confie un établissement regardé comme délicat et important dans
l'église. Il est nommé enfin supérieur du séminaire des.... Cette
nouvelle frappe mon esprit d'une lueur subite. Je me dis aussitôt:
Saint-Almont me croit un jeune homme, et est favorablement prévenu sur
mon compte. Il n'a aucun doute sur ma personne; au contraire, il a
remarqué le caractère pieux que j'ai soutenu autour de lui. Quel
inconvénient y aurait-il à me présenter à lui pour être reçu au
nombre des jeunes clercs qui vivent sous sa discipline? Depuis
plusieurs années, la ferveur religieuse se refroidit sensiblement. Des
sujets tels que je parais être commencent à devenir rares. Le
sanctuaire a besoin de ministres exemplaires, pour réparer les
scandales qui se multiplient de jour en jour. Je serai reçu
indubitablement; et j'aurai pour mentor, pour directeur, pour maître,
le seul homme qui me soit cher. J'habiterai, je vivrai sous le même
toit; et je savourerai l'innocente jouissance de voir, d'entendre à
toute heure celui que je porte dans mon âme: et tout cela, sans me
compromettre. Je me surveillerai avec soin; je ne négligerai aucune
précaution pour rendre l'illusion complète, et je serai du moins aussi
heureuse qu'il m'est permis de l'être, sans trahir mes devoirs, sans
compromettre mon sexe, et quoiqu'elle en puisse dire, toujours digne
de ma Zoé. Le reste à demain soir.
XX.
AGATHE À ZOÉ.
Du séminaire des...
Zoé! gronde-moi à présent; mais ce que tu appelleras tout au moins une
insigne folie, est fait: ton Agathe est au séminaire. La voilà devenue
clerc; mais il faut te donner des détails.
Je me transporte donc à la porte du séminaire; je sonne la cloche
d'entrée; je demande à parler à M. le supérieur; je suis admise dans
son appartement. Il n'était pas seul; j'hésite, en lui adressant les
premières paroles; je les bégaie. Ma timidité est remarquée, il devine
que je désire être seule avec lui. Les trois jeunes ecclésiastiques
que sans doute il endoctrinait, se retirent en le saluant avec un
respect mêlé d'affection. Voici mon dialogue.
SAINT-ALMONT.
Bon jeune homme! que voulez-vous de moi?
AGATHE.
Monsieur, lui dis-je d'une voix tremblante, me remettez-vous?
SAINT-ALMONT.
Si je ne me trompe, vous êtes cette personne depuis quelque temps fort
assidue aux saintes offices dans l'église de la paroisse où j'exerçai
d'abord le ministère des autels.
AGATHE.
C'est moi-même.
SAINT-ALMONT.
Qu'avez-vous à me dire?
AGATHE.
Je viens pour obtenir de vous la grâce d'entrer dans le séminaire que
vous dirigez.
SAINT-ALMONT.
Qui êtes-vous, bon jeune homme?
AGATHE.
Un orphelin, qui vient de perdre la seule parente qui lui restait à
Paris, et qui ignore absolument où il retrouverait le reste de sa
famille. Seul, et comme abandonné dans une grande ville que je
connais mal, je viens ici, guidé par le penchant, autant que par la
crainte de rester plus long-temps dans le monde. Voici une bourse de
trois cents louis, c'est toute ma fortune; daignez en être le
dépositaire....
SAINT-ALMONT.
Gardez cet argent. Vous n'avez donc personne ici dont vous puissiez
réclamer le témoignage?
AGATHE.
J'avais une amie de l'enfance qui ne m'a quittée que pour se mettre en
ménage. Je viens de la perdre; elle est maintenant sur mer avec son
mari; elle seule, et la parente dont je pleure la mort, pouvaient
répondre de moi et de ma conduite... Mais vous-même.... Monsieur....
SAINT-ALMONT.
Depuis plus d'un an, je pourrais attester la persévérance de votre
piété.... Quel est votre dessein?....
AGATHE.
Vous venez de l'entendre; d'être reçu dans ce séminaire, et de
préluder sous vos yeux, au sacerdoce....
SAINT-ALMONT.
