La _discrétion_ est une qualité bien froide;--je ne serois pourtant pas

fâché que vous en eussiez assez pour diriger votre sensibilité sur des

objets convenables;--mais ne l'étendez pas plus loin; un pas de plus

pourroit vous être funeste;--il seroit possible qu'il arrêtât la source

vivifiante de toute vertu; cette source qui, j'en suis sûr, ne cessera

de couler dans votre ame, et ne souffrira pas qu'une mortelle aridité

vous dessèche le cœur.

En effet, la sensibilité est la mère de toutes ces impressions

délicieuses qui donnent une couleur plus brillante à nos joies, et nous

font verser des larmes de ravissement.--Des hommes plus sages que moi

pourront vous instruire sur cette matière, et vous dire combien elle

mérite d'occuper notre pensée.

Je vous laisse donc à vos propres méditations.--Je leur souhaite une

heureuse issue, ainsi qu'à tout ce que vous entreprendrez, et suis bien

véritablement,

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE XXI.

A ...

_Rue de Bond, jeudi matin._

Vous voulez donc bien, mon cher ami, vous fâcher contre les

journalistes?--Je n'ai pas à beaucoup près cette complaisance;--mais

comme ce n'est que pour moi que vous prenez de l'humeur,--je vous en

fais, ainsi que je dois, mille et mille remercîmens.

Je ne sais en vérité pas à qui je suis redevable d'un aussi généreux

service.--Je serois fort embarrassé de dire si je le dois à toute la

société, ou au morosisme de quelque individu.--Je n'ai jamais

fait pour cela la moindre perquisition.--Après tout, qu'en

résulteroit-il?--Voudrois-je leur donner dans mes écrits l'immortalité

qu'il ne trouveront jamais dans les leurs?--Laissons les ânes braire

comme il leur plaît: je traiterai leurs seigneuries à ma manière comme

elles le méritent,--et cette manière leur plaira moins qu'aucune autre.

Il existe une malheureuse classe de gens qui cherchent continuellement à

faire de la peine à ceux qui valent mieux qu'eux; mais ma coutume a

toujours été de ne pas me formaliser des éclaboussures qu'on jette sur

mon habit;--car elles n'en ont jamais passé la doublure,--surtout celles

qu'ont lancées cette envie, cette ignorance et ces caractères pervers

qui se trouvent à une aussi grande distance de mes écrits.

Je me réjouis pour vingt bonnes raisons que je vous déduirai dans la

suite, de ce que Londres se trouve sur votre chemin entre le comté

d'Oxford et Suffolk; et l'une de ces raisons, je vais vous la dire

maintenant:--c'est que vous pouvez m'être d'un très-grand secours; je

désirerois donc que vous vous disposassiez à me rendre un bon office, si

je ne savois fort bien que vous êtes toujours prêt à le faire.

La ville est si déserte que, quoique j'y sois depuis vingt-quatre

heures, je n'ai vu que trois personnes de connoissance; Foote, au

spectacle,--Sir Charles Davers, au café de Saint-James, et Williams,

qui, comme un oiseau de passage, prenoit son vol pour Brigthelmstone, où

l'on m'a dit qu'il fait sa cour à une femme charmante, avec tout le

succès que ses amis peuvent lui souhaiter.

L'unique chose qu'on pouvoit désirer à nos courses d'York, étoit de se

trouver dans la salle du bal et non en rase campagne. La pluie ne voulut

jamais se prêter aux divertissemens de la course; elle déchaîna

contr'eux tous les réservoirs du ciel. Ce contretemps n'influa point sur

les autres amusemens; leur gaieté n'en fut pas du tout altérée. J'avois

promis à certaine personne que vous y seriez, et vous m'êtes redevable

de quelques reproches que j'ai essuyés pour vous.

Quoique je ne vous aye pas encore parlé de ma santé, je ne me porte pas

bien du tout et si l'hiver me surprend dans ce pays-ci, je ne verrai

jamais d'autre printemps: c'est donc pour m'en aller vers le Midi que je

vous prie d'arriver promptement de l'Ouest.

Hélas! hélas! mon ami, je commence à sentir que toute ma force s'épuise

dans ces luttes annuelles avec cette parque maudite, qui sait tout aussi

bien que moi que malgré mes efforts, elle finira par nous battre tous:

en effet, elle a déjà brisé la visière de mon casque, et la pointe de ma

lance n'est plus ce qu'elle étoit autrefois; mais tant que le ciel

voudra bien me laisser la vie, j'attends aussi de sa bonté la force

nécessaire pour en tolérer les peines; et j'espère qu'il me conservera

jusqu'au dernier soupir, cette sensibilité pour tout ce qui est bon et

honnête; car lorsqu'elle possède entièrement notre ame, je pense qu'elle

forme un ample correctif à la grande somme de nos erreurs.

