Puissiez-vous, mon cher ami, continuer d'en avoir toujours une ample

provision dans votre magasin!--Qu'il ressemble à la _cruche de la

veuve_, c'est-à-dire, qu'il ne soit jamais à sec!

J'attends de recevoir quelque nouvelle de vous de _Lyon_, et c'est de là

que je vous en enverrai d'ultérieures sur mon compte:--en attendant, et

dans tous les temps, Dieu vous bénisse!--croyez que

Je serai toujours bien véritablement et affectueusement votre, etc.

LETTRE XXVIII.

A ...

_Lyon, 15 Novembre._

J'ai fait la route la plus délicieuse,--quoique dans une

_désobligeante_, et par conséquent seul. Mais quand le cœur et l'esprit

sont dans une parfaite harmonie, et lorsque chaque sensation subordonnée

se met bien à l'unisson, il ne se présente aucun objet qui ne produise

le plaisir.--D'ailleurs, tel est le caractère de ce peuple fortuné, vous

voyez le sourire sur tous les visages, et de tout côté vous entendez les

accens de la joie.--Au moment où je vous écris, j'ai sous ma fenêtre une

bonne femme qui joue de la vielle à un groupe de jeunes gens qui dansent

avec une gaieté bien plus apparente, et je crois aussi plus _réelle_,

que ne peut l'être celle de vos brillantes assemblées d'_Almack_.

J'aime ma patrie autant que peut l'aimer aucun de ses enfans,--je

connois toute la solidité des vertus caractéristiques du peuple qui

l'habite;--mais dans le jeu du bonheur, il ne fait pas sa partie avec la

même attention, ou n'y réussit pas aussi bien qu'on le fait dans ce

pays-ci.--Je n'entrerai point dans l'examen de la différence physique ou

morale qu'on remarque entre les deux nations;--cependant, je ne puis

m'empêcher d'observer que, tandis que le François possède une gaieté de

cœur, qui toujours affoiblit et quelquefois dissipe le chagrin,

l'Anglois en est encore à l'ancien temps des François, et continue à se

divertir _moult tristement_.

Combien de fois, dans nos _assemblées d'York_, n'ai-je pas vu un couple

au-dessous de trente ans danser avec autant de gravité que s'il eût fait

un travail mercenaire, dont il eût craint de ne pas être payé: tandis

qu'ici je vois des jeunes gens brûlés du soleil et des filles de travail

quitter un assez maigre dîner, le cœur palpitant de joie,--pour s'agiter

au son du haut-bois, et frapper la terre en cadence avec leurs sabots.

On ne me persuadera jamais qu'il n'y ait point une Providence, et une

Providence gaie qui gouverne ce pays-ci. Avec tous les biens

imaginables, nous sommes toujours graves, et dans le chagrin nous ne

savons que raisonner avec nous-mêmes, tandis qu'ici--sans presque

d'autre bien _que le soleil_--on est content de son état.

Mais l'Etre bon, qui nous a tous créés, donne à chacun une portion de

bonheur, conformément à sa sagesse et à son plaisir; car rien n'est

au-dessous de sa vigilante Providence,--_elle modère même l'haleine des

vents pour l'agneau privé de sa toison._

Ces réflexions m'ont fait perdre de vue mon objet; car ce n'est que pour

me plaindre que j'ai rapproché la chaise de la table et mis la plume

dans l'encrier: c'étoit mon unique dessein,--parce que j'ai envoyé

plusieurs fois à _poste restante_ sans qu'on ait pu me rapporter une

lettre de vous. Quoique je sois dans la plus grande impatience de

continuer mon voyage vers les _Alpes_, et qu'il me soit impossible de

tranquilliser mon esprit jusqu'à ce que j'aye reçu de vos nouvelles;

cependant, par un effet de mon caractère sympathique, le contentement et

la bonne humeur des gens qui m'environnent a tellement pris sur moi, que

je reste ici, dans mon habit noir, avec mes pantouffles jaunes, aussi

tranquille que si j'y étois à demeure, et que je n'eusse plus de chemin

à faire. Dieu sait pourtant le joli tour qui me reste à décrire avant

que je puisse vous embrasser.

