_Pourquoi quelques hommes se sont faits eux-mêmes, ou fait faire
Eunuques par d'autres._
Il y a eu des hommes qui se sont faits Eunuques par un esprit de
dévotion, dans la pensée de se rendre plus agréables à Dieu, & plus
capables de travailler à leur salut. Comme Origéne a été le premier, le
Pére pour le dire ainsi, & le Patriarche de ces sortes d'Eunuques, il
est bon de faire voir en peu de mots le véritable motif qui l'a fait
penser & agir d'une maniére si singuliére à cet égard. Je sçai bien que
Justin Martyr[48] parle d'un jeune homme d'Aléxandrie antérieur à
Origéne, qui pour faire voir que ceux qui accusoient les Chrêtiens de
commettre dans leurs Assemblées des saletez horribles, n'étoient que des
calomniateurs, présenta requête à Felix, Gouverneur de cette Ville, pour
obtenir de lui un Chirurgien qui le mit hors d'état d'être jamais
soupçonné d'aucune impureté; Mais comme Felix le lui refusa parce que
les lois Romaines le deffendoient, comme les Canons de l'Eglise le
deffendirent depuis, je crois avoir raison de mettre Origéne le premier
en ordre; parce que s'il n'a pas été le premier qui ait eu un semblable
dessein, au moins a-t-il été le premier qui l'ait éxécuté.
Origéne nâquit à Alexandrie l'an 185. de Jesus Christ. Son Pere nommé
Leonidas le fit étudier en Theologie, dans la connoissance de laquelle
il se rendit très-sçavant. Le témoignage de Saint Jerôme suffit pour le
prouver, car dans le tems même qu'il écrivoit le plus fortement contre
Origene il reconnoissoit qu'il avoit été un grand homme dès sa
naissance, [49]_Magnus vir ab infantia_; Il étoit si ardent à professer
la Religion Chrétienne, que la persécution s'étant élevée dans
Aléxandrie sous l'Empire de Severe l'an 202. de Jesus Christ, il voulut
courir au Martyre quoi qu'il ne fut âgé que de seize à dix sept ans; &
il y seroit allé si sa mére ne l'en eut empêché en le retenant par force
& par adresse. Ne pouvant donc le souffrir lui-même il exhorta son Pere
par lettres à l'endurer courageusement. En effet il eût la tête tranchée
& ses biens furent confisquez, de sorte qu'Origene fut réduit à la
derniere pauvreté. Une Dame riche d'Alexandrie en ayant eu pitié le
retira dans sa maison; Elle y avoit avec elle un fameux Hérétique
d'Antioche qu'elle avoit adopté pour fils, qui faisoit chez elle des
conférences auxquelles les hérétiques & les orthodoxes assistoient
indifféremment. Origene conversa bien avec lui, mais il ne voulut
jamais avoir de communication avec lui dans la priére, observant
religieusement les Réglemens de l'Eglise, & témoignant de l'horreur pour
la doctrine des Hérétiques;
Il souhaita de vivre indépendamment d'autrui, & en effet il se mit à
enseigner la Grammaire; & depuis, la chaire de l'Ecole d'Alexandrie
étant vacante elle lui fut donnée, & comme elle ne lui produisoit pas
suffisamment de quoi vivre, il vendit tous ses livres qui traitoient des
sciences prophanes, & se contenta de quatre oboles par jour que lui
donnoit celui qui les avoit achetez. Il commença alors à mener une vie
très-laborieuse & très-austere: & comme son emploi l'obligeoit à être
souvent avec des femmes qu'il instruisoit aussi bien que les hommes,
pour ôter aux Payens tout prétexte de soupçon de quelque mauvaise
conduite à cause de sa grande jeunesse; il se résolut d'éxécuter à la
lettre la perfection qu'il se persuadoit que Jesus Christ avoit proposée
dans ces paroles de l'Evangile. _Il y en a qui se sont faits Eunuques
eux mêmes pour le Royaume des Cieux._ Il tâcha de tenir cette action
secrette, il la cacha même à ses amis; mais il ne put empêcher qu'elle
ne fut sçuë. Demetrius Evêque d'Alexandrie en eut connoissance, loua son
zele, & l'ardeur de sa foi, mais il changea de langage bien après; car
la reputation d'Origéne s'étant répanduë en divers lieux où il étoit
allé, Demetrius écrivit contre lui & lui reprocha cette action qu'il
avoit louée. Il poussa sa passion si loin qu'il le fit chasser
d'Aléxandrie, le fit déposer dans un Concile d'Evêques d'Egypte, & même
excommunier, & écrivit par tout contre lui pour le faire rejetter de la
Communion de toutes les Eglises du monde. Ce narré tiré d'un Auteur[50]
authorisé par l'approbation du public & conforme à ce qu'en dit Eusebe,
refute & détruit ce que rapporte Saint Romuald sur ce sujet. Il dit[51]
que l'an 232. il s'éleva une sédition populaire dans Alexandrie contre
