Oui, sans doute, vous la méritez; mais ces trop douces illusions ne

peuvent trouver place dans mon âme affaissée par la douleur.

Épargnez-moi de nouveaux refus; laissez-moi à la situation pénible où

vous m'avez trouvée; personne ne peut m'en tirer. Il n'y a que la mort

ou Dieu capable de rompre les liens que j'ai contractés.

TIMON.

Si mal à propos. Femme opiniâtre! pourquoi êtes-vous venue troubler la

paix que je goûtais ici, et que j'avais achetée par tant de

sacrifices? Pourquoi votre apparition subite a-t-elle rallumé dans mon

coeur la flamme du désir?

AGATHE.

Ah! ne me reprochez pas une nouvelle faute, tout aussi involontaire

que les autres.

TIMON.

Pardonnez ce mouvement injuste, dont je n'ai pas été le maître.

AGATHE.

Je suis donc née sous une étoile bien fatale?

TIMON.

Elle ne l'est pas plus que la mienne.

AGATHE.

Mais la Providence est encore plus forte, et a mis un baume sur la

plaie profonde que je me suis faite. Je pouvais mourir plus coupable

et plus malheureuse.

TIMON.

Ces âmes faibles et timorées croient avoir tout dit, quand elles ont

prononcé le mot de _Providence_. La Providence! que fait-elle? où

est-elle? pourquoi ne prévoit-elle pas le crime? ou pourquoi ne le

punit-elle pas? pourquoi se montre-t-elle si rigoureuse pour Agathe et

le petit nombre de ses pareilles, et si complaisante pour les femmes

semblables à celles qui m'ont trompé, à celle qui s'est jouée de la

tendresse de Saint-Almont? La Providence! ce n'est qu'un mot.

AGATHE.

Ne blasphémez pas.

TIMON.

Qu'elle se justifie!

AGATHE.

C'est ce qu'elle fera sans doute dans un monde meilleur.

TIMON.

Eh bien! je la bénirai, quand il en sera temps; je la bénirais dès

aujourd'hui, si elle ouvrait ton coeur aux propositions que je te

fais.... La Providence! il n'y en a pas, ou il n'y en a que pour les

méchans; eux seuls prospèrent. Les bons languissent comme toi, ou sont

obligés, pour exister en paix, de vivre en ours comme moi. La

Providence! que ce mot a fait de tort aux honnêtes gens! Il leur a

conseillé la résignation; il est la cause qu'ils ne forment point une

ligue puissante pour s'opposer aux scélérats. Les scélérats profitent

de la piété envers la Providence, et jouissent avec impunité des

avantages qui devraient être le salaire de la vertu.

Désespérant du peu de succès de sa tentative, Timon se retira avec un

chagrin sombre; et les jours suivans, il ne parla plus de son projet,

mais il redoubla d'attention auprès d'Agathe.

Afin d'être rassuré sur la visite de quelque importun, envoyé par le

hasard, il ferma avec des pierres l'entrée de la carrière, par

laquelle l'infortunée avait pénétré dans l'intérieur. Il se procura le

bois nécessaire pour combattre l'humidité de la galerie où Agathe

s'était établie. Déjà il y avait apporté des nattes et des tapis.

Mais, hélas! tous ces soins purent à peine allonger de quelques

semaines la trame des jours d'Agathe. Comme un flambeau qui s'éteint

par degrés, il la voyait dépérir lentement, mais sans douleur aiguë;

la peine profonde qu'elle ressentait était bien suffisante: et à

chaque progrès sensible de ce dépérissement, Timon renouvelait ses

imprécations contre la Providence. La douceur du malade pouvait seule

le tempérer: lui-même était étonné de l'ascendant qu'il laissait

prendre sur son esprit; mais il n'en murmurait pas.

Un soir, la pauvre Agathe lui tendit la main, en lui disant: Mon

généreux hôte, puisque vous ne voulez plus reconnaître un Dieu, je

charge votre propre coeur de vous témoigner toute la reconnaissance

que je vous dois. Ajoutez-y encore le dernier service que je vais vous

demander. Procurez-moi ce qu'il faut pour écrire un billet, et

accordez-moi la grâce de le faire tenir à son adresse, sans vous

fâcher du choix de la personne dont je réclame ici les bons offices

concurremment aux vôtres.

TIMON.

Je prévois ce que vous méditez; mais je ne puis rien vous refuser.

Écrivez.

BILLET.

