travers; une haute colline couverte de bois s'élève brusquement du côté
opposé, verse une ombre majestueuse sur tous les environs, et ne permet
point à la pensée de s'égarer au-delà; jamais de pieuses solitaires ne
trouvèrent une retraite plus propre à les sanctifier. Aujourd'hui ce
seroit une véritable découverte pour un antiquaire: il n'auroit pas trop
d'un mois pour déchiffrer ces ruines; mais, je ne suis point antiquaire,
vous le savez; par conséquent je viens ici dans des vues bien
différentes, et que je crois meilleures, c'est-à-dire, pour me
déchiffrer moi-même.
Appuyé sur le portail, dans l'attente de la rêverie, je considère le
ruisseau qui s'éloigne en murmurant; j'oublie le spléen, la goutte et le
monde envieux; ensuite, après avoir fait un tour sous ces portiques
délabrés, j'évoque toute la communauté, je prends la plus jolie des
sœurs, je m'assieds à côté d'elle sur une pierre que des aunes couvrent
de leurs rameaux, et là je fais.--Quoi?--j'interroge son joli petit cœur
que je sens palpiter sous ma main, je devine ses désirs; je joue avec la
croix qui pend à son col.--En un mot.--Je lui _fais l'amour_.
Fi! Tristram, vous extravaguez.--Point du tout, je vous déclare que je
n'extravague point; car, quoique les philosophes, parmi nombre d'autres
absurdités, ayent dit qu'un homme amoureux n'étoit pas dans son bon
sens, je soutiens, envers et contre tous, qu'il n'est jamais plus
raisonnable, ou pour mieux dire, plus conséquent à sa manière de sentir,
que lorsqu'il poursuit quelque _Armide_, ou quelque _Angélique_ de son
invention. Si vous êtes actuellement dans ce cas, je vous pardonne le
temps que vous passez loin de moi: mais si ma lettre vous trouve au
moment où votre flamme viendra de s'éteindre, et avant que vous ayez pu
en allumer une nouvelle; et si vous ne prenez tout de suite la poste
pour venir me joindre avec mes nones, je ne cesserai de vous gronder en
leur nom et au mien; quoique, après vous avoir bien chapitré, je pense
que je me sentirai toujours,
Votre très-affectionné, etc.
LETTRE II.
_Coxwould, 17 juillet, 1764._
Eh bien! vous avez donc été visiter le siége de l'érudition?--si j'avois
pu le prévoir, j'aurois fait en sorte que vous y eussiez trouvé quelque
chose en manière d'épître, avec une demi-douzaine de lignes de
recommandation au principal du collége de Jésus. Ce digne homme étoit
mon surveillant dans mes études: tant que j'ai vécu sous sa direction,
il m'a toujours lâché la bride, ce qui prouve son discernement, car je
n'étois pas né pour suivre la route commune; je ne pouvois aller qu'à
côté du grand chemin: il avoit assez de bon sens pour s'en apercevoir et
pour ne pas serrer le licol. En effet, je ne suis nullement propre à
l'attelage; l'amble est ma véritable allure; et pourvu que je ne lâche
de ruade ni d'éclaboussure sur personne, quelqu'un a-t-il le droit de
venir m'arrêter au nom du sens commun?--que les bonnes gens rient, si
tel est leur plaisir, et que grand bien leur fasse; et réellement si, au
lieu d'une lettre, j'écrivois un livre, je démontrerois la vérité de ce
que je disois une fois à un grand homme d'Etat, orateur, politique, etc.
Je disois donc: que _toutes les fois que nous sourions, et mieux encore
lorsque nous rions complettement, nous ajoutons quelque chose à notre
portion de vie._
Mais, peut-on rester cinq jours à Cambridge? en vérité cela passe les
bornes de ma foible intelligence: n'auriez-vous pas mieux employé votre
temps, si vous aviez poussé vos courageux bidets vers Coxwould?