Vous savez que je ne suis pas dans l'usage de rien effacer; sans quoi je

raturerois les douze dernières lignes que je viens d'écrire; car au

moment où je les terminois, votre lettre et deux autres viennent de

m'arriver et de me satisfaire sur tous les points.--Réellement si je

pensois que vous vinssiez me surprendre, je traînerois encore.--A tout

événement nous nous rencontrerons à _Rome_,--à _Rome_,--et demain matin

je prends des ailes pour y accélérer mon arrivée.

Je desire sincèrement que ma lettre puisse vous dépasser,--c'est-à-dire,

que vous soyez en chemin avant qu'elle soit arrivée en Angleterre.--Dans

tous les cas, mon cher garçon, nous nous verrons à Rome.

Jusqu'alors--portez-vous bien:--là, et partout ailleurs,--je serai

toujours

Votre très-fidèle et très-affectionné, etc.

LETTRE XXIX.

A ...

_Rue de Bond._

Je crains bien d'avoir fini, pour le reste de mes jours, de plaisanter,

de rire et d'amuser les autres, soit hommes, femmes ou enfans, et de

devenir grave et solennel; dispensant la stupide sagesse comme on a

prétendu jusqu'ici que je départois la folie à mes paroissiens et à mes

paroissiennes.

A vous dire le vrai,--je commençai cette lettre hier matin, et je fus

interrompu par une demi-douzaine d'oisifs qui vinrent me chercher pour

m'associer à leur paresse et pour rire avec eux. L'un d'eux me força de

dîner chez lui, avec sa sœur qui me parut un être du premier ordre, et

qui fait quelque chose d'absolument semblable à la résolution avec

laquelle j'ai commencé cette lettre, indigne de la plume qui l'écrit.

En bonne foi, cette femme est charmante au-delà de toute expression;

c'étoit elle qui avoit préparé le thé: elle m'en présenta une tasse plus

délicieuse que le nectar.

Pour le dire en passant, elle desire extraordinairement de faire votre

connoissance;--ce n'est pas, vous pouvez m'en croire, d'après le compte

que je lui ai rendu de vous, mais d'après les éloges que lui en ont

faits des personnes qu'elle dit être de la première classe. Vous pouvez

être bien sûr cependant que je ne les ai pas désavoués, et que mon

témoignage ne vous a pas été contraire.--Lors donc que vous le

désirerez, je vous présenterai pour que vous ayez l'honneur de lui

baiser la main, et d'augmenter la liste des fidèles qui vont en

adoration dans le temple d'un si rare mérite.

Je pense réellement que s'il y a sur la terre une femme propre à faire

votre bonheur et à vous inspirer de l'amour, par-dessus le marché,--ce

qui, je crois, seroit l'unique moyen de vous rendre heureux,--je pense,

dis-je, que cette tâche est réservée à ce caractère enchanteur. En

effet, si vous commandiez à mon foible pinceau de vous décrire la beauté

dont la tendresse pourra vous guérir des maux de cœur et des inquiétudes

sans nombre qui vous assailliront infailliblement sur le passage de la

vie; je choisirois cette excellente et divine créature. Mon esprit de

_chevalerie errante_ lui a déjà dit qu'elle étoit ma _Dulcinée_;--mais

je déposerai bien volontiers mon armure, et je briserai ma lance pour

faire votre _ange_ conservateur de la _dame de mes pensées_.

Je crois n'avoir pas besoin de vous rappeler mon affection pour vous; il

m'est justement venu quelques idées à votre sujet, qui m'ont tenu

éveillé la nuit dernière, lorsque j'aurois dû être enseveli dans un

profond sommeil;--mais je me réserve de vous les communiquer au coin de

mon feu, ou du vôtre, et je voudrois bien ce soir vous avoir auprès du

mien. Je ne crois pas de ma vie avoir rien désiré aussi ardemment.

Au nom de la fortune, dites-moi donc, je vous prie, ce qui peut vous

retenir à cinquante lieues de la capitale, dans un temps où, pour votre

propre intérêt, j'aurois un si grand besoin de vous?

Je vous entends vous écrier,--qu'est-ce que tout cela signifie?--je vous

vois presque déterminé à jeter ma lettre au feu, parce que vous n'aurez

pu y trouver le nom de la belle. Mon bon ami, je suis parfaitement en

règle sur cet article;--car vous pouvez être sûr que mon intention n'a

jamais été de confier son nom à cette feuille de papier. Je vous ai

parlé de la divinité; le reste, vous le trouverez inscrit sur l'autel.

