CHAPITRE VI.

_Pourquoi quelques hommes se sont faits eux-mêmes, ou fait faire

Eunuques par d'autres._

Il y a eu des hommes qui se sont faits Eunuques par un esprit de

dévotion, dans la pensée de se rendre plus agréables à Dieu, & plus

capables de travailler à leur salut. Comme Origéne a été le premier, le

Pére pour le dire ainsi, & le Patriarche de ces sortes d'Eunuques, il

est bon de faire voir en peu de mots le véritable motif qui l'a fait

penser & agir d'une maniére si singuliére à cet égard. Je sçai bien que

Justin Martyr[48] parle d'un jeune homme d'Aléxandrie antérieur à

Origéne, qui pour faire voir que ceux qui accusoient les Chrêtiens de

commettre dans leurs Assemblées des saletez horribles, n'étoient que des

calomniateurs, présenta requête à Felix, Gouverneur de cette Ville, pour

obtenir de lui un Chirurgien qui le mit hors d'état d'être jamais

soupçonné d'aucune impureté; Mais comme Felix le lui refusa parce que

les lois Romaines le deffendoient, comme les Canons de l'Eglise le

deffendirent depuis, je crois avoir raison de mettre Origéne le premier

en ordre; parce que s'il n'a pas été le premier qui ait eu un semblable

dessein, au moins a-t-il été le premier qui l'ait éxécuté.

Origéne nâquit à Alexandrie l'an 185. de Jesus Christ. Son Pere nommé

Leonidas le fit étudier en Theologie, dans la connoissance de laquelle

il se rendit très-sçavant. Le témoignage de Saint Jerôme suffit pour le

prouver, car dans le tems même qu'il écrivoit le plus fortement contre

Origene il reconnoissoit qu'il avoit été un grand homme dès sa

naissance, [49]_Magnus vir ab infantia_; Il étoit si ardent à professer

la Religion Chrétienne, que la persécution s'étant élevée dans

Aléxandrie sous l'Empire de Severe l'an 202. de Jesus Christ, il voulut

courir au Martyre quoi qu'il ne fut âgé que de seize à dix sept ans; &

il y seroit allé si sa mére ne l'en eut empêché en le retenant par force

& par adresse. Ne pouvant donc le souffrir lui-même il exhorta son Pere

par lettres à l'endurer courageusement. En effet il eût la tête tranchée

& ses biens furent confisquez, de sorte qu'Origene fut réduit à la

derniere pauvreté. Une Dame riche d'Alexandrie en ayant eu pitié le

retira dans sa maison; Elle y avoit avec elle un fameux Hérétique

d'Antioche qu'elle avoit adopté pour fils, qui faisoit chez elle des

conférences auxquelles les hérétiques & les orthodoxes assistoient

indifféremment. Origene conversa bien avec lui, mais il ne voulut

jamais avoir de communication avec lui dans la priére, observant

religieusement les Réglemens de l'Eglise, & témoignant de l'horreur pour

la doctrine des Hérétiques;

Il souhaita de vivre indépendamment d'autrui, & en effet il se mit à

enseigner la Grammaire; & depuis, la chaire de l'Ecole d'Alexandrie

étant vacante elle lui fut donnée, & comme elle ne lui produisoit pas

suffisamment de quoi vivre, il vendit tous ses livres qui traitoient des

sciences prophanes, & se contenta de quatre oboles par jour que lui

donnoit celui qui les avoit achetez. Il commença alors à mener une vie

très-laborieuse & très-austere: & comme son emploi l'obligeoit à être

souvent avec des femmes qu'il instruisoit aussi bien que les hommes,

pour ôter aux Payens tout prétexte de soupçon de quelque mauvaise

conduite à cause de sa grande jeunesse; il se résolut d'éxécuter à la

lettre la perfection qu'il se persuadoit que Jesus Christ avoit proposée

dans ces paroles de l'Evangile. _Il y en a qui se sont faits Eunuques

eux mêmes pour le Royaume des Cieux._ Il tâcha de tenir cette action

secrette, il la cacha même à ses amis; mais il ne put empêcher qu'elle

ne fut sçuë. Demetrius Evêque d'Alexandrie en eut connoissance, loua son

zele, & l'ardeur de sa foi, mais il changea de langage bien après; car

la reputation d'Origéne s'étant répanduë en divers lieux où il étoit

allé, Demetrius écrivit contre lui & lui reprocha cette action qu'il

avoit louée. Il poussa sa passion si loin qu'il le fit chasser

d'Aléxandrie, le fit déposer dans un Concile d'Evêques d'Egypte, & même

excommunier, & écrivit par tout contre lui pour le faire rejetter de la

Communion de toutes les Eglises du monde. Ce narré tiré d'un Auteur[50]

