Burton vous a donc dit sérieusement et avec un air fâché, que je m'étois

permis, à Bath, de jeter du ridicule sur mes amis les Irlandois; et qu'à

la table de _Lady Lepel_ j'avois fait rire à leurs dépens une nombreuse

compagnie? Rien n'est plus faux, je vous jure: il faudroit me supposer

un autre caractère pour me croire capable de cet excès d'ingratitude. Il

n'est pas dans mon chapitre des possibilités de donner à _Burton_ une

contenance grave, lui dont la physionomie toujours ouverte ne semble

faite que pour exprimer le sourire d'un cœur honnête.--Mon intention n'a

jamais été de dire quelque chose d'impoli sur son compte.--Je n'ai

jamais connu personne dont les qualités fussent plus liantes, ni les

inclinations plus généreuses. Il m'invita chez lui de la manière la plus

gracieuse, car c'étoit de tout son cœur; et je lui souhaiterois les

trésors de Crésus, afin que sa libéralité pût se mettre entièrement à

son aise. Les heures les plus délicieuses de ma vie, je les ai passées

avec lui et avec les belles femmes de son pays. Il faudroit être fou

pour trouver quelque chose à redire en lui ou en elles.--Là, j'ai vu la

charmante veuve _Moor_, avec laquelle je voudrois passer le reste de mes

jours, si les lois ne m'assignoient un autre terrain.--La jolie _Gore_,

avec sa belle taille et sa figure grecque: elle est née, j'en suis sûr,

pour faire le bonheur d'un homme qui saura connoître le prix d'un cœur

tendre.--Je ne dois pas oublier une autre veuve, l'intéressante madame

_Vesey_ avec sa belle voix et ses cinquante autres perfections.--Moi les

railler!--C'est une chose qu'on ne peut ni dire ni croire, parce qu'elle

est fausse et invraisemblable.--A la vérité j'ai parlé d'elles pendant

une heure; mais sans mêler à mes discours rien qui sentît l'épigramme ou

le sarcasme.--J'ai parlé d'elles comme elles auroient pu désirer que

j'en parlasse,--le sourire sur les lèvres, l'éloge dans la bouche, la

joie dans le cœur et le verre à la main.--D'ailleurs je suis moi-même

leur compatriote:--mon père a été long-temps de garnison en Irlande,

avec son régiment; et ma mère y étoit avec lui lorsqu'elle me mit au

monde. Veuillez donc bien persuader à toutes ces bonnes gens qu'on m'a,

du moins, mal entendu, car il est impossible que _lady Barrymore_ ait

voulu me faire parler.

Si vous en trouvez l'occasion, lisez cette lettre à _Burton_: assurez-le

de mon estime et de mon respect le plus sincère, ainsi que toute son

aimable société; et dites, en ma faveur quelque chose de tendre et

d'agréable à l'oreille de mes jolies provinciales. Ne souffrez pas

qu'elles nourrissent davantage un injuste ressentiment contre moi.--Si

jamais il vous arrive un malheur de cette nature, je saurai vous rendre

la pareille.

Je vis ici dans tout le désœuvrement d'un cœur parfaitement libre.--Je

vous attendrai jusqu'au commencement du mois prochain: si vous n'arrivez

point j'acheverai de passer l'été au château de _Crazy_, ou à

_Seurborough_. Mais dès le commencement d'octobre, tout-à-fait au

commencement, je me propose d'arriver dans la rue de Bond avec mes

sermons, et après avoir tout arrangé pour leur publication:

alors--Oh! je deviens fou de l'Italie,--où vous feriez bien de

m'accompagner.--J'espère, toutefois, que dans cet intervalle j'aurai le

plaisir de vous voir ici. Cela vaut mieux, après tout, que d'être aux

eaux de Bristol à jouer le _Strephon_ avec quelques nymphes étiques;

mais faites comme il vous.--

Je suis,

Bien sincèrement, votre, etc.

LETTRE IX.

A ...

Je n'ai pu répondre à votre lettre comme vous le desiriez; car au moment

où je l'ai reçue, j'ai cru que tous mes projets étoient pour long-temps

réduits en cendre, ou, pour mieux dire, évaporés en fumée.--Il n'y avoit

pas une demi-heure qu'un messager, monté sur un cheval essoufflé, venoit

de m'apprendre que la maison presbytérale de -- étoit en feu, et qu'elle

brûloit comme un tas de fagots. Tandis que je me préparois à revoir ma

maison déjà brûlée, votre lettre est arrivée fort à propos: elle m'a

bien consolé sur la route, car j'y vois, à n'en pouvoir douter, que s'il

ne me restoit plus de gîte, ni de guenille pour couvrir mon corps, je

serois sûr de trouver chez vous un asile et une chemise blanche

par-dessus le marché.