Je ne fus jamais plus sérieux que je le suis dans ce moment-ci; prenez

donc bien vîte la poste pour vous rendre dans cette ville: j'en serai

parti si vous n'arrivez bientôt, et alors je ne sais ce que deviendront

toutes les bonnes intentions que j'ai _maintenant_ pour vous;--à la

vérité, je ne crains pas d'en manquer dans le temps futur;--car dans

tous les événemens, dans toutes les circonstances, et partout,

Je suis très-cordialement et très-affectueusement votre, etc.

LETTRE XXX.

A ...

_Vendredi._

Peut-être, mon cher ami, c'est pour vous le temps de chanter, et je m'en

réjouis;--mais ce n'est pour moi celui de danser.

Vous reconnoîtrez à la manière dont cette lettre est écrite, que si je

figure dans ce genre--ce doit être à la danse d'_Holbein_.

Depuis ma dernière lettre, un autre vaisseau s'est brisé dans ma

poitrine, et j'ai perdu assez de sang pour abattre l'homme le plus

robuste: il est donc plus facile d'imaginer que de décrire ce que cette

révolution a produit sur mon individu décharné et flanqué de toute sorte

d'infirmités.--En effet, ce n'est qu'avec peine et seulement dans

quelques intervalles de repos, qu'il m'est possible de traîner ma plume.

Sans le grand empressement de _mes esprits_, qui m'aident pour quelques

minutes de leur précieux mécanisme, il n'eût pas été en mon pouvoir de

vous remercier du tout:--je ne puis cependant le faire comme je le

devrois, pour vos quatre lettres restées si long-temps sans réponse, et

notamment pour la dernière.

J'ai réellement cru, mon bon ami, que je n'aurois plus le plaisir de

vous voir. Le hideux squelette de la mort sembloit avoir pris son poste

au pied de mon lit, et je n'avois pas le courage de m'en moquer comme je

l'ai fait jusqu'ici:--je baissois donc patiemment la tête, sans la

moindre espérance de la relever jamais de dessus mon oreiller.

Mais, de manière ou d'autre, la mort a, je crois, pour le moment, changé

de visée,--et j'espère que nous pourrons encore nous embrasser une fois.

La seule chose que je puisse ajouter, c'est que tant que je vivrai, je

serai toujours

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE XXXI.

A ...

_Rue de Bond, le 8 Mai._

En lisant votre dernière lettre, j'ai senti le degré d'énergie auquel

peut s'élever une passion tendre et honnête.--L'histoire que vous me

racontez doit être placée parmi les relations les plus touchantes des

misères, et en même temps des efforts heureux de la bienveillance

humaine. Il se trouva que je l'avois hier dans ma poche, en déjeûnant

avec Mistriss M... et faute de pouvoir lui donner quelque chose d'aussi

bon de mon propre fonds, je lui lus en entier votre lettre,--mais ce

n'est pas tout; car, ce qu'il y eut de plus flatteur, (c'est-à-dire, de

plus flatteur pour vous) c'est qu'elle voulut la lire elle-même; ensuite

elle me pria de ne pas différer l'occasion de vous présenter vous à sa

table, et à vous celle qui en est la maîtresse. Je lui parlai de

l'incivile distance de quelque centaines de milles, au moins, qui se

trouvent entre nous; mais je promis et je jurai,--car je fus obligé de

faire l'un et l'autre,--que dès que je pourrois me saisir de votre main,

je vous conduirois à _son vestibule_.--Je commence réellement à croire

que, par vous, j'obtiendrai quelque crédit.

Je n'ai pas de peine à me persuader que l'amour soit sujet à des

paroxismes violens, comme la fièvre; mais tant de plaisir accompagne

cette passion: en général, elle produit des sympathies si

douces;--quelquefois elle est si promptement, et souvent si facilement

guérie, qu'en vérité je ne puis plaindre ses disgraces du même ton de

pitié dont j'accompagne mes visites consolatrices à des infortunes moins

ostensibles.--Dans la triste et dernière séparation des amis,

_l'espérance_ nous console par la perspective d'une éternelle réunion,

et la _religion_ nous porte à y croire:--mais, dans l'histoire

mélancolique que vous rapportez, je vois ce qui m'a toujours paru le

spectacle le plus désespérant que puisse offrir la sombre région des

misères humaines. Je me figure la pâle contenance de quelqu'un qui a vu

les plus beaux jours, et qui succombe au désespoir de les voir renaître.