L'entreprise est grave....
AGATHE.
Je le sais.
SAINT-ALMONT.
Avez-vous bien mûri cette résolution?
AGATHE.
Oui, Monsieur, et vos vertus m'ont déterminée. Je veux m'attacher à
vous; servez-moi de père, de tuteur, de guide....
SAINT-ALMONT.
Le moment des passions arrive....
AGATHE.
Je n'en éprouve qu'une....
SAINT-ALMONT.
Parlez, bon jeune homme.
AGATHE.
Celle de vous imiter.
SAINT-ALMONT.
Vous avez fait quelques études?
AGATHE.
Depuis plusieurs mois, je me suis appliqué avec toute l'ardeur dont
je suis capable, et je sais assez de latin pour entendre nos saintes
écritures. Dieu et vous, vous ferez le reste.
SAINT-ALMONT.
Bon jeune homme, je ne puis vous admettre dans cette maison qu'à titre
d'essai.
AGATHE.
Je ne désire pas autre chose; j'espère que vous trouverez en moi des
dispositions à imiter vos vertus. Hélas! ne me rebutez point: plante
fragile et abandonnée seule à tous les vents, j'ai besoin d'un tuteur
et d'un abri.
SAINT-ALMONT.
Vous devez pressentir que la vie qu'on mène dans un séminaire est
laborieuse, austère...
AGATHE.
Je le sais; mais vos bons exemples me la rendront facile. Je vous
avoue que, sans la réputation de votre mérite, je n'aurais jamais osé
aspirer à une place ici: je vous devrai mon salut.
SAINT-ALMONT.
Revenez dans trois jours.
AGATHE.
Trois jours sont bien longs...
SAINT-ALMONT.
Dans trois jours.
Ils me parurent trois siècles. Cependant, ils me furent nécessaires
pour me préparer au nouveau rôle dont je ne craignais pas de me
charger. Je m'en reposai beaucoup sur l'amour; c'est un dieu qui fait
aussi des miracles. Néanmoins, je réfléchis beaucoup; je savais
combien l'amour est indiscret et téméraire, et j'avais besoin de la
plus grande circonspection pour cacher deux secrets à la fois, celui
de mon coeur et celui de mon sexe. Ô ma bonne Zoé! tu n'as jamais été
à pareilles épreuves; tu as aimé sans contradiction, et tu possèdes
sans alarmes l'homme le plus doux et le plus tendre. Je suis heureuse
de ton bonheur; compatis à ton tour aux peines que j'endure, et
pardonne-moi mes imprudences. Adieu.
P. S. Tu m'as vu la plus belle chevelure du monde; je viens d'en
faire, sans effort, le sacrifice à mon amant, devenu mon supérieur.
J'ai coupé moi-même mes cheveux en rond. Que de femmes les auraient
mouillés de quelques larmes, avant d'en approcher les ciseaux! Ce luxe
de la nature ne m'a point coûté de regrets. Toute ma parure est dans
mon amour.
XXI.
AGATHE À ZOÉ.
De loin comme de près, je suis certaine que la sage et bonne Zoé pense
à sa pauvre et folle Agathe; et moi, aussi: ce journal en portera
témoignage.
Voilà donc Agathe installée au séminaire. La vie de séminaire n'est
pas si rude que je me l'imaginais d'abord. Les exercices de piété et
les heures d'études y sont fréquens, il est vrai; mais comme tout s'y
fait en son temps, la tâche en paraît moins pénible.
Mais j'observe ici que ce qui passe pour une vérité, souffre
quelquefois des exceptions. Par exemple, on est convenu de croire que
l'oisiveté est la berceuse de l'amour; et qu'au contraire, un travail
assidu, opiniâtre chasse cette passion; j'éprouve ici tout l'opposé.
L'occupation où je ne cesse d'être ne fait qu'entretenir mon amour. Il
est vrai que je suis presque toujours sous les yeux de celui à qui
j'ai voué mon existence, et toutes mes facultés. Comme je suis
attentive aux leçons qu'il nous donne! il nous les donne si
affectueusement! La persuasion, plus encore que la conviction, nous
fait adopter tous les principes religieux qu'il professe. Sous un tel
maître, j'ai la vanité de croire que je ferai des progrès dans une
science si peu à la portée des femmes.