Croyez donc que je serai sensible à votre amitié tant que je pourrai

l'être à quelque chose; et j'ai tout lieu de me flatter que vous

m'aimerez, non-seulement jusqu'à mon dernier jour, mais qu'encore après

ma mort, vous garderez la mémoire de,

Votre toujours fidele et affectionné, etc.

LETTRE XXII.

A ...

_Dimanche matin._

Si vous désirez avoir le portrait de ma figure diaphane--qui, par

parenthèse, ne mérite pas les frais de la toile,--je m'y prêterai

volontiers; car il m'est doux de songer que lorsque je reposerai dans la

tombe, mon image pourra du moins me rappeler quelquefois à votre amitié

sympathique.

Mais il faut que vous fassiez vous-même la proposition à _Reynolds_: je

vais vous dire pourquoi je ne puis m'en charger. _Reynolds_ a déjà fait

mon portrait; et lorsque j'ai voulu m'acquitter avec lui, il a refusé

mon argent, disant, pour me servir de sa flatteuse expression, que

c'étoit un tribut que son cœur vouloit payer à mon génie. Vous voyez que

la façon de penser de cet artiste égale au moins la supériorité de son

talent.

Vous voyez, en même-temps, mon embarras, et la nécessité de vous charger

de la proposition, si toutefois il s'agit de recourir au génie de

_Reynolds_. Si l'impatience de votre amitié, que vous exprimez d'une

manière si touchante, veut bien attendre que nous allions à _Bath_, nous

pourrions employer le pinceau de votre favori _Gainsborough_.

Et pourquoi pas celui de votre petit ami _Cosway_, qui va d'un pas

rapide à la fortune et à la célébrité? enfin, il en sera ce que vous

voudrez, et vous arrangerez la chose comme il vous plaira.

Dans tous les cas, je me régalerai de mon buste lorsque j'irai à Rome,

pourvu toutefois que _Nollekens_ ne me fasse pas une demande

incompatible avec l'état de mes finances. La statue que vous admirez

tant, et qui décore le monument de mon aïeul l'Archevêque, à la

cathédrale d'York; cette statue, dis-je, m'a, je crois, fait naître la

fantaisie d'avoir la mienne. Ce morceau de marbre, que ma vanité,--car

souffrez, s'il vous plaît, que je mette cela sur son compte,--que ma

vanité me destine, la main de l'amitié pourra le placer sur ma tombe, et

peut-être sera-ce la vôtre.--En voilà bien sur ce chapitre.

Mais je suis né pour les digressions: je vous dirai donc, sans autre

préambule, et après avoir bien réfléchi, que lord ... est d'un caractère

bas et rampant. S'il n'étoit que fou, je dirois--ayez pitié de lui: mais

il a justement assez d'esprit pour être responsable de ses actions, et

pas assez pour reconnoître la supériorité de ce qui est véritablement

grand sur ce qui est petit.--Si jamais il s'élève à quelque chose de bon

et d'honnête, je consens que de mon vivant et même après ma mort, on

m'accuse de trafiquer du scandale, et d'être un méchant homme; mais n'en

parlons plus, je vous prie.--Il est temps que je vous quitte pour me

rendre dans un endroit où je devrois être depuis une heure.--Dieu vous

bénisse donc, et croyez-moi pour la vie,

Très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXIII.

A ...

_Lundi matin!_

L'histoire, mon cher ami, qu'on vous a débitée comme très-authentique,

est absolument fausse, ainsi que bien d'autres. Je n'ai jamais eu de

démêlé avec M. _Hume_--c'est-à-dire, de dispute sérieuse qui sentît

l'emportement ou la colère.--En effet, on m'étonneroit fort, si l'on me

disoit que _David_ (Hume) se fût jamais pris de querelle avec quelqu'un;

et si j'étois forcé d'en convenir, rien ne pourroit me déterminer à

croire que le tort ne fût pas du côté de son adversaire car de ma vie,

je n'ai rencontré d'homme plus poli ni plus doux. S'il a fait des

prosélytes par son scepticisme, il l'a dû plutôt à l'aimable tournure de

son caractère, qu'à la subtilité de sa logique.--Comptez là-dessus:

c'est un fait.

