scandale. Et malheur, a dit notre divin maître, malheur à ceux par qui
vient le scandale. _Væ! væ!..._
SAINT-ALMONT (_à part_.)
Le délire s'empare de ce pauvre jeune homme.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Oh! non, ce n'est pas le délire, c'est le remords. Que penseriez vous
d'une femme audacieuse qui, sous des habits d'homme, se serait
introduite dans votre séminaire?....
SAINT-ALMONT.
Malheureux! qu'avez-vous dit?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
La vérité! punissez-moi; chassez-moi; dénoncez ce délit à la justice
de Dieu et des hommes.
SAINT-ALMONT.
Malheureuse! et pourquoi ce travestissement? À quoi bon choisir un
séminaire, le mien, pour le théâtre de cette scandaleuse démarche?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ah! monsieur de Saint-Almont, vous ne savez encore que la moitié de
mon crime...
SAINT-ALMONT.
Qu'entends-je? et que vais-je apprendre?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
L'amour....
SAINT-ALMONT.
Quoi! vous veniez dans un asile de paix et d'innocence porter le
brandon incendiaire de la plus ardente, de la plus impérieuse des
passions; vous veniez distraire les jeunes lévites qui me sont
confiés!... Quelle audace! quel sacrilége! ah! Dieu! pardonne, si tu
le peux...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ah! Saint-Almont, que votre sainte colère ne vous fasse pas commettre
une injustice à mon égard! De grâce, ne m'outragez pas, et distinguez
une faiblesse criminelle sans doute, d'un forfait honteux. Non, je ne
suis point venu dans votre maison pour y corrompre vos dignes élèves;
connaissez mieux le coeur d'une femme sensible. Un seul objet m'attira
dans votre séminaire; et cet objet, digne par ses vertus qui m'ont
séduite de toute la passion d'un coeur pur et brûlant, ne sait pas
encore que je brûle pour lui.
SAINT-ALMONT.
Ne cherchez point à pallier l'énormité de votre faute; ne démentez pas
cette candeur que j'avais cru remarquer en vous.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Vous ne vous étiez pas trompé, et ce que je vous affirme en est la
preuve. Oui, celui pour lequel je me suis permis la plus étrange des
démarches, ne sait pas encore qu'il était aimé d'une femme à ce point,
et ne l'aurait peut-être jamais su, si j'avais pu me contraindre, si
j'avais osé passer outre, et entrer dans les ordres sacrés avec un
coeur profane.
SAINT-ALMONT.
Il ne faut pas le lui dire; ce secret ne pourrait être confié qu'à
moi, qui suis chargé du dépôt des moeurs de ces ecclésiastiques....
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je ne puis laisser plus long-temps planer le soupçon sur les jeunes
élèves de votre maison; car vous pourriez me supposer capable de vous
faire une révélation infidèle ou incomplète. Apprenez donc qu'aucun
d'eux n'était l'objet de mon fatal amour.
SAINT-ALMONT.
Aucun d'eux!
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Aucun.
SAINT-ALMONT.
Et qui donc?...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Faut-il donc encore que je vous dise que c'est vous, monsieur de
Saint-Almont?
SAINT-ALMONT.
Moi!
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Hélas! oui! vous-même. Eh! comment n'avez-vous pas deviné ce triste
aveu, vous qui avez aimé si malheureusement? Il semble que le ciel
ait voulu venger votre sexe, en me punissant des fautes du mien.
Quelque soit mon imprudence, ma témérité, mon sacrilége même, sachez,
monsieur de Saint-Almont, que je me crois bien moins coupable que la
femme qui, se jouant de votre tendresse, vous a précipité dans la
prêtrise: vous n'aviez pas plus de vocation que moi.
SAINT-ALMONT.
Comment savez-vous?...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
J'ai su vos malheurs; j'ai connu vos vertus: en fallait-il davantage
pour m'attacher à vous, même sans espoir et sans but? Je ne me suis
jamais fait illusion. Dès le premier instant que je vous aimai, je ne
me suis pas dissimulée que jamais je ne pourrais vous appartenir. Mais
est-on maître de l'amour? commande-t-on à sa destinée? Plaignez-moi
donc, mais ne m'avilissez pas.
SAINT-ALMONT.