Il y a dix jours que j'habite le séminaire; il me semble que j'y suis
depuis dix minutes. Enhardie par les encouragemens que m'a donnés
Saint-Almont, je me suis hasardée à lui demander, en le reconduisant
jusqu'à la porte de son appartement, s'il était content de moi, et
quel terme il mettait à l'espèce de noviciat qu'il m'avait prescrit.
«Bon jeune homme,» (il continue à m'appeler ainsi, et cette expression
qu'il ne donne qu'à moi me flatte infiniment.) «Bon jeune homme,
m'a-t-il répondu, attendez l'expiration de la quinzaine; je pense que
nous serons satisfaits l'un de l'autre.»
Ces paroles me donnent un courage au-dessus de mon sexe.
Et ces détails, ma bonne Zoé, te prouveront combien est innocent le
stratagème que j'emploie pour jouir de la présence de celui que j'aime
avec un désintéressement, certes! bien rare. Conviens-en, mon amie.
XXII.
AGATHE À ZOÉ.
La quinzaine expirée, Saint-Almont me fit entrer chez lui; c'était
pour me dire qu'il me croyait la vocation indispensable à l'état que
je voulais embrasser, et qu'il me recevait volontiers au nombre de ses
néophytes.
Je le remerciai de cette grâce dans les termes les plus expressifs, et
je saisis cette occasion pour le supplier de vouloir bien se charger
du dépôt de mon petit pécule. Il demeura un moment rêveur, et finit
par y consentir. Ainsi donc, voilà ma petite fortune et tout mon être
entre les mains de l'homme que j'aime.
Les séminaristes avec lesquels je vis ne sont pas nombreux, et je ne
fais société particulière avec aucun, malgré les avances de plusieurs
d'entre eux. Je les repousse par mon assiduité constante à mes
devoirs, et par une certaine réserve qui m'a paru ne pas déplaire à
notre supérieur.
Le chef de ces sortes de maisons se choisit ordinairement parmi les
ecclésiastiques qu'il gouverne, celui d'entre eux dont il est le plus
content pour être son clerc, c'est-à-dire, son secrétaire particulier;
et c'est une faveur qui ne laisse pas que d'être fort briguée.
Cette espèce de place donne certains priviléges; on accompagne le
supérieur partout; on loge près de lui. Il vous exempte de certains
exercices vulgaires.
Toute mon ambition était de devenir un jour l'être fortuné que
choisirait Saint-Almont, quand il n'aurait plus celui que je lui vis
en entrant. C'était un jeune homme fort sage, appartenant à une
famille distinguée. Deux mois après mon admission au séminaire, je sus
que ses parens lui avaient obtenu un bénéfice qui n'avait point charge
d'âmes; je redoublai de zèle et de piété, pour le remplacer auprès de
Saint-Almont.
Mon Dieu! pardonne-moi, si j'ai osé faire servir les choses saintes à
un amour profane: mais c'est toi qui as mis dans nos coeurs les
passions; elles ne sont donc pas des crimes, et je le sens à la pureté
de mes intentions.
XXIII.
AGATHE À ZOÉ.
Ô combien l'amour, même le plus désintéressé, le plus pur, cause de
tourmens et d'inquiétudes! Il n'est jamais satisfait. J'habite le même
toit que Saint-Almont; je prends ses leçons; je mange au même
réfectoire; je me lève, je me couche en même temps que lui, et
pourtant je ne suis pas encore contente. Cette place de secrétaire que
j'envie, m'ôte le sommeil, dans la crainte où je suis de ne pouvoir
réussir. Je ne suis pas le seul clerc qu'il semble affectionner. Il en
est un autre qu'il paraît distinguer aussi; et peut-être celui-ci
obtiendra-t-il le poste que j'ambitionne. Si j'échoue, je crois que
j'en tomberai malade.
