Ce site a quelque chose d'imposant et d'auguste; un ruisseau coule au

travers; une haute colline couverte de bois s'élève brusquement du côté

opposé, verse une ombre majestueuse sur tous les environs, et ne permet

point à la pensée de s'égarer au-delà; jamais de pieuses solitaires ne

trouvèrent une retraite plus propre à les sanctifier. Aujourd'hui ce

seroit une véritable découverte pour un antiquaire: il n'auroit pas trop

d'un mois pour déchiffrer ces ruines; mais, je ne suis point antiquaire,

vous le savez; par conséquent je viens ici dans des vues bien

différentes, et que je crois meilleures, c'est-à-dire, pour me

déchiffrer moi-même.

Appuyé sur le portail, dans l'attente de la rêverie, je considère le

ruisseau qui s'éloigne en murmurant; j'oublie le spléen, la goutte et le

monde envieux; ensuite, après avoir fait un tour sous ces portiques

délabrés, j'évoque toute la communauté, je prends la plus jolie des

sœurs, je m'assieds à côté d'elle sur une pierre que des aunes couvrent

de leurs rameaux, et là je fais.--Quoi?--j'interroge son joli petit cœur

que je sens palpiter sous ma main, je devine ses désirs; je joue avec la

croix qui pend à son col.--En un mot.--Je lui _fais l'amour_.

Fi! Tristram, vous extravaguez.--Point du tout, je vous déclare que je

n'extravague point; car, quoique les philosophes, parmi nombre d'autres

absurdités, ayent dit qu'un homme amoureux n'étoit pas dans son bon

sens, je soutiens, envers et contre tous, qu'il n'est jamais plus

raisonnable, ou pour mieux dire, plus conséquent à sa manière de sentir,

que lorsqu'il poursuit quelque _Armide_, ou quelque _Angélique_ de son

invention. Si vous êtes actuellement dans ce cas, je vous pardonne le

temps que vous passez loin de moi: mais si ma lettre vous trouve au

moment où votre flamme viendra de s'éteindre, et avant que vous ayez pu

en allumer une nouvelle; et si vous ne prenez tout de suite la poste

pour venir me joindre avec mes nones, je ne cesserai de vous gronder en

leur nom et au mien; quoique, après vous avoir bien chapitré, je pense

que je me sentirai toujours,

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE II.

_Coxwould, 17 juillet, 1764._

Eh bien! vous avez donc été visiter le siége de l'érudition?--si j'avois

pu le prévoir, j'aurois fait en sorte que vous y eussiez trouvé quelque

chose en manière d'épître, avec une demi-douzaine de lignes de

recommandation au principal du collége de Jésus. Ce digne homme étoit

mon surveillant dans mes études: tant que j'ai vécu sous sa direction,

il m'a toujours lâché la bride, ce qui prouve son discernement, car je

n'étois pas né pour suivre la route commune; je ne pouvois aller qu'à

côté du grand chemin: il avoit assez de bon sens pour s'en apercevoir et

pour ne pas serrer le licol. En effet, je ne suis nullement propre à

l'attelage; l'amble est ma véritable allure; et pourvu que je ne lâche

de ruade ni d'éclaboussure sur personne, quelqu'un a-t-il le droit de

venir m'arrêter au nom du sens commun?--que les bonnes gens rient, si

tel est leur plaisir, et que grand bien leur fasse; et réellement si, au

lieu d'une lettre, j'écrivois un livre, je démontrerois la vérité de ce

que je disois une fois à un grand homme d'Etat, orateur, politique, etc.

Je disois donc: que _toutes les fois que nous sourions, et mieux encore

lorsque nous rions complettement, nous ajoutons quelque chose à notre

portion de vie._

Mais, peut-on rester cinq jours à Cambridge? en vérité cela passe les

bornes de ma foible intelligence: n'auriez-vous pas mieux employé votre

temps, si vous aviez poussé vos courageux bidets vers Coxwould?

Vous vous êtes amusé sans doute à critiquer un trou sur quelques-uns des

pans de la maussade architecture de Gibb; à mesurer la façade de la

bibliothèque du collège de la Trinité; à examiner les perfections

gothiques de la chapelle du collège royal; ou, ce qui vaut mieux, à

boire du thé et à parler sentiment avec miss Cookes, ou à déranger M.

Gray par une de vos visites enthousiastes.

