_Des Eunuques ainsi nommez à cause de leurs Emplois; Et de ceux qui le
sont dans un sens figuré._
Ceux qui ont rempli des dignitez qui avoient été originairement occupées
par des Eunuques, ont été eux-mêmes appellez Eunuques, de la même
maniére que ceux qui occupent dans les Tribunaux & dans les Conseils,
les places qui n'étoient autrefois données qu'à des vieillards sont
encore appellez aujourd'hui Sénateurs. Les Eunuques avoient divers
Offices & faisoient des fonctions différentes dans les Cours des
Princes. Ceux qui ont succédé à ces Offices ont été appellez Eunuques, &
c'est en ce sens qu'il est parlé dans l'Ecriture Sainte des Eunuques de
Pharao Roi d'Egypte, de David, des Rois d'Israël, des Rois de la Judée,
d'Assuerus Roi de Perse, des Rois de Babilone, de celui de la Reine de
Candace; & du Président, ou de l'Intendant des Eunuques. On peut dire
même que ce mot, _Eunuque_ étoit autrefois un terme général qui
signifioit toutes sortes d'Officiers des Rois ou des Princes de quelque
qualité & de quelqu'ordre que fussent ces Officiers. Ces Eunuques
n'étoient ainsi appelez que parce qu'ils représentoient dans leurs
Emplois les Eunuques proprement ainsi nommez qui y avoient été leurs
predécésseurs. Les premiers étoient Eunuques, _ratione impotentiæ &
ademptæ virilitatis_; les autres ne l'étoient que _ratione officii_.
Putifar, par éxemple, qui étoit l'Eunuque de Pharao, ne l'étoit que
parce qu'il possédoit une Charge qui n'avoit été occupée jusques là que
par des Eunuques. On n'en peut point douter, puis que Putifar avoit une
femme, & une fille nommée Asenech, que l'on a crû avoir été mariée à
Joseph. Nous verrons plus particuliérement dans la suite quels postes ou
plûtôt quels rangs, les Eunuques tenoient dans les Cours de ces Rois &
de ces Princes, & dans d'autres Cours dans lesquelles ils étoient
établis; voyons présentement ce que c'est qu'un Eunuque, ce mot étant
pris dans un sens figuré.
On appelle Eunuque un homme chaste, qui vit sagement dans le Célibat.
Tels étoient les Juifs Esseniens dont parle Joseph l'Historien[65] & ces
Juifs Pharisiens qui demeuroient dans la continence, & qui se faisoient
pour cela des violences ridicules & superstitieuses, qui gardoient
dis-je la virginité pendant plusieurs années pour le Royaume des Cieux,
dans la pensée qu'ils le méritoient & qu'ils se l'aqueroient par cette
voye. Il y a plusieurs Interprétes très sensez qui croyent que quand
Jesus Christ dit dans Saint Matthieu qu'il y a des Eunuques qui se sont
faits Eunuques eux-mêmes pour le Royaume des Cieux, il fait allusion à
ces deux Sectes de Juifs. Qu'il n'entend point prescrire aux Chrétiens
ce qu'ils doivent faire à cet égard, mais qu'il leur parle de ce qui
s'étoit pratiqué jusqu'alors dans le Judaïsme depuis que la République,
& la Religion corrompuë étoient passées aux Juifs. Il blâme la témérité
de ces gens qui se faisoient Eunuques, pour le dire ainsi, dans la vûë
de gagner le Paradis par-là, soit en demeurant Eunuques pendant un
certain tems, comme si la continence n'étoit pas au dessus des forces
humaines, & comme si ce n'étoit point un don de Dieu qu'il accorde à peu
de gens. En effet il ne dit pas aux Chrétiens qu'il y en aura qui se
feront Eunuques, ou qu'il doit y en avoir qui doivent se faire Eunuques,
mais qu'il y en a qui se sont faits Eunuques par le passé. Le mot[66]
Grec qui est employé dans l'Original est un prétérit, ce qui marque non
ce qui se pratiquoit parmi les Chrétiens, ou ce qui devoit se pratiquer
à la suite parmi eux, mais ce qui s'étoit pratiqué avant eux & qui se
pratiquoit encore alors parmi quelques sectes de Juifs. [67]Saint
Epiphane réfute les Hérésies de ces deux sortes de Sectes, & fait voir
éxactement en quoi elles consistoient alors. [68]Un célébre Docteur
Anglois prétend que ceux dont Jésus Christ parle dans Saint Matthieu,
sont ceux qui vivent chastement, parce que Dieu l'a commandé, soit
qu'ils soient mariez ou non.