Origene qui l'obligea à se retirer ailleurs, laissant son disciple
Heracles en sa place de Recteur des Ecoles de la Ville. On ne sçait pas
bien, dit-il, la cause de cette sédition, les uns l'attribuent à la
publication qu'il avoit faite de son Periarchon, ou des principes, qui
étoit un vrai labyrinthe d'erreurs; & les autres aux efforts qu'il
faisoit pour persuader à ses disciples de l'imiter en se faisant
Eunuques comme lui, soit par le fer ou par la ciguë, afin d'énerver tout
à fait cette partie rebelle du corps, & se priver ainsi de tout
mouvement bestial de la chair. Il se range du second avis, parce,
dit-il, que ce fut à peu près dans ce tems que cette erreur se convertit
en hérésie, par le faux zéle de ce Valesius Arabe dont j'ai déja parlé,
& qui en fut le Propagateur[52]. Mais il est certain 1. qu'Origéne n'a
jamais fait de violence à personne, il a tenu son action secrette, & si
elle s'est divulguée ça été contre son intention; [53]2. Il l'a lui-même
condamnée depuis, c'est un fait que le même Auteur dont j'ai tiré
l'abregé de son Histoire remarque expressément; Eusebe son plus grand
Protecteur en parle d'une maniére qui fait voir qu'il en avoit honte; Il
avoit honte aussi d'avoir employé trop de tems à l'étude des sciences
profanes, & il s'en excuse dans le second livre de son apologie, ou de
sa deffense. [54]Les passages où Origene lui-même a condamné son action
sont dans son sermon 15. sur St. Matthieu, au ch. 19. V. 12. & dans son
ouvrage contre Celse, liv. 7. Il n'y a qu'à lire aussi ce qu'il dit dans
son Traité septiéme sur le Chapitre dix-huitieme de St. Matthieu pour
être convaincu qu'il a bien changé d'avis, voici ses termes; _Nos autem
si spiritales sumus verba spiritus spiritualiter accipiamus & de tribus
istis Eunuchizationibus ædificationem introducentes moralem. Eunuchi
nunc moraliter abstinentes se a veneriis sunt appellandi; Eorum autem
qui se continent differentiæ tres sunt_. Ceux qui sont Eunuques dès le
ventre de leur mére, sont, dit-il, ceux qui le sont par tempéramment,
qui sont nez froids ou impuissans; ceux que les hommes ont fait, sont,
ajoute-t-il, ceux qui le sont par raison, ce sont ces Philosophes qui
faisant profession d'une sagesse mondaine, s'abstiennent du commerce des
femmes par des maximes humaines, ou ceux ausquels une fausse honte, ou
les loix publiques les deffendent: Les Ecclesiastiques de l'Eglise
Romaine sont de ce nombre. Ceux enfin qui se font Eunuques pour le
Royaume des Cieux sont, dit-il, ceux qui sont chastes par vertu & par
pieté, pour être mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention
d'être mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention de lui être
plus agreables. [55]Socrate l'Historien dit qu'Origene, qu'il nomme
_Doctor Valde sapiens_, avoit reconnu que les préceptes de la Loi de
Moïse ne pouvoient pas s'entendre à la lettre & qu'il falloit leur
donner une explication plus sublime, & il ajoute que, _præceptum de
paschate ad altiorem divinioremque sensum traduxit_, ce qui fait voir
d'autant plus qu'Origene étoit revenu de l'ancienne erreur dans laquelle
il avoit été, qu'il falloit entendre à la lettre ce qui est contenu dans
le Vieux & dans le Nouveau Testament;
Valesius dont j'ai déja parlé vint après lui, & comme les disciples vont
toûjours au delà de leurs Maitres, (si tant est que Valesius qui n'étoit
qu'imitateur d'Origene, puis que cet ancien Docteur ne lui avoit jamais
enseigné ni recommandé cette cruelle doctrine, puisse ou doive passer
pour son disciple) enchérit beaucoup sur la pratique d'Origéne; car au
lieu qu'Origéne n'avoit considéré les paroles de Jesus Christ que comme
un Conseil, qu'il ne l'avoit pratiqué que _ad melius esse_ comme parlent
les Philosophes, par desir de parvenir à la perfection; & pour ôter à
ses ennemis tout prétexte de juger mal de ses conversations avec des
filles qu'il enseignoit, Valesius au contraire changea cette action
volontaire en action nécessaire, & forçoit tous ceux qui tomboient entre
ses mains à se faire Eunuques; car lors qu'ils ne vouloient pas le faire
eux mêmes il les y contraignoit, il les lioit sur un banc & leur coupoit
de ses propres mains leurs parties viriles, en leur disant qu'il falloit
accomplir à la lettre ce qu'avoit dit nôtre Seigneur, _Qu'il y avoit des
Eunuques qui s'étoient faits Eunuques pour le Royaume des Cieux_.