Mais dites-moi, je vous prie, pendant tout ce temps, que faites-vous de

S...? il n'est pas homme à examiner curieusement les pesans murs des

colléges ou les portraits moisis de leurs fondateurs, ni à s'égarer,

comme moi, sous les saules qui couvrent les bords verdoyans de Cam, pour

y évoquer les Muses: il appeleroit plutôt un sommelier. Poltron comme

vous êtes, comment pouvez-vous faire deux lieues ensemble dans la même

chaise? c'est sans doute par cette admirable souplesse d'esprit que vous

possédez quand il vous plaît, quoique cela ne vous plaise pas toujours.

En effet, je ne sais pas pourquoi l'on prendroit ses habits de cour pour

aller voir des marionnettes; mais d'un autre côté, l'on ne doit pas se

parer exclusivement pour ceux qu'on aime, quoiqu'il y ait quelque chose

de noble dans cette façon d'agir. Le monde, mon cher ami, demande un

autre système: car tant que les hommes seront ingrats et faux, cette

confiance illimitée, cet héroïsme de l'amitié que je vous ai entendu

pousser jusqu'au délire, est d'une conséquence vraiment dangereuse.

Je serois en état de prêcher un sermon là-dessus; et en vérité, dans ma

chaire, je ne serois pas plus sérieux que je le suis actuellement. Ainsi

s'évanouissent les projets de cette vie: quand j'ai pris la plume,

j'avois l'humeur gaie et semillante; maintenant me voilà devenu grave et

solennel comme un concile; mais pour reprendre ma contenance ordinaire,

je n'ai qu'à voir un âne braire sur ma palissade.

Quittez, quittez votre Lincolnshire, et venez dans mon vallon; ne

voyez-vous pas que vous obsédez S...? toutefois rappelez-moi tendrement

à lui et cordialement à vous-même, car,

Je suis bien véritablement, Votre, etc.

LETTRE III.

A W. C. Ecuyer.

_Coxwould, le 5 Août, 1764._

Vous voilà donc au temple de S..., où le thé, les conversations érudites

vous captivent entièrement. Je commence presque à me faire une idée de

cette confusion que vous appelez classique; n'est-ce pas une rage de

traiter d'anciens sujets à la moderne, et de modernes sujets à

l'antique? ne déraisonnez-vous pas l'un et l'autre, et votre imagination

ne vous fait-elle pas accroire que vous êtes à Sinuesse, à côté de

Virgile et d'Horace, ou à Tusculum, entre Cicéron et Atticus? oh! quel

plaisir pour moi, si à travers une touffe de lauriers, je vous voyois

entourés de colonnes, sous un superbe dôme, parler, en vous enivrant de

thé, des hommes qui chantoient les douces inspirations du Falerne!

Que vous devez être un couple bien maussade! en vérité, pour ne pas vous

croire un homme perdu, il faut toute la confiance que j'ai dans le

pouvoir régénératif de ma société; mais hâtez-vous, mon bon ami;

recourez-y promptement: si vous vous proposez de revivre, n'attendez pas

que vous soyez à l'agonie pour faire appeler le médecin.

Vous ne savez pas tout l'intérêt que je prends à votre santé. N'ai-je

pas ordonné qu'on reblanchît tout le linge, même avant qu'il fût sale,

afin que vous puissiez tous les jours en avoir de blanc à table, et une

serviette par dessus le marché? n'ai-je pas fait une espèce de moulin à

vent qui m'assourdit de son cliquetis, et cela pour le placer sur mon

beau cerisier, afin que les oiseaux écornifleurs ne touchent point à

votre dessert? est-il besoin de vous dire qu'à souper, vous aurez de la

crême et du caillé? faites bien vos réflexions, et laissez S... aller

tout seul aux sessions de Lincoln, où il pourra disserter sur ses

auteurs avec les juges du pays: pendant ce temps-là nous philosopherons

et nous sentimentaliserons.--Ce dernier mot est né sous ma plume; il est

bien à votre service, ou à celui du docteur Johnson.--Vous vous assiérez

dans mon cabinet, où, comme dans une boîte d'optique, vous pourrez vous

amuser à considérer le spectacle du monde, à mesure que j'en offrirai

les différens tableaux à votre imagination. C'est ainsi que je vous

apprendrai à rire de ses folies, à plaindre ses erreurs, et à mépriser

ses injustices.--Parmi ces différentes scènes, je vous offrirai une

jeune et sensible demoiselle: une douleur amère aura fixé une larme sur

sa belle joue.--Après avoir entendu le récit de son infortune, vous

tirerez un mouchoir blanc de votre poche pour essuyer ses yeux et les

vôtres.--Ensuite vous irez vous coucher, non avec la demoiselle, mais

avec la conscience d'un cœur susceptible de s'attendrir; vous en

trouverez l'oreiller plus doux, le sommeil plus suave, et le réveil plus

gracieux.