Enfin, par la négligence de mon vicaire, de sa femme, ou de quelqu'un

des leurs, il faut que je tire une maison de mon gousset.--Ce que je dis

est à la lettre, car il faut que je rebâtisse le presbytère à mes frais:

autrement l'église d'York, de qui je le tiens originairement, seroit

obligée de le faire; et en bonne raison, cela ne doit pas être. C'est

une perte pour moi d'environ deux cents livres, outre ma bibliothèque,

etc. etc.--Maintenant vous voilà tranquille sur l'emploi que je pourrois

faire du produit de mes sermons.--Quand vous me témoignâtes vos

inquiétudes à cet égard, je vous dis que quelque diable d'accident y

mettroit bon ordre: en effet, il m'en pendoit un à l'oreille dont je ne

parlai point. Il n'est pas survenu, ni rien qui lui ressemble;--mais il

peut encore arriver, car j'en sais quelque chose; et alors c'en est fait

de mon fief sermonaire.

Je crains bien à présent qu'il ne faille écrire la plus grande partie de

ces sermons dans la maison brûlée, et les débiter plus d'une fois dans

l'église à qui elle appartient. Leur produit servira pour un objet qui

ne m'étoit jamais venu dans l'idée: mais tel est le train de ce monde.

C'est ainsi que les choses y sont cousues--ou plutôt décousues, car je

commence à douter que, l'hiver prochain, nous puissions voir le

gladiateur mourant. Ce qui m'affecte le plus dans tout ceci, c'est

l'étrange conduite de mon pauvre vicaire: ce n'est pas que je prétende

qu'il ait mis le feu à la maison; Dieu sait que je n'en accuse ni lui ni

personne; mais la chose étoit à peine arrivée, qu'il a fui comme _Paul_

à _Tarse_, dans la crainte de quelque poursuite de ma part.

Je suis grièvement blessé de voir que ce malheureux homme ait pu me

supposer capable d'ajouter à ses infortunes, car à travers toutes mes

erreurs et mes folies, je ne crois pas, dans aucune période de ma vie,

avoir rien fait qui puisse autoriser l'ombre d'une pareille

supposition.--D'ailleurs il m'enlève toute la consolation que je pouvois

tirer de cet accident; c'est-à-dire, que puisqu'il avoit plu au ciel de

le priver d'une habitation, j'aurois eu le plaisir de recueillir dans

une autre lui, sa femme, et son enfant.--Je pense que c'eût été dans

celle où j'aurois vécu moi-même. Enfin celui qui lit dans mon cœur et

qui me jugera sur mes pensées les plus secrettes, celui-là, dis-je, sait

que le frisson ne m'a saisi qu'au moment où l'on m'a dit que la crainte

de ma colère avoit fait prendre la fuite à ce pauvre imbécille.

La famille de C... a pour moi des bontés outre mesure: elle en a

toujours usé de cette manière à mon égard. Ce sont de ces sortes de gens

que vous aimeriez à la folie, et je compte bien vous présenter chez eux

avant la fin de l'été; mais, si j'ai bonne mémoire, il me semble que

vous connoissez déjà la charmante fille de la maison: eh bien! le reste,

quoiqu'avec moins de jeunesse, ou moins de beauté, est tout aussi

aimable qu'elle.--Ne pouvant vous laisser sur un meilleur sujet de

méditation, etc. je vais prendre congé de vous. Puisse le ciel vous

bénir! Sous peu de jours vous entendrez parler encore de,

Votre fidèle et affectionné.

Je vous écris ceci d'York où vous pourrez m'adresser votre réponse.

LETTRE X.

A ... Ecuyer.

J'ai reçu, mon cher ami, votre réponse affectueuse. Vous devez savoir

qu'elle est telle que je la désirois;--et telle que je l'attendois de

votre part. J'aurois été bien embarrassé, si vous m'aviez écrit d'un

autre style; mais entendons-nous, s'il vous plaît: mon embarras n'eût

été que relativement à vous, car quoique je sois bien aise que vous me

fassiez, de la manière la plus gracieuse, toutes les offres d'une amitié

qui ne connoît point de bornes, je suis presque aussi flatté de voir que

l'état de mes finances me permette de ne pas les accepter.

