braver l'opinion, ce que, par parenthèse, je ne vous conseille point;
demandez à ... d'où vient qu'il se soumet avec tant de complaisance à la
petite morveuse qui vit avec lui.--Vous savez--et tous ses amis savent
également--qu'il se prive de plus de la moitié des plaisirs de la vie,
par la crainte que cette femme ne l'en punisse, n'importe de quelle
manière. Il a de la fortune, de l'intelligence et du courage:--il aime
la société, dont il fait un des principaux ornemens;--cependant, combien
de fois ne la quitte-t-il pas au milieu de ses plaisirs! et pour parler
d'une manière plus positive, combien de fois ne quitte-t-il pas nos
douces entrevues classiques avant qu'elles soient parvenues à leur degré
de vivacité ordinaire; le tout par complaisance pour ce petit objet de
honte, qu'il n'a pas le courage de renvoyer sur les bords de l'Wye, où
cinquante guinées par an, en feroient la reine du village!--nous
plaignons le pauvre A..., nous disputons avec lui, nous l'admirons;--que
ne faisons-nous pas?--mais en cela, nous nous abusons nous-mêmes;--car
le plus sage et le meilleur d'entre nous se laisse gouverner par quelque
petite vilaine espèce d'opinion, dont la domination est aussi
déshonorante, et peut-être plus nuisible, puisqu'elle peut souiller tout
le cours de notre vie. Malgré toutes les séductions et les ruses d'une
maîtresse, on peut prendre son parti définitif, et la congédier; mais
l'opinion une fois enracinée, devient partie de nous-mêmes, elle vit et
meurt avec nous.
Vous direz, sans doute, que je prêche ce matin; mais vous savez quand et
comment appliquer ce que j'écris: je m'en rapporte à vous pour la
pratique: si vous ne le faites pas--mais qu'ai-je à faire de tous ces
_si_?--c'est un monosyllabe exceptif, et je le rejette loin de moi.
Nous avons ici B... qui me dit vous avoir laissé faisant continuellement
la navette de Londres à Richmond.--Quelle est sur la colline de Hill, la
beauté qui vous enchante?--c'est très-mal à vous de ne jamais me faire
la moindre confidence sur vos _Dorothées_ ou vos _Délies_: je vous
proteste bien sérieusement que je ne vous écrirai qu'après que vous
m'aurez envoyé l'histoire de _Servage_: il faut que je connoisse l'objet
qui vous enchaîne actuellement sur ces rives:--nommez-moi donc cette
Nayade.
M. F..., l'apostolique F..., ainsi que l'appelle Lady ..., dans son
voyage de -- me fit entendre que c'étoit quelque chose de sérieux. Il
parla de mariage--à quoi je répondis, Dieu l'en préserve!--mais ne vous
fâchez pas, je vous prie, de cette exclamation; elle n'étoit ni folle,
ni chagrine: elle partoit de l'intérêt sincère que je prends à vous, et
que vous méritez à tant de titres.--Avec vos inclinations, dans la
position où vous êtes, je ne crois pas qu'il y ait une seule femme dans
les trois royaumes qui puisse faire votre bonheur; et si vous jugez à
propos de m'en demander la raison, une autre fois je vous la
donnerai.--Maintenant je me borne à vous dire que,
Je suis, très-cordialement, votre, etc.
LETTRE XV.
_9 septembre 1765._
Je pense, mon cher ami, que cette lettre pourra vous parvenir, et vous
agréer, un ou deux jours avant votre départ de la ville: je le désire
par cet esprit du misérable amour-propre qui, comme vous le savez, me
gouverne, et me dirige dans toutes mes actions.--Mais de peur que vous
ne goûtiez pas cette raison, je vais vous en donner une autre qui sera
peut-être plus près de la vérité; du moins je l'espère.