Vous vous êtes amusé sans doute à critiquer un trou sur quelques-uns des
pans de la maussade architecture de Gibb; à mesurer la façade de la
bibliothèque du collège de la Trinité; à examiner les perfections
gothiques de la chapelle du collège royal; ou, ce qui vaut mieux, à
boire du thé et à parler sentiment avec miss Cookes, ou à déranger M.
Gray par une de vos visites enthousiastes.
Mais dites-moi, je vous prie, pendant tout ce temps, que faites-vous de
S...? il n'est pas homme à examiner curieusement les pesans murs des
colléges ou les portraits moisis de leurs fondateurs, ni à s'égarer,
comme moi, sous les saules qui couvrent les bords verdoyans de Cam, pour
y évoquer les Muses: il appeleroit plutôt un sommelier. Poltron comme
vous êtes, comment pouvez-vous faire deux lieues ensemble dans la même
chaise? c'est sans doute par cette admirable souplesse d'esprit que vous
possédez quand il vous plaît, quoique cela ne vous plaise pas toujours.
En effet, je ne sais pas pourquoi l'on prendroit ses habits de cour pour
aller voir des marionnettes; mais d'un autre côté, l'on ne doit pas se
parer exclusivement pour ceux qu'on aime, quoiqu'il y ait quelque chose
de noble dans cette façon d'agir. Le monde, mon cher ami, demande un
autre système: car tant que les hommes seront ingrats et faux, cette
confiance illimitée, cet héroïsme de l'amitié que je vous ai entendu
pousser jusqu'au délire, est d'une conséquence vraiment dangereuse.
Je serois en état de prêcher un sermon là-dessus; et en vérité, dans ma
chaire, je ne serois pas plus sérieux que je le suis actuellement. Ainsi
s'évanouissent les projets de cette vie: quand j'ai pris la plume,
j'avois l'humeur gaie et semillante; maintenant me voilà devenu grave et
solennel comme un concile; mais pour reprendre ma contenance ordinaire,
je n'ai qu'à voir un âne braire sur ma palissade.
Quittez, quittez votre Lincolnshire, et venez dans mon vallon; ne
voyez-vous pas que vous obsédez S...? toutefois rappelez-moi tendrement
à lui et cordialement à vous-même, car,
Je suis bien véritablement, Votre, etc.
LETTRE III.
A W. C. Ecuyer.
_Coxwould, le 5 Août, 1764._
Vous voilà donc au temple de S..., où le thé, les conversations érudites
vous captivent entièrement. Je commence presque à me faire une idée de
cette confusion que vous appelez classique; n'est-ce pas une rage de
traiter d'anciens sujets à la moderne, et de modernes sujets à
l'antique? ne déraisonnez-vous pas l'un et l'autre, et votre imagination
ne vous fait-elle pas accroire que vous êtes à Sinuesse, à côté de
Virgile et d'Horace, ou à Tusculum, entre Cicéron et Atticus? oh! quel
plaisir pour moi, si à travers une touffe de lauriers, je vous voyois
entourés de colonnes, sous un superbe dôme, parler, en vous enivrant de
thé, des hommes qui chantoient les douces inspirations du Falerne!
Que vous devez être un couple bien maussade! en vérité, pour ne pas vous
croire un homme perdu, il faut toute la confiance que j'ai dans le
pouvoir régénératif de ma société; mais hâtez-vous, mon bon ami;
recourez-y promptement: si vous vous proposez de revivre, n'attendez pas
que vous soyez à l'agonie pour faire appeler le médecin.