Je n'étendrai pas trop loin la signification figurée du mot, _Eunuque_;
Tout le monde sçait que le mot _châtré_ qui est à peu près le même que
celui d'Eunuque, se dit des choses dont on a retranché quelque partie.
Il y a eu des femmes Eunuques; Andramis premier Roi de Lydie a été le
premier qui en a fait châtrer, il s'en servoit au lieu d'hommes
Eunuques. On dit un livre châtré, lors qu'on en a retranché quelque
chose, par éxemple, la traduction que Mr. d'Ablancourt a faite de
l'Eunuque de Lucien, est châtrée, parce que sous prétexte d'en
retrancher quelques obscenitez, il en a ôté plusieurs périodes. On dit
des Côtrets châtrez, une ruche de Mouches à miel châtrée; des Arbres &
des Ceps de vigne châtrez. On dit même qu'on a châtré un homme quoi
qu'il ait encore ses parties viriles, lors qu'on l'a châtré de la langue
ou de quelqu'autre membre du corps que ce soit;
[69]_Si Hercle ego te non elinguendam dedero usque ab radicibus,_
_Impero auctorque sum, ut tu me cuivis castrandum loces._
Un Auteur moderne[70] dit qu'on remarque entre les bizarreries étranges
de Domitien qu'il fit arracher les Vignes de plusieurs Provinces
particuliérement des Gaules; & que comme à son avénement à l'Empire,
affectant la réputation de bon Prince, il avoit deffendu de plus couper
les jeunes garçons (car le luxe & l'inhumaine volupté des riches se
donnoit impunément la licence de faire cet outrage à la nature pour
avoir des Eunuques à la mode des Orientaux.) Le Philosophe Appollonius,
grand ennemi de la Tyrannie dit ce bon mot qui a été relevé & conservé,
_que ce Prince véritablement avoit conservé la virilité aux homes_,
_mais qu'il avoit châtré la terre_. Voilà donc la terre Eunuque, mais
c'est une raillerie d'Appollonius, & il ne la rapporte que pour faire
voir en combien de sens & de maniéres, ce mot peut-être pris.
Il y a eu des Eunuques dans le mariage quoi qu'ils fussent fort en état
d'en remplir les devoirs; Quelques Interprêtes croyent que tels étoient
ces Eunuques dont il est parlé au chapitre cinquante-sixiéme d'Esaïe,
mais il y a peu d'apparence, car il est dit qu'ils ne sont que des
troncs desséchez ce qui ne convient qu'aux véritables Eunuques. Il y en
a une infinité d'autres qui ne souffrent aucune contestation, tel est
celui dont Gregoire de Tours parle dans son Histoire de France. Un
certain Sénateur de Clermont en Auvergne, qu'il dit s'être nommé
Injuriosus, fils unique, fut fiancé à une fille aussi unique & de sa
qualité, mais riche. S'étant Epousez quelques jours après, on les mit au
lit en la maniére accoûtumée. D'abord que l'Epouse y fut, elle se tourna
du côté de la muraille, soupira & pleura amérement. Le jeune Epoux
surpris, lui demanda, la pressa, & la conjura par Jésus Christ Fils de
Dieu, de lui dire ou de lui faire entendre sagement quel étoit le sujet
de sa tristesse, elle lui dit qu'elle avoit fait voeu de demeurer
Vierge toute sa vie, & que se voyant sur le point de violer son voeu,
elle croyoit que Dieu l'avoit abandonnée. Qu'au lieu de Jésus Christ
qu'elle croyoit avoir pour Epoux qui lui avoit promis de lui donner le
Royaume des Cieux pour présent des nôces, elle n'avoit qu'un homme
mortel qui ne pouvoit lui donner que des choses périssables, & fit de
grandes exclamations sur ce sujet. Ce jeune homme qui avoit beaucoup de
piété lui représenta que comme ils étoient l'un & l'autre enfans
