CHAPITRE VIII.

_Quel rang les véritables Eunuques ont tenu dans la société civile._

Comme on a mis de tout tems une grande différence entre les Eunuques qui

étoient nez Eunuques, ou qui avoient été faits tels dès leur naissance,

ou par force dans un âge plus avancé, & entre ceux qui se sont faits

Eunuques eux-mêmes volontairement, il est nécessaire de les distinguer

ici. J'en ferai donc deux classes, & d'abord j'éxaminerai quel rang les

Eunuques forcez que je mets dans la premiére, ont tenu dans la société

civile.

On ne peut pas faire une histoire éxacte & suivie qui montre le rang que

ces sortes de gens ont tenu dans la société civile, cela méneroit trop

loin & m'écarteroit trop de mon but. Je dirai donc seulement, qu'il

paroît par l'Histoire Sainte, & par l'histoire profane, que les Eunuques

ont possédé les premiéres & les principales Charges dans les Cours, &

qu'ils ont eu la confiance & la faveur de leurs Princes; Et je me

contenterai d'en donner quelques éxemples.

Je ne parlerai point d'une raison odieuse pour laquelle les Princes les

aimoient autrefois; Tout le monde sçait l'histoire de Sporus[74]; Néron

le fit châtrer, & sa folie fut si grande qu'il tâcha de lui faire

changer de séxe; Il lui fit prendre l'habit de femme, il l'épousa

ensuite avec toutes les formalitez accoûtumées, il lui donna un douaire,

un voile nuptial, & le tint dans sa maison en qualité de femme; à propos

de quoi quelqu'un dit assez plaisamment que le monde eût été bien

heureux si son Pére Domitien eût eu une telle femme; Il fit habiller ce

Sporus à la maniére des Impératrices, & le faisant porter en litiére il

l'accompagna aux Assemblées & aux marchez de la Gréce, & à Rome dans le

quartier des sigillaires, où il le baisoit à chaque moment. Je ne

rapporte que cet éxemple, parce que j'en ai dit assez sur ce sujet dans

le chapitre cinquiéme de cette premiére partie de mon Ouvrage.

Nous voyons dans le Livre d'Esther[75] que sept Eunuques étoient les

Officiers ordinaires du Roi Assuerus, & qu'en particulier l'Eunuque Egée

avoit le soin de garder les femmes de ce Roi; [76]Il y en avoit deux

autres nommez Bagathan & Tharés qui commandoient à la premiére entrée du

Palais du Roi; [77]l'Histoire de Judith nous apprend, que les Huissiers

de la Chambre d'Olopherne étoient des Eunuques, & que Vagao, ou Bagoas

en étoit le principal; c'étoit lui qui avoit soin de la personne du

Maître & de ce qui concernoit sa garderobe & son lit; [78]l'Eunuque de la

Reine de Candace qui fut batisé par Philippe, étoit un des premiers

Officiers de cette Reine, & Sur-intendant de ses finances, & de tous ses

trésors; [79]c'étoit un Eunuque qui commandoit les troupes de Sedecias

Roi des Juifs. Cyrus victorieux de tous ses ennemis, Croesus & Sardes

étans entre ses mains, ayant pris Babylone, établit sa demeure dans le

Palais Royal de la plus grande Ville de l'Univers; & considérant qu'on

ne l'y voyoit pas de bon oeil, & qu'on ne lui vouloit point de bien,

crût qu'il avoit besoin d'une forte Garde pour la sûreté de sa personne.

