit de cet Eunuque il pervertit les autres par son moyen;
ensuite il fit passer ce poison mortel dans l'ame de l'Impératrice, &
dans le Coeur des Dames de la Cour; ce qui a fait dire à St. Athanase
que les Arriens se rendoient terribles à tout le monde, parce qu'ils
étoient appuyez du crédit des femmes.
«Après cela il ne fut pas difficile à ce Prêtre Arrien de se rendre
Maître de l'esprit de l'Empereur, qui étoit lui-même l'esclave de ses
Eunuques dont il avoit rempli toute sa Cour, & qui ne suivoit en toutes
choses que les conseils & les mouvements de ces hommes lâches.
«Mais quelque crédit qu'eussent tous les autres, ce n'étoit que comme de
petits serpens qui ne faisoient que ramper, au lieu qu'Eusébe son grand
Chambellan levoit la tête avec orgueil; [84]& en effet il se rendoit si
formidable par sa puissance, que selon les historiens, pour en concevoir
quelqu'idée qui fût conforme à la vérité, il suffisoit de dire que
Constance avoit beaucoup de crédit auprès de lui. Eux de leur côté le
flatoient jusqu'à lui donner le tître de Roi éternel. [85]Ils nous ont
aussi dépeint ses excellentes qualitez par ce bel Eloge, qu'il avoit une
vanité insupportable, qu'il étoit également injuste & cruel, qu'il
punissoit sans éxamen ceux qui n'étoient convaincus d'aucun crime, &
qu'il ne faisoit point de discernement entre les innocens & les
coupables. [86]Les Auteurs prophanes sont remplis de plaintes contre la
malignité & la domination Tyrannique de cet Eusébe & des autres Eunuques
de Constance, mais ils ne considérent que les maux qu'ils firent à
l'Etat, & nous avons sujet de déplorer ceux que l'Eglise ressentit par
leur violence; On vit ces hommes[87] voluptueux & efféminez, à qui les
hommes du monde confient à peine les moindres emplois qui concernent le
service de leurs maisons, & que l'Eglise bannit de ses conseils, selon
ses régles saintes & inviolables, devenir les Maîtres & les Souverains
de toutes les affaires de l'Eglise, & dominer dans ses jugemens, parce
que Constance n'avoit point de volonté que celle qu'ils lui inspiroient,
& que ceux qui portoient le nom d'Evêques, trouvoient de la gloire & du
mérite à être les Ministres & les fidéles éxécuteurs de toutes leurs
passions & à devenir les acteurs des piéces de Théatre, que ces hommes
si méprisables & si corrompus avoient composées.[88] Nous allons donc
voir que ce furent eux qui causérent tous les maux & tous les desordres
que l'Eglise souffrit alors, comme certes ils étoient très-dignes d'être
les Protecteurs de l'hérésie Arrienne, & les ennemis de la divine
fécondité du Pére éternel. Voici ce que St. Athanase ajoûte à cela.