uniques, on les avoit mariez ensemble afin d'avoir lignée & de perpétuer
leur famille Noble; & afin sur tout que leurs biens ne tombassent point
dans des mains étrangéres. Elle repliqua que le monde & ses richesses
n'étoient rien; que la pompe de ce siécle n'étoit qu'une fumée; que la
vie n'étoit qu'un vent, & qu'il valoit bien mieux aquerir les biens du
Paradis, & la Vie éternelle. Elle dit tout cela d'une maniére si vive &
si touchante, qu'elle persuada son Epoux, & qu'elle en tira ces paroles
si conformes à ses desirs. Que si c'étoit sa volonté de s'abstenir de
toute convoitise, & de toute oeuvre de la chair, il lui promettoit de
se conformer à son intention. Elle lui dit que c'étoit une chose
difficile à pratiquer, cependant, que s'il tenoit parole & que tous deux
demeurassent Vierges dans ce monde, elle lui feroit part d'une partie du
Douaire qui lui avoit été promis par son Epoux & Seigneur Jésus Christ,
lors qu'elle se donna, & qu'elle se voua à lui comme Epouse & Servante.
Il lui renouvella sa promesse, l'assura qu'il effectuëroit ce à quoi
elle l'exhortoit, & s'étans donnez la main l'un à l'autre ils
s'endormirent; Ils couchérent depuis dans un même lit pendant plusieurs
années sans blesser leur Voeu de chasteté. Tout cela n'a été sçû
qu'après leur mort. L'Epouse étant décédée la premiére, son Epoux fit
ses funérailles, & la mettant dans le sepulchre, il dit ces paroles à
haute voix, _Je te rends graces, Seigneur Dieu Eternel, de ce que je te
restituë ce trésor aussi entier que je l'avois reçû de toi en dépôt_.
L'Histoire dit, que l'Epouse lui répondit comme en soûriant, _Pourquoi
révéles-tu un secret sans en être requis?_ Et elle ajoûte un autre
miracle que je ne rapporte point, parce qu'il ne s'en agit point ici.
Nicéphore Calliste[71] & l'Histoire tripartite[72] rapportent à peu près
la même chose d'un Ægyptien nommé Amon qui a été depuis Religieux. La
différence qu'il y a eu, c'est que ç'a été le mari qui a sermoné sa
femme, au lieu que dans l'histoire précédente ç'a été la femme qui a
persuadé son mari. Mais la même chose précisément est arrivée à
l'Empereur Henri. Il a vécu avec l'Impératrice Chunegonde sa femme comme
le jeune Gentilhomme Auvergnat dont je viens de parler, vécut avec la
sienne. Chunegonde étoit une Princesse qui joignoit la jeunesse à la
beauté, cependant ayant dit à Henri qu'elle avoit fait voeu de
chasteté, il vécut avec elle comme avec sa soeur. Lors qu'il fut au
lit de la mort, il rendit un témoignage public devant tous les Princes &
les Seigneurs de sa Cour; Vierge, leur dit-il, vous me l'avez donnée, &
Vierge je vous la rends. Ils ont été canonisez l'un & l'autre pour cela
par Eugéne III. comme l'illustre Mr. Godeau nous l'apprend dans ses
Eloges[73]. On peut dire à peu près la même chose de Marcien qui vécut
de même en Eunuque avec Pulcheria sa femme, & de plusieurs autres; Mais
les éxemples que je viens de rapporter suffisent. Si quelqu'un veut en
voir un plus grand nombre, qu'il lise le chapitre septiéme du Livre
quatriéme de Marule; & le Livre neuviéme de l'Histoire de Cromerus, dans
lequel il trouvera l'Histoire de Bolislaus V., & de Cunegonde sa femme,
qui d'un consentement mutuel vécurent ensemble toute leur vie dans une
parfaite continence; ce qui a donné lieu à un Polonois nommé Clément
Latinius de faire ces deux Vers,
_Conjuge consenuit cum Virgine Virgo maritus_
_Addictus studiis Casta Diana tuis._