_Pourquoi on fait des Eunuques._
S'il est vrai que Semiramis ait été la premiére qui se soit avisée de
faire faire des Eunuques, & que la raison qu'on en rapporte soit
certaine, la premiére cause de cette mutilation a été la jalousie de
cette Reine, qui après s'être servie des hommes les mieux faits de son
Armée, les fit châtrer, de peur qu'ils n'allassent encore depuis servir
au divertissement de quelqu'autre femme. Mais sans m'arrêter aux
conjectures, voici d'autres causes plus sûres de cet usage.
Les Eunuques ont été faits pour être la garde des filles & des femmes,
pour observer leur conduite, & pour empêcher qu'elles ne fissent rien de
contraire à la chasteté ou au devoir conjugal; c'est apparemment à cet
usage que l'Eunuque a proprement été destiné, le mot même le fait
connoître, car il signifie, _garde lit_, ou _garde chambre_. C'est
encore pour cet usage qu'on en fait dans l'Orient. Mais depuis, les
hommes qui n'en avoient que pour en faire un usage légitime, en ont
abusé & en ont fait faire pour servir à des usages sales & criminels.
Ils choisissoient dans cette vûë les plus beaux garçons qu'ils
trouvoient depuis l'âge de quatorze ans, jusqu'à l'âge de dix-sept ans.
Saint Grégoire de Nazianze s'en plaint amérement dans la Vie de Saint
Basile, & dans son Oraison trente & uniéme. Mais il faut que cette
infâme coûtume soit beaucoup plus ancienne, car Juvenal déclame contre
cet abus dans l'une de ces[34] Satyres; disant.
-------- _Nullus Ephebum
Deformem sæva castravit in arce Tyrannus._
Il est vrai qu'ils en ont fait faire pour servir de victimes qu'ils
offroient à des Divinitez; c'est contre cette horrible coûtume que Saint
Augustin, qui reléve, qui condamne & qui réfute les ridiculitez, les
infamies, les cruautez de la Religion des Payens, se déchaîne dans son
excellent Livre[35] de la Cité de Dieu. Il falloit même que les Prêtres
fussent Eunuques, afin, disoit on, de s'employer aux choses Sacrées plus
purement et plus chastement. C'étoit sur tout la pratique des
Athéniens; [36]les Prêtres de la Diane d'Ephese étoient aussi obligez
d'être Eunuques.
La Religion Chrétienne a eu ses Eunuques malgré elle, & quoi qu'elle les
abhorre, un certain Valesius Arabe de Nation, forma une Secte qui
soûtint que bien loin que la mutilation fût un obstacle au Sacerdoce,
comme le Concile de Nicée l'avoit déclaré, il étoit au contraire
absolument nécessaire d'être Eunuque pour l'éxercer. Non seulement ils
pratiquoient sur eux-mêmes le cruel éxemple d'Origéne, mais même ils
réduisoient dans ce triste état tous ceux qui tomboient entre leurs
mains; cette Hérésie est la cinquante-huitiéme de celles que Saint
Epiphane réfute.
Depuis on a fait des Eunuques pour avoir des gens qui eussent la voix
belle & qui pussent la conserver long tems. Macrobe rend d'amples & de
bonnes raisons pour lesquelles les Eunuques ont la voix belle, au
chapitre cinquante-deuxiéme de ses Saturnales. C'est principalement le
but que les Italiens se proposent encore aujourd'hui lors qu'ils font
châtrer des jeunes gens.
L'avarice a poussé des gens à faire des Eunuques pour en trafiquer.
