faire que votre imagination se soit depuis peu mise dans le dortoir.--Je
pensois que les noms de _Pétrarque_ et de _Laure_, et le site enchanteur
de la fontaine de _Vaucluse_, que toutes les ames tendres regardent
comme leur séjour classique; je pensois, dis-je, que ces différens
objets devoient vous inspirer une effusion de sentiment dont chaque page
de votre dernière lettre m'auroit offert des ramifications;--point du
tout, vous me saluez d'une enfilade de raisonnemens sur l'honneur; que
vous ne pouvez avoir puisés que dans les conversations de quelques
jeunes lords à grandes perruques,--et de quelques vieilles Ladys à
vertugadins,--qui depuis si long-temps, si long-temps, habitent la
longue galerie de ...
Toutefois quand cette belle compagnie vous ennuiera, lorsque vous serez
las de vous promener sur un plancher natté, vous pouvez venir ici
contempler les feuilles de l'automne; et vous amuser à me voir faire un
ou deux autres volumes, pour tâcher, s'il est possible, d'alléger le
spleen du monde mélancolique;--car, malgré toutes ses erreurs, je veux
encore qu'il m'ait cette obligation:--s'il ne le veut pas,--je
l'abandonnerai à votre commisération. Ainsi portez vous bien,--et Dieu
vous bénisse.
Je suis, votre très-affectionné, etc.
LETTRE XXXV.
A Lady C--H--
_Samedi à midi._
Me voilà maintenant devant mon bureau, prêt à écrire:--faudra-t-il
qu'entre la quarante et la quarante-cinquième année de ma vie,--je me
permette encore une indiscrétion?--Je m'en rapporte à vous, madame, et
vous laisse, s'il vous plaît, le soin d'imaginer le reste.--Voyez s'il
me convient, dans cet âge avancé, de m'adresser aux charmes qui
résultent de l'heureuse combinaison de la jeunesse et de la beauté.--
Si vous regardez ceci comme très-présomptueux, je renoncerai à ces
beautés du printemps de la vie, pour ne m'attacher qu'aux qualités de
tous les temps, dont le charme durable a le pouvoir d'effacer les rides,
et de métamorphoser les cheveux blancs en boucles de jais. Vous
réunissez ce double mérite, Madame; et par tout où j'ai entendu
prononcer votre nom, j'ai vu qu'on vous l'accordoit généralement: je ne
me souviens pas même qu'on ait jamais accompagné votre éloge d'aucune de
ces espèces de _mais_, que l'envie sait placer à propos pour jeter du
louche sur ce qu'il y a de plus parfait.
Mais tandis que, par une sorte de miracle, vous subjuguez l'envie, et la
forcez à vous respecter,--il est possible que quelquefois vous
encouragiez involontairement ses attaques sur d'autres.--Pour ma part,
rien n'est plus certain; on est jaloux de moi jusqu'à la vengeance,
quand on sait la manière gracieuse dont vous avez accueilli ma demande:
mais, en pareille occasion, l'envie, loin de flétrir mes lauriers, ne
fait qu'y ajouter un nouveau lustre:--c'est une cicatrice glorieuse dont
je suis aussi fier qu'un héros patriote peut l'être de la sienne.
Mais, pour me renfermer dans mon sujet,--Souffrez, Madame, que je vous
remercie le plus cordialement de m'avoir permis de solliciter l'honneur
de votre protection,--car je n'entreprendrai point de vous remercier de
me l'avoir accordée; c'est une chose qui n'est pas en mon pouvoir: mes
lèvres et ma plume regardent comme impossible de rendre tout ce que mon
cœur sent en pareille occasion.--Peut-être un jour quelqu'un de la
famille de _Shandy_ sera-t-il assez éloquent pour vous offrir un hommage
qui ne peut dans ce moment trouver d'expression équivalente à son
énergie: telle est la position,
Du plus fidelle, du plus obéissant et du plus humble de vos serviteurs,
etc.
LETTRE XXXVI.
A ...