Il ne prit cependant que des Eunuques pour ses gardes & pour les

Officiers de sa Maison; & les raisons qui l'y portérent sont amplement &

éxactement déduites sur la fin du chapitre sixiéme du Livre septiéme de

son Histoire ou de la Cyropedie. On donnoit les enfans en garde aux

Eunuques, on leur laissoit le soin de les élever, de leur donner

de [80]l'éducation, de les instruire dans les belles lettres, & de leur

enseigner les sciences & les disciplines; Tous ces différens emplois les

avoient rendus recommandables dans le monde. Les Rois & les Princes,

soit qu'ils eussent été leurs éléves, soit qu'ils ne l'eussent point

été, les estimoient & les honoroient particuliérement; Ils avoient en

eux beaucoup de confiance, & ces Eunuques profitant de ces avantages se

rendoient insensiblement les Maîtres du Gouvernement & de l'Etat, &

abusérent beaucoup de leur crédit; la Religion Chrétienne en a

quelquefois souffert. Les Cours se remplissoient de ces sortes de gens,

ils s'emparoient de tous les principaux emplois. Voici un éxemple bien

précis qui justifie cette vérité; C'est la Cour de l'Empereur Constance,

elle étoit pleine d'Eunuques & ils y étoient les maîtres de toutes les

affaires; Voici de quelle maniére Mr. Herman en parle dans l'excellente

Vie de [81]St. Athanase. «Avant que d'attaquer le Prince même, ce Prêtre

Arrien fut assez adroit pour gagner ceux qui étoient autour de lui, car

la familiarité qu'il avoit avec[82] l'Empereur l'ayant fait connoître de

l'Impératrice il entra aussi dans la familiarité de ses Eunuques, &

particuliérement dans celle d'Eusebe qui étoit le premier de cette

troupe efféminée, & l'un des plus méchans hommes du monde;[83] Ayant

prévenu l'esprit de cet Eunuque il pervertit les autres par son moyen;

ensuite il fit passer ce poison mortel dans l'ame de l'Impératrice, &

dans le Coeur des Dames de la Cour; ce qui a fait dire à St. Athanase

que les Arriens se rendoient terribles à tout le monde, parce qu'ils

étoient appuyez du crédit des femmes.

«Après cela il ne fut pas difficile à ce Prêtre Arrien de se rendre

Maître de l'esprit de l'Empereur, qui étoit lui-même l'esclave de ses

Eunuques dont il avoit rempli toute sa Cour, & qui ne suivoit en toutes

choses que les conseils & les mouvements de ces hommes lâches.

«Mais quelque crédit qu'eussent tous les autres, ce n'étoit que comme de

petits serpens qui ne faisoient que ramper, au lieu qu'Eusébe son grand

Chambellan levoit la tête avec orgueil; [84]& en effet il se rendoit si

formidable par sa puissance, que selon les historiens, pour en concevoir

quelqu'idée qui fût conforme à la vérité, il suffisoit de dire que

Constance avoit beaucoup de crédit auprès de lui. Eux de leur côté le

flatoient jusqu'à lui donner le tître de Roi éternel. [85]Ils nous ont

aussi dépeint ses excellentes qualitez par ce bel Eloge, qu'il avoit une

vanité insupportable, qu'il étoit également injuste & cruel, qu'il

punissoit sans éxamen ceux qui n'étoient convaincus d'aucun crime, &

qu'il ne faisoit point de discernement entre les innocens & les

coupables. [86]Les Auteurs prophanes sont remplis de plaintes contre la

malignité & la domination Tyrannique de cet Eusébe & des autres Eunuques

de Constance, mais ils ne considérent que les maux qu'ils firent à

l'Etat, & nous avons sujet de déplorer ceux que l'Eglise ressentit par

leur violence; On vit ces hommes[87] voluptueux & efféminez, à qui les

hommes du monde confient à peine les moindres emplois qui concernent le

service de leurs maisons, & que l'Eglise bannit de ses conseils, selon

ses régles saintes & inviolables, devenir les Maîtres & les Souverains

de toutes les affaires de l'Eglise, & dominer dans ses jugemens, parce

que Constance n'avoit point de volonté que celle qu'ils lui inspiroient,

& que ceux qui portoient le nom d'Evêques, trouvoient de la gloire & du

mérite à être les Ministres & les fidéles éxécuteurs de toutes leurs

passions & à devenir les acteurs des piéces de Théatre, que ces hommes

si méprisables & si corrompus avoient composées.[88] Nous allons donc

voir que ce furent eux qui causérent tous les maux & tous les desordres

que l'Eglise souffrit alors, comme certes ils étoient très-dignes d'être

les Protecteurs de l'hérésie Arrienne, & les ennemis de la divine

fécondité du Pére éternel. Voici ce que St. Athanase ajoûte à cela.