Pourquoi, femme inconséquente, venir jusque dans mon séminaire?...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
J'assistai à votre première messe. Depuis cette époque sinistre pour
moi bien plus que pour vous, car vous entriez au port, et moi, je me
lançais sur un torrent; depuis ce triste moment, je me suis vouée,
pour ainsi dire, à vous; j'ai suivi tous vos pas. C'est moi que vous
remarquâtes assidue aux offices dont vous étiez le célébrant; c'est
moi qui allai requérir votre saint ministère pour assister au lit de
mort ma trop indulgente grand'maman; c'est elle qui, loin d'en prévoir
les conséquences, me permit de revêtir les habits d'homme; c'est
moi...
SAINT-ALMONT.
Ma fille!... je ferai mon devoir, vous ferez le vôtre.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je vous entends.
SAINT-ALMONT.
Vous feindrez une indisposition grave.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je n'aurai pas à feindre...
SAINT-ALMONT.
Vous resterez ici; vous passerez la nuit dans la demeure du concierge
de cette maison. Demain, je vous renverrai le dépôt de pièces d'or que
vous m'avez confié, et...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Et...
SAINT-ALMONT.
Nous cesserons tout rapport. Mon état, votre sexe.... Malheureuse
femme! que la Providence veille sur vous!.... Adieu... cependant, il
faut que ce soit moi qui vous conduise chez le concierge....
Ici finit mon existence; car je ne puis plus que végéter... Ô ma Zoé!
quel dénoûment! tu me l'as fait prévoir dès le commencement. Achevons
le sacrifice..... Il est parti, à la tête de ses élèves; et moi, je
reste dans une chambre du concierge de la maison de campagne.....
Reçois mes derniers adieux....... Un étouffement m'ôte toute faculté
de t'en écrire davantage. Demain, dès l'aube du jour, je quitte cette
maison pour aller je ne sais où; mais comme je te l'ai déjà marqué, ni
toi, ni Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de l'infortunée
Agathe.
Dans un billet que je laisse pour lui être remis, je le prie de
joindre cette dernière lettre à un paquet d'autres qu'il trouvera sous
enveloppe dans ma chambre du séminaire, et de remettre le tout à ton
adresse, dans ton ancienne demeure, où ceux qui écrivent à ton mari
peuvent déposer leurs missives. Adieu, adieu, adieu, Zoé.
_N. B._ Saint-Almont remit son dépôt pécuniaire et les papiers de
celle qu'il avait cru l'un de ses néophytes, à l'adresse indiquée par
elle. Deux mois après, Zoé de retour retrouva tout cela à son ancien
logis, et pleura beaucoup son amie, qu'elle crut d'abord avoir perdue
pour toujours.
L'éditeur de cette correspondance, au moment qu'il s'y attendait le
moins, reçut d'autres renseignemens, qui intéresseront le lecteur
curieux de savoir ce qu'est devenue enfin l'héroïne infortunée de ces
Lettres.
Agathe passa une nuit affreuse dans le logis du concierge de la maison
de campagne du séminaire. Elle en sortit dès l'aube du jour, pour
devancer l'heure à laquelle Saint-Almont devait lui faire remettre le
dépôt pécuniaire qu'il avait en garde; en sorte qu'Agathe, qui ne
possédait sur elle que quelques pièces de petite monnaie, se trouvait
dépourvue des moyens de troquer les habits de séminariste contre ceux
de son sexe.
Ainsi donc, toujours vêtue en ecclésiastique, elle divagua dans les
champs voisins, avec l'intention cependant de se rapprocher de la
rivière. Elle roulait dans sa tête un projet sinistre, qu'elle
comptait mettre à exécution.
Heureusement que, dans son délire, elle ne retrouva pas son chemin, et
qu'elle n'osa demander sa route. Après deux ou trois heures d'une
marche rapide et sans but, elle passe devant l'entrée d'une carrière
abandonnée, sise sous la colline riante qui sépare les deux beaux
villages d'Ivri et de Vitri-sur-Seine. Épuisée de fatigue, exténuée de
besoin, elle porte ses pas dans l'intérieur sombre de cette espèce de
caverne, creusée par la main des hommes, s'y enfonce, et se couche sur
un lit de pierres. Un sommeil profond, ou plutôt une léthargie
s'empare de ses sens, et enchaîne toutes ses facultés.