_Mercredi,--après neuf heures du soir--et n'étant pas trop bien._
Je conviens, mon cher ami, que la femme est un animal timide,--mais dans
certaines positions, les animaux de ce caractère sont plus dangereux que
ceux que la nature a doués d'un courage supérieur.--Je vous conseille
donc, sans parler de mille autres raisons, de faire en sorte de n'avoir
jamais de femme pour ennemie:--ce n'est pas que je vous suppose capable
d'offenser le sexe le plus aimable;--au contraire, je vous crois plus
propre et plus disposé que tout autre, à lui plaire et à lui être utile;
et c'est peut-être à cause de cela même, que je vous avertis de ne pas
vous attirer sa colère;--car j'ai plus d'une fois observé chez vous, de
la disposition à concentrer toutes vos affections dans un cercle
particulier; vous inquiétant fort peu des autres; et relativement aux
femmes, c'est manquer à toutes celles qui ne se trouvent point comprises
dans la classe privilégiée.
Il y a quelque chose d'aimable,--peut-être même quelque chose de noble
dans le motif d'une pareille conduite; mais elle est trop délicate pour
un monde tel que le nôtre; car, quoique la vie y soit si courte, on peut
cependant vivre assez pour s'appercevoir des inconvéniens et des
disgrâces de cette méthode. Celui qui s'attache uniquement à un
objet,--ou même à un petit nombre,--peut se trouver bientôt délaissé par
l'effet de l'ingratitude, du caprice, ou de la mort; et il se présente
de mauvaise grâce, quand la nécessité le force de chercher ailleurs une
tendresse et une société qu'il a d'abord paru dédaigner.
Si une petite société d'amis choisis pouvoit avoir la certitude de ne
pas se dissoudre et de descendre à la fois dans la même tombe, votre
théorie actuelle ne formeroit pas seulement un système galant, il seroit
encore doux et praticable; cependant, mon cher ami, cela ne peut pas
être; et vivre seul quand nos amis ne sont plus, ce n'est qu'une vie de
mort, qui me paroît bien plus triste qu'une mort réelle.
Mais pour revenir à mon sujet,--la femme est un animal timide;--et
laissant de côté toute autre considération, je suis sûr, d'après la
générosité de votre caractère, que vous ne chercherez jamais à faire de
la peine à aucune.--En effet, je ne découvre aucune situation possible
qui puisse justifier un mauvais procédé envers les femmes.--Car, soyez
sûr, et je puis là-dessus vous citer ma propre expérience, dont je ne
suis pas médiocrement fier; soyez sûr qu'une passion exclusive pour un
individu du sexe, quelles que puissent en être les perfections, si elles
vous rend indifférent envers les autres; soyez sûr; dis-je, que cette
passion ne fera jamais complettement votre bonheur:--elle pourra vous
donner quelques momens très-courts d'un ravissement tumultueux, après
quoi, sorti de ce délire, vous vous trouverez en butte à toutes les
peines d'un esprit inquiet et chagrin.
Les femmes exigent au moins des attentions;--elles les regardent comme
un droit de naissance dont les sociétés polies ont gratifié leur sexe;
et quand on les en prive, elles ont certainement lieu de s'en
plaindre,--et elles le font: il n'en est aucune qui ne soit disposée à
se venger; ce qui prouve qu'elles ne veulent nullement être méprisées.
Il seroit très-fâcheux pour moi d'entendre dire dans un cercle de
femmes, que mon ami est d'un caractère singulier, bizarre, insocial,
désagréable, etc.;--et je crois que s'il l'entendoit lui-même, ce
portrait ne l'amuseroit pas.--Je ne prétends pas toutefois,--et je vois
bien que vous ne me supposez point une erreur aussi grossière,--je ne
prétends pas qu'il faille avoir pour toutes, les mêmes égards: ceci est
bien loin de mon système,--_mais, d'un autre côté, je soutiens--qu'il ne
faut pas les négliger toutes pour une seule_, car il est rare que
l'affection d'une seule puisse dédommager de l'inimitié des autres. N'en
aimez qu'une, si cela vous plaît, et autant qu'il vous plaira,--mais
soyez agréable à toutes.
A travers une haie de femmes, l'amour peut vous conduire sûrement à
celle qui possède votre cœur, sans que vous déchiriez le falbala
d'aucune. Le temps de saluer toutes celles que vous rencontrez sur la
route, fait que vous arrivez un peu moins vîte aux genoux de la plus
chérie;--mais, si je ne me trompe, pendant cet intervalle, votre
sensibilité s'élève par degrés à ce haut ton de ravissement que vous
devez éprouver en vous y précipitant.
Nous avons tous assez d'ennemis, mon cher, par le cours inévitable des
événemens humains, sans en accroître le nombre en négligeant les plus
simples devoirs de la vie civile.