Je me souviens bien que nous plaisantâmes un peu à la table de lord

_Hertford_ à _Paris_; mais de part et d'autre, il n'y eut rien qui ne

portât l'empreinte de la bienveillance et de l'urbanité.--J'avois prêché

le même jour à la chapelle de l'ambassadeur: _David_ voulut faire un peu

la guerre au _prédicateur_; le prédicateur, de son côté, n'étoit pas

fâché de rire avec l'_infidèle_; nous rîmes effectivement un peu l'un et

l'autre, toute la société rit avec nous;--et quoi qu'en dise votre

conteur, il n'étoit sûrement pas présent à cette scène.

Il n'y a pas plus de vérité dans le récit qui me fait prêcher un sermon

injurieux pour l'ambassadeur dans la chapelle même de son excellence;

car lord Hertford me fit l'honneur de m'en remercier à plusieurs

reprises. Il y avoit, je l'avoue, un peu d'inconvenance dans le _texte_;

et c'est tout ce que votre narrateur peut avoir entendu de propre à

justifier son récit.--S'il s'endormit immédiatement après que je l'eus

prononcé,--je lui pardonne. Voici le fait:

Lord _Hertford_ venoit de prendre et de meubler un hôtel magnifique; et

comme à Paris la moindre chose produit un engouement passager, il étoit

de mode dans ce moment-là de visiter le nouvel hôtel de l'ambassadeur

d'Angleterre.--Personne n'y manquoit:--ce fut, pendant quinze jours au

moins, l'objet de la curiosité, de l'amusement et de la conversation de

tous les cercles polis de la capitale.

Il m'échut en partage, c'est-à-dire, je fus prié de prêcher le jour de

l'inauguration de la chapelle de ce nouvel hôtel.--On vint m'en prier au

moment où je finissois ma partie d'wisch avec _Thornhills_; et soit que

la nécessité de me préparer, car je devois prêcher le lendemain,

m'enlevât trop brusquement à mon amusement de l'après-dîné; soit toute

autre cause que je ne prétends pas déterminer; je me trouvai saisi de

cette espèce d'humeur à laquelle vous savez que je ne puis jamais

résister; et il ne me vint dans l'esprit que des textes

malheureux:--vous en conviendrez vous-même en lisant celui que je pris.

«Et Hezekia dit au prophète: je leur ai montré mes vases d'or et mes

vases d'argent, et mes femmes et mes concubines, et mes boîtes de

parfums; en un mot, tout ce qui étoit dans ma maison, je le leur ai

montré: et le prophète dit à Hezekia: vous avez agi très-follement.»

Ce texte étant puisé dans la sainte écriture, ne pouvoit nullement

offenser, quelque mauvaise interprétation que voulussent y donner les

malins esprits.--Le discours en lui-même n'avoit rien que de

très-innocent, et il obtint l'approbation de _David Hume_.

Mais je ne sais comment je remplis des pages entières à ne parler que de

moi seul:--la seule chose qui puisse justifier en moi cet égoïsme

épistolaire, c'est lorsque j'assure un aimable caractère, ou un fidele

ami, comme je le fais maintenant à votre égard, que je suis d'elle, de

lui, ou de vous,

Très-affectueusement, l'humble serviteur.

LETTRE XXIV.

A ... Ecuyer.

_Mercredi matin._

Croyez-moi, mon cher ami, je n'ai que très-peu de foi aux docteurs. Il y

a plusieurs années que quelques-uns des plus célèbres de la Faculté

m'assurèrent que je ne vivrois pas trois mois, si je continuois mon

genre de vie. Le fait est que depuis treize ans je brave leur décision

en faisant précisément ce qu'ils m'ont défendu:--oui, j'ai l'effronterie

d'exister encore, quoiqu'avec toute ma maigreur; et ce ne sera pas ma

faute, si je ne continue à les faire mentir aussi longtemps que je l'ai

déjà fait.

Je crois que c'est le lord _Bacon_ qui observe,--du moins quelque soit

l'auteur de cette observation, elle n'est pas indigne du grand homme que

je viens de citer;--il observe, dis-je, que les médecins sont de

vieilles femmes qui viennent à côté de notre lit, se mettre aux prises

avec la nature, et qui ne nous quittent que lorsqu'ils nous ont tués ou

que la nature nous a guéris.