Cette carrière, que les ouvriers avaient épuisée, n'était point
déserte: elle formait un méandre de diverses chambres, et se
prolongeait fort avant, éclairée de distance en distance par des
ouvertures, espèce de soupiraux pratiqués à la surface des campagnes
voisines. L'une de ces galeries souterraines aboutissait aux caves
d'une maison du prochain village; et ce conduit servait d'habitation
ordinaire à un personnage singulier qu'il est bon de dessiner aux yeux
de nos lecteurs. Nous l'appellerons Timon, ou le Misantrope moderne,
pour ne compromettre personne. Cet homme, jeune encore, avait éprouvé
bien des malheurs, et beaucoup plus d'injustices. Doué d'une âme
sensible et d'une imagination forte, il avait un penchant irrésistible
à la philosophie, mais à celle des stoïciens plus qu'à toute autre; et
le monde dans lequel il vécut ne lui avait donné que trop de sujets
d'exercer son esprit porté à la réflexion. Sa première jeunesse avait
été studieuse. Il avait médité les livres les plus profondément
pensés; et d'après eux, il s'était échafaudé une théorie brillante,
mais au-dessus des forces humaines, du moins tant que le système
social actuel aura lieu. Notre sage, dans l'âge des passions, eut
l'imprudence de vouloir mettre à exécution les principes exaltés qu'il
s'était faits, et ne trouva partout que des résistances. Son siècle
n'était point assez mûr, et sa patrie était trop corrompue, pour le
succès de ses plans hardis et sévères. Indignement joué par les
femmes, poursuivi à outrance par le haut clergé dont il n'avait pas
craint de révéler les turpitudes dans un livre qui ne fit que trop de
bruit, notre philosophe dégénéré tout à coup en misantrope, se retira
de la société, changea de nom, et vint habiter sous le chaume d'un
paysan de Vitri. La vie solitaire qu'il y mena ne le guérit point de
ses préventions plus ou moins fondées contre le monde. Rodant autour
de son nouveau domicile, il fit un jour la découverte d'un souterrain
qui avoisinait la paroisse où il demeurait. De ce moment, il rompit
tout à fait ses liens, et ne conserva d'autres rapports avec ses
semblables que ceux nécessaires pour ne pas mourir de faim. Les bonnes
gens chez lesquels il résidait, et auxquels il payait une forte
pension, munis de sa procuration, faisaient toutes ses affaires, et ne
le contrariaient en rien. Rarement mangeait-il avec eux. Il venait
lui-même prendre ses alimens, et allait les consommer dans la caverne
qui répondait au cellier de ses hôtes. Là, il s'abandonnait à ses
noires méditations, tout à loisir, et sans craindre les importuns.
Parfois, il confiait au papier ses pensées chagrines; ou bien, il
gravait sur les parois les plus lisses de sa carrière quelques poésies
dans le genre des stances suivantes.
STANCES MISANTROPIQUES.
Par votre faute, ô combien sur la terre,
Pauvres humains, vous endurez de maux!
Moi, loin de vous, au fond d'une carrière,
J'ai rencontré la paix et le repos.
Pauvres humains! vous ressemblez aux pierres
Qu'un architecte habile ou sans talens,
Sous ses crayons bizarres ou sévères,
Place et déplace au gré des dieux régnans.
Quand je vous vois, du fond de ma caverne,
Pauvres humains! vous me faites pitié.
Pour un peu d'or qu'un autre se prosterne!
Je ne regrette ici que l'amitié.
Oui! je préfère une caverne aux temples
Où le fakir fait des discours moraux,
Tous démentis par ses mauvais exemples.
Pauvres humains! on vous prend par les mots.
Avec vos rois, avec vos républiques,
Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.
Rentrez plutôt sous les lois pacifiques
De la nature: elle seule a raison.
Depuis long-temps, au fond d'une citerne,
La vérité, dit-on, a son séjour:
Moi, je la trouve au fond de ma caverne;
Mais j'y voudrais trouver aussi l'amour.
Timon s'occupait aussi d'une réforme de l'espèce humaine qu'il
détestait. Le clergé n'était point ménagé dans ses diatribes
virulentes: et c'est ainsi qu'il employait ses journées, errant seul,
dans les recoins multipliés de la carrière devenue pour lui un nouveau
monde. Quelquefois il y passait des nuits entières, écrivant ses
observations amères, à la lueur d'une lampe. Trop souvent son cerveau
s'allumait; et il se fût porté à de violens excès, si quelqu'un de
ceux dont il n'avait que trop à se plaindre se fût présenté à lui. Il
avait contracté la défiance la plus générale, ne faisant point un pas,
sans avoir deux pistolets à sa ceinture et un poignard.