J'ai fait marché pour la reconstruction de mon presbytère; j'ai pris des

arrangemens avec toutes les parties intéressées, et cela d'une manière

beaucoup plus satisfaisante que je ne devois l'attendre. J'étois

impatient de terminer cette affaire, afin qu'elle ne pût devenir une

source de dilapidation pour la fortune de ma femme et de Lydie, car je

n'ai pas lieu de croire qu'après ma mort les ... de ... eussent pour

elles plus de bienveillance qu'ils n'en ont eu pour moi; pour moi qui

n'étant qu'un pauvre vicaire, avois assez d'orgueil pour mépriser leurs

révérences, et assez d'esprit pour amuser les autres à leurs dépens:

mais que Dieu leur pardonne comme je le fais moi-même!--Ainsi soit-il.

J'ai écrit à _Hall_ le récit de mon désastre; il veut, dans sa réponse,

que je m'en console avec une _hypothèse_. Tullius, l'orateur, le

philosophe, le politique, le moraliste, le consul, etc. etc. etc. adopta

certain genre de consolation lorsqu'il perdit sa fille, comme il le dit

ingénuement à chacun de ses lecteurs; et si nous devons l'en croire, ce

fut avec succès. Maintenant il faut que vous sachiez que ce _Tullius_

étoit comme mon père; je veux dire _M. Shandy_ ou _Shandy Hall_: les

revers qui fournissoient à ce dernier l'occasion de déployer son

éloquence, n'étoient pas moins agréables pour lui, que les faveurs qui

l'obligeoient à se taire. Ces deux grands hommes étoient fous des

hypothèses, et je vais vous en rapporter une qui n'est ni de Cicéron, ni

de mon père, mais du seigneur de _Crazy_.

Vous saurez donc que ce seigneur, mon ami, je puis même ajouter le

vôtre, eut un moment de paresse orgueilleuse; que dans ce moment il

forma le projet d'avoir un carrosse à la ville pour ménager ses jambes

le jour, et le voiturer le soir à Renelagh. Après avoir consulté le

sellier, il mit de côté cent quarante livres pour cet objet, et m'en

écrivit un mot. Trois mois après, lors de mon arrivée à la ville, je

trouve un billet de _lord Spencer_ qui m'invite à dîner avec lui le

dimanche suivant. A peine avois-je lu ce billet, que le char pompeux me

revint dans l'idée. Je sortis donc pour aller m'informer de la santé de

_Hall_, et en même temps lui emprunter sa voiture afin de me rendre

pontificalement à l'invitation que j'avois reçue. Je le trouvai chez

lui: je lui fis une ou deux questions amicales, après quoi je lui

présentai ma requête. Il me répondit en souriant qu'il étoit bien

mortifié, mais que sa voiture étoit partie en poste pour l'Ecosse. Je le

regardois fixement, et il rioit, non de moi, mais de son _hypothèse_; et

je vais vous en donner l'explication.

Il faut vous dire qu'il reçut une lettre au moment où il donnoit les

dernières instructions au sellier: dans cette lettre on lui apprenoit

que son fils, qui étoit de quartier à _Edimbourgh_, s'étoit trouvé dans

une terrible dispute, et que pour en prévenir les suites, il falloit une

somme à-peu-près pareille à celle qu'il destinoit à sa voiture. Ainsi

les cent-quarante livres qui devoient servir à la construction d'un

carrosse à Londres, furent employées à réparer les vîtres, les lanternes

et les têtes brisées à _Edimbourgh_; et _Hall_ se consoloit en supposant

que sa voiture étoit partie en poste pour l'Ecosse. En voilà beaucoup

sur les consolations et les _hypothèses_.--Il est fort heureux pour nous

de trouver quelque ressource dans notre imagination. Je pourrois

m'étendre bien davantage, mais il ne me reste presque plus de papier, et

je n'ai que ce qu'il faut de place pour vous témoigner combien je

désire que vous n'ayez jamais besoin de recourir à ces petits

moyens pour rendre votre vie aussi heureuse qu'elle doit être

honorable.--Procurez-moi bientôt le plaisir de vous voir: en attendant,

et dans tous les temps, que Dieu soit avec vous!

Votre très-affectionné.

LETTRE XI.

A ... Ecuyer.

