_Ce que c'est qu'un Eunuque._
Lucien en donne une définition fort courte dans son Dialogue des
Eunuques. Il dit qu'il n'est ni mâle, ni femelle, & qu'il est un prodige
dans la Nature. Mais elle est trop générale, il en faut une plus éxacte
& qui le fasse connoître plus particuliérement & plus sûrement. Un
Eunuque donc, est une personne qui n'a pas la faculté d'engendrer, par
la foiblesse, ou par la froideur de la nature, ou à qui on a retranché
les parties propres à la génération; _Qui generare non possunt_, comme
s'exprime la Loi[21]; Qui ont une voix grêle & languissante, la
complexion d'une femme, qui n'ont que du poil folet à la barbe; En qui
le courage & la hardiesse cedent à la crainte & à la timidité; En un
mot, dont les moeurs & les maniéres sont toutes efféminées. Si l'Eunuque
est un sujet si chétif & si méprisable à l'égard du corps, il vaut
encore moins du côté de l'esprit & du coeur. Voici le portrait que St.
Basile en a fait autrefois[22]. Simplicie femme entêtée de l'Hérésie
Arrienne s'étoit mêlée de faire des remontrances à ce St. Homme sur sa
conduite & sur ses moeurs; Il se justifie & prend à témoin toutes les
personnes qui le connoissent, excepté quelques Eunuques qu'il récuse, &
dont il fait une peinture affreuse; «S'il est besoin de témoins, dit-il,
qu'on ne me produise point d'esclaves ni de misérables Eunuques, gens
abominables & sans honneur, qui ne sont ni hommes ni femmes, que l'amour
du séxe rend comme furieux; Ils sont jaloux, méprisables, féroces,
efféminez, gourmands, avares, cruels, inconstans, soupçonneux, furieux,
insatiables. Ils pleurent quand on les prive d'un repas, & pour tout
dire en un mot ils sont condamnez au fer dès leur naissance, des gens
estropiez de la sorte peuvent-ils avoir l'ame droite? Le fer les rend
chastes, mais cette chasteté ne leur sert de rien, leur turpitude les
rend furieux, & ils n'en remportent aucun fruit. Peut-être que cette
description paroîtra trop satirique & trop outrée, & qu'elle sera
suspecte, parce qu'elle est faite par un homme en colere; Mais voici le
témoignage d'un homme desintéressé, qui non seulement la confirme &
l'autorise, mais même qui y ajoûte de nouveaux traits qui rendent les
Eunuques encore plus hideux; c'est Ammian Marcellin qui parle, qui
dépose contr'eux, & qui dit, [23]«Que quand Numa Pompilius & Socrate
diroient du bien d'un Eunuque, on ne les en croiroit pas, & qu'on les
accuseroit de mensonge. _Ea re quod si Numa Pompilius vel Socrates bona
quædam dicerent de Spadone, dictisque Religionum adderent fidem, à
veritate descivisse arguerentur._ Il est vrai que sur la fin du même
Chapitre il excepte Menophile Eunuque de Mithridate Roi de Pont, dont il
parle avantageusement. Il y en a bien encore quelques autres qui ont été
dignes de louanges, comme un Favorinus Mordonius, un Eutherius Eunuque
de l'Empereur Constans, & depuis de Julien l'Apostat; Un Hermias à qui
Aristote sacrifioit comme à un Dieu; sur tout Daniel & ses Compagnons,
si tant est qu'ils ayent été Eunuques, comme quelques Interprétes de
l'Ecriture Sainte le croyent; Mais le nombre en a été si petit, qu'il
n'est pas capable de donner atteinte à l'opinion générale qu'on en
donne. L'on peut dire qu'il est des Eunuques comme des Bâtards, qu'ils
sont ordinairement mauvais, mais qu'il s'en trouve quelque fois de
bons, & comme dit Ammian Marcellin, [24]_Inter Vepres rosæ nascuntur, &
inter feras nonnullæ mitescunt._
Theodore, Précepteur de l'Empereur Constantin _Porphirogenite_, s'est
avisé, par un dessein singulier & bizarre, d'écrire une Apologie, _pro
Eunuchismo & Eunuchis_, mais on regarde cet Ouvrage de la même maniére
qu'on regarde l'Eloge de Busiris par Isocrate, celui de Néron, & celui
de la Goutte par Cardan; Celui de la pauvreté par Synesius; celui de
l'aveuglement par Passerat; Celui de la laideur & de la fiévre quarte,
par Favorin; Celui de la peste par Prævidelli; celui de la guerre par
Balth. Schuppius; Celui de l'injustice par Glaucon; celui de la folie
par Erasme; celui de la Goinfrerie par Lucien; celui de l'Asne & celui
de la Vermine par Heinsius, celui du rien & du néant par Schuppius, par
Passerat, & par Duverdier le jeune; Et la magnifique Doxologie du fêtu
par Sébastien Rouillard. Ces gens là ont entrepris de louer ce que toute
la terre méprise & blâme, s'imaginant que cette singularité exciteroit
la curiosité & l'admiration des lecteurs. Mais tous ces livres n'ont
point rendu les sujets qu'ils ont traitez plus louables, ni plus
légitimes; Et celui qui a pour titre _de Multibibus_ imprimé à
Oenozythople sous les auspices de Dionysius Bacchus, n'a pas authorisé
les beaux droits & les plaisans priviléges des yvrognes qu'il étale avec
beaucoup d'éxactitude & de pompe. On a beau faire des apologies pour
cette ridicule, injuste & barbare coûtume de faire des Eunuques, il n'y
a personne dans le Christianisme qui ne le déteste, & qui dans
l'occasion ne s'écriât à l'encontre comme fit autrefois
Seneque, [25]_Principes viri_, disoit-il, _contra naturam divitias suas
exercent, excisorum greges habent, exoletos suos, ut ad longiorem
patientiam impudicitiæ idonei sint; & quia ipsos pudet viros esse, id
agunt, ut quam pauci viri sint. His nemo succurit delicatis & formosis
debilibus._