«Monsieur de Saint-Almont est supplié de vouloir bien accompagner le

commissionnaire qui lui présentera cette missive. Il ne peut refuser

cette dernière grâce à l'infortunée Agathe de Sainte-Alba expirante.»

TIMON.

Vous oubliez l'adresse.

AGATHE.

Je n'ai plus assez de force pour l'écrire. Prêtez-moi le secours de

votre main; la mienne tremble trop....

«À Monsieur l'abbé de Saint-Almont, supérieur du

séminaire des....»

TIMON.

Mais, toujours imprudente Agathe! vous ne réfléchissez donc pas que

vous me mettez à la merci d'un prêtre.

AGATHE.

Celui-ci n'en a que les vertus. Nous lui ferons promettre de ne pas

divulguer le secret de votre asile; et il ne violera point sa parole.

TIMON.

Qui m'en assurera? car enfin, c'est un prêtre.

AGATHE.

Vous avez paru jusqu'à présent m'estimer un peu. Faites-moi le

sacrifice de votre prévention, et daignez me juger digne de quelque

confiance.

Timon n'insista plus. Le lendemain, il reparut avec cette réponse au

billet de la veille.

ZOÉ À SA CHÈRE AGATHE.

«Ma toute bonne et malheureuse amie! je te cherchais partout, avec la

sollicitude d'une mère qui a perdu son enfant chéri. Enfin, je te

retrouve, et bientôt sans doute, tu me permettras de te serrer dans

mes bras. M. de Saint-Almont n'est plus supérieur du séminaire des....

ni même à Paris. Il a demandé à faire partie d'une mission chez les

sauvages de l'Amérique septentrionale. Nos vaisseaux se croisaient.

Comme il allait au nouveau monde, j'en revenais avec mon mari, aussi

inquiet que moi de notre chère Agathe. Ton billet a été reporté à tes

anciens amis, déjà possesseurs de ton journal, et du reste de ce qui

t'appartient... Nous attendons avec impatience le moment de

t'embrasser.»

Cette lettre reçue subitement et sans préparation, causa une

révolution dans ce que les médecins appellent _le système nerveux_

d'Agathe, et aurait pu hâter son dernier moment, sans les soins

redoublés de Timon. Quand cette crise fut passée, Agathe qui ne

pouvoit plus écrire elle-même, fit mander à Zoé qu'elle était

attendue avec une impatience égale à la sienne. Elle accourut le

lendemain, accompagnée de son mari. Les deux bonnes amies se serrèrent

dans les bras l'une de l'autre, sans pouvoir exprimer par des paroles

ce qu'elles ressentaient: mais cette douce étreinte de l'amitié en

disait davantage.

Prévenue de l'état d'épuisement où se trouvait Agathe, Zoé s'était

munie d'un médicament composé par les sauvages du Canada, et célèbre

dans le pays par des cures merveilleuses; mais ce spécifique vint trop

tard. Administré un peu plutôt, il pouvait rappeler Agathe à la vie.

L'infortunée ne put résister à la commotion de son entrevue avec son

ancienne amie; elle expira dans ses bras, le second jour de leur

réunion dans la carrière.

Timon n'en devint que plus misantrope, il traversa l'Océan avec Zoé et

son mari qui retournèrent dans l'Amérique septentrionale. Arrivé là,

Timon obtint des habitans sauvages des forêts de passer le reste de

ses jours avec eux. Il embrassa leur genre de vie avec un succès tel

qu'ils le regardèrent comme leur frère, et eurent pour lui une

confiance sans bornes. Cette circonstance sauva la vie à Saint-Almont.

Des Iroquois dont il avait entrepris la conversion, se prévinrent

contre lui, et allaient le mettre en pièces, le croyant un espion

envoyé par les Anglais. Le hasard fit que, dans une chasse, Timon, à

la tête de sa tribu adoptive, reconnut le supérieur du séminaire de

la pauvre Agathe. Il obtint sa rançon, et le ramena dans les foyers de

Zoé, où Saint-Almont vécut désormais, renonçant au sacerdoce, et se

livrant à l'éducation du fils unique de cette maison.

Chaque année, Timon venait passer une semaine avec eux, pour faire

commémoration des malheureuses amours et de la mort d'Agathe. En s'en

retournant parmi ses bons sauvages, il répétait cette strophe de la

romance misantropique, citée plus haut:

Avec vos rois, avec vos républiques,

Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.

Rentrez plutôt sous les lois pacifiques

De la nature: elle seule a raison.

FIN.

La Femme Abbé · 第 4 / 4 段