L'homme abattu par une infortune non méritée, et privé de toute espèce

de consolation, est dans un état sur lequel l'ange de la pitié verse le

trésor de ses larmes.

Je ne vous envie point, mon cher enfant--non je ne vous envie pas--vos

sentimens, car je suis sûr que je les partage; mais si je pouvois vous

envier une chose qui vous fait tant d'honneur, et qui m'engage à vous

aimer, s'il est possible, plus que je ne le faisois auparavant,--ce

seroit le petit édifice de consolation et de bonheur que vous avez

construit dans les profondeurs de la misère. Peut-être n'occupera-t-il

que peu de place dans ce monde--mais, semblable au grain de senevé, il

croîtra et portera sa tête dans les cieux, où l'esprit qui l'a érigé

vous élevera vous-même un jour.

_Robinson_ vint me prendre hier pour me mener dîner, place Berkeley;--et

tandis que je m'habillois, je lui donnai votre lettre à lire. Il la

sentit comme il le devoit; non-seulement il me pria de vous dire quelque

chose de flatteur de sa part, mais lui-même il dit mille choses

agréables sur votre compte pendant et après le dîner, et but à votre

santé. Se trouvant même échauffé par le vin, il parloit haut, et

menaçoit de boire de l'eau--comme vous--le reste de ses jours.

Mais tandis que je vous raconte tant de belles choses pour flatter

_votre vanité_, souffrez, je vous prie, que j'en dise quelqu'une qui

puisse flatter la mienne.--Ce n'est ni plus ni moins qu'une élégante

écritoire de table, en argent, avec une devise gravée dessus, qui m'a

été envoyée par _lord Spencer_. La manière dont ce présent m'a été fait,

ajoute infiniment à sa valeur, et exalte en moi le sentiment de la

reconnoissance. Je n'ai pu remercier comme je l'aurois dû; mais j'ai

fait de mon mieux en écrivant les témoignages de ma gratitude, et j'ai

promis à sa grandeur que de toute la vaisselle de la famille _Shandy_,

cette pièce étant celle qu'elle estime le plus, ce seroit aussi, bien

certainement, la dernière dont elle se déferoit.

J'avois une autre petite affaire à vous communiquer; mais la claquette

du facteur m'avertit de vous dire adieu--Dieu vous bénisse donc, et vous

conserve tel que vous êtes;--ce qui, par parenthèse, n'est pas vous

souhaiter peu de chose; mais c'est un souhait que j'adresse à vous, et

pour vous, avec la même vérité qui guide ma plume lorsque je vous assure

que je suis le plus sincèrement, et le plus cordialement,

Votre fidele ami, etc.

LETTRE XXXII.

A ...

_Rue de Bond._

Nos affections ont quelque chose de liant, mon cher ami, qui, malgré

tous ses inconvéniens--car je lui en connois mille,--répand un charme

inexprimable sur le caractère de l'homme. Être dupe des autres, qui

presque toujours sont pires, et très-souvent plus ignorans que nous,

non-seulement c'est une chose humiliante pour notre amour-propre, mais

il arrive aussi très-fréquemment qu'elle est ruineuse pour notre

fortune. Néanmoins le soupçon porte sur la figure, et qui pis est, dans

l'esprit, l'empreinte d'un caractère si détestable, qu'il me seroit

toujours impossible de m'en accommoder; et toutes les fois que j'observe

de la méfiance dans un cœur, je ne vais plus frapper à sa porte; loin de

chercher à m'y établir, je ne lui fais pas même une visite du matin,

lorsqu'il m'est possible de m'en dispenser.

_Niger est, hunc tu, Romane: caveto_[3].

[3] Il est noir: Romain, crains d'en approcher.

Cette espèce de facilité doit certainement nous laisser découverts

contre les astuces des fripons et des coquins; et ces sortes de gens, on

les rencontre, hélas! dans les haies, à côté des grands chemins; ils

viennent même chez nous sans que nous ayons la peine de les faire

appeler.--Il est difficile de saisir l'heureux milieu qui se trouve

entre l'excès de la bonhomie et le misérable égoïsme: cependant Pope

dit--que _lord Bathurst_ le possédoit à un degré supérieur,--et je le

crois. Je dois même le croire pour mon honneur, car j'ai été l'objet des

bontés et des attentions généreuses de ce vénérable lord:--comme je n'ai

jamais eu cette heureuse qualité, je ne puis que vous la recommander,

sans ajouter aucune instruction sur un devoir dans lequel moi-même je ne

puis me citer en exemple.--Ceci n'est pas tout-à-fait à la manière des

prêtres,--mais il n'est pas question d'eux.