En outre,--pour pénétrer plus avant dans votre cœur,--permettez-moi de
vous faire observer,--que la charité et l'humanité qui, par parenthèse,
ne font qu'une même chose; sont regardées comme la base des qualités qui
constituent ce qu'on appelle un homme bien né.--Si vous contractiez donc
l'habitude de négliger la dernière,--vous courriez le risque de vous
voir refuser l'autre que vous considérez comme l'ornement le plus
précieux du caractère de l'homme,--et je suis persuadé que cette
imputation vous blesseroit au vif.
Vous pouvez appeler tout cela des bagatelles; mais, mon cher enfant, ne
les négligez pas:--car, croyez-moi, les bagatelles sont souvent d'une
grande importance dans les différentes positions de la vie.
Vous vous êtes plu fréquemment à me dire, en manière d'éloge, que, dans
mes narrations, j'étois naturel jusqu'à la minutie.--En effet, lorsque
je parle de tirer un mouchoir blanc pour essuyer une larme sur la joue
d'une belle affligée,--ou d'attacher une épingle à une pelotte, etc.--je
suis bien supérieur à tout autre écrivain!--Appliquez-vous donc, je vous
prie, cette observation à vous-même, et procurez-moi l'occasion de vous
rendre éloge pour éloge. Tel est le vœu sincère de votre ami.
Et sur ce, Dieu vous bénisse, et dirige vos meilleurs sentimens aux
meilleures fins.
Je suis votre très-affectionné, etc.
La claquette du facteur me dit que je n'ai pas le temps de relire ma
lettre; mais je garantis à nos deux cœurs qu'il n'y a rien dont l'un ou
l'autre ait à rougir.
LETTRE XXXVII.
A Madame V...
_Lundi matin._
Quand tout le monde, ma belle dame, se porte en foule dans les jardins
pour entendre la musique des fusées et des pétards et voir l'air éclairé
par des feux d'artifice; je suis bien flatté, délicieusement flatté, que
vous vouliez bien vous contenter d'errer nonchalamment avec moi dans le
Renelagh vuide, et que vous joigniez à cette complaisance, celle de me
faire entendre les sons enchanteurs de votre voix qui fut sans doute
formée pour les chérubins. Comment avez-vous pu l'acquérir? Je n'en sais
rien,--il n'entre pas même dans mon plan d'en faire la recherche; je
suis toujours charmé de trouver une émanation de l'autre monde dans
quelque coin de celui-ci: n'importe d'où elle vienne,--mais
principalement lorsqu'elle se manifeste par l'entremise d'un organe
féminin,--l'effet en doit être plus puissant parce qu'il est toujours
plus délicieux.
Maintenant, après cette légère effusion de mon esprit, qui peut-être est
un peu plus terrestre qu'il ne devroit l'être; j'espère que vous ne
trouverez pas mauvais que je vous prie de m'excuser si, conformément à
l'engagement que j'en avois pris, je ne me rends pas ce soir à votre
salon de compagnie: le fait est que mon rhume m'a saisi si violemment à
la gorge, que quoique je pusse entendre votre voix, il me seroit
impossible de vous dire l'effet qu'elle produiroit sur mon cœur.--A
peine puis-je me faire entendre quand je demande mon gruau.
Par la longue connoissance que j'ai de ma machine valétudinaire, je me
trouve maintenant au fait de toutes ses allures: je prévois qu'il faudra
que je la ménage pendant une semaine au moins, pour pouvoir en faire
usage une journée.--Toutefois, dimanche prochain, je compte que je
pourrai m'envelopper dans mon manteau, et me faire voiturer dans votre
appartement, où j'espère que j'aurai assez de voix pour vous assurer de
l'estime sincère et de l'admiration que je sens pour vous,--soit que je
puisse vous le dire, soit que je ne le puisse pas. Les rhumes et les
catarres peuvent nouer la langue; mais le cœur est au-dessus des petits
inconvéniens de sa prison, et quelque jour il leur échappera
tout-à-fait. Jusqu'à cette époque, je vous demande la permission d'être
toujours,
Le plus fidele, le plus obéissant et le plus humble de vos serviteurs,
etc.
LETTRE XXXVIII.
A ...
_Dimanche au soir._
Le monde met si peu de différence entre le pauvre en esprit et le pauvre
en fortune; sur dix il y en a neuf, même sur cent, quatre-vingt-dix-neuf
qui se ressemblent si bien, qu'en pratiquant les vertus du premier, on
est généralement sûr d'acquérir tout le crédit, ou plutôt le discrédit
du second.
