Les rois sont plus malheureux que leurs sujets: l'habitude accoutume au

mal-aise, tandis que la fatigue de régner devient chaque jour plus

pénible. Ce qui m'a le plus surpris dans l'histoire, c'est d'y

rencontrer si peu d'abdications. Une douzaine ou deux, tout au plus, de

rois sont descendus volontairement de leur trône: et encore quelques-uns

s'en sont repenti!

Le mensonge est la plus insupportable poltronerie. C'est craindre les

hommes et braver Dieu.

Les franc-penseurs sont généralement ceux qui ne pensent jamais.

Zoroastre, selon Pline, rit le jour de sa naissance, et Thomas Morus le

jour de sa mort: quel est le plus extraordinaire des deux?

Il y a eu des femmes célèbres dans toutes les sectes philosophiques;

mais rien n'a égalé le mérite des pytagoriciennes: il falloit se taire

et garder le secret.

Solon privoit les pères de leur autorité sur les bâtards, par une raison

très-curieuse: ils avoient été pères pour leur plaisir, ils étoient

récompensés par le plaisir de l'avoir été.

Hucheson, grand mathématicien, damne ou sauve les hommes, par des

équations d'algèbre _en plus et en moins_. Il falloit que saint Pierre,

selon lui, sût bien les mathématiques; et je ne connois que saint

Mathieu, dans le ciel, qui, en sa qualité de financier put assister à un

pareil compte.

Je demandai à un ermite, en Italie, comment il pouvoit vivre seul, dans

une chaumière élevée sur la cîme d'une montagne, à un mille de toute

habitation; il me répondit aussitôt: _La providence est à ma porte._

Dans le monde, vous êtes sujet aux caprices de chaque extravagant: dans

votre bibliothèque, vous soumettez les hommes célèbres aux vôtres.

Une bonne comparaison doit être aussi courte et aussi concise que la

déclaration d'amour que fait un roi.

J'ai connu un brave soldat, qui me confioit le secret de son courage, en

ces termes: Dans un combat, au premier feu, je me figurois être un homme

mort; je combattois, tout le long du jour, dans cette idée, sans

appercevoir seulement le danger. Mon illusion ne cessoit que quand je

rentrois dans ma tente: je revenois des limbes; je vis encore; me

disois-je!

J'admire la philosophie de celui qui pardonne; mais j'aime le caractère

de celui qui sent.

Au commencement du seizième siècle, un prêtre ayant trouvé dans un

auteur grec, ce passage: ονους εστιν αυλος, _l'ame est immatérielle_, et

ayant vu dans son lexicon que αυλος signifioit _flûte_, il composa, dans

un exercice académique, quinze argumens, tout au moins, pour prouver que

l'ame étoit un sifflet.

Les juifs envoyèrent des ambassadeurs à Cromwel, pour savoir s'il

n'étoit pas le vrai messie.

Le pape Jules II lisoit la Bible quand on lui apprit la défaite de son

armée par les Français: il la jeta par terre pour témoigner à Dieu son

ressentiment.

L'ancienne Rome se rendit la _maîtresse_, (ce mot est pire que celui de

_maître_) de l'univers, sous ses consuls, par la même méthode que la

nouvelle a continué d'employer sous ses pontifes. Le bien de la

république étoit le prétexte de Rome ancienne; le bien de l'église est

celui de la moderne. D'après ce principe, auquel les autres sont

subordonnés, tous les vices, l'oppression et la fausseté, quand ils

favorisent la domination, deviennent ou des vertus publiques, ou des

fraudes pieuses.

Par une loi des canons, si l'on accuse un cardinal de fornication, il

faut produire soixante-dix témoins: à ce compte, il doit caresser une

fille en plein marché, pour être convaincu.

Combien le système de l'amour platonique seroit beau, s'il pouvoit se

réaliser! que ses extases seroient pures et séraphiques! deux cœurs

fidèles, doucement agités dans la même sphère d'attraction, le même

sistole, le même diastole, sujets au même flux et reflux, et se

rapprochant toujours plus près l'un de l'autre, par la compulsion la

plus agréablement insensible, comme les asymptotes d'une hyperbole, sans

jamais coïncider ensemble et rencontrer le point de contact!

Rien ne rappelle si puissamment notre ame que l'infortune. Les fibres

tendues se relâchent; alors l'ame égarée se retire en elle-même,

s'assied toute pensive, et admet en silence la salubrité des réflexions.