authorisé par l'approbation du public & conforme à ce qu'en dit Eusebe,

refute & détruit ce que rapporte Saint Romuald sur ce sujet. Il dit[51]

que l'an 232. il s'éleva une sédition populaire dans Alexandrie contre

Origene qui l'obligea à se retirer ailleurs, laissant son disciple

Heracles en sa place de Recteur des Ecoles de la Ville. On ne sçait pas

bien, dit-il, la cause de cette sédition, les uns l'attribuent à la

publication qu'il avoit faite de son Periarchon, ou des principes, qui

étoit un vrai labyrinthe d'erreurs; & les autres aux efforts qu'il

faisoit pour persuader à ses disciples de l'imiter en se faisant

Eunuques comme lui, soit par le fer ou par la ciguë, afin d'énerver tout

à fait cette partie rebelle du corps, & se priver ainsi de tout

mouvement bestial de la chair. Il se range du second avis, parce,

dit-il, que ce fut à peu près dans ce tems que cette erreur se convertit

en hérésie, par le faux zéle de ce Valesius Arabe dont j'ai déja parlé,

& qui en fut le Propagateur[52]. Mais il est certain 1. qu'Origéne n'a

jamais fait de violence à personne, il a tenu son action secrette, & si

elle s'est divulguée ça été contre son intention; [53]2. Il l'a lui-même

condamnée depuis, c'est un fait que le même Auteur dont j'ai tiré

l'abregé de son Histoire remarque expressément; Eusebe son plus grand

Protecteur en parle d'une maniére qui fait voir qu'il en avoit honte; Il

avoit honte aussi d'avoir employé trop de tems à l'étude des sciences

profanes, & il s'en excuse dans le second livre de son apologie, ou de

sa deffense. [54]Les passages où Origene lui-même a condamné son action

sont dans son sermon 15. sur St. Matthieu, au ch. 19. V. 12. & dans son

ouvrage contre Celse, liv. 7. Il n'y a qu'à lire aussi ce qu'il dit dans

son Traité septiéme sur le Chapitre dix-huitieme de St. Matthieu pour

être convaincu qu'il a bien changé d'avis, voici ses termes; _Nos autem

si spiritales sumus verba spiritus spiritualiter accipiamus & de tribus

istis Eunuchizationibus ædificationem introducentes moralem. Eunuchi

nunc moraliter abstinentes se a veneriis sunt appellandi; Eorum autem

qui se continent differentiæ tres sunt_. Ceux qui sont Eunuques dès le

ventre de leur mére, sont, dit-il, ceux qui le sont par tempéramment,

qui sont nez froids ou impuissans; ceux que les hommes ont fait, sont,

ajoute-t-il, ceux qui le sont par raison, ce sont ces Philosophes qui

faisant profession d'une sagesse mondaine, s'abstiennent du commerce des

femmes par des maximes humaines, ou ceux ausquels une fausse honte, ou

les loix publiques les deffendent: Les Ecclesiastiques de l'Eglise

Romaine sont de ce nombre. Ceux enfin qui se font Eunuques pour le

Royaume des Cieux sont, dit-il, ceux qui sont chastes par vertu & par

pieté, pour être mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention

d'être mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention de lui être

plus agreables. [55]Socrate l'Historien dit qu'Origene, qu'il nomme

_Doctor Valde sapiens_, avoit reconnu que les préceptes de la Loi de

Moïse ne pouvoient pas s'entendre à la lettre & qu'il falloit leur

donner une explication plus sublime, & il ajoute que, _præceptum de

paschate ad altiorem divinioremque sensum traduxit_, ce qui fait voir

d'autant plus qu'Origene étoit revenu de l'ancienne erreur dans laquelle

il avoit été, qu'il falloit entendre à la lettre ce qui est contenu dans

le Vieux & dans le Nouveau Testament;

Valesius dont j'ai déja parlé vint après lui, & comme les disciples vont

toûjours au delà de leurs Maitres, (si tant est que Valesius qui n'étoit

qu'imitateur d'Origene, puis que cet ancien Docteur ne lui avoit jamais

enseigné ni recommandé cette cruelle doctrine, puisse ou doive passer

pour son disciple) enchérit beaucoup sur la pratique d'Origéne; car au

lieu qu'Origéne n'avoit considéré les paroles de Jesus Christ que comme

un Conseil, qu'il ne l'avoit pratiqué que _ad melius esse_ comme parlent

les Philosophes, par desir de parvenir à la perfection; & pour ôter à

ses ennemis tout prétexte de juger mal de ses conversations avec des

filles qu'il enseignoit, Valesius au contraire changea cette action

volontaire en action nécessaire, & forçoit tous ceux qui tomboient entre

ses mains à se faire Eunuques; car lors qu'ils ne vouloient pas le faire

eux mêmes il les y contraignoit, il les lioit sur un banc & leur coupoit

de ses propres mains leurs parties viriles, en leur disant qu'il falloit

accomplir à la lettre ce qu'avoit dit nôtre Seigneur, _Qu'il y avoit des

Eunuques qui s'étoient faits Eunuques pour le Royaume des Cieux_.