Vous ne savez pas tout l'intérêt que je prends à votre santé. N'ai-je
pas ordonné qu'on reblanchît tout le linge, même avant qu'il fût sale,
afin que vous puissiez tous les jours en avoir de blanc à table, et une
serviette par dessus le marché? n'ai-je pas fait une espèce de moulin à
vent qui m'assourdit de son cliquetis, et cela pour le placer sur mon
beau cerisier, afin que les oiseaux écornifleurs ne touchent point à
votre dessert? est-il besoin de vous dire qu'à souper, vous aurez de la
crême et du caillé? faites bien vos réflexions, et laissez S... aller
tout seul aux sessions de Lincoln, où il pourra disserter sur ses
auteurs avec les juges du pays: pendant ce temps-là nous philosopherons
et nous sentimentaliserons.--Ce dernier mot est né sous ma plume; il est
bien à votre service, ou à celui du docteur Johnson.--Vous vous assiérez
dans mon cabinet, où, comme dans une boîte d'optique, vous pourrez vous
amuser à considérer le spectacle du monde, à mesure que j'en offrirai
les différens tableaux à votre imagination. C'est ainsi que je vous
apprendrai à rire de ses folies, à plaindre ses erreurs, et à mépriser
ses injustices.--Parmi ces différentes scènes, je vous offrirai une
jeune et sensible demoiselle: une douleur amère aura fixé une larme sur
sa belle joue.--Après avoir entendu le récit de son infortune, vous
tirerez un mouchoir blanc de votre poche pour essuyer ses yeux et les
vôtres.--Ensuite vous irez vous coucher, non avec la demoiselle, mais
avec la conscience d'un cœur susceptible de s'attendrir; vous en
trouverez l'oreiller plus doux, le sommeil plus suave, et le réveil plus
gracieux.
Vous rirez de mes vestibules attiques, car j'aime les anciens autant
qu'on doit les aimer; mais parmi leurs beaux écrits et leurs vers
sublimes, je défie l'admirateur le plus outré de me citer une
demi-douzaine d'histoires vraiment intéressantes, et c'est encore
beaucoup.
Si vous n'arrivez bientôt, j'aurai fait sans vous un autre volume de
Tristram. Que Dieu vous bénisse!
Je suis bien véritablement, Votre, etc.
LETTRE IV.
A ...
_Coxwould, le 8 Août, 1764._
Je suis affligé de votre chûte: puisse-t-elle être la dernière que vous
ferez dans ce monde! à mesure que je forme ce vœu, mon cœur pousse un
profond soupir; et je crois, mon ami, que vous ne le lirez pas sans
qu'il vous en échappe un autre.
Hélas! hélas! mon pauvre garçon, vous êtes né avec des talens qui
pourroient vous mener loin; mais, si j'en crois mes pressentimens, vous
avez un cœur qui vous empêchera toujours de percer: ce n'est pas, vous
le savez, que je le soupçonne d'aucune chose basse ou rampante; mais je
tremble qu'au lieu de vous élever au-dessus de l'orage, vous ne vous
soumettiez tranquillement à ses fureurs; je crains qu'ensuite vous ne
preniez le parti de vous confiner dans quelque humble réduit, content
d'y passer votre vie, et perdu pour la société.
De quel côté souffle le vent? je n'en sais rien: je ne me sens pas même
disposé à aller jusqu'à ma fenêtre, d'où peut-être je verrois passer un
nuage qui m'en avertiroit. Je suis ici sur mes genoux, ou pour mieux
dire, sur mon cœur, traitant une matière toujours accompagnée d'idées
affligeantes. Je sais que vous ne ferez tort à personne, mais je crains
que vous ne vous en fassiez à vous-même. J'ai une connoissance secrette
de quelques circonstances que vous ne m'avez jamais communiquées, et qui
ont alarmé ma tendresse pour vous; non par elles-mêmes, mais par l'idée
qu'elles me forcent de prendre de votre inclination et des légères
nuances de votre caractère. Si vous ne venez bientôt me voir, je
prendrai des ailes un beau matin et je volerai chez vous; mais je
préférerois que vous vinssiez ici; car je désire que nous soyons seuls.
En un mot, je voudrois être votre _Mentor_, ne fût-ce que pour un pauvre
petit mois. Soyez le mien le reste de l'année, et même jusqu'à la fin de
mes jours, si cela vous plaît.