L'Eunuque Eusébe, dit-il, étant arrivé à Rome, sollicita d'abord Libére
de souscrire la condamnation d'Athanase, & d'entrer dans la Communion
des Arriens, disant que c'étoit la volonté de l'Empereur, & l'ordre
exprès qu'il lui portoit de sa part; & ensuite après lui avoir montré
les présens par lesquels il tâchoit de le séduire, il lui prit la main &
lui dit, _laissez-vous persuader par l'Empereur, & recevez ce qu'il vous
donne_. Mais cet Evêque s'en défendit fortement & justifia sa résistance
par ce discours........ Voilà, dit-il, ce que répondit Libére à Eusébe,
mais cet Eunuque étant moins affligé de ce qu'il n'avoit pas souscrit la
condemnation d'Athanase, que de ce qu'il trouvoit en sa personne un
ennemi de leur Hérésie, & ne considérant pas qu'il étoit devant un
Evêque, après lui avoir fait de grandes menaces, il le quitta, sortit
avec les présens qu'il venoit de lui offrir, & fit une chose aussi
contraire à la maniére d'agir des Chrétiens, qu'elle étoit même au
dessus de la témérité des Eunuques........ Une action si généreuse
ayant augmenté la colére & le transport de cet Eunuque, il irita
l'Empereur en lui réprésentant qu'il ne devoit plus se mettre en peine
de ce que Libere ne vouloit pas signer la condamnation d'Athanase, mais
de la disposition d'esprit qu'il faisoit paroître contre leur Hérésie
qui lui étoit si odieuse qu'il prononçoit nommément des Anathêmes contre
les Arriens; Il échauffa aussi par ce discours l'esprit des autres
Eunuques, & il y en avoit un très grand nombre à la Cour de l'Empereur,
qui pouvoient tout auprès de lui, & sans la participation desquels il ne
faisoit rien. Constance écrivit donc à Rome, continuë nôtre Saint, & il
y envoya tout de nouveau des Officiers de son Palais, des Secrétaires, &
des Comtes, avec des lettres qu'il adressoit au Gouverneur de la Ville;
Et il leur avoit donné l'ordre, ou de surprendre Libére par leurs ruses
& par leurs artifices pour le faire sortir de Rome & l'envoyer à la
Cour, ou d'employer ouvertement la violence & l'outrage afin de le
persécuter. Ces écrits remplirent toute la Ville de frayeur &
d'épouvente, & ce n'étoit qu'embuches de toutes parts. Combien y eut-il
de familles à qui on fit des menaces? Combien de personnes reçûrent des
commandemens contre Libére? Combien eut-il d'Evêques qui se cachérent
quand ils virent ces excès? Combien y eut-il de Dames illustres qui se
retirérent à la Campagne à cause des calomnies dont les chargeoient ces
ennemis de Jésus Christ? Combien y eut il de solitaires qui se
trouvérent exposez à leurs embuches? Combien firent-ils persécuter de
personnes qui avoient établi leur demeure dans la solitude pour le reste
de leurs jours? Quels soins ne prirent-ils point par plusieurs fois, de
faire garder les ports, & les portes de la Ville, de peur qu'aucun
Catholique n'y entrât pour voir Libére? Rome connut alors par expérience
quelle étoit la conduite de ces impies qui déclaroient la guerre à Jésus
Christ même, & elle apprit pour l'avenir ce qu'elle n'avoit pas crû
jusqu'à ce tems-là, pour ne l'avoir sçû que par le récit des autres,
sçavoir de quelle maniére ils avoient renversé toutes les autres Eglises
en tant de Villes différentes.
«C'étoit des Eunuques qui faisoient tous ces desordres, & qui étoient
auteurs de tous les excès que les autres commettoient de toutes parts.
Et il n'est pas en effet étrange, que comme l'Hérésie des Arriens fait
profession de nier le Fils de Dieu, elle s'appuye du crédit des
Eunuques, qui étans naturellement stériles, & ne l'étans pas moins dans
l'ame en ce qui regarde les actions de piété & de vertu que dans le
corps, ne peuvent du tout souffrir que l'on parle du Fils de Dieu.
Cependant, l'Eunuque de la Reine d'Ethiopie ne comprenant pas ce qu'il
lisoit, crût les instructions que lui donna Saint Philippe touchant le
Divin Sauveur. Mais les Eunuques de Constance ne peuvent souffrir que
Saint Pierre ait autrefois confessé sa Divinité; Ils s'élévent même
contre le Pére Eternel quand il déclare que c'est son Fils, &
s'emportent de fureur contre ceux qui disent que c'est le véritable Fils
de Dieu; c'est pour ce sujet que la Loi deffend de les admettre dans les
Jugemens Ecclésiastiques. Mais les Arriens viennent de les en rendre les
maîtres. Constance ne prononce rien que ce qui leur est agréable, & ceux
qui portent le nom & la qualité d'Evêques, n'en disent mot, & regardent
tous ces desordres avec dissimulation. Hélas! Qui sera celui qui écrira
un jour cette Histoire, & qui fera passer jusqu'à une autre génération
la rélation funeste de tant de tristes événemens? Qui poura croire un
jour de si grands excès quand on entendra dire que des Eunuques à qui on
confie à peine le soin des affaires domestiques, & dont le service est
suspect en ces rencontres, parce que c'est un genre de personnes qui
n'aiment que le plaisir & qui n'ont point d'autre but que d'empêcher
dans les autres ce que la nature leur a refusé à eux-mêmes; Que ces
Eunuques, dis-je, gouvernent maintenant les Eglises!»