J'ai grand besoin de savoir si B... a pris des arrangemens avec _Foley_
le banquier, à _Paris_ comme je le lui avois ordonné, relativement à la
remise d'argent qu'il devoit faire à madame Sterne. Il faut vous dire
que je le soupçonne d'avoir été négligent, non faute de probité, car je
le crois aussi honnête créature qu'aucune qui jamais ait porté d'habit,
mais peut-être sa caisse n'est-elle pas dans un état propre à répondre à
mes intentions: si cela est, je ne demande qu'à savoir la vérité; mais
son silence me fait présumer qu'il craint de me la dire.
J'ai reçu de _Toulouse_ une lettre qui n'est guère propre à me
tranquilliser: d'après ce qu'elle contient, j'ai tout lieu de craindre
que la source de ma trésorerie ne soit négligée. Je vous prie d'en
rechercher la cause, et de la corriger, si vous en trouvez l'occasion;
afin que les petits ruisseaux de mes moyens ne soient point obstrués
entre _Londres_ et le _Languedoc_, c'est-à-dire, entre moi, madame
Sterne, et ma pauvre Lydie.
Elles m'écrivent que, conformément à mes désirs, elles ont tiré sur
_Foley_, qui leur a répondu qu'il n'étoit pas nanti pour faire honneur à
leur mandat; mais que, par rapport à moi, si elles avoient besoin
d'argent, il leur en fourniroit: c'est un beau procédé; j'en suis
presque fier;--cela me jette pourtant dans une incertitude vraiment
inquiétante.--Je songe à toute la peine que va donner à ces pauvres
femmes le fâcheux retard qu'elles souffriront jusqu'à ce que la méprise
puisse être rectifiée.
D'ailleurs,--c'est une source de propos, de questions, de soupçons; et
tout cela.--Ma chère Lydie ne mettra que de la douceur dans ses
plaintes; mais sa mère est femme à lâcher un volume de reproches. Dans
le vrai, je ne mérite ni les uns, ni les autres.--J'ai calculé les
choses du mieux que je l'ai pu pour subvenir à leurs besoins, et pour me
mettre moi-même hors d'inquiétude.--Cependant ceci ne laisse pas que de
jeter dans mon esprit une ou deux pensées malades; et dans le moment
actuel, je sens diminuer mon goût pour la chevalerie errante.
Je prodigue les paroles, mon cher ami, sur une matière dans laquelle il
suffit du moindre avis pour vous mettre en activité. Faites-moi donc
l'honneur de m'apprendre, sans aucun délai, que la chose est absolument
terminée; et si B... retarde la dîme, d'un seul instant;--faites pour
moi, mon cher ami, ce que je ferois pour vous en pareille occasion.--Sur
ce, que Dieu vous bénisse!--mon cœur ne me permet pas de vous faire un
seul mot d'apologie, parce que je sens qu'elle ne vous seroit point
agréable.--Encore une fois, adieu!
Très-cordialement, votre, etc.
LETTRE XVI.
A ... Ecuyer.
_Coxwould, le Mercredi au soir._
J'ai reçu la lettre que vous m'avez annoncée de la part du docteur L...,
je vous en fais à tous deux mes remerciemens.--C'est certainement un
homme très-érudit, et un excellent critique. Il devroit bien employer
ses heures de loisir sur _Virgile_; ou plutôt, si je m'y connois, sur
_Horace_. Il nous donneroit, pour ces deux auteurs, un commentaire tel
que nous n'en avons pas, et peut-être tel que nous n'en aurons jamais,
s'il ne prend la peine de le faire.
Mais _Tristram Shandy_, mon ami, est fait et construit de manière à
braver toute critique:--je donnerai le reste de l'ouvrage sur ce
plan:--il est au-dessus du pouvoir, ou au-dessous de l'attention d'aucun
critique ou hypercritique quelconque.--Je ne l'ai façonné sur
aucune règle.--J'ai laissé mon imagination, mon génie, ou ma
sensibilité,--nommez-les comme il vous plaira--je leur ai, dis-je,
laissé carte-blanche, sans m'informer le moins du monde s'il avoit
jamais existé d'homme qu'on appelât _Aristote_.