Mon cher ami, je ne prétends pas amortir, par un narcotique, cette
sensibilité naturelle pour laquelle je vous aime; ni cette bouillante
imagination qui prête une grâce si intéressante à la jeunesse polie;
mais je desire bien sincèrement vous apprendre à ne pas trop rechercher
le monde, et à ne pas vouloir lui plaire plus qu'il ne le mérite.
Cependant, ne pensez pas, je vous prie, que je veuille plonger mon jeune
_Télémaque_ dans une méfiance aveugle et absolue. Loin de vous une
passion aussi lâche et aussi vile! je vous jeterois plutôt dans les bras
de _Calypso_, afin, du moins, que quelques instans de plaisir fussent
mêlés à vos peines; mais entre se fier à tout le monde et ne se fier à
personne, on trouve sur la route un point difficile à saisir; et je
connois si bien la carte, que je puis mettre le doigt dessus, et vous y
conduire sans tâtonner. Je pourrai, je crois, vous donner tant de bonnes
raisons, que vous n'hésiterez point à marcher dans cette voie. Je vous y
accompagnerai, et, si vous le permettez, je vous servirai de _Cicérone_.
Je désire donc beaucoup de vous voir, et de jaser avec vous sur cet
objet, ainsi que sur bien d'autres.
Quant à votre incommodité actuelle, qu'elle ne vous inquiète point; vous
pouvez, sans nul inconvénient, arriver à petites journées: je me charge
d'être votre garde-malade, votre chirurgien, de faire chauffer tous les
soirs votre verjus, d'en étuver votre foulure, et de disserter comme un
docteur. Dites-moi donc, je vous prie, le jour où je pourrai vous
trouver à York? en attendant, et toujours, puisse la bonne Providence
veiller sur vous!--tel est le vœu sincère de,
Votre affectionné, etc.
LETTRE V.
A W. C... Ecuyer.
_Mercredi matin._
Vous trouverez, au lieu de moi, cette lettre à Hewit; car j'ai attrapé,
je ne sais comment, un très-violent rhume, et je ne puis aller. Comme je
voudrois, s'il étoit possible, vous recevoir avec mes meilleurs yeux, et
vous faire le meilleur accueil, je me ménage une sorte de rétablissement
pour votre arrivée: cependant la toux ne me laisse aucun relâche, et
dans ce moment j'ai la voix si enrouée, qu'à peine puis-je me faire
entendre de l'autre côté de ma table.
Cette espèce de phthisie me conduira tôt ou tard dans mon dernier gîte,
loin de ce triste monde; et peut-être, mon cher ami, plutôt que nous ne
pouvons le penser, vous ni moi. Vous direz, sans doute, qu'il faut que
je sois bien mélancolique moi-même, pour écrire d'une manière aussi
grave! mais sachant très-bien que la mort se sert de cette maudite toux
pour miner ma pauvre machine, ce n'est pas là le cas de plaisanter. A la
vérité, j'aime le rire et le divertissement autant qu'ame qui vive, mais
je ne m'accoutume pas à l'idée d'être un des figurans de la _danse des
morts d'Holbein_. D'ailleurs, ma route est bien avancée; autant vaut
dire qu'elle est finie, puisque plus de la moitié de mon temps se passe
à tousser. Il est bien incivil:--que dis-je? il est, ma foi, bien lâche
à ce coquin de temps, de m'enlever les esprits avec lesquels je l'ai tué
tant de fois!
Ce n'est pas tout.--J'ai encore quarante volumes à écrire; je les ai
annoncés de la manière la plus positive; j'en ai pris l'engagement avec
vous et avec moi. Cependant, si je ne puis me ravoir de ma maigreur
anatomique, comment tiendrai-je ma parole d'auteur, d'honnête homme, et,
ce qui est d'une bien plus grande importance, ma parole d'ami?--ce n'est
pas une besogne susceptible d'être faite par procureur: quand je
nommerois cinquante exécuteurs testamentaires, en y joignant encore un
régiment d'administrateurs et de substitus; ils auroient beau prendre la
plume et se mettre à l'ouvrage; ils n'opèreroient jamais comme moi.