_Coxwould._

Vous n'êtes pas le seul à me supposer un prodigieux talent pour la

poésie.--_Beauclak_, Lock, et je crois aussi _Langton_, se sont exprimés

comme vous à ce sujet, et comme vous, ont fondé leur opinion sur le

début de l'ode à Julie, dans Tristram Shandy. Si j'y avois ajouté

seulement une ligne de plus, j'aurois altéré l'unité de l'épisode, et si

j'avois poussé jusqu'à la douzaine, le talent de poëte que je n'ai

jamais eu, m'eût été refusé pour toujours--ou, pour mieux dire, on ne

l'eût jamais soupçonné.

_Hall_ n'avoit pas moins de confiance en mon génie poétique: c'étoit au

point qu'il hasarda de me confier un poëme de sa façon, pour y mettre la

dernière main.--En effet, je m'escrimai de mon mieux à cette rude

tâche;--bref, j'ajoutai quelques soixante ou quatre-vingts lignes que

_Hall_ appeloit de la rimaille, et qu'il avoit, je crois, bien

baptisées: cependant, pour me servir de son expression, il les laissa

subsister comme une curiosité; c'est ainsi qu'elles furent envoyées à

l'imprimeur, et qu'elles contribuèrent à former la pire de toutes les

fusées qu'eût jamais enfantée le cerveau malade de notre ami. Je ne dis

pas cela pour diminuer le mérite de votre opinion, en vous faisant voir

qu'elle ne vous est point particulière: vous n'avez point à rougir de la

conformité de vos idées avec celles de ces grands-hommes, dussent-ils se

tromper, ainsi que je crois que vous le faites tous dans cette occasion.

C'est quelque chose que de s'égarer avec eux,--et tout cela.--

A la vérité, je fis jadis une épitaphe qui me plaisoit assez; mais la

personne qui me l'avoit demandée en préféra une de sa composition, qui

lui plaisoit davantage, et qui me parut bien inférieure à la mienne.--Il

mit donc celle-ci de côté, pour faire graver la sienne sur un marbre

digne d'une meilleure inscription; car il couvroit la cendre d'un

individu dont les aimables qualités étoient au-dessus d'un éloge

vulgaire. Je versai cependant une larme sur sa tombe; et s'il avoit pu

la sentir, il l'auroit sans doute préférée à la plus belle épitaphe.

J'ai fait encore une espèce de _Shandinade_ lyrique: c'étoit un drame en

vers pour monsieur _Beard_.--Il le fit jouer à Renelagh et sur son

théâtre, au profit de je ne sais qui. Il m'avoit demandé je ne sais quoi

de ce genre, et je n'avois su comment le lui refuser; car une année

auparavant, sans autre liaison, il m'avoit offert très-respectueusement

mes entrées au théâtre de Covent-Garden. Ce procédé me flatta d'autant

plus, que j'étois depuis long-temps en connoissance avec le souverain de

Drury-Lane, avant qu'il m'offrît, non pas l'entrée de sa salle, mais de

son parterre. Je lui dis à cette occasion, qu'il _représentoit_ de

grandes actions et qu'il en _faisoit_ de petites:--autant il

bredouilloit et jouoit de mauvaise grâce, autant son rival montroit de

supériorité.--Mais n'en parlons plus: il est si parfait au théâtre, que

je n'ai pas besoin de rappeler sa dernière pièce.

Revenons à mon sujet, si je le puis; car la digression fait partie de

mon caractère; et quand je suis une fois sorti de mon chemin, il n'est

pas en mon pouvoir d'y rentrer comme les autres.--Si je n'ai pas le

bonheur d'être poëte, le clerc de ma paroisse passe pour tel, non pas

absolument dans mon esprit, mais dans celui de ses voisins; et ce qui

vaut mieux encore,--dans le sien. Sa muse est une muse de profession,

car elle ne lui inspire que des hymnes, ce qui s'accorde très-bien avec

l'office spirituel qu'il remplit. Ses vers, comme ceux de ses confrères

_Sternhold_ et _Hopkins_, peuvent être récités ou chantés dans les

églises. Une cruelle épidémie a ravagé les troupeaux: notre paroisse,

sur-tout, en a beaucoup souffert. C'étoit un très-beau sujet de cantique

pour que notre poëte habitué pût le négliger. Il se met à l'œuvre; et le

dimanche suivant il donne son hymne à la gloire de Dieu. Non-seulement

il y chantoit la mortalité; mais encore ceux qui en avoient souffert,

avec toute la pompe et la dévotion d'une psalmodie rustique. La dernière

strophe, la seule que je me rappelle, faillit à mettre ma dévotion hors

des gonds; mais comme elle sembloit river celle de toute l'assemblée, je

n'avois pas le plus petit mot à dire. Je vous l'ai gardée pour la bonne

bouche; la voici:

Ici James perd une vache,

John Bland en fait autant;

Nous mettrons donc notre confiance en Dieu,

Et non dans aucun autre homme.