Toutes ces idées, amoncelées dans mon cerveau, me font imaginer un
coup de hardiesse qui peut me réussir. C'est d'oser demander moi-même
à remplir la place de clerc particulier de Saint-Almont. Peut-être
s'en fâchera t-il? n'importe! Mon âme impatiente ne peut plus se
contraindre. Ah! Zoé! Zoé!... La France, dit-on vulgairement, est le
paradis des femmes. Hélas! je n'y fais que mon purgatoire.
XXIV.
AGATHE À ZOÉ.
J'aime à intituler ainsi chaque page de mon journal. Ce titre me fait
une douce illusion. Il me semble que je t'écris réellement une lettre,
et que tu dois me lire aussitôt. J'ai besoin de te croire près de moi,
et à portée de me surveiller. Hélas! tu n'existes plus pour moi que
dans les souvenirs de mon coeur; de longues mers nous séparent
peut-être pour toujours. Je ne serai plus peut-être, quand tu
reviendras sur le continent et dans notre patrie.
Un soir, après la prière commune, je demandai en tremblant à
Saint-Almont de me permettre de lui adresser quelques paroles en
particulier. Il accueillit mon voeu; j'entrai avec lui dans son petit
oratoire, et lui dis:
AGATHE.
Mon très-honoré supérieur, nous avons appris que votre secrétaire
quitte la maison...
SAINT-ALMONT.
Oui, et je regrette ce jeune homme. C'est un excellent sujet.
AGATHE.
Nous l'aimons tous...
SAINT-ALMONT.
Eh bien! mon cher Sainte-Alba... (C'est le nom que je porte au
séminaire.)
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Oserais-je vous demander si, pour le remplacer, vous avez déjà fait
votre choix?
SAINT-ALMONT.
Pas encore, précisément...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Vous choisirez sans doute le plus méritant... Hélas!
SAINT-ALMONT.
Pourquoi hélas!
AGATHE-SAINTE-ALBA.
C'est que plus qu'aucun des jeunes ecclésiastiques qui vivent ici,
dans ce séminaire, sous votre paisible et sage discipline, j'aurais
besoin d'être continuellement sous vos regards... Pauvre orphelin que
je suis... vous êtes mon très-honoré supérieur, vous seriez encore
comme mon père, mon tuteur, mon ange gardien. Je réglerais tous mes
pas sur les vôtres. Il faut que je vous dévoile mon âme tout entière.
Sachez donc que je ne pourrais plus vivre loin de vous; ce sont vos
seuls mérites qui ont décidé ma vocation. Permettez-moi donc de
m'attacher à votre personne, et de me charger auprès de vous de tous
les services qu'il vous plaira me confier. Ne me faites pas l'injure
de croire qu'en vous parlant ainsi, en briguant cette place, j'aie en
vue les petits priviléges qui y sont attachés; je prétends au
contraire redoubler de zèle et de travaux. Enfin, je désire ardemment
être votre clerc. Vous m'aiderez à combattre les passions, à les
vaincre.... Pardon, mon très-honoré supérieur....
SAINT-ALMONT.
Bon Sainte-Alba! vous ne m'avez point offensé, et ma confiance
répondra à l'ingénuité de vos sentimens. Allez en paix, et soyez
toujours ce que vous avez été jusqu'à ce moment.
Ces dernières expressions me calmèrent beaucoup; je passai une nuit
douce et presque heureuse. Le surlendemain, le clerc de notre
supérieur fit ses adieux à ses condisciples, et partit. Le troisième
jour, Saint-Almont m'appela dans son cabinet d'étude, et me fit
asseoir devant un pupitre, en me disant: «Remplissez près de moi les
fonctions que vous avez paru désirer; j'espère que nous serons contens
tous deux.»
Zoé! tu ne peux partager le bonheur de ton Agathe. Me voici devenue
le secrétaire, l'ami, et presque le confident de l'homme que j'aime,
et qui est si digne, par ses malheurs et ses vertus, de l'attachement
d'un coeur honnête et sensible. Nous sommes devenus presque
inséparables; nous ne nous séparons que la nuit. Je l'accompagne en
tous lieux, à toute heure. Félicité pure, et telle que les anges
doivent la goûter dans le ciel!
XXV.
AGATHE À ZOÉ.