B... est exactement une de ces innocentes et inoffensives créatures qui

ne pestent ni ne se fâchent jamais: les différens tours qu'on lui joue,

il les supporte avec la patience la plus évangélique, et il s'est

arrangé de manière, à perdre tout, plutôt que cette disposition

bienveillante qui fait le bonheur de sa vie. Mais comment se le proposer

entièrement pour modèle?--car vous savez, comme moi, que lorsqu'une fois

on a gagné sa confiance, on peut le tromper dix fois le jour,--si ce

n'est pas assez de neuf. Les vrais amis de la vertu, de l'honneur, et de

tout ce qu'il y a de mieux dans la nature humaine, devroient bien former

une phalange autour d'un semblable individu, pour le sauver du manége

des fripons, et des entreprises des scélérats.

Il y a une autre espèce de duperie, pour laquelle il me seroit

impossible d'avoir la moindre commisération, et provient de ce qu'on

vise continuellement à faire que les autres soient dupes de nous. Ce

n'est point cet esprit aimable et confiant que je vous ai déjà

recommandé, mais une disposition présomptueuse, méchante et perfide, qui

pour avoir été continuellement engagée dans de misérables tricheries,

finit par être dupe d'elle-même, ou de ceux qu'elle se proposoit de

duper.

N'en doutez pas, le meilleur moyen d'être dupe soi-même, c'est de

vouloir toujours _duper les autres_.

La ruse n'est point une qualité honorable, c'est une espèce de sagesse

bâtarde, que les fous mêmes peuvent quelquefois mettre en pratique, et

qui sert de base aux projets des fripons,--mais, hélas! combien de fois

ne trahit-elle pas ses sectateurs à leur propre honte, si ce n'est à

leur ruine.

Quoique dans certaines occasions, on puisse quelquefois se servir

innocemment du stratagême, je suis toujours tenté de soupçonner la cause

pour laquelle on l'emploie; car, après tout, je suis sûr que vous

conviendrez avec moi, que lorsque l'artifice ne peut pas être regardé

_comme un crime_, la nécessité qui l'exige doit du moins être considérée

_comme un malheur_.

C'est le contenu de votre lettre qui m'a fait prendre ce ton

_socratique_; et s'il me restoit assez de papier, je sauterois à

quelqu'autre objet pour varier la scène; mais je n'ai d'espace que pour

vous dire que dimanche dernier j'allai dîner rue de _Brook_, où,

non-seulement de vieilles gens, mais, ce qui vaut mieux, des _Beautés

virginales_ dirent une infinité de chose agréables sur votre compte. On

me conduisit ensuite aux _bâtimens_ d'_Argyle_; mais les beautés

virginales n'étoient pas de la partie. Dieu me pardonne donc, et vous

bénisse,--maintenant, et dans tous les temps.--_Amen._

Je suis bien véritablement et cordialement, votre, etc.

LETTRE XXXIII.

A ...

_Coxwould, 19 août, 1765._

Parmi vos caprices, mon cher ami, car vous en avez aussi bien que

_Tristram_,--celui dont l'attrait est le plus doux, c'est sans doute ce

nouveau genre d'esprit romanesque qui, si vous eussiez vécu dans les

temps reculés, eût fait de vous le plus parfait chevalier errant qui

jamais ait brandi lance ou porté visière.

Le même esprit qui vous entraîne maintenant aux eaux de Bristol pour y

donner le bras à quelque femme étique, et lui éviter la peine de puiser

elle-même l'eau thermale; cet esprit, dis-je, vous eût, dans les

premiers temps, fait traverser les forêts et combattre les monstres pour

les intérêts de quelque _dulcinée_ que vous auriez à peine vue; ou

peut-être arborer la croix, et parcourir en brave et pieux chevalier,

les terres et les mers de la _Palestine_.