Ce Saint fait paroître une juste indignation contre les Eunuques qui
étoient alors absolus à la Cour, & qui se sont rendus éxécrables à leur
siécle & à toute la postérité. L'Arrianisme étoit tellement répandu
parmi eux, qu'en ce tems-là porter le nom d'impie & celui d'Eunuque
étoit la même chose, selon Saint Grégoire de Nazianze[89]. Et leurs
violences ont été si odieuses aux Payens mêmes, qu'Ammian Marcellin a
écrit d'eux, qu'ayant toûjours de la fierté & de l'aigreur, & n'ayant
pas les liaisons domestiques & les engagemens naturels qu'ont les autres
hommes, ils n'embrassent que leurs richesses qu'ils considérent comme
leurs très chéres & très agréables filles. [90] Mr. Herman dit, que
l'Histoire de ce combat est devenuë si célébre dans toute la postérité,
que les Payens mêmes en ont marqué l'événement; mais qu'il aime mieux
puiser dans les sources pures que d'avoir recours à ces ruisseaux si
bourbeux; Et que comme il préfére avec raison le témoignage de Saint
Athanase à celui de tous les Auteurs de ce siécle, c'est par ses propres
paroles qu'il doit commencer l'importante relation de laquelle j'ai tiré
ce que je viens de rapporter sur ce sujet.
Les Eunuques avoient été tout-puissans du tems du grand Constantin, Pére
de l'Empereur Constance dont je viens de parler. Il les avoit élevez aux
premiéres Dignitez & les appelloit ses Amis; mais ayant appris combien
ils étoient pernicieux à l'Etat, il les en avoit dépouillez, & les avoit
réduits à se borner uniquement aux affaires domestiques. [91]Il y a dans
le Code Théodosien une Loi qui nous apprend que tout l'Empire avoit
gémi sous l'oppression de ces sortes de gens, sans avoir osé se
plaindre; mais que l'Empereur en ayant eu connoissance, avoit publié
cette Loi, par laquelle il invite tout le monde à venir dire ses griefs;
il promet d'écouter lui-même ce qu'on aura à dire contre ces sortes de
gens, & de punir ceux qu'on aura convaincu de quelque crime. Il les fit
exclurre du Sacerdoce dans le fameux Concile de Nicée qu'il assembla.
Cependant, quoi qu'ils fussent, pour le dire ainsi, dégradez & destituez
de tous les Emplois publics, civils & militaires, comme ils approchoient
de l'Empereur & qu'ils en avoient l'oreille, ils étoient encore
formidables, & on les craignit jusques à ce qu'ils fussent entiérement
éloignez. Licinius qui a été son Allié, & pendant quelque tems son
Compagnon à l'Empire, les haïssoit beaucoup; il les appelloit _la tigne
& la vermine de l'Etat_;[92] mais comme Licinius a été un Tyran, & un
Prince qui s'est rendu odieux par plusieurs raisons, ce qu'il a fait
dans des vûës particuliéres, ne peut point être tiré à conséquence.[93]
Aléxandre Sévére ne les avoit point aimez, il les appelloit _tertium
hominum genus_; Et au lieu que Heliogabale qui l'avoit précédé avoit été
leur esclave, & Eunuque lui-même, il les humilia & les abaissa, il les
réduisit à un fort petit nombre. Il en donna plusieurs à ses Amis, &
pour montrer le peu de cas qu'il en faisoit, il leur dit en les leur
donnant que s'ils n'avoient pas de meilleures moeurs que celles qu'ils
avoient euës jusqu'alors, ils pouvoient les tuer sans forme de procès.