C'est avec cet attirail formidable, et dans un moment de misantropie
profonde, qu'il rencontre étendu sur la pierre un individu en habit
ecclésiastique. À cette vue, il ne peut se contenir; d'une main, il
lève son poignard; de l'autre, il saisit le collet de la soutane
d'Agathe endormie. Il l'agite avec force, la déchire, et met à nu une
partie du sein de l'infortunée, qui se réveille enfin comme en
sursaut, et reste immobile et muette au spectacle inattendu qui la
frappe. Quelle dut être en effet sa terreur, en voyant un homme coiffé
d'un bonnet de poil, une lampe suspendue au haut de ce bonnet, à la
manière de certains mineurs, armé de pistolets et d'un fer menaçant,
l'oeil hagard, et le visage dans une sorte de convulsion!
Mais en reconnaissant une femme sous le costume ecclésiastique, Timon
ne sait que penser lui-même; d'autres sentimens se mêlent à
l'indignation qu'il éprouva d'abord. Le poignard lui tombe de la main;
de l'autre, il lâche la soutane d'Agathe, pose à terre ses deux
pistolets, et demeure lui-même interdit, en présence d'un objet si
loin de sa pensée.
[Illustration: Timon trouve Agathe.]
Agathe, retombée sur la pierre qui lui servait de couche, s'y était
évanouie. Timon, revenu enfin à lui-même, va, court au logis de ses
hôtes, et en rapporte une eau spiritueuse, pour administrer quelques
secours à celle qu'il a tant effrayée. Enfin, quand il fut en état de
lui parler avec sang-froid, et elle de l'entendre, il lui dit:
TIMON.
Fille tout au moins imprudente! que venez-vous chercher dans ces lieux
si peu faits pour votre âge et votre sexe? Veniez-vous y braver un
homme qui n'a que trop à se plaindre des femmes et de ceux dont vous
portez l'habit? Parlez-moi sans déguisement, et rassurez-vous; vous
n'avez rien à redouter de moi. Ne seriez-vous qu'une échappée de
quelque bal? car, là-haut, ils dansent, ils s'amusent, ils jouent avec
leurs chaînes, ces esclaves de tous les préjugés! Vous aurait-on
chassée de ce bal pour avoir osé prendre l'habit de caractère du
clergé, jaloux qu'il n'y ait que lui en droit de porter un masque?
Répondez.
AGATHE, _assez peu remise_.
Hélas! Monsieur....
TIMON.
Ne m'appelez pas _Monsieur_. Je ne suis pas un Monsieur bien poli
pour ses semblables, et bien dur pour les malheureux; j'ai peut-être
contracté un caractère brusque: mais si je n'ai bientôt plus figure
d'homme, j'ai conservé une âme sensible aux infortunes. En
éprouveriez-vous? dites-les moi.
AGATHE.
J'espère que je toucherai bientôt à leur terme. À quoi bon vous en
entretenir?
TIMON.
Je veux avoir un sujet de plus de haïr les hommes; j'en ai pourtant
assez déjà. Mais pourquoi ce déguisement sinistre? je veux le
savoir... Ah! pardon, femme infortunée, sans doute plus que coupable,
je ne dois m'occuper en ce premier moment que de vos besoins; je vais
d'abord satisfaire aux plus pressans. Promettez-moi de m'attendre; je
vais chercher les alimens nécessaires à votre situation.
Agathe, moins forte que la nature qui lui parlait plus haut que sa
malheureuse passion, consentit d'accepter de la nourriture. Aussi
prompt que l'éclair, Timon sortit et revint; et tous deux prirent un
léger repas servi sur un cube de pierre.
TIMON.
Vous vous obstinez à me taire vos chagrins. Me refuserez-vous
d'accepter des habits de femme en place de ceux-ci? Ils conviennent si
peu, même aux hommes!
AGATHE.
Je veux achever de vivre, et mourir sous ce vêtement: il m'est cher.
Je n'ai pas d'ailleurs long-temps à le porter; le coup mortel a frappé
mon coeur.
Timon insista tant de fois, qu'Agathe ne put s'abstenir de lui
raconter ses peines secrètes qui l'affectèrent vivement.