Cette secte qui fut appellée la secte des Valesiens, ou des Eunuques, ne
dura pas long tems; 1. parce qu'elle fut absolument condamnée par le
premier Concile général de Nicée à l'occasion de Leontius Prêtre qui
s'étoit fait Eunuque; 2. parce que ceux qui avoient subi la peine,
avoient souffert de si horribles douleurs, & avoient été si fort en
danger de mourir, que cela donna de la frayeur aux autres qui
abandonnérent cette secte; 3. & enfin, parce qu'étant deffendu par les
loix Romaines de se faire Eunuque, il falloit en demander la permission
au Magistrat Civil; on se fit une honte de faire cette démarche,
d'autant plus qu'on étoit en quelque sorte assuré d'être presque
toûjours refusé, témoin le refus qui fut fait à ce jeune garçon dont
Justin Martyr fait mention dans sa seconde Apologie à l'Empereur
Antonin, qui alla demander cette permission au Préfect Augustat, parce
que le Médecin ne vouloit pas mettre la main sur lui, _timore
poenæ_. [56] Voila le commencement, le progrès, & la fin de cette
secte.
D'autres motifs ont succédé à ceux d'Origéne & de Valesius, & il y a eu
des gens qui se sont faits Eunuques eux-mêmes par des raisons
différentes. Tout le monde sçait l'histoire de Combabus, elle est dans
Lucien, mais l'illustre Monsieur Bayle l'a renduë fort publique
accompagnée de toutes ses circonstances dans son Dictionnaire
historique[57]. Combabus étoit un jeune Seigneur sçavant dans
l'Architecture, à la Cour du Roi de Syrie. Il fut choisi par ce Monarque
pour accompagner la Reine Stratonice dans un voyage assez long qu'elle
devoit faire, pour aller bâtir un Temple à Junon suivant les ordres
qu'elle en avoit reçûs en songe. C'étoit un très beau garçon, il crût
que le Roi concevroit infailliblement quelque jalousie contre lui, il le
supplia donc très instamment de ne lui point donner cet Emploi, &
n'ayant pû obtenir cette dispense il se compta pour mort s'il ne
prenoit garde à lui d'une maniére qui ne souffrit point de reproche. Il
obtint seulement sept jours pour se préparer à ce voyage; voici donc
quels furent ses préparatifs. Dès qu'il fut à son logis, il déplora le
malheur de sa condition, qui l'exposoit à la triste alternative de
perdre sa vie ou son séxe, & après avoir bien soûpiré il se coupa les
parties secrettes qu'on ne nomme pas, & les mit bien embaumées dans une
boëte qu'il cacheta; lors qu'il fallut partir il donna la boëte au Roi
en présence d'un grand nombre de personnes, & le pria de la lui garder
jusqu'à son retour. Il lui dit qu'il y avoit mis une chose dont il
faisoit plus de cas que de l'or & de l'argent & qui lui étoit aussi
chére que la vie. Le Roi mit son cachet sur cette boëte & la donna à
garder au Maître de sa garderobe. Le voyage de la Reine dura trois ans,
& ne manqua pas de produire ce que Combabus avoit prévû, de sorte que
l'évenement justifia la précaution qu'il avoit prise.
Cette action de Combabus produisit un autre motif de se faire Eunuque.