A vous dire le vrai, vous êtes trop enthousiaste:--si vous étiez né pour

vivre dans quelqu'autre planète, je pourrois me prêter à toutes ces

brillantes et magnifiques puérilités;--mais je ne le ferai point dans le

monde chétif et misérable que nous habitons, dans ce monde où règne la

médisance et la perfidie;--non, en vérité, je ne le ferai pas.--Je

prévois très-bien, et je ne fais pas cette prédiction sans qu'il

m'échappe un soupir; je prévois que cette manie vous conduira dans mille

piéges,--et quelques-uns d'entr'eux seront tels qu'il ne vous sera pas

facile d'en sortir;--ils vous enleveront votre fortune,--et vos

agréables divertissemens;--qu'importe, pourrez-vous dire? il me semble

même vous entendre parler ainsi;--c'est qu'alors vous seriez perdu pour

vos amis.

Car si l'inconstante fortune vous enlève votre superbe palefroi avec son

harnois doré, tandis que vous serez dessus; ou si, tandis que vous

dormirez sous un arbre au clair de la lune, il s'échappe lui-même, et

trouve un autre maître; en un mot, si vous êtes dépouillé par quelques

misérables voleurs de grands chemins de la société,--je suis persuadé

que nous ne vous verrons plus;--vous irez dans quelqu'endroit écarté

prendre l'habit d'ermite, et faire tous vos efforts pour oublier des

amis qui ne cesseront jamais de vous regretter.

Cet esprit enthousiaste est bon en lui-même;--mais il n'en est point

quel qu'il soit, qu'il faille contenir davantage, ou régler avec plus de

discernement.

Le printemps prochain, nous irons, s'il vous plaît, à la fontaine de

_Vaucluse_: nous penserons à _Pétrarque_, et, ce qui vaut mieux, nous

évoquerons sa belle _Laure_.--J'ai tout lieu de penser que ma femme, qui

par parenthèse, n'est point _Laure_, voudra être de la partie;--mais

elle amenera ma pauvre petite _Lydie_, que son tendre père aime bien

autrement qu'une _Laure_.

Répondez-moi sur ces différens objets, et Dieu vous bénisse!--

Je suis, avec la sincérité la plus cordiale, votre affectionné, etc.

LETTRE XXXIV.

A ... Ecuyer.

_Dimanche au soir._

Il est une espèce d'offense qu'un homme peut,--qu'il doit même

pardonner:--mais tel est l'honneur jaloux du monde, qu'il faut venger ce

qu'on appelle communément un affront, lorsqu'il provient de quelqu'un

qui marque.--Laissez-moi cependant vous rappeler que la dureté du cœur

n'est pas digne de votre colère, et aviliroit votre vengeance.--La

porter sur un être semblable, ce ne seroit pas, comme _Saint-Paul_,

regimber contre l'aiguillon,--mais, ce qui est bien pire, contre un

caillou.--Vous avez donc eu raison, mon cher ami,--de laisser tomber la

chose comme vous l'avez fait.

Aussi loin que mes observations ont pu s'étendre, j'ai toujours remarqué

qu'un cœur dur étoit un cœur lâche.--Le courage et la générosité sont

des vertus amies; et lorsqu'on est doué de la dernière, par une suite de

l'organisation du cœur; la première vient naturellement s'y établir.

Si je découvre un homme capable d'une bassesse,--si je le vois impérieux

et tyrannique, s'il tire avantage de la foiblesse pour l'opprimer, de la

pauvreté pour l'écraser, de l'infortune pour lui faire outrage,--ou s'il

court toujours après des excuses sans jamais remplir ses devoirs,--un

tel homme se fût-il d'ailleurs tiré de cinquante duels avec honneur, je

conclus hardiment que c'est un lâche.--Ne point refuser le combat, n'est

nullement une preuve de bravoure;--car nous connoissons tous des lâches

qui se sont battu,--qui même ont triomphé;--mais un lâche ne fit jamais

un action noble ou généreuse:--vous pouvez donc, d'après mon

autorité,--qui peut-être n'est pas la plus mauvaise, vous pouvez,

dis-je, soutenir qu'un homme dur ne fut jamais brave, c'est-à-dire qu'un

tel homme, vous pouvez à bon droit l'appeler un lâche,--et s'il prend

mal votre décision,--ne vous en inquiétez pas.--_Tristram_ endossera son

armure, dérouillera son épée, et viendra vous servir de second, dans le

combat.

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 17 / 19 段