L'Eunuque Eusébe, dit-il, étant arrivé à Rome, sollicita d'abord Libére

de souscrire la condamnation d'Athanase, & d'entrer dans la Communion

des Arriens, disant que c'étoit la volonté de l'Empereur, & l'ordre

exprès qu'il lui portoit de sa part; & ensuite après lui avoir montré

les présens par lesquels il tâchoit de le séduire, il lui prit la main &

lui dit, _laissez-vous persuader par l'Empereur, & recevez ce qu'il vous

donne_. Mais cet Evêque s'en défendit fortement & justifia sa résistance

par ce discours........ Voilà, dit-il, ce que répondit Libére à Eusébe,

mais cet Eunuque étant moins affligé de ce qu'il n'avoit pas souscrit la

condemnation d'Athanase, que de ce qu'il trouvoit en sa personne un

ennemi de leur Hérésie, & ne considérant pas qu'il étoit devant un

Evêque, après lui avoir fait de grandes menaces, il le quitta, sortit

avec les présens qu'il venoit de lui offrir, & fit une chose aussi

contraire à la maniére d'agir des Chrétiens, qu'elle étoit même au

dessus de la témérité des Eunuques........ Une action si généreuse

ayant augmenté la colére & le transport de cet Eunuque, il irita

l'Empereur en lui réprésentant qu'il ne devoit plus se mettre en peine

de ce que Libere ne vouloit pas signer la condamnation d'Athanase, mais

de la disposition d'esprit qu'il faisoit paroître contre leur Hérésie

qui lui étoit si odieuse qu'il prononçoit nommément des Anathêmes contre

les Arriens; Il échauffa aussi par ce discours l'esprit des autres

Eunuques, & il y en avoit un très grand nombre à la Cour de l'Empereur,

qui pouvoient tout auprès de lui, & sans la participation desquels il ne

faisoit rien. Constance écrivit donc à Rome, continuë nôtre Saint, & il

y envoya tout de nouveau des Officiers de son Palais, des Secrétaires, &

des Comtes, avec des lettres qu'il adressoit au Gouverneur de la Ville;

Et il leur avoit donné l'ordre, ou de surprendre Libére par leurs ruses

& par leurs artifices pour le faire sortir de Rome & l'envoyer à la

Cour, ou d'employer ouvertement la violence & l'outrage afin de le

persécuter. Ces écrits remplirent toute la Ville de frayeur &

d'épouvente, & ce n'étoit qu'embuches de toutes parts. Combien y eut-il

de familles à qui on fit des menaces? Combien de personnes reçûrent des

commandemens contre Libére? Combien eut-il d'Evêques qui se cachérent

quand ils virent ces excès? Combien y eut-il de Dames illustres qui se

retirérent à la Campagne à cause des calomnies dont les chargeoient ces

ennemis de Jésus Christ? Combien y eut il de solitaires qui se

trouvérent exposez à leurs embuches? Combien firent-ils persécuter de

personnes qui avoient établi leur demeure dans la solitude pour le reste

de leurs jours? Quels soins ne prirent-ils point par plusieurs fois, de

faire garder les ports, & les portes de la Ville, de peur qu'aucun

Catholique n'y entrât pour voir Libére? Rome connut alors par expérience

quelle étoit la conduite de ces impies qui déclaroient la guerre à Jésus

Christ même, & elle apprit pour l'avenir ce qu'elle n'avoit pas crû

jusqu'à ce tems-là, pour ne l'avoir sçû que par le récit des autres,

sçavoir de quelle maniére ils avoient renversé toutes les autres Eglises

en tant de Villes différentes.

«C'étoit des Eunuques qui faisoient tous ces desordres, & qui étoient

auteurs de tous les excès que les autres commettoient de toutes parts.

Et il n'est pas en effet étrange, que comme l'Hérésie des Arriens fait

profession de nier le Fils de Dieu, elle s'appuye du crédit des

Eunuques, qui étans naturellement stériles, & ne l'étans pas moins dans

l'ame en ce qui regarde les actions de piété & de vertu que dans le

corps, ne peuvent du tout souffrir que l'on parle du Fils de Dieu.