Il y a dans l'art de guérir une incertitude qui se moque de

l'expérience, et même du génie.--Ce n'est pas que je prétende proscrire

absolument une science qui produit quelquefois de bons effets. Je pense

même que cette science, considérée abstractivement, doit l'emporter sur

toutes les autres: mais je ne suis pas toujours le maître de me contenir

quand je songe au sot orgueil de ceux qui la professent, et qui sortent

des gonds lorsque vous ne lisez pas les étiquettes des fioles qui

contiennent la matière de leurs ordonnances, avec le même respect que si

elles étoient écrites de la propre main de _Saint-Luc_.

Déesse de la santé,--fais que je boive ton breuvage salutaire à la

source pure qui jaillit sous tes lois! Accorde-moi de respirer un air

balsamique, de sentir les douces influences du soleil vivifiant.--Ami,

je le ferai,--car si je ne vous vois dans quinze jours, le seizième je

prendrai le coche de Douvres et j'irai sans vous, chercher les bords du

_Rhône_, où vous me suivrez ensuite, si cela vous plaît; si vous ne le

faites point, voyez quelle différence:--tandis que le jour de Noël vous

vous couvrirez d'habits bien chauds, et ferez préparer un grand feu pour

vous prémunir contre les brouillards, je m'assiérai sur le gazon à la

douce chaleur du grand foyer de la nature qui éclaire, vivifie et

réjouit tous les êtres.

Faites bien vos réflexions, je vous prie,--et que j'en apprenne bientôt

le résultat, car je ne ne veux pas perdre un autre mois à Londres,

fût-ce même par complaisance pour vous,--ou dans la vue de vous avoir

pour compagnon de voyage, ce qui,--je dois en convenir, me seroit

absolument personnel.

En attendant, et toujours, Dieu vous bénisse!

Je suis, très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXV.

A ... Ecuyer.

_Mercredi à midi._

Je me trouve toujours quelque fâcheuse affaire sur les bras: ce n'est

pas, comme le soupçonnent quelques personnes de bonne humeur, faute de

prendre assez de soin de ne pas blesser les gens; je n'en eus jamais le

désir, mais uniquement faute d'être entendu.--Pope a très-bien peint

l'embarras d'être réduit,

A s'escrimer

sans second et sans juge.

Je pense que la citation est exacte.--En effet, un homme peut assez bien

se tirer d'affaire sans second. Le génie, loin d'en avoir besoin,

pourroit quelquefois en être embarrassé;--mais n'avoir pas de juge,

c'est une mortification qui pénètre jusqu'au vif ceux qui sentent ou

imaginent, ce qui revient à-peu-près au même, qu'un jugement impartial

et équitable seroit leur récompense.

N'être jamais compris, et, ce qui en résulte naturellement, voir tous

ses discours défigurés par l'ignorance, est cent fois pire que d'être

calomnié malicieusement.--Le plus souvent, et presque toujours, la

calomnie est un hommage que le vice paye à la vertu, et la folie à la

sagesse.--L'homme sage voit d'un œil de pitié les efforts du

calomniateur: ils tournent à son avantage;--semblable au philosophe

qu'on dit avoir élevé un monument à sa propre gloire, avec les pierres

que lui lançoit la malignité de ses compétiteurs.

La vertu sans la bonne réputation est une chose trop ordinaire pour

qu'on doive en être surpris--quoi qu'on ne puisse s'empêcher d'en

déplorer l'injustice: mais comme elle tient en quelque sorte à l'ordre

général de la Providence, l'espérance et la résignation peuvent nous la

faire supporter. Quant à ce qui n'intéresse que médiocrement la

réputation, on peut pardonner à celui qui se moque des tournures qu'on

donne le plus souvent aux intentions les plus honnêtes.

Je puis vous assurer bien positivement que je n'eus jamais moins

d'amour-propre, ni moins d'envie de déployer mes talens,--quels qu'ils

soient--que dans la circonstance qui a produit tant de fâcheries. Loin

de montrer de la sévérité--j'étois tout complaisance et bonne

humeur--mes esprits étoient à l'unisson de chaque pensée généreuse et

riante,--en un mot, j'avois si peu l'idée d'offenser--_surtout les

Dames_--qu'il n'y eut peut-être jamais de moment dans ma vie ou je fusse

plus disposé à m'armer de toutes pièces, et à monter sur mon

palefroi pour aller soutenir la cause de la Beauté molestée ou

captive.--Cependant me voilà précisément regardé comme le monstre que

j'étois prêt à combattre et à détruire.

