_Combien il y a de différentes sortes d'Eunuques._
Jesus Christ lui-même nous apprend combien il y a des differentes sortes
d'Eunuques; _Il y en a_, dit il[26], _qui sont nez tels dès le ventre de
leur mére; Il y en a qui ont été faits Eunuques par les hommes. Et il y
a encore des Eunuques qui se sont faits Eunuques eux-mêmes pour le
Royaume des Cieux._ Mais la subtilité des hommes, & l'événement, ont
donné lieu à des distinctions moins générales. Les diverses questions
qui concernent le mariage de gens accusez d'être Eunuques, & la
restitution de la dote de la femme, ont obligé à éxaminer les Eunuques
de près; & comme on en a trouvé de diverses espéces, on en a fait des
Classes différentes. Les Jurisconsultes en font quatre. La premiere est
de ceux qui sont nez tels; qui sont Eunuques proprement & absolument
ainsi nommez. La seconde est de ceux auxquels, soit malgré eux, soit de
leur consentement & par leur propre fait, on a retranché tout ce qui
fait l'homme & sa virilité, qui ne peuvent en faire aucun acte, qui sont
obligez, de rendre leur urine par un tuyau de métail qu'on leur attache
à la place de celui que la Nature leur avoit donné & qu'on leur a coupé;
Cela arrive quelquefois à des gens travaillez de quelque maladie qui
oblige le Chirurgien à leur faire cette triste operation; mais cela se
pratique aussi sur des hommes sains comme nous le verrons dans la suite;
C'étoit autrefois une des fonctions de la Médecine comme on le voit au
§. 8. de la loi 7. _ad legem Aquiliam_. Et au commencement de la loi 8.
du même tître & sur tout au §. 2. de la loi. 4. ff. _ad legem Corneliam
de sicariis & veneficiis_, où il est expressément deffendu aux Médecins
de faire de semblables opérations. La troisiéme Classe est de ceux
auxquels on froisse tellement les Cremastéres qu'ils disparoissent, &
qu'il semble qu'ils soient évanouïs; La veine qui leur portoit l'aliment
étant retranchée, ils se flétrissent, ils se séchent & se réduisent à
rien. Cette opération se fait ordinairement en mettant le patient dans
un bain d'eau tiéde afin d'amolir ces parties, & de les rendre plus
maniables & plus propres à se dissoudre; Après qu'il y a été quelque
tems, on lui presse les veines du cou qu'on nomme Jugulaires, & par là
on le rend stupide et aussi insensible que s'il étoit tombé en
apopléxie, alors il est aisé de le mutiler sans qu'il en sente rien:
Cela se fait ordinairement dans la grande jeunesse par la mére ou par la
nourrice. On lui faisoit prendre autrefois une certaine quantité
_d'Opium_, & lors qu'il étoit accablé de sommeil on lui coupoit, ou on
lui tiroit une partie que la nature a pris beaucoup de soin à fabriquer;
mais comme on a remarqué que la plûpart de ceux qu'on _Eunuchisoit_
ainsi mouroient, par ce Narcotique, on s'est avisé de l'autre moyen dont
je viens de parler. Les Perses & diverses autres Nations, ont des
maniéres de faire, ou de couper les Eunuques, différentes de celles dont
on se sert en Europe. Je dis de faire, car ce n'est pas toujours en
coupant qu'on Eunuchise; La ciguë & diverses autres herbes font le même
office, comme on peut le voir dans l'Ouvrage de Paul Æginette qui traite
éxactement cette matiére, sur tout dans le Livre sixiéme de ce docte &
curieux Traité. Cette troisiéme sorte d'Eunuques sont ceux qu'on appelle
en Droit _Thlibiæ_. Ceux qu'on nomme _Thlasiæ_, sont à peu près de la
même qualité, toute la difference qu'il y a, c'est qu'on se contente de
leur couper les veines qui servent à fortifier les parties viriles, de
sorte qu'elles restent bien à la vérité, mais si flasques & si flêtries
qu'elles ne sont d'aucun usage; La quatriéme Classe, enfin, est de ceux
qu'on appelle _Spadones_, qui sont nez si mal conformez, ou d'un
tempérament si froid, ou qui le sont devenus par quelque incommodité,
qu'ils sont incapables de contribuer à la génération. Quoi que ces
quatre espéces soient fort différentes entr'elles, & que la derniére
soit la plus favorable & la moins malheureuse, cependant les
Jurisconsultes ont trouvé à propos de les comprendre toutes sous le nom
de _spado_, ce qui est assez singulier, comme je viens de le dire, puis
que la maxime triviale de droit porte que _denominatio fit à potiori_.