Vous rirez de mes vestibules attiques, car j'aime les anciens autant

qu'on doit les aimer; mais parmi leurs beaux écrits et leurs vers

sublimes, je défie l'admirateur le plus outré de me citer une

demi-douzaine d'histoires vraiment intéressantes, et c'est encore

beaucoup.

Si vous n'arrivez bientôt, j'aurai fait sans vous un autre volume de

Tristram. Que Dieu vous bénisse!

Je suis bien véritablement, Votre, etc.

LETTRE IV.

A ...

_Coxwould, le 8 Août, 1764._

Je suis affligé de votre chûte: puisse-t-elle être la dernière que vous

ferez dans ce monde! à mesure que je forme ce vœu, mon cœur pousse un

profond soupir; et je crois, mon ami, que vous ne le lirez pas sans

qu'il vous en échappe un autre.

Hélas! hélas! mon pauvre garçon, vous êtes né avec des talens qui

pourroient vous mener loin; mais, si j'en crois mes pressentimens, vous

avez un cœur qui vous empêchera toujours de percer: ce n'est pas, vous

le savez, que je le soupçonne d'aucune chose basse ou rampante; mais je

tremble qu'au lieu de vous élever au-dessus de l'orage, vous ne vous

soumettiez tranquillement à ses fureurs; je crains qu'ensuite vous ne

preniez le parti de vous confiner dans quelque humble réduit, content

d'y passer votre vie, et perdu pour la société.

De quel côté souffle le vent? je n'en sais rien: je ne me sens pas même

disposé à aller jusqu'à ma fenêtre, d'où peut-être je verrois passer un

nuage qui m'en avertiroit. Je suis ici sur mes genoux, ou pour mieux

dire, sur mon cœur, traitant une matière toujours accompagnée d'idées

affligeantes. Je sais que vous ne ferez tort à personne, mais je crains

que vous ne vous en fassiez à vous-même. J'ai une connoissance secrette

de quelques circonstances que vous ne m'avez jamais communiquées, et qui

ont alarmé ma tendresse pour vous; non par elles-mêmes, mais par l'idée

qu'elles me forcent de prendre de votre inclination et des légères

nuances de votre caractère. Si vous ne venez bientôt me voir, je

prendrai des ailes un beau matin et je volerai chez vous; mais je

préférerois que vous vinssiez ici; car je désire que nous soyons seuls.

En un mot, je voudrois être votre _Mentor_, ne fût-ce que pour un pauvre

petit mois. Soyez le mien le reste de l'année, et même jusqu'à la fin de

mes jours, si cela vous plaît.

Mon cher ami, je ne prétends pas amortir, par un narcotique, cette

sensibilité naturelle pour laquelle je vous aime; ni cette bouillante

imagination qui prête une grâce si intéressante à la jeunesse polie;

mais je desire bien sincèrement vous apprendre à ne pas trop rechercher

le monde, et à ne pas vouloir lui plaire plus qu'il ne le mérite.

Cependant, ne pensez pas, je vous prie, que je veuille plonger mon jeune

_Télémaque_ dans une méfiance aveugle et absolue. Loin de vous une

passion aussi lâche et aussi vile! je vous jeterois plutôt dans les bras

de _Calypso_, afin, du moins, que quelques instans de plaisir fussent

mêlés à vos peines; mais entre se fier à tout le monde et ne se fier à

personne, on trouve sur la route un point difficile à saisir; et je

connois si bien la carte, que je puis mettre le doigt dessus, et vous y

conduire sans tâtonner. Je pourrai, je crois, vous donner tant de bonnes

raisons, que vous n'hésiterez point à marcher dans cette voie. Je vous y

accompagnerai, et, si vous le permettez, je vous servirai de _Cicérone_.