Quand j'ai monté sur mon _dada_, il ne m'est jamais venu dans l'idée de
savoir où j'allois, ni si je reviendrois dîner ou souper à la maison le
lendemain, ou la semaine d'après.--Je l'ai laissé prendre sa course,
aller l'amble, caracoler, troter, ou marcher d'un pas triste et
languissant, selon qu'il lui plaisoit le mieux.--C'étoit pour moi la
même chose; car mon caractère étoit toujours à l'unisson de son
allure,--quelle qu'elle fût; jamais je ne l'ai touché du fouet ni de
l'éperon, mais je lui mettois la bride sur le col, et il étoit dans
l'usage de faire son chemin sans blesser personne.
Quelques-uns rioient en nous voyant passer,--d'autres nous regardoient
d'un œil de pitié;--de temps-en-temps quelque passant sensible et
mélancolique jetoit les yeux sur nous, et poussoit un soupir.--C'est
ainsi que nous avons voyagé;--mais mon pauvre _rossinante_ ne faisoit
point comme _l'âne de Balaam_; il ne s'arrêtoit pas toutes les fois
qu'il voyoit une forme angélique sur sa route; au contraire, il poussoit
droit à elle,--et ne fût-ce qu'une jeune fille assise à côté d'une
fontaine, qui me laissât désaltérer dans sa cruche, elle étoit sûrement
un ange pour moi.
La grande erreur de la vie, c'est que nous portons nos regards trop
loin:--nous escaladons le ciel,--nous creusons jusqu'au centre de la
terre pour y chercher des systèmes, et nous nous oublions
nous-mêmes.--La vérité repose devant nous; elle est sur le grand chemin;
le laboureur marche dessus avec ses souliers ferrés.
La nature brave la règle et le cordeau;--l'art en a besoin pour élever
ses édifices, et terminer ses ouvrages:--mais la nature a ses propres
lois qui sont au-dessus de l'art et de la critique.
Le docteur L... reconnoît toutefois, que mon _sermon sur la conscience_
est une composition admirable; mais il prétend que c'est le dégrader que
d'en faire un épisode du _Tristram Shandy_.--Maintenant, s'il vous
plaît, soyez assez bon pour écouter ma réponse:--si cet ouvrage est si
parfait, et je le crois tel,--parce que le _juge Burnet_, homme de goût
et d'érudition, aussi bien qu'homme de loi, désira que je le fisse
imprimer; si ce sermon, dis-je, est si bon, il doit être lu; les
lecteurs lui viennent par milliers depuis qu'il est dans le _Tristram
Shandy_, mais le fait est qu'auparavant il n'en trouvoit pas un seul.
J'ai répondu au docteur L... avec tout le respect que méritent son
aimable caractère et ses talens admirables; mais je lui ai dit, en
même-temps, que mon livre n'étoit pas écrit pour être chicané par aucune
des lois connues de la critique; que si je croyois jamais faire quelque
chose qui fût de leur ressort, je jeterois au feu mon manuscrit, et ne
remettrois la plume dans le cornet que pour assurer de l'intérêt le plus
cordial et le plus sincère quelque non-critique et non-critiquant ami,
tel que vous.--C'est ce que je fais dans ce moment:--ainsi Dieu vous
garde.
* * * * *
Je commence à mettre le nez hors de mon hermitage; car lord et lady
Fauconberg sont arrivés, et portent avec eux, suivant l'usage, un ample
magasin de vertus douces, aisées et hospitalières.--Je vous désirerois
ici pour les partager et pour en augmenter le nombre.
LETTRE XVII.
A ... Ecuyer.
Lundi au soir.
Vous avez singulièrement frappé mon imagination par le portrait que vous
m'avez fait de Lady... la fierté de _Junon_ domine chez elle. Viennent
ensuite les dons de _Minerve_:--quant aux foiblesses de _Cypris_, je ne
lui en connois aucune.