Et qu'à proprement parler, ceux qu'on appelle _spadones_ ne sont point
Eunuques, puis que par la vertu de la Nature, ou par le secours de
l'Art, ils peuvent être remis dans un état parfait; D'ailleurs,
_specialia generalibus insunt_, [27]& comment sous le nom de _spado_ qui
n'est pas proprement un Eunuque, peut on comprendre ceux qui le sont
réellement & de fait, & sans espérance de retour. Il me semble que
_nomina debent esse convenientia rebus_ comme ils le disent eux-mêmes; &
que celui ci convient peu à toutes les espéces qu'il renferme; Quoi
qu'il en soit, ils l'ont ainsi voulu; [28]_spadonum generalis appellatio
est, quo nomine tam hi qui naturâ Spadones sunt; item Thlibiæ Thlasiæ
sed & si quod aliud genus spadonum est continentur_.
Il y a diverses autres sortes d'Eunuques; il y en a qui sont appelez de
ce nom, _catachresticé_, parce qu'ils possédent les Charges ou les
Dignitez qui étoient données originairement aux Eunuques; Il y en a
d'autres qui sont appellez de ce nom par figure, parce qu'ils sont
chastes & qu'ils ne se servent pas plus de leurs parties viriles que
s'ils n'en avoient point.
Toutes ces sortes d'Eunuques ont un nom général par lequel on prétend
qu'ils ont tous été désignez, c'est le nom de _Bagoas_. Ce nom est celui
du personnage qui représente l'Eunuque que Diocles prétend exclurre de
la profession de Philosophe, dans le dialogue de Lucien. Il y a eu un
fameux Eunuque de ce nom qui étoit à Darius & dont après la mort de ce
Prince on fit present à Aléxandre le Grand. Il étoit beau par
excellence, & Alexandre l'aima autant que Darius l'avoit aimé.
Quinte-Curce en fait l'Histoire en différens endroits[29] de la Vie de
son Héros, & j'aurai occasion d'en parler dans la suite de cet Ouvrage.
L'Eunuque d'Olopherne, Général de Nabucodonosor, qui assiégea Bethulie &
à qui Judith coupa la tête; Cet Eunuque, dis je, qu'Olopherne employa
pour disposer Judith à passer la nuit avec lui & qui la conduisit en
effet dans sa tente, s'appelloit Bagoas; quoi que quelques versions, &
entr'autres celle de Mrs. de Port-Royal l'appelle Vagao. Quoi que ce nom
ait été le nom de plusieurs particuliers , cependant Gilbert Cousin, ou
en Latin _Cognatus_, dont l'Illustre M. Baile a fait un article dans le
tome premier pag. 974. de son Dictionaire, dit dans la remarque qu'il a
faite sur ce mot _Bagoas_ qui se trouve dans Lucien, que dans une Langue
barbare il signifie en général un Eunuque; & il insinuë par là que
Lucien ne se sert de ce nom _Bagoas_ que parce que c'est un nom qui
comprend tout le genre Eunuque. [30]Et il confirme son sentiment par ce
Vers d'Ovide,
_Quem penes est dominam servandi cura Bagoæ._
Il est certain que parmi les Babyloniens Bagoas signifie un Eunuque. Il
y en a eu un aussi de ce nom qui a été Eunuque, & dont Plutarque dit
beaucoup de choses plus dignes pourtant du silence que de nôtre
curiosité. Quelques Sçavans croyent que ce Bagoas dont parle Lucien
étoit un homme qui avoit la mine si disgraciée qu'on le prenoit pour
Eunuque. Quintilien parle d'un Bagoas & il y a apparence qu'il se sert
de ce nom comme d'un nom commun à une espèce d'hommes, [31]car il parle
en même tems de Megabyse & de Doriphoron, or il est certain que Megabyse
est un nom commun aux Prêtres de Diane, [32]ils devoient être tous
Eunuques parce qu'ils avoient la garde des filles qui lui étoient
consacrées; Et Doriphoron signifie un homme qui porte une lance; Il est
vrai qu'il désigne aussi cette statuë si admirable d'un jeune homme bien
fait qui étoit armé d'une lance que Policlete avoit fait, dont il étoit
amoureux, & qu'il appelloit sa Maîtresse; mais il suffit qu'il marque
aussi un nom général, sous lequel tout homme portant une lance est
désigné.