Maudites convenances sociales! (s'écria-t-il à ce récit) faux respect
humain! Oh! combien les hommes se rendent malheureux de leur propre
fait! Trompé par une coquette, Saint-Almont se fait prêtre,
c'est-à-dire, il se punit des fautes d'autrui; et par suite, il
réduit au désespoir la fille sensible que la nature lui adressait
comme par la main pour réparer l'erreur qu'il avait commise avec une
autre si peu digne de lui! Quelle bizarrerie! quel renversement de
toutes les idées saines! Pauvre Agathe! que je vous plains! mais
demeurez ici, et ne mourez pas; restez dans cette carrière, sous la
terre qui n'est pas digne de vous posséder dessus. Oubliez
Saint-Almont, en qui le préjugé religieux parle plus haut que la
nature. Restez ici; vous y serez aussi en sûreté que dans votre
séminaire, aussi libre de vous; consentez à vivre. Notre destinée
réciproque est peut-être que nous vivions l'un près de l'autre,
puisque nous sommes tous deux victimes de ces conventions politiques
qui enchaînent les hommes.
AGATHE.
Je n'ai point votre force d'âme et d'organisation pour supporter mon
infortune; je sens que le poids qui oppresse mon coeur ne peut
s'alléger que par la mort; je vais languir encore quelques jours,
heureuse d'avoir trouvé une main compatissante pour m'assister dans
mes derniers momens! N'insistez pas pour me rappeler au bonheur: il
est apparemment des êtres nés pour souffrir; mais du moins, je ne suis
coupable, ni aux yeux des hommes, ni devant mon Dieu. Je n'ai commis
que des imprudences.
TIMON.
Ne me parlez point de votre Dieu; il vous devrait un miracle.
AGATHE.
Il ne me doit rien.
TIMON.
Votre Dieu est injuste.
AGATHE.
Mon Dieu est juste; il laisse en moi un exemple dont les jeunes filles
pourront profiter. On leur dira que j'ai été punie pour avoir négligé
les sages conseils d'une amie, et pour n'en avoir cru que mon coeur
sans expérience.
TIMON.
Vous avez suivi la voix de la nature; elle ne trompe jamais; mais
vos religions et vos lois viennent la contrarier. Ce sont elles qui
font tout le mal. Ah! quand donc les hommes, retournant sur leurs pas,
et remontant à leur organisation primitive, se mettront-ils à vivre,
sans le ridicule et sinistre échafaudage des législations politiques
et sacrées? Que je méprise, que je hais tous ces législateurs anciens
et modernes qui mettant leurs faux raisonnemens à la place de la
raison, fabriquent des entraves où le reste des hommes, comme de vils
troupeaux, viennent se prendre! Il n'est plus permis à la jeune vierge
innocente de s'unir au jeune homme dans les bras duquel la nature la
pousse, mais que les codes absurdes, imaginés par des ambitieux, lui
interdisent par je ne sais quelles misérables convenances.
Ces déclamations soulageaient Timon, et rassuraient Agathe. Il se
bornait à des apostrophes aux hommes d'état, sans négliger aucun des
égards dus à la passion et au sexe de l'infortunée. Celle-ci,
languissante et s'affaiblissant peu à peu, avait renoncé à tout
attentat sur elle-même; elle voyait s'approcher avec résignation le
dernier jour d'une vie courte, mais si pleine d'amertume.
Timon, assidu près d'elle, espérait, attendait tout du temps; et déjà
son imagination lui laissait entrevoir un avenir heureux selon ses
principes. Un jour, il aborde Agathe avec un empressement plus marqué
que de coutume; c'était pour lui dire:
Malheureuse femme! sans doute, vous me rendez justice; j'ai rempli les
devoirs de l'hospitalité envers vous, sans les mettre à prix comme on
fait là-haut. Ai-je acquis quelques droits à votre confiance?
AGATHE.
Homme généreux, en pouvez-vous douter?
TIMON.
Eh bien! donnez-m'en une preuve.
AGATHE.
Vous m'inquiétez. Vous lasseriez-vous d'être vertueux?
TIMON.
Vous ne me comprenez pas. Écoutez-moi jusqu'au bout. L'intérieur des
carrières est malsain, surtout pour les personnes affaiblies déjà par
la violente secousse des passions. Pourquoi resteriez-vous ici plus
long-temps?
AGATHE.
C'est pour y mourir plus vîte.
TIMON.