Si nous avons un ami, nous pensons aussitôt à lui; si nous avons un

bienfaiteur, ses bontés pressent alors sur notre cœur. Grand Dieu!

n'est-ce pas par cette raison, que ceux qui t'ont oublié dans leur

prospérité, reviennent à toi dans leurs chagrins? quand ils abattent nos

esprits affligés, à qui pouvons-nous plus sûrement recourir qu'à toi,

qui connois nos besoins, qui tiens en dépôt nos larmes dans ton sein,

qui vois nos moindres pensées, et qui entends chaque soupir mélancolique

qui échappe à notre découragement.

Vers le milieu du treizième siècle, et sous le pontificat de Grégoire

IX, il arriva un singulier événement. Le comte de Gleichen fut fait

prisonnier dans un combat contre les Sarrasins, et condamné à

l'esclavage. Comme il fut employé aux travaux des jardins du sérail, la

fille du Sultan le remarqua. Elle jugea qu'il étoit homme de qualité,

conçut de l'amour pour lui, et lui offrit de favoriser son évasion s'il

vouloit l'épouser. Il lui fit répondre qu'il étoit marié; ce qui ne

donna pas le moindre scrupule à la Princesse accoutumée au rit de la

pluralité des femmes. Ils furent bientôt d'accord, cinglèrent et

abordèrent à Venise. Le comte alla à Rome, et raconta à Grégoire IX

chaque particularité de son histoire. Le Pape, sur la promesse qu'il lui

fit de convertir la Sarrasine, lui donna des dispenses pour garder ses

deux femmes.

La première fut si transportée de joie à l'arrivée de son mari sous

quelque condition qu'il lui fût rendu, qu'elle acquiesça à tout, et

témoigna à sa bienfaitrice l'excès de sa reconnoissance. L'histoire nous

apprend que la Sarrasine n'eut point d'enfans, et qu'elle aima d'amour

maternel ceux de sa rivale. Quel dommage qu'elle ne donnât pas le jour à

un être qui lui ressemblât!

On montre, à Gleichen, le lit où ces trois rares individus dormoient

ensemble. Ils furent enterrés dans le même tombeau chez les bénédictins

de Pétersberg; et le comte qui survécut à ses deux femmes, ordonna qu'on

mît sur le sépulcre, qui fut ensuite le sien, cette épitaphe qu'il avoit

composée.

«Ci gissent deux femmes rivales, qui s'aimèrent comme des sœurs, et qui

m'aimèrent également. L'une abandonna Mahomet pour suivre son époux, et

l'autre courut se jeter dans les bras de la rivale qui le lui rendoit.

Unis par les liens de l'amour et du mariage, nous n'avions qu'un lit

nuptial pendant notre vie; et la même pierre nous couvre après notre

mort.»

_Fin du Tome sixième et dernier._

TABLE

DES MATIÈRES

Contenues dans ce Volume.

_Préface des lettres d'Yorick à Eliza._ Page 3

_Eloge d'Eliza Drapper par l'abbé Raynal._ 5

_Lettres d'Yorick à Eliza._ 11

_Préface du Traducteur des sermons choisis._ 47

Sermon I. _Le bonheur._ 51

Sermon II. _La maison de deuil et la maison de fête._ 64

Sermon III. _Le Prophète Elisée et la veuve de Sarepte._ 78

Sermon IV. _Le lévite et sa concubine._ 100

Sermon V. _Plaintes de Job sur les malheurs et la briéveté de

la vie._ 117

Sermon VI. _Le caractère de Semeï._ 134

Sermon VII. _Le pharisien et le publicain._ 146

Sermon VIII. _La philantropie recommandée._ 158

Sermon IX. _La conduite de Félix envers Saint-Paul._ 174

Sermon X. _Les abus de la conscience._ 187

Sermon XI. _Considérations sur l'histoire de Jacob._ 205

Sermon XII. _Les voies de la providence justifiées._ 221

Sermon XIII. _Lazare et l'homme riche._ 234

Sermon XIV. _Considérations sur les grâces accordées à la

nation._ 250

Sermon XV. _Le caractère d'Hérode._ 264

Sermon XVI. _Le temps et le hasard._ 278

_Lettres de Sterne._ 289

_Pensées et anecdotes._ 419

Fin de la Table du Tome sixième.

Notes du transcripteur

On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par

ex. horizon/horison, vide/vuide, fidèle/fidele/fidelle, etc.), en

corrigeant toutefois les erreurs introduites par le typographes. Les

passages en italique sont notés _entre caractères soulignés_.

End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 6/6, by Laurence Sterne

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 19 / 19 段