Cette secte qui fut appellée la secte des Valesiens, ou des Eunuques, ne

dura pas long tems; 1. parce qu'elle fut absolument condamnée par le

premier Concile général de Nicée à l'occasion de Leontius Prêtre qui

s'étoit fait Eunuque; 2. parce que ceux qui avoient subi la peine,

avoient souffert de si horribles douleurs, & avoient été si fort en

danger de mourir, que cela donna de la frayeur aux autres qui

abandonnérent cette secte; 3. & enfin, parce qu'étant deffendu par les

loix Romaines de se faire Eunuque, il falloit en demander la permission

au Magistrat Civil; on se fit une honte de faire cette démarche,

d'autant plus qu'on étoit en quelque sorte assuré d'être presque

toûjours refusé, témoin le refus qui fut fait à ce jeune garçon dont

Justin Martyr fait mention dans sa seconde Apologie à l'Empereur

Antonin, qui alla demander cette permission au Préfect Augustat, parce

que le Médecin ne vouloit pas mettre la main sur lui, _timore

poenæ_. [56] Voila le commencement, le progrès, & la fin de cette

secte.

D'autres motifs ont succédé à ceux d'Origéne & de Valesius, & il y a eu

des gens qui se sont faits Eunuques eux-mêmes par des raisons

différentes. Tout le monde sçait l'histoire de Combabus, elle est dans

Lucien, mais l'illustre Monsieur Bayle l'a renduë fort publique

accompagnée de toutes ses circonstances dans son Dictionnaire

historique[57]. Combabus étoit un jeune Seigneur sçavant dans

l'Architecture, à la Cour du Roi de Syrie. Il fut choisi par ce Monarque

pour accompagner la Reine Stratonice dans un voyage assez long qu'elle

devoit faire, pour aller bâtir un Temple à Junon suivant les ordres

qu'elle en avoit reçûs en songe. C'étoit un très beau garçon, il crût

que le Roi concevroit infailliblement quelque jalousie contre lui, il le

supplia donc très instamment de ne lui point donner cet Emploi, &

n'ayant pû obtenir cette dispense il se compta pour mort s'il ne

prenoit garde à lui d'une maniére qui ne souffrit point de reproche. Il

obtint seulement sept jours pour se préparer à ce voyage; voici donc

quels furent ses préparatifs. Dès qu'il fut à son logis, il déplora le

malheur de sa condition, qui l'exposoit à la triste alternative de

perdre sa vie ou son séxe, & après avoir bien soûpiré il se coupa les

parties secrettes qu'on ne nomme pas, & les mit bien embaumées dans une

boëte qu'il cacheta; lors qu'il fallut partir il donna la boëte au Roi

en présence d'un grand nombre de personnes, & le pria de la lui garder

jusqu'à son retour. Il lui dit qu'il y avoit mis une chose dont il

faisoit plus de cas que de l'or & de l'argent & qui lui étoit aussi

chére que la vie. Le Roi mit son cachet sur cette boëte & la donna à

garder au Maître de sa garderobe. Le voyage de la Reine dura trois ans,

& ne manqua pas de produire ce que Combabus avoit prévû, de sorte que

l'évenement justifia la précaution qu'il avoit prise.

Cette action de Combabus produisit un autre motif de se faire Eunuque.

Ses amis intimes voulurent l'être pour le consoler de sa disgrace,

fondez sur cette ancienne maxime, que _c'est une consolation pour les

malheureux que d'avoir des compagnons de leur infortune_. Lucien ajoûte

que cette conduite des amis de Combabus a servi de fondement à une

coûtume qui s'observoit tous les ans, de mutiler plusieurs personnes

dans le Temple que Stratonice & Combabus avoient fait bâtir, & il dit

qu'ils se mutiloient, _sive Combabum consolantes, sive Junoni, &c._

Mais voici d'autres motifs bien différens de celui de Combabus & de ses

amis; un jeune Gentilhomme bien fait, ayant vaincu sa Maîtresse par ses

instances & par sa persévérance, ne pouvant par un malheur qui lui

arriva, profiter de sa Conquête, parce qu'il ne fut pas le Maître des

instrumens de sa passion; qui ne voulurent pas lui obeïr, & qui furent

de glace pendant que son coeur étoit embrasé, mortifié de cette triste

avanture, il se les coupa, dès qu'il fut de retour au logis, & les

envoya à sa Maîtresse comme une victime sanglante capable d'expier

l'offense qu'il lui avoit faite. Montagne qui rapporte l'histoire[58]