Je désire donc beaucoup de vous voir, et de jaser avec vous sur cet

objet, ainsi que sur bien d'autres.

Quant à votre incommodité actuelle, qu'elle ne vous inquiète point; vous

pouvez, sans nul inconvénient, arriver à petites journées: je me charge

d'être votre garde-malade, votre chirurgien, de faire chauffer tous les

soirs votre verjus, d'en étuver votre foulure, et de disserter comme un

docteur. Dites-moi donc, je vous prie, le jour où je pourrai vous

trouver à York? en attendant, et toujours, puisse la bonne Providence

veiller sur vous!--tel est le vœu sincère de,

Votre affectionné, etc.

LETTRE V.

A W. C... Ecuyer.

_Mercredi matin._

Vous trouverez, au lieu de moi, cette lettre à Hewit; car j'ai attrapé,

je ne sais comment, un très-violent rhume, et je ne puis aller. Comme je

voudrois, s'il étoit possible, vous recevoir avec mes meilleurs yeux, et

vous faire le meilleur accueil, je me ménage une sorte de rétablissement

pour votre arrivée: cependant la toux ne me laisse aucun relâche, et

dans ce moment j'ai la voix si enrouée, qu'à peine puis-je me faire

entendre de l'autre côté de ma table.

Cette espèce de phthisie me conduira tôt ou tard dans mon dernier gîte,

loin de ce triste monde; et peut-être, mon cher ami, plutôt que nous ne

pouvons le penser, vous ni moi. Vous direz, sans doute, qu'il faut que

je sois bien mélancolique moi-même, pour écrire d'une manière aussi

grave! mais sachant très-bien que la mort se sert de cette maudite toux

pour miner ma pauvre machine, ce n'est pas là le cas de plaisanter. A la

vérité, j'aime le rire et le divertissement autant qu'ame qui vive, mais

je ne m'accoutume pas à l'idée d'être un des figurans de la _danse des

morts d'Holbein_. D'ailleurs, ma route est bien avancée; autant vaut

dire qu'elle est finie, puisque plus de la moitié de mon temps se passe

à tousser. Il est bien incivil:--que dis-je? il est, ma foi, bien lâche

à ce coquin de temps, de m'enlever les esprits avec lesquels je l'ai tué

tant de fois!

Ce n'est pas tout.--J'ai encore quarante volumes à écrire; je les ai

annoncés de la manière la plus positive; j'en ai pris l'engagement avec

vous et avec moi. Cependant, si je ne puis me ravoir de ma maigreur

anatomique, comment tiendrai-je ma parole d'auteur, d'honnête homme, et,

ce qui est d'une bien plus grande importance, ma parole d'ami?--ce n'est

pas une besogne susceptible d'être faite par procureur: quand je

nommerois cinquante exécuteurs testamentaires, en y joignant encore un

régiment d'administrateurs et de substitus; ils auroient beau prendre la

plume et se mettre à l'ouvrage; ils n'opèreroient jamais comme moi.

Mais, comme mon imagination galoppe!--comme je me laisse entraîner au

courant de ma plume!--je suis à cent lieues de l'idée qui voltigeoit

devant moi lorsque j'ai commencé ma lettre. Je me surprends encore ici

dans mon tort:--en effet, quel chemin n'y a-t-il pas de la tombe de mon

grand-père à la mienne! et c'est pourtant à la sienne que j'aurois

désiré vous conduire!

Je sais très-bien que, quoique vous ayez une foulure au pied, vous ne

sauriez passer par York sans fourrer la tête dans sa cathédrale, et vous

donner le temps de faire le peu de réflexions qu'un tel bâtiment est

propre à inspirer: lors donc que vous y serez, dites au bedeau de vous

conduire à la tombe de l'archevêque Sterne: c'est le même dont vous avez

vu le portrait à Cambridge, et dont vous vous plaisiez à dire que la

ressemblance étoit frappante avec moi: vous trouverez cette même

ressemblance dans la statue de marbre qui relève ce monument. Si je

mourois dans ce coin du monde, je ne serois pas fâché d'être déposé dans

cette partie de l'église, pour y dormir de mon dernier sommeil à côté de

mon pieux ancêtre.