Il est extrémement loué dans l'Histoire de n'avoir pas imité les Rois de
Perse qui se laissoient tellement gouverner par les Eunuques, que ces
sortes de gens les cachoient à leurs Sujets, qui ne pouvoient leur rien
dire ni en recevoir aucune réponse que par leur canal; Ils leur
rapportoient les choses comme il leur plaisoit, souvent tout autrement
qu'elles n'étoient, & prenans grand soin que le Roi ne sçût que ce
qu'ils vouloient bien qu'il sçût, il arrivoit souvent de grands
inconvéniens, parce qu'ils donnoient telles impressions qu'il leur
plaisoit, & au Roi, & à ses Sujets; [94]L'Histoire d'Orsines en est une
preuve; Orsines étoit un descendant de Cyrus, le plus grand Seigneur de
la Perse, & le Sang le plus noble de l'Orient; Il fit de grands présens
aux Principaux de la Cour d'Aléxandre, & négligea Bagoas; Quelqu'un lui
ayant dit qu'il avoit mal fait, parce qu'Aléxandre aimoit cet Eunuque;
Il répondit qu'il honoroit les Amis du Roi, mais non pas ses Eunuques;
Et que les Perses se servoient autrement de ces gens-là que les Grecs;
Ce discours ayant été rapporté à Bagoas il jura la ruine d'Orsines,
homme d'une vie sans reproche; En effet, il fit tant de faux & de
secrets rapports contre lui à Aléxandre, qu'il l'aigrit & qu'il l'anima
contre lui, de sorte qu'enfin il le fit mettre dans les fers, & le
condamna à la mort. Bagoas ne fut pas content de faire traîner un
innocent au supplice, il eut bien l'impudence de le frapper dans le tems
qu'il alloit mourir, mais Orsines l'envisageant avec indignation lui
dit, j'avois bien ouï dire que des femmes avoient autrefois régné dans
l'Asie, mais il m'est nouveau d'y voir régner un infame Eunuque.
Aléxandre Sévére instruit de tous les desordes que ces Eunuques avoient
fait, il les dompta tous, & les réduisit presque à rien. Ces Eunuques
étoient des gens qui vouloient sçavoir tout ce qui se faisoit à la Cour,
& qui vouloient qu'on crût qu'il n'y avoit qu'eux qui le sçussent;
c'étoit à eux à qui on s'adressoit pour obtenir des graces du Prince;
les Gouvernemens de Province ne s'obtenoient que par leur moyen, & ils
vendoient à deniers comptans ce que le Prince donnoit desintéressément.
Cet Empereur aimoit assez la solitude, il vouloit être seul
ordinairement après le dîner & à certaines heures du matin, personne
alors ne pouvoit le voir. Un certain Vetronius Turinus profitoit de
cette retraite & faisoit croire aux gens, que dans ce tems là il lui
persuadoit & lui faisoit faire tout ce qu'il vouloit, il le faisoit
passer pour un fat qu'il conduisoit à son gré, & sous ce prétexte il
promettoit à tout le monde ce qu'on lui demandoit, & se faisoit fort de
le faire agréer ou éxécuter par Sévére, moyennant quoi il recevoit &
amassoit des sommes immenses. Comme il n'étoit pas vrai que l'Empereur
fût tel qu'il le disoit, ni qu'il eût le crédit dont il se vantoit, il
ne tenoit parole à personne, ce qui donna lieu à bien des gens de
murmurer. Cette conduite de Turinus étant enfin parvenuë à la
connoissance de l'Empereur, il voulut qu'on se rendit partie contre lui
& qu'on l'accusât, de sorte que ce qu'il avoit promis & qu'il n'avoit
point effectué, & les sommes qu'il avoit touchées pour cela ayant été
découvertes, Sévére le fit attacher à un poteau dans un lieu passant, &
le fit mourir par la fumée qui s'élevoit vers lui d'un bois verd &
humide qu'on avoit allumé; [95]Et pendant qu'il souffroit son supplice il
y avoit un homme qui crioit, _fumo punitur qui vendidit fumum_.
Les Eunuques furent plus considérez sous Constantin pendant un certain
tems. Ils le furent encore plus sous Constance, comme je l'ai fait voir.