Elle a certainement un très-bon esprit; elle a même des connoissances;
mais ce sont ses manières qui leur donnent tout leur prix.--On voit en
elle quelque chose d'impérieux, que les uns se contenteroient de
mépriser en secret, et que d'autres pourroient contrarier vivement; mais
elle y met tant de grâce, qu'il n'en peut naître aucune impression
défavorable dans ceux qui ne font que passer, et, ce qui vaut encore
mieux, dans ceux même qui s'arrêtent. Ce n'est pas tout: elle attire
cette espèce de soumission respectueuse qui, même après un long
commerce, ne permet pas de foiblir dans l'opinion qu'on a conçue de son
mérite.
C'est dans mes conversations et mes différentes entrevues avec cette
Lady que j'ai senti tout l'avantage des ornemens extérieurs; et
réellement, en ce qui regarde le ton de la bonne compagnie, je ne crois
pas qu'un jeune homme puisse trouver de meilleure école que son sallon,
ou, raillerie à part, son cabinet de toilette. C'est vraiment une grande
satisfaction pour moi, de me figurer mon jeune ami faisant son cours
sous une pareille institutrice.
Il est une époque et une circonstance de la vie, et c'est précisément
celle où vous êtes, où pour achever de former un jeune homme, il ne faut
que la société, l'aisance et une légère dose de la tendre amitié d'une
femme accomplie.--Il me reste encore un mot à vous dire à ce
sujet;--mais vous êtes en bonnes mains, et je ne puis que vous en
marquer ma satisfaction: il en résultera probablement tous les effets
que doivent en attendre les vœux d'un aussi sincère ami que moi.
Depuis que je me connois un peu dans les affaires de ce monde, ma maxime
a toujours été que le commencement et la fin de notre éducation avoient
également besoin d'une _bonne_; et puisque vous êtes assez heureux que
d'avoir Lady--pour vous apprendre l'_alphabet_ de votre âge, je vous
exhorte à l'épeler et à le lire de manière à devenir le charme de toutes
les sociétés:--vous perdrez, ainsi que je le désire, l'habitude de ne
pas généraliser assez votre attention, de la circonscrire à un seul, et
de négliger les autres; car, quoique dans le principe il puisse y avoir
quelque chose d'aimable dans cette conduite, elle n'est point adaptée au
commerce général de la vie.
Lady M.--F. peut avancer l'ouvrage, et Lady C.-- j'en suis sûr, est
prête à s'en occuper.--Que ne doit donc pas attendre l'amitié, d'un
semblable sol, d'une aussi belle saison, et d'une pareille culture! Que
puis-je faire de mieux que de vous laisser actuellement en si bonne
compagnie, et vous prier d'offrir, en reconnoissance, mes complimens
respectueux à toutes ces dames?--Agréez vous-même l'intérêt le plus
cordial de
Votre sincère et affectionné, etc.
LETTRE XVIII.
A ...
_Coxwould, Mercredi à midi._
J'apprends de M. _Phipps_ que vous avez pris l'engagement absolu de
passer l'été, ou plutôt l'automne, à _Mulgrave-Hall_. J'ai donc tout
lieu d'espérer que vous me ferez une visite préalable, et vous ne devez
pas douter que je ne l'attende avec une vraie satisfaction.
Toutefois en disant, ou plutôt en écrivant ceci, je m'adresse à
l'excellence de votre cœur, que je ne puis assez admirer, et à cet
esprit cultivé dont je conçois les plus grandes espérances.--Je connois
les plaisirs et les sociétés dont vous serez obligé de faire le
sacrifice, pour venir passer avec moi quelques jours de l'été; cependant
je ne doute nullement de votre visite,--et je crois que ce tête-à-tête
_Shandien_ ne sera pas sans attraits pour vous.