C'étoit un bon prélat et un honnête homme.--Si ce qu'on dit de nous deux

est vrai, ce que je desire par rapport à lui, mais non pas relativement

à moi, je n'ai pas la moitié de ses vertus. Pour me servir d'une

expression échappée à table à l'un de ses successeurs, «mes idées sont

quelquefois trop _désordonnées_ pour un homme qui est dans les

_ordres_.» Cependant, quoique je ne tienne pas le haut bout à

l'assemblée du clergé de Monseigneur, dans le particulier, il me traite

on ne peut pas plus cordialement.

Après demain je compte vous embrasser à ma porte; en attendant, mon cher

ami, que Dieu vous bénisse!--Et toujours,

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE VI.

A ...

_Coxwould, Lundi matin._

Je vous pardonnerai vos délais, s'il est vrai, comme on me l'a dit,

qu'avec votre jambe malade, vous reposez actuellement sur un sopha dans

le salon de mistriss.--On ajoute que votre thé, votre café sont préparés

par ses deux aimables filles, dont l'une a des charmes suffisans pour

les trois Grâces; qu'elles vous chantent des duo et accompagnent leur

voix céleste des sons mélodieux de la harpe; tandis que couché sur le

damas, vous avez l'air de régner sur ce petit monde de raison et de

beauté qui vous entoure.

C'est tout au plus, mon bon ami, s'il y a quarante-huit heures que vous

connoissez les aimables personnes dont la société vous ravit et vous

enchante. Je ne fais cette observation que pour avoir le plaisir de vous

en faire une autre, c'est-à-dire, que vous avez appris l'art vraiment

consolant de vous mettre à votre aise avec les dignes gens, lorsque vous

avez le bonheur de les rencontrer. Vanité à part, je puis réclamer

l'honneur de vous avoir donné pour maxime que, la vie étant si courte,

il faut se dépêcher de former les liens tendres et heureux qui

l'embellissent. C'est une misérable perte de temps, un soin vil et

méprisable, que de prendre, l'un à l'égard de l'autre, les mêmes

précautions qu'un usurier qui, pour prêter moins dessus, cherche une

paille dans un diamant qu'on lui donne en gage. Non:--Si vous rencontrez

un cœur digne d'habiter avec le vôtre, et si vous vous sentez réellement

vous-même susceptible d'une pareille union, la chose peut être arrangée

en cinq heures tout aussi bien qu'en cinq années.

Salut, ô aimable sympathie! toi qui peux rapprocher deux cœurs, les

confondre l'un dans l'autre, et cimenter à jamais cette union que la

Nature avoit préparée par une heureuse conformité de goûts et

d'inclinations!--Garrick m'a écrit un potpourri de lettre.--J'ai beau la

soumettre à tous mes procédés chimiques; je ne puis en extraire un seul

atôme sympatique. Je suis cependant joyeux de trouver l'occasion de lui

faire une courte réponse, afin de pouvoir adresser un long proscriptum à

sa _Cara Sposa_.

J'aime Garrick sur le théâtre plus que rien au monde, excepté madame

Garrick hors du théâtre; et s'il étoit un cœur où je voulusse obtenir

une place, ce seroit certainement celui de cette femme incomparable;

mais je suis un trop grand pécheur pour approcher de tant de perfection,

c'est assez pour moi de baiser humblement le seuil de la porte: qu'il me

soit du moins permis d'y faire une génuflexion, et d'adresser de loin

mon oraison jaculatoire.

Depuis une vingtaine d'années, je me demande souvent à quoi peut aboutir

cet esprit d'idolâtrie qui me ramène toujours aux pieds des Belles; et

si après avoir eu dans mon jeune temps une jeune fille pour applatir mon

oreiller, je ne pourrois pas en trouver une dans mes vieux jours pour me

donner mes pantoufles; mais je n'ai pas besoin de m'inquiéter, ni de

vous inquiéter vous-même de ces sortes de conjonctures, car je sens bien

qu'il ne me reste pas assez de vie pour en faire l'essai.

Je reçois, à l'instant, une lettre de votre aimable hôtesse, qui est

déterminée à ne vous laisser partir que lorsque j'irai vous

chercher.--Demain donc vers midi je vous embrasserai, vous,

elle,--et--les demoiselles.

Je suis très-cordialement, Votre, etc.

LETTRE VII.

A ... Ecuyer.