Peu de personnes, mon cher, ont le tact assez fin pour discerner dans
les caractères les différentes nuances qui les distinguent--et, je suis
fâché de le dire, mais il y en aura toujours très-peu qui soient assez
humains pour se faire un devoir d'employer leur discernement à connoître
le cœur.
Cette modération de caractère, qui toujours est la compagne du mérite
réel, se concilie l'amitié du petit nombre; mais, en même temps, elle
est propre à être, non-seulement la dupe, mais le mépris de la
multitude. On suppose que celui qui n'étend pas au loin ses prétentions,
n'en a aucune,--ou du moins que des circonstances honteuses l'empêchent
de les annoncer.--L'ignorant, le présomptueux, le suffisant, ne croiront
jamais que l'homme modeste puisse avoir le moindre mérite.--Comme ils ne
portent que des habits de clinquant, ils n'examinent pas si les autres
en ont de meilleure qualité;--ce qui, par parenthèse, est assez naturel.
Les méchans n'imaginent point qu'on ait assez de conscience ou de vertu
pour ne pas se servir de ses talens quand leur exercice ne s'accorde
point avec l'honnêteté;--si on les emploie sans éclat,--ils soupçonnent
toujours quelque motif artificieux ou bas;--de manière que l'homme
modeste et pieux n'a que très-peu de chances pour ce qu'on appelle dans
le monde bonne fortune:--en effet, chrétiennement parlant, on ne lui
promet que bien peu de chose dans cette courte vie;--de pareilles vertus
se proposent des récompenses plus durables à la fin des siècles:--c'est
dans cette espérance qu'ils placent leur consolation et leurs plaisirs.
Hélas! sans cette espérance, comment pourroient-ils supporter une foule
de circonstances fâcheuses qui pèsent continuellement sur eux,--et, qui
chassent le sourire pour y substituer les larmes?
On vient m'interrompre;--sans quoi je présume--qu'au lieu d'une lettre,
vous alliez avoir un sermon; mais c'est un soir de dimanche,--et par
conséquent avec,--un Dieu vous bénisse!--je finirai par me dire,
Votre affectionné, etc.
LETTRE XXXIX.
A ...
_Samedi au soir._
Je viens, mon ami, d'avoir une autre attaque, et quoique j'en sois remis
en grande partie, elle m'a du moins averti d'une chose, qui est,--que,
si je suis assez téméraire pour hasarder de passer l'hiver à Londres, je
ne verrai jamais d'autre printemps[4].
[4] Il mourut en effet le printemps suivant, dans son appartement, rue
de Bond.
Mais il en sera ce qu'il pourra, ma famille étant maintenant en
Angleterre, et moi, me proposant de publier mon voyage sentimental qui,
je le pense avec vous, sera le plus répandu de mes ouvrages,--je ne vois
pas trop comment il me seroit possible de contrarier mes intérêts, mes
affections, et ma vanité, au point de tourner ma figure vers le sud
avant le mois de mars.--Si j'arrive à cette époque, je pense que j'en
imposerai à la mort pour sept à huit mois de plus:--alors je pourrai la
laisser dans les brouillards, et me sauver dans les lieux où je l'ai
bravée si souvent, qu'il est à présumer qu'elle ne voudra pas m'y
relancer encore. Cette idée réjouit mes esprits:--ce n'est pas,
croyez-moi, que la mort en elle-même me fasse de la peine;--mais il me
semble que pendant une douzaine d'années--je pourrois encore faire un
usage tolérable de la vie.
Toutefois la volonté de Dieu soit faite. D'ailleurs je vous ai
promis,--et je puis ajouter, à ma charmante amie, madame V... de lui
faire une visite en Irlande,--et--je pense aussi que vous voudrez bien
m'accompagner.