Ce Prince ni ses fréres, ne furent ni aimez de leurs Sujets, ni craints
de leurs ennemis, comme Constantin leur Pére l'avoit été, & ils avoient
peine à soûtenir une partie du fardeau qu'il avoit porté lui seul avec
tant de gloire; les Eunuques furent en crédit sous leur Régne. Il paroit
qu'ils ont encore été en faveur du tems de Theodose le jeune; [96]car on
voit dans le Code qui a été fait par son ordre, qu'au lieu que ceux qui
obtenoient des confiscations étoient obligez d'en donner la moitié au
fisc, il dispensa ses Eunuques de cette obligation & leur laissa le
tout. Et Zozime[97] remarque que cet avantage porta ces Eunuques à
commettre mille faussetez insignes, comme de faire entendre au Prince
que ceux dont ils demandoient que les biens fussent confisquez à leur
profit étoient morts sans laisser de veuves, d'enfans, ni de parens, ce
qui causoit souvent la désolation de plusieurs familles, & des larmes &
des gémissemens aux héritiers légitimes, qui étoient souvent de vieilles
veuves caduques ou infirmes, & des orphelins innocens. Il est certain
pourtant qu'il fit un Edit qui deffendoit qu'aucun Eunuque ne fut du
nombre des Patriciens, mais ce fut par une vûë particuliére, & pour
deshonorer Antiochus qu'il contraignit par là à se renfermer dans un
Cloître. [98] Lucien nous apprend que Philoeterus qui le premier a eu
la Principauté de Pergame étoit Eunuque, & qu'il a vécu quatre vingt
ans. Il y a eu un autre Prince nommé Hermias qui a été Eunuque; Il ne
pouvoit jamais souffrit que personne parlât en sa présence de couteau,
ni de section, parce qu'il s'imaginoit qu'à cause qu'il étoit Eunuque,
ces mots lui étoient adressez. [99] Si l'extrait d'une lettre écrite de
Batavia dans les Indes occidentales le 27, Novembre 1684. contenu dans
une lettre de Mr. de Fontenelles, reçûë à Rotterdam par Monsieur
Bânage, fait le recit d'une avanture véritable, comme on peut le croire,
puisque l'illustre Mr. Bayle qui l'a rapporté ne la donne point pour
fabuleuse, & qu'il la certifie en quelque sorte, bien loin de la rendre
suspecte; Mreò Reine de l'Isle de Borneo, veut que tous ses Ministres
soient Eunuques; Eénegu, Princesse qui lui dispute le Trône, ne veut
point d'Eunuques dans sa Cour. Comme nous ne sçavons pas quel succès,
ont eu les contestations & la guerre que ces deux Princesses ont euës
entr'elles, ni par conséquent laquelle des deux jouït présentement de
l'Empire, on ne sçait pas si les Ministres de la Reine de l'Isle de
Borneo sont Eunuques, ou s'ils ne le sont point. On peut dire seulement
que Mreò agit comme Plautiames qui du tems des Antonins fit châtrer tous
ceux qui devoient servir à Maison de Plautilla sa fille que Caracalla
avoit épousée, sans épargner les hommes non plus que les jeunes garçons,
comme nous le voyons dans les recueils de Constantin Porphyrogenéte sur
Dion.
Pour peu de connoissance qu'on ait de l'histoire de la Cour Ottomane, on
n'ignore pas que les Eunuques y parviennent aux premiéres dignitez de
l'Etat, & qu'il n'y a qu'eux, à proprement parler, qui les possédent.
Les deux plus illustres Bascha qui ayent eu de la réputation pendant les
guerres si célébres dans l'histoire, étoient Eunuques; [100]l'un a été
Halis, & l'autre Sinar. Mr. de Thou rapporte un bon mot dit par le
premier, il se moqua, dit-il, du Courier qui lui annonçoit comme une
fort mauvaise nouvelle, la prise de la Ville de Strigonie par les
Chrétiens l'an 1556, lui disant qu'il avoit bien fait une autre perte
lors qu'on lui avoit enlevé la plus importante piéce qu'il eut. Et Paul
Jove nous apprend que ce fut une truye qui Châtra Sinar en lui arrachant
& devorant le membre viril, comme il dormoit à l'ombre, dès sa plus
tendre jeunesse.
Tout ce que je viens de dire ne concerne le rang que les Eunuques ont
tenu dans la société civile que par rapport aux Princes & aux
Souverains; il est bon de voir aussi quelle idée les Peuples en ont euë
& quel cas ils en ont fait.