Cependant, l'Eunuque de la Reine d'Ethiopie ne comprenant pas ce qu'il

lisoit, crût les instructions que lui donna Saint Philippe touchant le

Divin Sauveur. Mais les Eunuques de Constance ne peuvent souffrir que

Saint Pierre ait autrefois confessé sa Divinité; Ils s'élévent même

contre le Pére Eternel quand il déclare que c'est son Fils, &

s'emportent de fureur contre ceux qui disent que c'est le véritable Fils

de Dieu; c'est pour ce sujet que la Loi deffend de les admettre dans les

Jugemens Ecclésiastiques. Mais les Arriens viennent de les en rendre les

maîtres. Constance ne prononce rien que ce qui leur est agréable, & ceux

qui portent le nom & la qualité d'Evêques, n'en disent mot, & regardent

tous ces desordres avec dissimulation. Hélas! Qui sera celui qui écrira

un jour cette Histoire, & qui fera passer jusqu'à une autre génération

la rélation funeste de tant de tristes événemens? Qui poura croire un

jour de si grands excès quand on entendra dire que des Eunuques à qui on

confie à peine le soin des affaires domestiques, & dont le service est

suspect en ces rencontres, parce que c'est un genre de personnes qui

n'aiment que le plaisir & qui n'ont point d'autre but que d'empêcher

dans les autres ce que la nature leur a refusé à eux-mêmes; Que ces

Eunuques, dis-je, gouvernent maintenant les Eglises!»

Ce Saint fait paroître une juste indignation contre les Eunuques qui

étoient alors absolus à la Cour, & qui se sont rendus éxécrables à leur

siécle & à toute la postérité. L'Arrianisme étoit tellement répandu

parmi eux, qu'en ce tems-là porter le nom d'impie & celui d'Eunuque

étoit la même chose, selon Saint Grégoire de Nazianze[89]. Et leurs

violences ont été si odieuses aux Payens mêmes, qu'Ammian Marcellin a

écrit d'eux, qu'ayant toûjours de la fierté & de l'aigreur, & n'ayant

pas les liaisons domestiques & les engagemens naturels qu'ont les autres

hommes, ils n'embrassent que leurs richesses qu'ils considérent comme

leurs très chéres & très agréables filles. [90] Mr. Herman dit, que

l'Histoire de ce combat est devenuë si célébre dans toute la postérité,

que les Payens mêmes en ont marqué l'événement; mais qu'il aime mieux

puiser dans les sources pures que d'avoir recours à ces ruisseaux si

bourbeux; Et que comme il préfére avec raison le témoignage de Saint

Athanase à celui de tous les Auteurs de ce siécle, c'est par ses propres

paroles qu'il doit commencer l'importante relation de laquelle j'ai tiré

ce que je viens de rapporter sur ce sujet.

Les Eunuques avoient été tout-puissans du tems du grand Constantin, Pére

de l'Empereur Constance dont je viens de parler. Il les avoit élevez aux

premiéres Dignitez & les appelloit ses Amis; mais ayant appris combien

ils étoient pernicieux à l'Etat, il les en avoit dépouillez, & les avoit

réduits à se borner uniquement aux affaires domestiques. [91]Il y a dans

le Code Théodosien une Loi qui nous apprend que tout l'Empire avoit

gémi sous l'oppression de ces sortes de gens, sans avoir osé se

plaindre; mais que l'Empereur en ayant eu connoissance, avoit publié

cette Loi, par laquelle il invite tout le monde à venir dire ses griefs;

il promet d'écouter lui-même ce qu'on aura à dire contre ces sortes de

gens, & de punir ceux qu'on aura convaincu de quelque crime. Il les fit

exclurre du Sacerdoce dans le fameux Concile de Nicée qu'il assembla.

Cependant, quoi qu'ils fussent, pour le dire ainsi, dégradez & destituez

de tous les Emplois publics, civils & militaires, comme ils approchoient

de l'Empereur & qu'ils en avoient l'oreille, ils étoient encore

formidables, & on les craignit jusques à ce qu'ils fussent entiérement

éloignez. Licinius qui a été son Allié, & pendant quelque tems son

Compagnon à l'Empire, les haïssoit beaucoup; il les appelloit _la tigne

& la vermine de l'Etat_;[92] mais comme Licinius a été un Tyran, & un

Prince qui s'est rendu odieux par plusieurs raisons, ce qu'il a fait

dans des vûës particuliéres, ne peut point être tiré à conséquence.[93]

Aléxandre Sévére ne les avoit point aimez, il les appelloit _tertium

hominum genus_; Et au lieu que Heliogabale qui l'avoit précédé avoit été

leur esclave, & Eunuque lui-même, il les humilia & les abaissa, il les

réduisit à un fort petit nombre. Il en donna plusieurs à ses Amis, &

pour montrer le peu de cas qu'il en faisoit, il leur dit en les leur

donnant que s'ils n'avoient pas de meilleures moeurs que celles qu'ils

avoient euës jusqu'alors, ils pouvoient les tuer sans forme de procès.