Ce n'est pas parce que je vous dois sa connoissance,--ce qui cependant
doit être compté pour quelque chose; ce n'est pas non plus sa voix
enchanteresse;--ni parce qu'elle est venue elle-même, sous la forme d'un
ange consolateur, me donner de la tisanne pendant ma maladie,--et jouer
au piquet avec moi, dans la crainte, comme elle le disoit, que la
conversation ne m'échauffât trop, et que je ne pusse résister à la
tentation de causer.--Ces motifs sont très-puissans sans
doute;--cependant ils ne sont pas la cause première de la grande
affection que j'ai pour elle.--Je l'aime parce que c'est un esprit à
l'unisson de toutes les vertus, et un caractère du premier ordre;--de ma
vie je n'ai rien vu--qui lui soit comparable pour les grâces; et
jusqu'au moment où je l'ai aperçue, je n'aurois pu me figurer--que la
grâce pût être aussi parfaite dans toutes ses parties, ni si bien
appropriée aux dons les plus heureux de la jeunesse, sous le régime
immédiat d'un esprit supérieur; car je réponds bien que l'éducation,
quoiqu'appelée à terminer l'ouvrage, n'a joué qu'un rôle très-secondaire
dans la composition de son caractère: ses plus grands efforts ont été de
soigner quelque bout de draperie, ou plutôt, ils se sont perdus dans cet
ensemble de belles qualités qui domine toutes les perfections
accessoires.
En un mot, quelque envie que j'eusse de m'embarquer, si, au moment du
départ, une femme pareille me faisoit un signe de la main,--il est sûr
que je ne partirois pas.
Cependant le monde me tue absolument; si vous en étiez instruit, vous en
seriez affligé; je le sais;--et je désire ne pas vous occasionner une
larme inutile.--Il suffit à votre pauvre Yorick de savoir que vous en
verserez plus d'une quand il ne sera plus;--mais j'espère que, quoique
ma mort, en quelque-temps qu'elle arrive, ait quelque chose d'affligeant
pour vous, vous pourrez aussi trouver quelque chose de consolant dans
mon souvenir, quand je reposerai sous le marbre.
Mais pourquoi parler de marbre?--c'est sous la terre que je dois dire:
Car, qu'on me couvre de terre, _ou_ de pierre,
Cela m'est égal,
Cela m'est égal.
Jusqu'alors, du moins, je serai toujours, dans la plus grande sincérité,
Votre très-affectionné, etc.
_Fin des Lettres._
PENSÉES
DIVERSES.
On peut se rendre indigne de la faveur, parce que l'homme a le droit
d'en disposer; mais il n'en est pas ainsi de la charité, car Dieu la
commande.
Je fis un jour l'épitaphe suivante, pour une femme babillarde: «Ci gît
Madame ... qui, le 10 d'août 1764, se tut.»
Ceux qui parlent sans cesse de leur santé, ressemblent aux avares qui
entassent toujours de l'argent, sans avoir jamais l'esprit d'en jouir.
Quand je vois mourir un honnête homme, et vivre tant de scélérats, je
sens bien emphatiquement la force de ce passage des pseaumes: _Dieu ne
veut pas la mort du pécheur._
Il n'y a rien de tel dans la vie que le vrai bonheur; la plus juste
définition qu'on en ait donnée est celle-ci: c'est un acquiescement
tranquille à une douce illusion.
Quelqu'un s'exprimoit fort heureusement, en faisant l'apologie de son
épicuréisme; il disoit que malheureusement il avoit contracté la
mauvaise habitude d'être heureux.
Les procureurs sont aux avocats ce que les apothicaires sont aux
médecins; mais les premiers ne commercent pas par _scrupules_.
L'intelligence divine n'a pas besoin de raisonnemens: les propositions,
les prémices et les déductions ne lui sont pas nécessaires. Dieu est
purement _intuitif_; il voit d'un clin-d'œil tout ce qui peut être.
Toutes les vérités ne sont en lui qu'une seule idée, tous les espaces
qu'un point, l'éternité même qu'un instant. Voilà, l'idée la plus
philosophique qu'on puisse se faire de Dieu. Ces qualités conviennent à
lui seul; et tout autre être que l'Être éternel seroit malheureux de les
posséder. Plus de recherches, d'espérance, de variété, de société: les
plaisirs d'un pareil Être, s'il n'étoit pas Dieu, se réduiroient à la
pure sensualité.
J'avois un protecteur qui publia les bonnes intentions qu'il avoit pour
moi, et qui se paya ainsi d'avance de ma reconnoissance. Un homme
généreux peut être comparé au datif de la grammaire latine, qui n'a
point d'articles, et qui ne déclare son cas qu'à la fin de la phrase.
Nous pouvons imiter la divinité dans quelques-unes de ces facultés; mais
nous pouvons l'égaler dans celle de sa miséricorde. Nous ne pouvons pas
donner, mais nous pouvons pardonner comme elle.