Ses amis intimes voulurent l'être pour le consoler de sa disgrace,
fondez sur cette ancienne maxime, que _c'est une consolation pour les
malheureux que d'avoir des compagnons de leur infortune_. Lucien ajoûte
que cette conduite des amis de Combabus a servi de fondement à une
coûtume qui s'observoit tous les ans, de mutiler plusieurs personnes
dans le Temple que Stratonice & Combabus avoient fait bâtir, & il dit
qu'ils se mutiloient, _sive Combabum consolantes, sive Junoni, &c._
Mais voici d'autres motifs bien différens de celui de Combabus & de ses
amis; un jeune Gentilhomme bien fait, ayant vaincu sa Maîtresse par ses
instances & par sa persévérance, ne pouvant par un malheur qui lui
arriva, profiter de sa Conquête, parce qu'il ne fut pas le Maître des
instrumens de sa passion; qui ne voulurent pas lui obeïr, & qui furent
de glace pendant que son coeur étoit embrasé, mortifié de cette triste
avanture, il se les coupa, dès qu'il fut de retour au logis, & les
envoya à sa Maîtresse comme une victime sanglante capable d'expier
l'offense qu'il lui avoit faite. Montagne qui rapporte l'histoire[58]
fait cette exclamation, _si ç'eût été par discours & Religion comme les
Prêtres de Cybele, que ne dirions-nous d'une si hautaine entreprise!_
Le même Montagne raconte l'action d'un païsan de son voisinage, qui se
fit Eunuque par une raison bien différente; ce fut par chagrin contre sa
femme, & par emportement. Ce bon homme rentrant dans sa maison, sa femme
qui étoit jalouse de lui à outrance, & qui le tourmentoit sans cesse,
lui ayant fait un mauvais accueil à son ordinaire, fondé sur les
soupçons que sa jalousie lui donnoit, il se coupa, avec la serpe qu'il
tenoit, les parties qui lui donnoient de l'ombrage & les lui jetta au
nez.
Voici une autre espéce de gens qui se font Eunuques; ce sont des hommes
qui craignent la lépre ou la goutte, & qui pour jouïr de l'avantage
qu'il y a à en être éxempt, aiment mieux perdre ceux qu'ils pourroient
tirer de leurs parties viriles. Il est certain que la lépre n'attaque
point les Eunuques: outre l'expérience voici ce que Mr. le Prêtre
conseiller au Parlement de Paris en rapporte dans les _Questions
Notables de droit_. [59]_Antipathia verò Elephantiasis veneno resistit;
Hinc Eunuchi, & quicumque sunt mollis, frigidæ & effoeminatæ naturæ,
nunquàm aut rarò lepra corripiuntur; & quidem quibus imminet lepræ
periculum de consilio medicorum, sibi virilia amputare permittitur. c.
ex pars._ 11. _ex. de corpor. vitiatis ordinandis, vél non; Quod etiam
aliquando permiserunt nonnulli leprosis ministrantes, manifesto
experimento, magnoque vitæ & sanitatis commodo._ [60]Mézeray dit, dans la
Vie de Philippe Auguste, _qu'il a lu qu'il y avoit des hommes qui
apprehendoient si fort la ladrerie, cette vilaine & honteuse maladie,
qu'ils se châtroient pour s'en préserver_.
Les Eunuques ne sont jamais chauves, parce qu'ils ont le cerveau plus
entier que les autres hommes à qui Venus en fait perdre une bonne
partie, leur semence tirant de là sa principale origine. Ils sont aussi
éxempts de la goutte, Hyppocratest[61], & [62]Pline en rendent de très
bonnes raisons. Coelius Rhodiginus, le dit aussi au chapitre trentiéme
du livre quinziéme, _lectionum antiquarum_; Et dans quelqu'autre endroit
de ce même Ouvrage il dit, que les Eunuques seuls sont éxempts d'être
offensez de certaine vapeur qui sort de la terre en quelques lieux de
l'Egypte, avec une telle puanteur qu'elle fait mourir toute autre sorte
de personnes. C'est apparemment la même chose que ce qui est rapporté
par Ammian Marcellin[63], & par Dion dans la Vie de Trajan touchant la
grotte de Hierapoli. Il y a, disent-ils, une citerne close de toutes
parts, sur laquelle on a bâti un Theatre, de dessous lequel il sort un
vent si pernicieux à toutes sortes d'animaux qu'ils meurent incontinent,
après en avoir été atteints, excepté les hommes châtrez qui ne se
sentent point du tout de la malignité de ce vent.
D'autres se sont faits Eunuques par fantaisie & par folie, témoin cet
Athée qui n'en avoit point d'autre raison que son caprice, & qui le fit
par pure extravagance. Témoin encore plusieurs autres dont les noms &
l'histoire sont rapportez dans l'excellent Ouvrage de Theodore Zuinger
intitulé, _Theatrum Vitæ humanæ_.[64]
Il y a des gens, enfin, qui se font Eunuques, parce qu'étans condamnez à
la mort ils craignent l'infamie ou les douleurs du supplice & veulent
les prévenir par cette opération qui les tuë infailliblement, parce
qu'elle est mal faite & mal dirigée. D'autres étans accusez de crimes
graves & énormes craignent d'être appliquez à la question, & pour éviter
cette terrible épreuve & la confession qu'elle extorqueroit de leur
bouche, ils s'ôtent la vie par cette mutilation.