Il est extrémement loué dans l'Histoire de n'avoir pas imité les Rois de

Perse qui se laissoient tellement gouverner par les Eunuques, que ces

sortes de gens les cachoient à leurs Sujets, qui ne pouvoient leur rien

dire ni en recevoir aucune réponse que par leur canal; Ils leur

rapportoient les choses comme il leur plaisoit, souvent tout autrement

qu'elles n'étoient, & prenans grand soin que le Roi ne sçût que ce

qu'ils vouloient bien qu'il sçût, il arrivoit souvent de grands

inconvéniens, parce qu'ils donnoient telles impressions qu'il leur

plaisoit, & au Roi, & à ses Sujets; [94]L'Histoire d'Orsines en est une

preuve; Orsines étoit un descendant de Cyrus, le plus grand Seigneur de

la Perse, & le Sang le plus noble de l'Orient; Il fit de grands présens

aux Principaux de la Cour d'Aléxandre, & négligea Bagoas; Quelqu'un lui

ayant dit qu'il avoit mal fait, parce qu'Aléxandre aimoit cet Eunuque;

Il répondit qu'il honoroit les Amis du Roi, mais non pas ses Eunuques;

Et que les Perses se servoient autrement de ces gens-là que les Grecs;

Ce discours ayant été rapporté à Bagoas il jura la ruine d'Orsines,

homme d'une vie sans reproche; En effet, il fit tant de faux & de

secrets rapports contre lui à Aléxandre, qu'il l'aigrit & qu'il l'anima

contre lui, de sorte qu'enfin il le fit mettre dans les fers, & le

condamna à la mort. Bagoas ne fut pas content de faire traîner un

innocent au supplice, il eut bien l'impudence de le frapper dans le tems

qu'il alloit mourir, mais Orsines l'envisageant avec indignation lui

dit, j'avois bien ouï dire que des femmes avoient autrefois régné dans

l'Asie, mais il m'est nouveau d'y voir régner un infame Eunuque.

Aléxandre Sévére instruit de tous les desordes que ces Eunuques avoient

fait, il les dompta tous, & les réduisit presque à rien. Ces Eunuques

étoient des gens qui vouloient sçavoir tout ce qui se faisoit à la Cour,

& qui vouloient qu'on crût qu'il n'y avoit qu'eux qui le sçussent;

c'étoit à eux à qui on s'adressoit pour obtenir des graces du Prince;

les Gouvernemens de Province ne s'obtenoient que par leur moyen, & ils

vendoient à deniers comptans ce que le Prince donnoit desintéressément.

Cet Empereur aimoit assez la solitude, il vouloit être seul

ordinairement après le dîner & à certaines heures du matin, personne

alors ne pouvoit le voir. Un certain Vetronius Turinus profitoit de

cette retraite & faisoit croire aux gens, que dans ce tems là il lui

persuadoit & lui faisoit faire tout ce qu'il vouloit, il le faisoit

passer pour un fat qu'il conduisoit à son gré, & sous ce prétexte il

promettoit à tout le monde ce qu'on lui demandoit, & se faisoit fort de

le faire agréer ou éxécuter par Sévére, moyennant quoi il recevoit &

amassoit des sommes immenses. Comme il n'étoit pas vrai que l'Empereur

fût tel qu'il le disoit, ni qu'il eût le crédit dont il se vantoit, il

ne tenoit parole à personne, ce qui donna lieu à bien des gens de

murmurer. Cette conduite de Turinus étant enfin parvenuë à la

connoissance de l'Empereur, il voulut qu'on se rendit partie contre lui

& qu'on l'accusât, de sorte que ce qu'il avoit promis & qu'il n'avoit

point effectué, & les sommes qu'il avoit touchées pour cela ayant été

découvertes, Sévére le fit attacher à un poteau dans un lieu passant, &

le fit mourir par la fumée qui s'élevoit vers lui d'un bois verd &

humide qu'on avoit allumé; [95]Et pendant qu'il souffroit son supplice il

y avoit un homme qui crioit, _fumo punitur qui vendidit fumum_.

Les Eunuques furent plus considérez sous Constantin pendant un certain

tems. Ils le furent encore plus sous Constance, comme je l'ai fait voir.