Je me rappelle une circonstance à laquelle je ne puis jamais songer sans
m'en estimer plus, et vous en aimer mieux;--car outre qu'elle m'est on
ne peut pas plus flatteuse, elle annonce que vous possédez une source de
sensibilité qui doit rendre votre vie heureuse et honorable, quelque
accident qui puisse la traverser:--avec cette précieuse qualité,
l'infortune ne pourra jamais vous abattre; et quoique la folie, les
passions, le vice même puissent obscurcir ou affoiblir, pour un temps,
l'excellence de votre caractère, il ne sera jamais en leur pouvoir de la
détruire.--Ceci se rapporte à ce léger trait d'une sensibilité délicate
qui vous échappa l'hiver dernier;--quoique je l'aye raconté plusieurs
fois à d'autres avec le plus grand éloge, je ne m'étois pas encore avisé
de vous en parler à vous-même; mais le moment est venu de le faire, et
mon esprit m'y pousse d'une manière irrésistible. Je me trouve, pour
cela, dans des dispositions convenables, et qui, je crois, me sont
naturelles.
Vous devez vous rappeler que le mois de janvier dernier vous vîntes me
trouver un soir, lorsque j'étois dans mon lit malade, rue de Bond;--vous
ne devez pas avoir oublié non plus que vous passâtes la nuit entière au
chevet de mon lit, remplissant tous les devoirs d'une amitié tendre et
pieuse.--Je croyois avoir le squelette de la mort à mes talons;--je
pensois même qu'il alloit me prendre à la gorge,--et je vous en parlai
beaucoup.--Enfin, il plut au ciel que ce moment ne fût pas le dernier de
ma vie, quoique ce fût bien en conscience que je prophétisasse ma fin
lorsque je disois que je ne comptois pas passer l'hiver.--Je crois, mon
cher ami, vous dis-je, que bientôt je ne serai plus.--Je ne le crois
pas, répondîtes-vous en me serrant la main, et poussant un soupir qui
partant de votre cœur, vint droit au mien;--cependant--craignant que la
chose ne fût que trop vraie, vous eûtes la bonté d'ajouter: j'espère que
vous me permettrez d'être toujours avec vous, afin que je ne perde pas
une minute de l'avantage consolant de votre société, tant que le ciel me
permet d'en jouir.--
Je ne fis aucune réponse; je ne le pouvois pas:--mais mon cœur en fit
une alors, et il continuera de la faire jusqu'à ce qu'il soit _une motte
de terre de la vallée_.
Voilà d'où je tire la certitude que vous quitterez sans regret le
tourbillon du plaisir, pour venir vous asseoir sous mon chèvre-feuille
qui se pavane actuellement comme une nymphe du Renelagh, et pour
m'accompagner chez mes nones, à qui je fais la pension d'une visite tous
les soirs.--Nous pouvons aller à vêpres avec elles: nous revenons
ensuite à la maison, où la crême et le caillé nous attendent; et nous y
rapportons des sentimens mille fois préférables à ceux que peuvent
réellement procurer tous les plaisirs et toutes les beautés du monde.
Je travaille à faire deux autres volumes pour amuser, et, comme je
l'espère aussi, pour instruire le monde mélancolique et podagre;--j'y
déclare solennellement que mon attachement pour des amis tels que vous
est le seul motif qui me fasse désirer de me survivre; mais peut-être
est-ce par cette vanité que mon amour-propre ne me permet pas de nommer
stérile; cette vanité, dis-je, qui veut qu'après avoir tressé une
couronne pour ma petite gloriole, je finisse encore par y ajouter
quelques feuilles.
Venez donc: que je puisse vous lire les pages à mesure qu'elles
tomberont de ma plume; et soyez le _Mentor_ de _Tristram_ comme vous
l'avez été d'_Yorick_.--A tout événement,--je suis sûr que vous n'irez
point à York sans passer chez moi: mon triomphe sera complet sur _lady
Lepel_, etc. si je puis vous arracher un mois entier au brillant centre
d'attraction qui vous entraîne si naturellement. Sur ce, Dieu vous
bénisse, et croyez que je suis avec toute la sincérité possible,
Votre très-affectionné, etc.
LETTRE XIX.