fait cette exclamation, _si ç'eût été par discours & Religion comme les

Prêtres de Cybele, que ne dirions-nous d'une si hautaine entreprise!_

Le même Montagne raconte l'action d'un païsan de son voisinage, qui se

fit Eunuque par une raison bien différente; ce fut par chagrin contre sa

femme, & par emportement. Ce bon homme rentrant dans sa maison, sa femme

qui étoit jalouse de lui à outrance, & qui le tourmentoit sans cesse,

lui ayant fait un mauvais accueil à son ordinaire, fondé sur les

soupçons que sa jalousie lui donnoit, il se coupa, avec la serpe qu'il

tenoit, les parties qui lui donnoient de l'ombrage & les lui jetta au

nez.

Voici une autre espéce de gens qui se font Eunuques; ce sont des hommes

qui craignent la lépre ou la goutte, & qui pour jouïr de l'avantage

qu'il y a à en être éxempt, aiment mieux perdre ceux qu'ils pourroient

tirer de leurs parties viriles. Il est certain que la lépre n'attaque

point les Eunuques: outre l'expérience voici ce que Mr. le Prêtre

conseiller au Parlement de Paris en rapporte dans les _Questions

Notables de droit_. [59]_Antipathia verò Elephantiasis veneno resistit;

Hinc Eunuchi, & quicumque sunt mollis, frigidæ & effoeminatæ naturæ,

nunquàm aut rarò lepra corripiuntur; & quidem quibus imminet lepræ

periculum de consilio medicorum, sibi virilia amputare permittitur. c.

ex pars._ 11. _ex. de corpor. vitiatis ordinandis, vél non; Quod etiam

aliquando permiserunt nonnulli leprosis ministrantes, manifesto

experimento, magnoque vitæ & sanitatis commodo._ [60]Mézeray dit, dans la

Vie de Philippe Auguste, _qu'il a lu qu'il y avoit des hommes qui

apprehendoient si fort la ladrerie, cette vilaine & honteuse maladie,

qu'ils se châtroient pour s'en préserver_.

Les Eunuques ne sont jamais chauves, parce qu'ils ont le cerveau plus

entier que les autres hommes à qui Venus en fait perdre une bonne

partie, leur semence tirant de là sa principale origine. Ils sont aussi

éxempts de la goutte, Hyppocratest[61], & [62]Pline en rendent de très

bonnes raisons. Coelius Rhodiginus, le dit aussi au chapitre trentiéme

du livre quinziéme, _lectionum antiquarum_; Et dans quelqu'autre endroit

de ce même Ouvrage il dit, que les Eunuques seuls sont éxempts d'être

offensez de certaine vapeur qui sort de la terre en quelques lieux de

l'Egypte, avec une telle puanteur qu'elle fait mourir toute autre sorte

de personnes. C'est apparemment la même chose que ce qui est rapporté

par Ammian Marcellin[63], & par Dion dans la Vie de Trajan touchant la

grotte de Hierapoli. Il y a, disent-ils, une citerne close de toutes

parts, sur laquelle on a bâti un Theatre, de dessous lequel il sort un

vent si pernicieux à toutes sortes d'animaux qu'ils meurent incontinent,

après en avoir été atteints, excepté les hommes châtrez qui ne se

sentent point du tout de la malignité de ce vent.

D'autres se sont faits Eunuques par fantaisie & par folie, témoin cet

Athée qui n'en avoit point d'autre raison que son caprice, & qui le fit

par pure extravagance. Témoin encore plusieurs autres dont les noms &

l'histoire sont rapportez dans l'excellent Ouvrage de Theodore Zuinger

intitulé, _Theatrum Vitæ humanæ_.[64]

Il y a des gens, enfin, qui se font Eunuques, parce qu'étans condamnez à

la mort ils craignent l'infamie ou les douleurs du supplice & veulent

les prévenir par cette opération qui les tuë infailliblement, parce

qu'elle est mal faite & mal dirigée. D'autres étans accusez de crimes

graves & énormes craignent d'être appliquez à la question, & pour éviter

cette terrible épreuve & la confession qu'elle extorqueroit de leur

bouche, ils s'ôtent la vie par cette mutilation.

Traité des eunuques · 第 28 / 53 题