Veuillez donc bien, de la manière que vous croirez la meilleure, faire

part de toutes ces observations à madame H... dites-lui qu'elle a fait

seulement ce que bien d'autres ont fait avant elle--c'est-à-dire,

qu'elle a _mal conçu_, ou, comme il pourroit y avoir de l'équivoque dans

ce mot, qu'elle m'a _mal entendu_.

Je suis prêt à faire mon apologie dans toutes les règles; et si la dame

qui en sera l'objet est disposée à m'accorder un sourire, je recevrai le

retour de sa faveur avec toute la reconnoissance qu'elle mérite; mais si

elle présume qu'il soit plus à propos de se tenir toujours pour

offensée--je ne manquerai pas de la citer au supplément de mon chapitre

des droits et des injustices des femmes; et quoique, d'après une

certaine combinaison des circonstances, je ne puisse jamais faire

comprendre ce chapitre à mon oncle Tobie, je l'expliquerai si bien à

tout le monde, qu'on pourra le lire en courant.

D'ailleurs, je ne suis pas inintelligible pour tous. Il y a quelques

esprits qui n'ont nullement besoin d'avoir la clef de mes discours ou de

mes ouvrages; et ceux-là--je parle des esprits--sont du premier ordre.

Ceci me donne quelque consolation, et cette consolation augmente de

poids et de mesure lorsque je pense que vous êtes de ce nombre.

Mais le papier et la claquette du facteur m'avertissent de faire--ce que

j'aurois dû faire à l'autre page:--c'est de prendre congé de vous; adieu

donc, et que Dieu vous bénisse!

Je suis très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXVI.

A ...

_Jeudi 1 Novembre._

Si j'étois ministre d'état--au lieu d'être curé de campagne;--ou plutôt,

quoique je ne sache lequel est le meilleur des deux, si j'étois

Souverain d'un pays, non comme _Sancho-Pança_, sans avoir aucune volonté

à moi, mais avec tous les priviléges et toutes les immunités qui

appartiennent à cette place; je ne souffrirois pas que l'homme de génie

fût déchiré, humilié, ou même sifflé par celui qui ne pourroit pas

rivaliser avec lui.--Cela signifie que je ne permettrois point que les

sots d'aucune espèce osassent se montrer dans mes états.

Quoi!--direz-vous--n'y auroit-il pas quelque exception pour l'ignorant

et le non-lettré?--aucun quartier à part pour ceux que la science

n'auroit point illuminés, ou dont l'indigence auroit étouffé le

génie?--Mon cher ami, vous ne m'entendez pas parfaitement:--ne supposez

pas, je vous prie,--qu'on soit _sot_ pour n'être pas _instruit_--ni que

pour être _instruit_, on ne puisse pas être _sot_.

Je ne tire pas mes définitions des lieux communs du collége, ni du

_péricrane_ épais et moisi des compilateurs de dictionnaires, mais du

grand livre de la Nature, qui est le volume du Monde et le code de

l'expérience. J'y trouve qu'un _sot_ est un homme; (car maintenant je ne

suis pas d'humeur à confondre les femmes dans cette définition) est un

homme, dis-je, qui se croit autre chose que ce qu'il est dans la

réalité--et qui ne sait comment faire un bon usage de ce qu'il est.

C'est la manière d'adapter les _moyens_ à la _fin_ qu'on se propose, qui

caractérise une intelligence supérieure. La chétive haridelle dont

_Yorick_ a depuis si long-temps fait son unique monture, si une fois on

la met dans le droit chemin, arrivera plus tôt au terme de son voyage

que le meilleur coureur de _Newmarket_, qui aura pris à gauche.

Souvent la _sagesse_ ne sait ni lire ni écrire, tandis que la _folie_

vous cite des passages de toutes les langues mortes et de la moitié des

vivantes. Veuillez donc bien, je vous prie, ne pas vous former une

mauvaise,--c'est-à-dire, une fausse idée, de ce royaume de mon

invention;--car si jamais je le possède, vous pouvez être sûr que vous y

aurez un bon traitement, et que vous y vivrez à votre aise, comme le

feront tous ceux qui y vivront avec honneur.--Mais au point.