A ...
_Bischopthort, vendredi soir._
Je n'ai vu qu'un moment la charmante madame _Vesey_; elle n'en a pas
moins essayé de me tourner la tête avec sa belle voix et ses mille
autres grâces: quoique casuiste, je ne déciderai point sur quelles
raisons elle pourroit justifier une pareille tentative; je ne le
demanderai pas non plus à mon bon ami l'Archevêque; car c'est de sa
maison où me retient sa bonté hospitalière, que je vous adresse cette
lettre.
Je regrette cependant les tours que nous faisions ensemble dans Renelagh
lorsqu'il étoit désert: c'est précisément dans cet état qu'il me
plaisoit le mieux, parce qu'à chaque sensation délicieuse, il nous étoit
libre d'oublier qu'il y eût dans la salle d'autres personnes--que nous.
Vous m'entendez assez, j'en suis sûr, quand je parle de ce sentiment
exquis de la perfection du beau sexe;--mais je pense que c'est surtout
lorsqu'une femme est assise ou marche à votre côté,--et qu'elle est
tellement maîtresse de toutes vos facultés, qu'il semble qu'il n'y ait
que vous deux dans l'univers;--lorsque vos deux cœurs étant parfaitement
à l'unisson, ou pour mieux dire dans une harmonie complète, rendent les
mêmes accords,--poussent les fleurs de l'esprit et du sentiment sur une
même tige.
Ces heures délicieuses,--que les cœurs tendres et vertueux savent
extraire des saisons mélancoliques de la vie, forment un ample correctif
aux peines et aux troubles que les plus heureux d'entre nous sont
condamnés à souffrir.--Elles versent le jour le plus brillant sur un
triste paysage, et forment une espèce de refuge contre le vent et la
tempête.
Avec une compagne chérie, la chaumière que l'humble vertu a construite à
côté d'un bosquet de chevre-feuille, l'emporte infiniment sur toute la
magnificence des palais des monarques.--Dans cette heureuse position, la
bruyère odorante a pour nous le parfum de l'Arabie; et Philomèle
dût-elle refuser de venir s'établir sur les branches de l'arbre
solitaire qui nous ombrage, pourvu que j'entende la voix de ma bien
aimée, elle suffit à mon extase; le son harmonieux des sphères célestes
n'y pourroit rien ajouter.
Il y a quelque chose de singulièrement satisfaisant, mon cher ami, dans
l'idée de se dérober au monde;--et quoiqu'elle ait toujours été d'une
grande consolation pour moi, je n'en ai jamais été plus fier que lorsque
j'ai pu l'effectuer au milieu même de la foule.--Cependant, lorsque
cette foule nous presse et nous entoure, je ne connois que le
pouvoir magique de l'amour qui puisse produire cette espèce
d'_aberration_:--l'amitié, quelle que soit l'étendue de son empire,--la
pure amitié n'a pas ce privilége.--Il faut un sentiment plus énergique
pour plonger l'ame dans cet oubli délicieux.--Hélas! il est aussi doux
qu'il est de peu de durée;--car, comme une sentinelle vigilante, le
souci, toujours alerte et toujours envieux, nous arrache bientôt à ce
délire enchanteur.
Quant à vous, mon ami, la réalité se mêle quelquefois à vos songes; et
moi, tout en jouissant de votre bonheur, j'exerce mon imagination à m'en
créer le simulacre.--Je m'assieds donc sur le gazon; je m'y place en
idée à côté d'une femme charmante,--aussi aimable, s'il est possible,
que madame V--; je cueille des fleurs et j'en forme un bouquet que
j'arrange sur son sein, je lui raconte ensuite quelque histoire tendre
et intéressante:--si ses yeux se mouillent à mon récit, je prends le
mouchoir blanc qu'elle tient dans sa main, j'en essuie les larmes qui
coulent sur ses belles joues, je m'en sers également pour essuyer les
miennes:--c'est ainsi que la douce rêverie donne des ailes à l'heure
paresseuse; elle verse un baume consolant dans mes esprits, et me
dispose à rejoindre mon oreiller.