Ce Prince ni ses fréres, ne furent ni aimez de leurs Sujets, ni craints

de leurs ennemis, comme Constantin leur Pére l'avoit été, & ils avoient

peine à soûtenir une partie du fardeau qu'il avoit porté lui seul avec

tant de gloire; les Eunuques furent en crédit sous leur Régne. Il paroit

qu'ils ont encore été en faveur du tems de Theodose le jeune; [96]car on

voit dans le Code qui a été fait par son ordre, qu'au lieu que ceux qui

obtenoient des confiscations étoient obligez d'en donner la moitié au

fisc, il dispensa ses Eunuques de cette obligation & leur laissa le

tout. Et Zozime[97] remarque que cet avantage porta ces Eunuques à

commettre mille faussetez insignes, comme de faire entendre au Prince

que ceux dont ils demandoient que les biens fussent confisquez à leur

profit étoient morts sans laisser de veuves, d'enfans, ni de parens, ce

qui causoit souvent la désolation de plusieurs familles, & des larmes &

des gémissemens aux héritiers légitimes, qui étoient souvent de vieilles

veuves caduques ou infirmes, & des orphelins innocens. Il est certain

pourtant qu'il fit un Edit qui deffendoit qu'aucun Eunuque ne fut du

nombre des Patriciens, mais ce fut par une vûë particuliére, & pour

deshonorer Antiochus qu'il contraignit par là à se renfermer dans un

Cloître. [98] Lucien nous apprend que Philoeterus qui le premier a eu

la Principauté de Pergame étoit Eunuque, & qu'il a vécu quatre vingt

ans. Il y a eu un autre Prince nommé Hermias qui a été Eunuque; Il ne

pouvoit jamais souffrit que personne parlât en sa présence de couteau,

ni de section, parce qu'il s'imaginoit qu'à cause qu'il étoit Eunuque,

ces mots lui étoient adressez. [99] Si l'extrait d'une lettre écrite de

Batavia dans les Indes occidentales le 27, Novembre 1684. contenu dans

une lettre de Mr. de Fontenelles, reçûë à Rotterdam par Monsieur

Bânage, fait le recit d'une avanture véritable, comme on peut le croire,

puisque l'illustre Mr. Bayle qui l'a rapporté ne la donne point pour

fabuleuse, & qu'il la certifie en quelque sorte, bien loin de la rendre

suspecte; Mreò Reine de l'Isle de Borneo, veut que tous ses Ministres

soient Eunuques; Eénegu, Princesse qui lui dispute le Trône, ne veut

point d'Eunuques dans sa Cour. Comme nous ne sçavons pas quel succès,

ont eu les contestations & la guerre que ces deux Princesses ont euës

entr'elles, ni par conséquent laquelle des deux jouït présentement de

l'Empire, on ne sçait pas si les Ministres de la Reine de l'Isle de

Borneo sont Eunuques, ou s'ils ne le sont point. On peut dire seulement

que Mreò agit comme Plautiames qui du tems des Antonins fit châtrer tous

ceux qui devoient servir à Maison de Plautilla sa fille que Caracalla

avoit épousée, sans épargner les hommes non plus que les jeunes garçons,

comme nous le voyons dans les recueils de Constantin Porphyrogenéte sur

Dion.

Pour peu de connoissance qu'on ait de l'histoire de la Cour Ottomane, on

n'ignore pas que les Eunuques y parviennent aux premiéres dignitez de

l'Etat, & qu'il n'y a qu'eux, à proprement parler, qui les possédent.

Les deux plus illustres Bascha qui ayent eu de la réputation pendant les

guerres si célébres dans l'histoire, étoient Eunuques; [100]l'un a été

Halis, & l'autre Sinar. Mr. de Thou rapporte un bon mot dit par le

premier, il se moqua, dit-il, du Courier qui lui annonçoit comme une

fort mauvaise nouvelle, la prise de la Ville de Strigonie par les

Chrétiens l'an 1556, lui disant qu'il avoit bien fait une autre perte

lors qu'on lui avoit enlevé la plus importante piéce qu'il eut. Et Paul

Jove nous apprend que ce fut une truye qui Châtra Sinar en lui arrachant

& devorant le membre viril, comme il dormoit à l'ombre, dès sa plus

tendre jeunesse.

Tout ce que je viens de dire ne concerne le rang que les Eunuques ont

tenu dans la société civile que par rapport aux Princes & aux

Souverains; il est bon de voir aussi quelle idée les Peuples en ont euë

& quel cas ils en ont fait.

Traité des eunuques · 第 30 / 53 题