Il faut te dire, ma chère Zoé, que Saint-Almont et moi, nous sommes
devenus tous deux l'édification de tous ceux qui nous voient. Quand
quelques esprits-forts versent leurs sarcasmes sur l'état
ecclésiastique, on répond: «Ils en auraient une autre opinion, s'ils
pratiquaient Saint-Almont et son jeune clerc Sainte-Alba.»
Pendant les offices des fêtes, on nous fait remarquer. «Quelle piété
affectueuse, s'écrie-t-on! ce n'est point là de la cafarderie. Comme
ce jeune clerc a les yeux constamment levés sur son supérieur!»
Si tout le monde savait le véritable motif qui me fait agir ainsi...
Eh bien! on l'a dit avant moi, et je suis peut-être la seule qui
l'éprouve:
Oui! l'amour est vertu dans un coeur vertueux.
Il faut me voir servir mon amant à l'autel, soit aux offices du
matin, soit à ceux du soir. Il faut me voir comme je presse
amoureusement sur mes lèvres brûlantes la patène que Saint-Almont me
donne en me disant: _Pax tibi_, et la baiser plutôt trois fois qu'une,
à l'endroit où il l'a baisée le premier.
Quant au _Pax tibi_, hélas! le voeu religieux qu'il m'adresse est bien
loin de mon coeur. La paix en est bannie pour long-temps, je pense.
Aux vêpres, pendant le _Magnificat_, tu sais, ma Zoé, que le clerc à
son tour encense le célébrant; au lieu des trois coups d'encensoir,
bien des fois j'en donne six ou neuf. On est obligé de m'avertir de ma
méprise, et je rougis jusqu'au blanc des yeux. Mais que de
satisfaction j'éprouve à offrir publiquement un encens pur à l'homme
par excellence, le seul homme que j'aimerai dans ma vie entière!
Aux saluts d'apparat, je suis l'un des deux clercs qui, marchant à
reculons, encensent le Saint-Sacrement, ou ce qu'on appelle le
soleil, porté par notre supérieur. Sacrilége que je suis! hélas! ce
n'est pas à Dieu que j'adresse l'encens que je brûle en ce moment. Il
est tout entier pour le seul Saint-Almont.
Quelquefois, autant pour exercer les jeunes ecclésiastiques dans le
saint ministère, que pour servir d'instruction au peuple,
Saint-Almont, le soir, dans l'église, établit des conférences
édifiantes. J'en soutins une avec lui; elle roulait sur l'amour
profane. Saint-Almont jouait, comme il était convenable, le rôle de
Notre-Seigneur, et moi celui du monde. Pour parler comme le vulgaire,
il était l'avocat du bon Dieu; et moi, celui du diable.
Saint-Almont passe pour très-éloquent; mais cette fois-ci, tout
l'auditoire convint que l'élève avait mieux parlé que le maître. On
allait jusqu'à dire que le clerc avait embarrassé son supérieur en
plus d'un endroit.
Saint-Almont m'en toucha quelque chose, en rentrant au séminaire, non
pas qu'il fut atteint d'une basse jalousie; mais en homme sage, il me
fit entendre que j'avais lieu de craindre un jour, tôt ou tard,
l'ascendant de la plus terrible des passions.
Qu'ai-je à redouter, lui répondis-je, si vous ne me retirez pas votre
main préservatrice? J'ajoutai: N'ai-je pas fait voeu de vous
accompagner comme l'ombre suit le corps? et je renouvelle
très-volontiers, et dans toute la sincérité de mon âme, cet engagement
sacré.
Qu'est-ce donc que l'amour? Comme tout à ses yeux s'ennoblit et
devient intéressant!
Croiras-tu, Zoé, que j'éprouvai un plaisir égal à ce qu'on appelle de
la volupté, quand Saint-Almont, le mercredi des Cendres, me traça sur
le front avec son pouce une croix de ces cendres consacrées? je ne pus
me résoudre à mettre mon camail sur la tête, dans la crainte d'effacer
sur mon front l'empreinte des doigts de mon amant.