Désirer que le souci ne plaçât jamais ses épines sur le vôtre, ce seroit
sans doute former des vœux inutiles; mais vous souhaiter la vertu qui en
émousse les pointes, et la continuité des sensations qui quelquefois les
arrachent, n'est pas, je crois, un souhait indigne de l'amitié avec
laquelle,
Je suis, votre très-affectionné, etc.
_P. S._ Lydie m'écrit qu'elle a fait un amant.--Pauvre chère fille!--
LETTRE XX.
A ... Ecuyer.
_Dimanche au soir._
N'imaginez pas, mon cher, et ne souffrez pas je vous prie, qu'aucun
esprit froid et méthodique vous persuade--que _la sensibilité est un
mal._ Vous n'avez pas eu à vous plaindre de vous en être rapporté à moi
sur d'autres objets. Vous pouvez donc m'en croire lorsque je dis--que la
sensibilité est un des premiers biens de la vie--et le plus bel ornement
de l'homme.
Vous ne vous expliquez pas entièrement avec moi, ce qui, par parenthèse,
n'est pas très-joli de votre part; mais d'après le contenu de votre
lettre, que j'ai maintenant sous les yeux, je suppose que vous avez été
dupe de quelque personnage artificieux:--je suis même tenté de croire
qu'il s'agit de quelque _adroite C..._ et que, plein du tour qu'on vous
a joué, l'esprit piqué, l'amour-propre en alarmes, vous voulez,
permettez-moi de vous le dire, que votre sensibilité soit la victime de
votre humeur. Et ce qu'il y a de pire encore, c'est que vous m'écrivez
comme si vous vous croyiez réellement de sang-froid, dans toutes les
prétendues observations que vous m'adressez à ce sujet.
Soyez bien sûr, mon cher ami, que si je ne regardois les sentimens que
renferme votre dernière lettre comme l'effet d'un moment de délire;--si
je pouvois me persuader que vous les eussiez écrits dans un temps de
calme et de réflexion;--je vous croirois perdu sans retour, et je
bannirois toute espérance de vous voir jamais parvenir à quelque chose
de grand et de sublime.
J'allois presque vous dire--et pourquoi ne le ferois-je pas?--qu'il y a
une sorte de duperie aimable, qui l'emporte autant sur la lourde
précaution de la sagesse du monde, que le son de la basse sur celui d'un
âne qui brait de l'autre côté de ma palissade.
Si j'entendois quelqu'un se glorifier de n'avoir jamais été dupe,--je
craindrois fort que dans un temps ou un autre, il ne fournît l'occasion
de le regarder comme une ame basse et un plat coquin.
Cette doctrine vous paroîtra fort étrange;--mais, quoiqu'il en soit,--je
ne rougis pas de l'adopter.--Que diriez-vous d'un homme qui ne seroit ni
humain, ni généreux, ni confiant?--Ce que vous en diriez,--je le
conçois;--vous penseriez qu'un tel homme est propre aux trahisons, aux
piéges, aux rapines.--Cependant la duperie,--la fraude--nommez-les comme
il vous plaira,--sont continuellement aux trousses des vertus dont nous
venons de parler; elles les suivent comme leur ombre. Semblable à tous
les autres biens de ce monde, la vertu, quoique le plus précieux de
tous, est cependant d'une nature mixte; ses inconvéniens, si toutefois
ils méritent ce nom, forment la base sur laquelle repose l'importance de
ses fonctions et la supériorité de son essence.
La sensibilité se montre souvent sous une apparence de folie;--mais sa
folie est aimable; ce n'est pas que j'approuve ses excès,--ou
l'obéissance aveugle à l'impulsion qui les produit: cependant
j'embrasserois de bon cœur celui qui ôteroit son manteau de dessus ses
épaules--pour en envelopper un malheureux qui grelote et qui n'a rien
pour se couvrir.