Votre, etc.

LETTRE XII.

A ... Ecuyer.

_Coxwould, le mercredi._

Puisque vous le voulez, mon cher ami, je vous envoie l'épitaphe dont je

vous ai parlé dans ma dernière lettre. Je l'écris de mémoire; et si je

ne me remets pas entièrement l'expression, vous y trouverez du moins ce

qu'il y a de plus essentiel, le sentiment qui l'a dictée.--Je me

souviens bien qu'elle partoit du cœur; car j'aimois sincèrement la

personne dont les vertus méritoient une meilleure inscription, et qui,

conformément au cours ordinaire des choses, n'obtint que la pire: mais

voici la mienne:--

«Des colonnes et des urnes sculptées n'offrent aux yeux que les vaines

images d'une douleur étudiée:--le véritable ami pleure sans le secours

des arts: il ne songe point à briller dans ses tristes accens: ils

seront toujours le cortége d'une pompe funèbre telle que la tienne: ils

l'accompagneront tant que la bienveillance aura sur la terre un ami;

tant que les cœurs sensibles auront une larme à donner.»

_Hall_ aimoit ces vers: je m'en souviens; et il s'y connoît. Il est de

bonne foi sur les matières de sentiment, et ne sait point dissimuler ses

sensations. En un mot, c'est un excellent critique; on peut néanmoins

lui reprocher d'avoir trop de sévérité dans le jugement, et pas assez de

délicatesse dans le goût: il a beaucoup d'humanité; mais, d'une manière

ou de l'autre, il s'y trouve un tel mélange de sarcasme, qu'on ne se

figure pas qu'il puisse la respecter lorsqu'il écrit.--Je connois même

plusieurs personnes qui lui supposent un cœur insensible; mais moi qui

le connois depuis long-temps et qui le connois bien, je puis vous

assurer le contraire.--Peut-être n'a-t-il pas toujours la grâce de la

charité; mais il en a toujours le sentiment. Enfin, il fait

continuellement de bonnes actions, quoique la manière de les faire ne

soit pas toujours bonne; voilà le mal: il accompagne le bien qu'il fait

d'un ricanement, d'une plaisanterie ou d'un sourire, lorsqu'il faudroit

peut-être une larme, ou du moins un air pénétré: c'est sa manière. Son

caractère ne sait point parler d'autre langue; et quoiqu'on pût lui en

en désirer un autre, je ne vois pas qu'aucun de nous ait le droit de lui

faire son procès à ce sujet; car notre manière de sentir fait seule la

différence de nos complexions: mais en voilà beaucoup sur cet article.

Je me prépare à rester huit à dix jours à _Scarbourough_. Si vous passez

l'automne à _Mulgrave-Hall_, n'oubliez point que Scarbourough est sur

votre route. Je vous accompagnerai dans votre visite, de même qu'au

château de _Crazy_, puis chez vous, ensuite à Londres;--enfin Dieu sait

où;--mais ce sera toujours où il lui plaira. C'est parler

_cléricalement_: néanmoins, tant mieux pour nous, si nous y pensions

toutes les fois que nous le disons; mais dans le fait, le cœur et les

lèvres qui devroient toujours aller de concert, errent quelquefois dans

différens coins de l'univers; cependant chez moi leur union est

complette lorsque je vous assure de mon affection: ainsi bonne nuit, et

puisse une vision angélique charmer votre sommeil,

Je suis bien véritablement, votre, etc.

LETTRE XIII.

A ... Ecuyer.

_Scarbourough._

Je ne saurois répondre, mon cher ami, à toutes les choses tendres et

obligeantes que vous pensez et dites de moi.--Je crois en effet que j'en

mérite quelques unes, et je suis bien aise que vous croyez que je les

mérite toutes.--Quoi qu'il en soit, je désire que vous nourrissiez les

sentimens que vous avez si chaudement exprimés sur le papier, et cela,

par rapport à vous et à la personne qui en est l'objet.