Pendant le Carême, la confession, devenue plus fréquente,
m'embarrassait beaucoup. Heureusement que Saint-Almont a autant de
simplicité que moi d'amour. D'ailleurs, il est si éloigné de
soupçonner le mystère!
Le dimanche des Rameaux, nouvelle scène. À la messe, on lit l'une des
quatre passions; et vers la fin de cette lecture, le célébrant et tous
les assistans baisent simultanément la terre. Moi, j'attendis que
Saint-Almont se fût acquitté de ce saint devoir, pour poser la bouche
précisément à la place marquée encore par son haleine.
Ma Zoé, il me semble t'entendre me dire: «Pauvre Agathe, te voilà
folle à lier!»
Cela se peut; mais conviens que ma folie est plus innocente que la
raison affectée de certaines femmes.
Le jeudi-saint, je me permis quelque chose de plus étrange; je ne puis
rien avoir de caché pour ma meilleure amie. Ce jour est consacré à la
pâque des ecclésiastiques. Il me fallut communier comme les autres;
mais ce fut de la main de mon cher Saint-Almont. Devine, Zoé, ce qui
me passa par la tête... devine! Tout te monde ne serait pas aussi
indulgent que toi, quand tu le sauras. On traiterait cette action
d'horrible profanation. Je retirai adroitement de ma bouche la sainte
hostie, parce qu'elle avait passé entre les deux doigts de
Saint-Almont; je la conserve précieusement, et je lui prodigue les
plus tendres baisers.
Le soir de cette sainte journée, notre supérieur lava en public les
pieds aux plus jeunes des séminaristes, et je fus du nombre. Jamais de
ma vie je n'éprouvai une émotion plus délicieuse. Ô amour! amour!...
Le lendemain, nous allâmes tous à l'adoration de la croix; elle était
tenue, penchée entre les bras de Saint-Almont. Ingrat! c'est toi que
j'adorai; c'est à toi seul que j'adressai ces marques d'amour et de
piété qui édifièrent tant de bonnes âmes, dupes des apparences.
Oh! mon Dieu! comme je serais punie, avec quelle indignation on me
chasserait de ce séminaire, si l'on venait à me surprendre ces aveux
sacriléges, destinés à la seule amitié! Ô mon amie! pourquoi as-tu
passé les mers? reviens donc vîte. Il en est peut-être encore temps;
mais non! le mal est incurable, il est à son comble; et je crains de
n'y pouvoir résister encore long-temps.
XXVI.
AGATHE À ZOÉ.
Mais voici bien une autre tempête. Le moment est venu pour moi
d'entrer dans ce qu'ils appellent les ordres. J'ai déjà reçu ceux
nommés _mineurs_; mais le bon Saint-Almont me croit digne d'être
élevée au soudiaconat, pour arriver bientôt au sacerdoce. Je m'humilie
beaucoup; je me déprise fort, exprès pour éviter de prendre ce sérieux
engagement, lequel d'ailleurs me ferait sortir du séminaire, où je
voudrais rester toujours, tant du moins qu'y sera Saint-Almont.
Comment faire? qui me donnera un conseil? Zoé, d'où tu es, envoie-moi
quelque sage inspiration; mais j'attends en vain, et je ne puis plus
demander de délai, Saint-Almont devient pressant. Que résoudre?
XXVII.
AGATHE À ZOÉ.
Ô ma Zoé! plains-moi, ne m'ôtes pas ton estime. C'en est fait, cette
lettre est sans doute la dernière que je t'écrirai. Si jamais elle
arrive à son adresse, Agathe n'existera plus pour sa Zoé, ni pour tout
autre: ni toi, ni même Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de
moi. Adieu donc pour toujours....
Voici le fait.
Le séminaire où je suis (où j'étais du moins alors) possède une maison
de campagne à une petite lieue de Paris. C'est une délicieuse
solitude; et les séminaristes, dans la belle saison, y vont en
récréation au moins une fois par semaine, sous l'oeil du supérieur.
Nous y allâmes vers la fin du mois de mai, entre Pâques et la
Pentecôte. À peine délassés de la marche, Saint-Almont me prit à part
dans un bosquet fleuri et fort touffu. Mes compagnons d'étude nous y
voyant entrer, allèrent plus loin se livrer à leurs innocens ébats. Il
me fit asseoir près de lui, et me prit la main en me disant:
SAINT-ALMONT.