Quelques Rélations de Voyageurs nous apprennent, que dans le Royaume de
Boulan seul, on fait tous les ans vingt mille Eunuques qu'on envoye
vendre en divers autres Etats. L'Histoire de Panione de l'Isle de Chio,
que je rapporterai dans la suite, fera voir que ce commerce n'est pas
nouveau. [37] On fait Eunuques des gens qu'on veut plonger dans la honte
& dans l'ignominie, soit qu'ils ayent été lâches à la Guerre & qu'on
veuille les en punir, soit qu'on veuille les noter d'infamie pour
quelqu'autre cause que ce soit. Mais voici de plaisans motifs de faire
des Eunuques; c'est la raillerie, le ressentiment & l'insulte; On lit
une Histoire assez divertissante rapportée sous le Régne de Henri I. qui
en est une preuve; «Les Grecs faisoient la Guerre au Duc de Benevent &
le traitoient assez mal; Thedbald Marquis de Spolette son Allié étant
venu à son secours & ayant fait quelques prisonniers, ordonna qu'on leur
coupât les parties qui font les hommes & les renvoya en cet état au
Général Grec, avec ordre de lui dire qu'il l'avoit fait pour obliger
l'Empereur, qu'il sçavoit aimer beaucoup les Eunuques, & qu'il tâcheroit
de lui en faire avoir bientôt un plus grand nombre; le Marquis se
préparoit à tenir sa parole, lors qu'un jour une femme, dont ses gens
avoient pris le mari, vint toute éplorée dans le Camp, & demanda à
parler à Thedbald; Le Marquis lui ayant demandé le sujet de sa douleur;
Seigneur, répondit-elle, je m'étonne qu'un Héros comme vous s'amuse à
faire la guerre aux femmes lors que les hommes sont hors d'état de lui
résister; Thedbald ayant repliqué que depuis les Amazones, il n'avoit
pas ouï dire qu'on eût fait la guerre à des femmes; Seigneur repartit la
Grecque, peut-on nous faire une guerre plus cruelle, que de priver nos
maris de ce qui nous donne de la santé, du plaisir, & des enfans; Quand
vous en faites des Eunuques, ce n'est point eux, c'est nous que vous
mutilez; Vous avez enlevé ces jours passez nôtre bétail & nôtre bagage,
sans que je m'en sois plainte; mais la perte du bien que vous avez ôté à
plusieurs de mes compagnes étant irréparable, je n'ai pû m'empêcher de
venir solliciter la compassion du Vainqueur. La naïveté de cette femme
plût si fort à toute l'Armée, qu'on lui rendit son mari, & tout ce qu'on
lui avoit pris. Comme elle s'en retournoit, Thedbald lui fit demander ce
qu'elle vouloit qu'on fît à son mari, au cas qu'on le trouvât encore en
armes. Il a des yeux, dit-elle, un nez, des mains, des pieds, c'est là
son bien, que vous pouvez lui ôter, s'il le mérite; mais laissez lui,
s'il vous plaît, ce qui m'appartient.» Apparemment que la femme dont
Plaute parle dans son Mercator[38], n'étoit pas de cet avis, ou qu'en
tout cas elle regardoit ce bien â elle appartenant, comme un bien de
petit rapport & de peu de valeur, car son mari craignoit qu'elle même ne
s'en privât,
_Quasi hircum metuo ne uxor me castret mea._
Les Adultéres étoient faits Eunuques pour peine de leur crime; je
pourrois le faire voir par plusieurs éxemples, mais j'en rapporterai
trois seulement qui sont précis, l'un sera tiré de Valére Maxime[39], il
y est dit que Vibienus & Publius Cernius ayant surpris l'un Carbo
Accienus, & l'autre Pontius en adultére ils les firent châtrer; L'autre
est contenu dans Martial,[40]
_Uxorem armati futuis, puer Hyle, Tribuni,_
_Supplicium tantum dum puerile times._
_Væ tibi, dum ludis, castrabere. Jam mihi dices,_
_Non licet hoc. Quid, tu quod facis Hyle licet?_
Le troisiéme & le principal est l'éxemple d'Abelard; ce Docteur amoureux
ayant abusé d'Héloïse qu'on lui avoit donnée à instruire, les parens de
cette fille lui firent couper les parties viriles avec lesquelles il
avoit deshonoré leur famille; Ils allérent jusqu'à la racine du mal &
l'arrachérent de telle forte qu'ils ôtérent au coupable le pouvoir de la
rechute.[41]
Cela étoit passé en loi parmi les Gaulois. _La Loi_ Salique tit. 29. _de
Adult. Ancillor_. porte cette décision _servus qui cum aliena ancilla
moechatus fuerit, ea mortua, castretur_. On peut dire aussi que cela
étoit fondé sur cette loi de l'équité, qui dit que la peine doit être
infligée à celui des membres du corps qui a été l'instrument, ou le
complice du crime. [42]Job raisonnoit sur ce principe lors qu'il disoit,
_si j'ai levé la main sur le Peuple, &c. que mon épaule tombe étant
desunïe de la jointure, & que mon bras se brise avec tous ses os_.
On faisoit aussi Eunuques les Esclaves qui avoient dérobé; voici les
termes de la même Loi Salique. Tit. 13. de furt. servor _servi qui
quidpiam valens quadraginta denarios furati essent, castrari Jubebantur
in poenam, &c._
La nécessité contraint aussi quelquefois de faire des Eunuques; Il se
trouve souvent des hommes attaquez de tels maux que le Médecin est
obligé d'ordonner cette opération, & le Chirurgien de la faire. La
maladie est la cause de ce malheur, & bien loin que ceux qui ont ce
sujet d'affliction doivent être regardez de mauvais oeil, ils doivent
au contraire être plaints & consolez.