Et toujours cette sinistre image en perspective. J'ai quelque chose de
mieux à vous proposer. Je m'exprime peut-être en termes qui ne
ressentent que trop la caverne que j'habite, de préférence à la
surface de la terre souillée par tant de crimes: mais faites-moi grâce
des formes, et ne jugez en moi que les intentions; elles sont aussi
pures que l'amour que vous portiez à Saint-Almont.
AGATHE.
Et que je lui conserverai jusqu'à mon dernier souffle.
TIMON.
Toutes ces considérations peuvent très-bien se concilier. Prêtez-moi
toute votre attention; ce que j'ai à vous dire le mérite. Vous
conviendrez, je pense, que tout ce qui se passe au-dessus de nos têtes
est marqué au coin de la folie ou de la perversité. Les femmes y sont
ou trompées ou trompeuses; les hommes, opprimés ou oppresseurs. Les
plus belles cités n'offrent que des piéges aux honnêtes gens, et sont
de mauvais lieux pour les autres. Plus elles sont populeuses, plus il
y a de crimes et de malheurs. Le séjour des campagnes n'est guère plus
sûr, plus innocent. On y est un peu moins méchant, parce qu'on y est
un peu plus ignorant.
Je bénis tous les jours l'heureux moment où je fus assez bien inspiré
pour rompre avec tout le genre humain, et m'enfoncer dans les
entrailles de la terre. Agathe, bénissez aussi cette malheureuse
passion qui vous a conduite ici. Il vous fallait un monde plus capable
d'apprécier votre innocence et votre âme aimante. Il vous faut un coin
de terre encore vierge, où le vice et les préjugés n'aient point
pénétré; il existe, assure-t-on, au-delà des mers, dans les forêts
américaines du nord. Il me reste assez de biens pour les frais de ce
voyage, et pour les avances de la petite colonie que je projette, dans
le voisinage de ces bons quakers, de tous les hommes ceux qui ont le
moins dégénéré. Venez, votre santé et votre repos sont attachés à
cette résolution. Les animaux malfaisans de ces contrées le sont moins
que nos compatriotes d'Europe. Nous avons autant de raisons l'un que
l'autre pour fuir la société prétendue civile, et faire un _a parte_
sur la terre. Viens avec moi, infortunée Agathe; viens fonder une
colonie, vertueuse comme toi, mais plus heureuse.
AGATHE.
Un plus long voyage m'est prescrit; j'en ressens les approches, à la
faiblesse que j'éprouve; je précéderai dans un monde meilleur l'homme
qui m'est cher, et près duquel je n'ai pu passer ma vie en ce bas
monde. Recevez le témoignage de toute ma reconnaissance pour les vues
bienfaisantes que vous avez sur moi, mais dont je ne puis profiter.
TIMON.
Eh! qui t'en empêche, fille obstinée?
AGATHE.
Une biche qui porte dans le flanc le javelot dont on l'a blessée, ne
peut aller loin.
TIMON.
Tu ne veux donc pas me réconcilier avec l'espèce humaine?
AGATHE.
Je ne le puis.
TIMON.
Avais-je tort d'être misantrope, et de maudire ce globe où j'ai trop
vécu? Préjugés de toute espèce! c'est vous qui avez inondé la terre de
tous les maux qui l'accablent, et c'est vous encore qui vous opposez
à son retour vers le bien..... Opiniâtre Agathe! réfléchis donc aux
suites heureuses de la proposition que je hasarde de te faire.
Transporte-toi en idée sous un climat non moins doux que celui de la
France, et sur un sol intact encore, et parfaitement étranger à tout
ce qui blesse nos coeurs et nos yeux au milieu de cette civilisation
compliquée dont tu ne connais encore que les plus petits inconvéniens.
Promène avec moi ton imagination au milieu de ces belles forêts, où
de bons sauvages nous bâtiront une demeure sans faste, mais saine et
tranquille. Nous nous y établissons sans difficultés; nous nous y
livrons sans inquiétude aux doux penchans de la nature, et nous
oublions l'ancien monde pour ne pas le maudire. Bientôt une postérité
nous promet un appui dans notre vieillesse. Notre petite famille
devient pour nous tout l'univers. Nous vivons satisfaits, sans
ressentir le besoin d'un code et d'un culte. La tendresse maternelle
et la piété filiale sont nos seules divinités. Quel tableau! et
faut-il donc tant de choses pour le réaliser? Agathe, il te reste
encore assez de santé pour ce voyage; consens à respirer un air plus
pur, et à déposer ta confiance dans un homme qui la mérite.
AGATHE.