Bon Sainte-Alba, je vous dois ce témoignage, et je crois vous l'avoir
déjà rendu en plein séminaire; vous êtes l'édification de la maison
sainte dont je suis le supérieur. Pourquoi donc vous refuser avec
obstination au prix que vous êtes en droit d'obtenir pour votre bonne
conduite? Pourquoi ne pas vouloir entrer dans les ordres sacrés? Les
bons prêtres deviennent rares, et l'église catholique a plus besoin
que jamais de bons exemples. Trop de modestie deviendrait un excès
blâmable.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ah! mon respectable supérieur, mon cher monsieur Saint-Almont...
pardonnez cette expression peut-être trop familière dans la bouche du
moins digne de vos disciples...
SAINT-ALMONT.
Loin de m'offenser, mon cher Sainte-Alba, elle me prouve votre
confiance en moi; je n'ai rien fait pour la perdre. Parlez en toute
liberté.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Eh bien! mon cher supérieur, sachez que vous me jugez beaucoup trop
favorablement.
SAINT-ALMONT.
Je ne le pense pas. Rien en vous ne m'a paru démentir jusqu'à ce
moment la justice et même les éloges que je me suis plu à vous donner
dans toutes les occasions. Vous avez la douceur de caractère, et la
docilité, la pudeur d'une jeune fille bien née; qualités précieuses
qu'on cherche vainement dans des sujets de votre âge, et qui ont vécu
dans Paris.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Eh bien! il ne faut pas vous tromper davantage.
SAINT-ALMONT.
Quoi donc?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Vous me connaissez mal.
SAINT-ALMONT.
Comment?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je vous en ai imposé trop long-temps....
SAINT-ALMONT.
Parlez.... nous sommes seuls.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je n'ose.
SAINT-ALMONT.
Osez donc. Que craignez-vous de moi?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je crains de perdre tout à fait votre estime. Hélas! je n'ai qu'un mot
à prononcer pour cela.
SAINT-ALMONT.
Votre âme timorée et neuve vous fait peut-être un monstre de ce qui
n'est qu'une faute légère.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je le voudrais.
SAINT-ALMONT.
Vous m'alarmez. Parlez.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
J'ai auparavant une prière à vous adresser.
SAINT-ALMONT.
Dites.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Promettez-moi que quelque soit la révélation que je vais vous faire,
vous me la pardonnerez.
SAINT-ALMONT.
Vous savez, mon enfant, que l'aveu d'une faute grave en diminue
considérablement le poids.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ce que j'ai à vous confier est de nature à n'obtenir le pardon de
personne, pas même du plus indulgent des pontifes de la religion.
SAINT-ALMONT.
Le Dieu que nous servons nous a donné l'exemple de la plus excessive
indulgence.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Dites-moi, encore une fois, que vous pardonnerez à votre bon jeune
homme. C'est ainsi que vous m'avez appelé long-temps, sans vous douter
de votre erreur....
SAINT-ALMONT.
Je vous le promets.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Eh bien! apprenez donc...
SAINT-ALMONT.
Du courage, bon jeune homme, mon cher de Sainte-Alba.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
La parole expire sur mes lèvres, et je n'ose lever les yeux sur vous.
SAINT-ALMONT.
De la confiance! imaginez que je suis votre père. Allons, mon enfant,
donnez-moi votre main... Comme elle est brûlante!...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Sachez donc... Ah! je ne puis...
SAINT-ALMONT.
Reprenez vos sens émus...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Très-honoré supérieur d'une maison d'édification, que penseriez-vous
d'une femme...
SAINT-ALMONT.
Vous m'aviez caché apparemment qu'une passion malheureuse, une femme
ingrate peut-être vous a précipité sans vocation dans le séminaire...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ce n'est pas cela, mon cher Saint-Almont; c'est pis que cela...
SAINT-ALMONT.
Vous m'effrayez.... Parlez donc....
AGATHE-SAINTE-ALBA.