La différence des jugemens que nous portons entre la cécité et la mort,
dérive de la différente position dans laquelle nous les jugeons. Nous
préférons la cécité quand nous sommes en compagnie; la mort est plus
heureuse quand nous sommes seuls.
L'homme sobre, quand il s'est enivré, a la même stupidité que l'ivrogne,
quand il est sobre.
Un esprit chaste, comme une glace pure, est terni par le moindre
souffle.
Quelques orthodoxes assurent que la vertu des anciens participe de la
nature du péché, parce qu'elle n'a pas été éclairée de la lumière de la
révélation. Ainsi donc Socrate, Platon, Sénèque, Epictète, Titus et
Marc-Aurèle, ne sont que de misérables pécheurs, qui croient faussement
avoir fait du bien aux hommes, mais qui n'ont réellement qu'allumé du
charbon pour eux-mêmes. S'il me falloit convertir un de ces malheureux,
il faudroit donc que je commençasse par le dépouiller de toute charité,
bienveillance et vertu; que je le laissasse quelque temps se refroidir;
et que je le livrasse ensuite, ainsi nu au catéchisme du clerc, et aux
verges du maître d'école de la paroisse. J'espère que cette bonne idée,
bien orthodoxe, me vaudra pour le moins un doyenné.
L'algèbre est la métaphysique de l'arithmétique.
Le savoir est le dictionnaire des sciences; mais le bon sens est leur
grammaire.
On fait usage des mots _arts_ et _sciences_, sans saisir avec précision
leur différence. Je crois que la science est la connoissance de
l'universalité, l'abstraction de la sagesse; que l'art est la pratique
de la science. La science _est la raison_, et l'art _en est le
mécanisme._ La science est _le théorême_; et l'art _le problême_. Mais,
direz-vous, la poésie est un art, et il n'est point mécanique. La poésie
n'est ni un art ni une science: elle ne s'apprend pas; c'est un souffle
du créateur sur notre ame, c'est une inspiration, c'est enfin le génie.
Le ton positif et tranchant est une absurdité. Si vous avez raison, il
diminue votre triomphe; si vous avez tort, il ajoute à la honte de votre
défaite.
Un original est un monstre qu'on admire plus qu'on ne l'estime.
Le désir est une passion dans la jeunesse et un vice dans la vieillesse:
quand il sollicite, il est pardonnable; quand on le sollicite, il est
vil.
On peut comparer le vin aux amis: le nouveau est tout potable; le vieux
est plus généreux, mais il a du marc.
La providence a sûrement donné la mauvaise humeur aux vieillards et aux
malades, par compassion pour les amis et les parens qui doivent leur
survivre: il étoit naturel qu'elle cherchât à diminuer le regret de leur
perte.
Pardonner à ses ennemis est le plus grand effort de la morale payenne:
rendre le bien pour le mal étoit une vertu réservée au christianisme.
La potence, ainsi que l'arbre défendu du paradis terrestre, donne la
mort et la science.
La vérité dans un puits et la vérité dans le vin, signifient la même
chose: il ne faut dire son secret qu'à un homme sobre.
Les bons écrits sont comparables au vin: le bon sens en est la force; et
l'esprit, la saveur.
Le respect pour nous-mêmes, voilà la morale: la déférence pour les
autres, voilà les manières.
Les amoureux s'expriment fort bien quand ils parlent d'échanger leurs
cœurs. La passion enchanteresse de l'amour dénature effectivement le
caractère des deux sexes. Elle donne de l'esprit à la bergère, de la
douceur au berger; elle échange enfin entr'eux le courage et la
timidité.
Quand le malheur est suspendu sur ma tête, je m'écrie: _Dieu,
préserve-m'en._ Quand il me frappe: _Dieu, soit loué._
Le courage et la modestie sont les deux vertus les moins équivoques,
parce que l'hypocrisie ne sauroit les imiter.
Elles ont encore cette propriété, qu'elles s'annoncent en nous par la
même couleur.
Les hommes sont comme les plantes: les unes aiment le soleil, et les
autres l'ombre.
Il y a deux sortes d'écrivains moraux: les uns font de l'homme un ange
et les autres une bête. Ils ont tous tort: l'un argumente du meilleur,
et l'autre du pire des hommes. Le docteur Young les concilie ainsi:
«Nous ne pouvons avoir une trop haute idée de notre nature, et une trop
basse de nous-mêmes.»