_Du château de Crazy._

Quoique je sois persuadé que vous ne me croyiez pas seulement prêt à

rire avec ceux qui rient, mais encore à pleurer avec ceux qui

pleurent;--il est pourtant vrai, mon cher ami, que je n'ai pu m'empêcher

de sourire au récit de votre mésaventure; et _Hall_, à qui j'ai

communiqué votre lettre, car vous voyez que je suis au château de

_Crazy_, en a ri jusqu'aux larmes.

Vous ne devez pas supposer, que dis-je? vous ne pouvez imaginer qu'aucun

de nous ait voulu se moquer de votre chagrin, car vous savez que je vous

aime, et _Hall_ dit que vous êtes un garçon qui promet; mais nous rions

de cette aimable simplicité de votre caractère, qui ne se figure pas

qu'on puisse être éclaboussé dans un monde rempli de boue. Qu'il a fallu

bien peu de temps pour vous enlever cette heureuse confiance!--Car, à

quelques piéges, à quelques duperies qu'elle nous expose, je la regarde

comme un sentiment délicieux.--Vous ouvrez à peine le volume de la vie,

et vous êtes tout étonné de trouver une tache à la première page; mais

hélas! mon cher, si vous continuez, vous trouverez des pages entières si

pleines de taches et de ratures, qu'à peine pourrez-vous en déchiffrer

les caractères. Il est triste, je l'avoue, de semer les germes du

soupçon dans un cœur qui ne le connoissoit point encore; de ternir la

fleur de l'espérance, qui anime l'instant du départ, par l'image des

ornières et des dangers qu'on trouvera nécessairement sur la route: mais

d'après notre propre constitution et d'après l'organisation du monde,

tel est le devoir de l'amitié.--Après tout, s'il ne vous en a coûté que

quelques guinées pour vous apprendre à vous tenir sur vos gardes, vous

avez fait un bon marché.--Consolez-vous donc, et plus de doléances.

Vous me direz peut-être que ce n'est pas la perte, mais uniquement le

procédé qui vous indigne, et que vous ne pouvez digérer d'avoir été

traité avec autant d'ingratitude. _Hall_, qui rit toujours, m'ordonne de

vous dire, pour votre consolation, que celui qui dupe est toujours un

_coquin_, tandis que celui qui est dupé peut être un _honnête homme_;

mais c'est un _Cynique_ qui administre ses remèdes à sa manière. Quant à

moi, si j'avois à vous consoler à la mienne, je vous dirois que la

reconnoissance n'est pas une vertu aussi commune qu'elle devroit l'être

à tous égards. Cependant, mon cher ami, ne croyez pas que l'ingratitude

soit une production des temps modernes: il paroît qu'elle existoit au

commencement du monde, et qu'elle continuera de l'avilir jusqu'à ce que

nous nous rendions à la vallée de Josaphat. Vous devez avoir lu,--je

crois même avoir écrit un sermon là-dessus,--que de tous les lépreux qui

furent guéris, il n'y en eut qu'un qui s'avisa d'aller rendre grâce. Je

ne dis pas cela pour vous consoler par le spectacle des misérables

coutumes du monde; mais afin que vous ne soyez pas tenté de vous croire

plus maltraité que les autres; car c'est l'opinion commune des jeunes

gens qui, comme vous, sensibles jusques dans la moindre fibre, n'ont

jamais éprouvé ce choc, cette collision qui, dans les circonstances

fâcheuses, éveille la précaution, ou du moins nous habitue à la

patience.

Mais je suis presque certain que lorsque vous recevrez ma lettre, le

sourire enchanteur de quelque beauté vous aura fait oublier vos

infortunes. Faites-moi part de vos projets pour l'hiver prochain, si

toutefois vous en avez formé. Je pense, sauf meilleur avis, que vous

pourriez quitter les plaisirs et les brouillards de ce maudit climat,

pour aller hiverner avec moi sous le beau ciel du Languedoc. Votre

société me feroit du bien; la mienne ne vous feroit pas de mal:--je le

pense du moins, et nous arriverions à Londres assez tôt pour voir

Renelagh à l'entrée des beaux jours. Répondez-moi là-dessus, et

adressez-moi votre lettre ici, car j'acheverai d'y passer le mois de

septembre; et sur ce, Dieu vous bénisse et vous donne de la patience, si

vous en avez besoin.

Je suis,

A vous très-cordialement, etc.

LETTRE VIII.

A W... C... Ecuyer.

_Coxwould, le 11 juin, 1765._

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 13 / 19 段