Vos ordres, en général, seront toujours exécutés sans aucune

réflexion;--mais dans cette circonstance particulière, un rayon de

prudence s'est avisé, contre son ordinaire, de venir m'éclairer. Je vous

demande la permission de réfléchir quelques momens sur le sujet;--et

quand j'aurai consulté la sagesse,--le résultat sera, j'en suis sûr, de

ne point me prêter à vos sollicitations.

Donner des avis, mon bon ami, c'est la générosité la moins obligeante

qu'il y ait au monde, parce qu'en premier lieu, cela ne coûte rien, et

qu'ensuite c'est la chose dont la personne à qui on l'offre croit avoir

le moins de besoin. Telle est ma façon de penser; et je crois, d'après

moi-même, qu'elle ne convient que trop au sujet dont il s'agit entre

nous.

Il y a dans le monde de mauvaises têtes et de bons cœurs,--de mauvais

cœurs et de bonnes têtes.--Maintenant, pour ma part, et ne parlant que

d'après l'influence de mes propres sensations, je préférerois la famille

des bons cœurs avec toutes leurs bévues, leurs erreurs et leurs

extravagances; mais si j'avois des affaires à traiter, ou des plans à

mettre à exécution, donnez-moi la bonne tête:--si le bon cœur se trouve

dans le marché, tant mieux! mais c'est principalement de la première que

je dois m'étayer:--que le dernier soit bon ou mauvais, ce n'est pas une

chose à considérer absolument. D'après votre système, cela, mon cher

ami, n'est pas tout-à-fait orthodoxe; mais plus vous irez, plus cette

opinion se rapprochera de la vôtre.

Sans m'appuyer du côté de la proposition qui pourroit blesser la

charité, je pense que le pauvre... est de la famille des mauvaises

têtes.--Je connois son cœur, et je suis sûr que son embarras actuel

provient de ses bonnes qualités; mais quoique je pense moi-même qu'un

bon conseil pourroit être utile en pareil cas, je ne puis me résoudre à

conseiller dans cette occasion. Il est impossible de le faire sans

avertir le particulier de sa maladie, qui n'est ni plus ni moins qu'une

absolument mauvaise tête: alors le malade en offriroit un nouveau

symptôme, en jetant mon ordonnance par la fenêtre, et peut-être

voudroit-il faire éprouver le même sort à son médecin.

Si vous avez assez d'empire sur son esprit pour l'engager à se mettre

sous ma direction, je ferai de mon mieux pour lui. J'emploierai les

amers, et je donnerai de bonne grâce la médecine la plus dégoûtante.

Nous ne parlerons donc plus de cela maintenant, si vous le voulez bien.

J'écris à la hâte, et sur mon oreiller, afin que vous sachiez le plutôt

possible mes sentimens sur une matière dans laquelle vous avez en moi la

plus grande confiance; mais je crains que l'événement ne la justifie

pas.--Adieu donc--et que Dieu vous bénisse!

Je reçus avant hier une lettre de ma pauvre petite Lydie.--C'est une

aimable écervelée.--Que Dieu la bénisse également!--encore une fois

adieu.

Votre, etc.

LETTRE XIV.

_Scarbourough, le 29 août 1765._

Vous subtilisez beaucoup trop, mon cher ami,--beaucoup trop en

vérité:--votre manière de raisonner est ingénieuse: elle produit une

suite agréable de sophismes, qui figureroient à merveille dans un cercle

de philosophes femelles; mais par écrit, on ne les passeroit que sur

l'éventail de quelque pédante romanesque. Vous fredonnez, lorsqu'une

simple modulation feroit un bien meilleur effet sur vous et sur l'esprit

sentimental auquel vous pouvez désirer de plaire.

De façon ou d'autre, mon cher camarade, l'empire de l'opinion s'étend

sur toute l'espèce humaine; elle ne la gouverne point en bon maître, ou

pour parler d'une manière plus conforme à son sexe, en maîtresse tendre,

mais en tyran qui n'ambitionne que le pouvoir, et qui n'aime que la

servitude.--Elle nous mène par les oreilles, par les yeux,--j'ai presque

dit par le _nez_. Elle embrouille l'entendement humain, confond nos

jugemens, détruit l'expérience et dirige à son gré nos passions; en un

mot, elle dispose de nos vies, et usurpe la place de la raison qu'elle

chasse de son poste.--C'est une de ces étranges vérités dont le temps

seul vous donnera la connoissance mortifiante: vous ajouterez dix fois

plus de confiance à ses leçons, qu'à tout ce que je pourrois vous dire

actuellement à ce sujet.

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 14 / 19 段