Au point, ai-je dit?--Hélas! il y a tant de _zig-zags_ dans ma destinée,

qu'il m'est impossible de filer droit en écrivant une pauvre

lettre--encore une lettre d'ami, et je ne la recommencerai pourtant

pas;--car il m'arrive une visite que je ne puis renvoyer--qui m'oblige à

finir une page ou deux, peut-être même trois, plus tôt que je ne

l'aurois fait. Je vais donc plier ma lettre telle qu'elle est,--en

ajoutant seulement un Dieu vous bénisse!--ce qui, toutefois, est le

désir le plus constant et le plus sincère de

Votre affectionné, etc.

LETTRE XXVII.

A ...

_Dijon, 9 Novembre 1769._

MON CHER AMI,

Je vous recommande,--non pas peut-être par-dessus tout, mais très

certainement par-dessus beaucoup de choses,--de vous servir de votre

propre intelligence, un peu plus que vous ne le faites; car, croyez-moi,

une once de celle-ci vous sera plus avantageuse qu'une livre de celle

des autres. Il y a une sorte de timidité qui, comme objet de

spéculation, rend la jeunesse aimable; mais vu l'humeur actuelle du

monde, c'est, dans la pratique, une chose vraiment incommode, pour ne

pas dire dangereuse.

Il existe, au contraire, une mâle confiance qu'on ne sauroit avoir trop

tôt, parce qu'elle provient du sentiment des bonnes qualités que l'on

possède et des heureuses acquisitions que l'on a faites: il n'est pas

moins à propos de s'en parer aux yeux du monde, que de prendre un casque

au jour du combat. Nous en avons besoin comme d'une protection, contre

les insultes et les outrages des autres; car dans les circonstances qui

vous sont particulières, je ne la considère que comme une qualité

purement défensive,--propre à empêcher que vous ne soyez cule-buté par

le premier ignorant, le premier sot, ou l'insolent faquin qui verra que

votre modestie étouffe votre mérite.

Mais je ne vous dis ceci qu'en passant.--J'en laisse l'application à

votre propre discernement et à votre bon sens, dont je n'écrirai pas

tout ce que je pense, ni ce qu'en pensent quelques autres personnes qui

le jugent favorablement.

Depuis que j'ai mis le pied sur le continent, je me trouve tellement

mieux, que ma vue seule vous feroit du bien,--et vous en auriez encore

davantage à m'entendre; car j'ai recouvré ma voix dans ce climat

générateur. Loin d'avoir de la peine à me faire entendre de l'autre côté

de la table, je serois maintenant en état de prêcher dans une

cathédrale.

Tout le monde est ici dans l'ivresse du contentement. La vendange a été

très-abondante, et elle est maintenant sous le pressoir. Tous rayonnent

de plaisir, et toutes les voix sont au ton de la joie.--Quoique j'aille

aussi vîte qu'il m'est possible d'aller, et que malgré cela la mort me

talonne au point qu'il ne me paroît pas prudent de prendre le temps de

jeter un regard en arrière, je ne puis cependant résister à la tentation

de sauter hors de ma chaise, et de passer tout le soir sur un banc à

considérer les danses que forment ces fortunés habitans, après les

travaux de la journée. C'est ainsi que, par un bienfait de la

Providence, sur les vingt-quatre heures, ils trouvent le secret d'en

passer au moins deux ou trois à oublier qu'il existe dans ce monde

quelque chose qui ressemble au travail et aux soucis.

Cet innocent oubli de la peine est l'art le plus heureux de la vie; et

la philosophie, avec tout son attirail de préceptes et de maximes, n'a

rien qui lui soit comparable. En effet, je suis convaincu que la

joie--modérée, et réglée sur de bons principes,--est parfaitement

agréable à l'Etre bienfaisant qui nous a créés;--qu'on peut rire,

chanter, et même danser,--sans offenser le ciel.

Je ne pourrai jamais,--non, je le dis bien positivement, il ne sera

jamais en mon pouvoir de croire qu'on nous ait envoyés dans ce monde

pour le traverser mélancoliquement. Tout ce qui m'entoure m'assure le

contraire.--Les danses et les concerts rustiques que je vois et que

j'entends de ma fenêtre, me disent que l'homme est fait pour la joie.

Aucun cerveau fêlé de moine Chartreux,--tous les moines Chartreux du

monde,--ne me feroient jamais revenir de cette opinion.

_Swift_ dit, _vive la bagatelle_! Moi je dis, _vive la joie_, qui, j'en

suis sûr, n'est point _bagatelle_. C'est, à mon avis, une _chose

sérieuse_, et le premier des biens pour l'homme.

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 16 / 19 段