On a fait des Eunuques par représailles & en vertu de la Loi du
Talion. [43]Herodote nous l'apprend d'une maniére fort agréable par un
éxemple curieux; «Hermotime Pedasien qui étoit, dit-il, le plus
considérable des Eunuques de Xerxes, fut de tous les hommes celui qui se
vengea le mieux de l'injure qui lui avoit été faite. Après avoir été
pris il fût vendu à Panione de l'Isle de Chio qui faisoit négoce
d'Eunuques, & qui faisoit châtrer tous les beaux garçons qu'il achetoit
pour les vendre ensuite bien chérement à Sardis & à Ephese; parce que
parmi les Barbares on estimoit plus les Eunuques que les autres, à cause
de leur fidélité & de la confiance qu'on pouvoit prendre en eux pour
toutes choses; Comme, dis-je, ce Panione à qui Hermotime fut vendu,
vivoit de l'infame commerce qu'il faisoit des Eunuques, il fit couper
Hermotime de même que plusieurs autres: Mais Hermotime ne fut pas
malheureux à tous égards, car ayant été mené de Sardis au Roi avec
d'autres présens, il aquit avec le tems plus de faveur & de crédit
auprès du Roi que pas un des autres Eunuques: Lors que le Roi fit partir
ses troupes de Sardis pour aller à Athenes, Hermotime fut envoyé pour
quelque affaire dans un endroit de la Mysie nommé Atarne, où il trouva
Panione, qu'il reconnut, & l'ayant abordé il lui parla avec toute sorte
de douceur, d'honnêteté & de témoignage d'amitié; Il lui dit
premiérement qu'il possédoit par son moyen tous les biens qui lui
étoient arrivez, & ensuite il lui promit de lui donner des marques de
reconnoissance pour ce bienfait, s'il vouloit venir avec les siens,
demeurer dans sa maison; Panione se laissa persuader par ce discours &
amena librement sa femme & ses enfans chez Hermotime; Mais il n'y fut
pas si-tôt arrivé qu'Hermotime lui parla en ces termes, _Oh le plus
méchant de tous les hommes qui as jusqu'à présent gagné ta vie du plus
détestable de tous les commerces. Quelle injure as tu reçûë, toi ou ceux
de ta maison, ou de mes parens, pour m'avoir réduit en ce misérable état
dans lequel, d'homme que j'étois je ne suis maintenant ni homme, ni
femme? Pensois tu que les Dieux ne vissent pas ce que tu faisois alors?
Comme ils sont justes & équitables, infame artisan de malheurs, ils
t'ont mis aujourd'hui en ma puissance pour mesurer ton châtiment par
tes mauvaises actions_. Quand il eut fait ces reproches à ce misérable,
il fit amener devant lui quatre enfans qu'il avoit, & le contraignit de
les châtrer; Et quand il eut obéi il obligea ses enfans de couper
eux-mêmes les parties de leur Pére. Telle fut la vengeance d'Hermotime &
telle fut la punition de Panione.» Quelques-uns ont crû qu'il les avoit
poussez trop loin & qu'il s'étoit fait justice à lui même. La vengeance
de Narses fut bien plus importante présupposé qu'elle soit véritable,
car Baronius & plusieurs Auteurs en doutent. Narses ayant vaincu les
Barbares & les Gots, & s'étant rendu auprès de l'Empereur Justinien,
l'Impératrice Sophie envoya ce Capitaine parmi ses femmes pour filer
avec elles, & pour se railler de lui parce qu'il étoit Eunuque. Ce
mépris ayant excité la colére & l'indignation de Narses l'obligea à dire
ces mots, _Je filerai une trame que ton mari ne saura défaire_. En
effet, dans la suite il mit les Lombards hors de la Jurisdiction de
l'Empire. D'ailleurs, j'avouë que je ne vois rien de plus juste que le
ressentiment d'Hermotime, & que la peine que méritoit Panione, non
seulement pour l'avoir châtré, mais pour en avoir châtré un million
d'autres pour satisfaire à son commerce & à son avarice, ne pouvoit être
trop grande. Hermotime étoit fondé en Loi; la Loi du Talion a toûjours
été établie, on la voit dans la Loi des douze Tables en termes
précis, [44]_poena autem injuriarum ex lege duodecim Tabularum propter
membrum quidem ruptum Talio erat_. L'Empereur Justinien a ordonné depuis
positivement la peine du Talion, ou de la pareille, contre ceux qui
feroient souffrir cette espéce de martire; [45] _Sancimus igitur_,
dit-il, _ut qui in quocunque reipublicæ nostræ loco, quamcumque personam
castrare præsumunt aut etiam præsumpserint, si quidem viri sint qui hoc
facere præsumpserint aut etiam præsumunt, idem hoc quod aliis feceruns &
ipsi patiantur_. Cette Loi est conforme à la droite raison; car comme
dit Ovide,[46]
_Qui primus pueris genitalia membra recidit,_
_Vulnera quæ fecit, debuit ipse pati._
Cependant, comme le Christianisme n'approuve point l'Eunuchisme, la Loi
du Talion a été abrogée à son égard par l'Empereur Leon, pour les
raisons sages & Chrétiennes qu'il en rend dans sa Constitution[47];
Il y a enfin des Eunuques qui se sont faits, ou fait faire Eunuques eux
mêmes par divers motifs que nous allons rapporter dans le chapitre
suivant.