Mais, comme mon imagination galoppe!--comme je me laisse entraîner au
courant de ma plume!--je suis à cent lieues de l'idée qui voltigeoit
devant moi lorsque j'ai commencé ma lettre. Je me surprends encore ici
dans mon tort:--en effet, quel chemin n'y a-t-il pas de la tombe de mon
grand-père à la mienne! et c'est pourtant à la sienne que j'aurois
désiré vous conduire!
Je sais très-bien que, quoique vous ayez une foulure au pied, vous ne
sauriez passer par York sans fourrer la tête dans sa cathédrale, et vous
donner le temps de faire le peu de réflexions qu'un tel bâtiment est
propre à inspirer: lors donc que vous y serez, dites au bedeau de vous
conduire à la tombe de l'archevêque Sterne: c'est le même dont vous avez
vu le portrait à Cambridge, et dont vous vous plaisiez à dire que la
ressemblance étoit frappante avec moi: vous trouverez cette même
ressemblance dans la statue de marbre qui relève ce monument. Si je
mourois dans ce coin du monde, je ne serois pas fâché d'être déposé dans
cette partie de l'église, pour y dormir de mon dernier sommeil à côté de
mon pieux ancêtre.
C'étoit un bon prélat et un honnête homme.--Si ce qu'on dit de nous deux
est vrai, ce que je desire par rapport à lui, mais non pas relativement
à moi, je n'ai pas la moitié de ses vertus. Pour me servir d'une
expression échappée à table à l'un de ses successeurs, «mes idées sont
quelquefois trop _désordonnées_ pour un homme qui est dans les
_ordres_.» Cependant, quoique je ne tienne pas le haut bout à
l'assemblée du clergé de Monseigneur, dans le particulier, il me traite
on ne peut pas plus cordialement.
Après demain je compte vous embrasser à ma porte; en attendant, mon cher
ami, que Dieu vous bénisse!--Et toujours,
Votre très-affectionné, etc.
LETTRE VI.
A ...
_Coxwould, Lundi matin._
Je vous pardonnerai vos délais, s'il est vrai, comme on me l'a dit,
qu'avec votre jambe malade, vous reposez actuellement sur un sopha dans
le salon de mistriss.--On ajoute que votre thé, votre café sont préparés
par ses deux aimables filles, dont l'une a des charmes suffisans pour
les trois Grâces; qu'elles vous chantent des duo et accompagnent leur
voix céleste des sons mélodieux de la harpe; tandis que couché sur le
damas, vous avez l'air de régner sur ce petit monde de raison et de
beauté qui vous entoure.
C'est tout au plus, mon bon ami, s'il y a quarante-huit heures que vous
connoissez les aimables personnes dont la société vous ravit et vous
enchante. Je ne fais cette observation que pour avoir le plaisir de vous
en faire une autre, c'est-à-dire, que vous avez appris l'art vraiment
consolant de vous mettre à votre aise avec les dignes gens, lorsque vous
avez le bonheur de les rencontrer. Vanité à part, je puis réclamer
l'honneur de vous avoir donné pour maxime que, la vie étant si courte,
il faut se dépêcher de former les liens tendres et heureux qui
l'embellissent. C'est une misérable perte de temps, un soin vil et
méprisable, que de prendre, l'un à l'égard de l'autre, les mêmes
précautions qu'un usurier qui, pour prêter moins dessus, cherche une
paille dans un diamant qu'on lui donne en gage. Non:--Si vous rencontrez
un cœur digne d'habiter avec le vôtre, et si vous vous sentez réellement
vous-même susceptible d'une pareille union, la chose peut être arrangée
en cinq heures tout aussi bien qu'en cinq années.
Salut, ô aimable sympathie! toi qui peux rapprocher deux cœurs, les
confondre l'un dans l'autre, et cimenter à jamais cette union que la
Nature avoit préparée par une heureuse conformité de goûts et
d'inclinations!--Garrick m'a écrit un potpourri de lettre.--J'ai beau la
soumettre à tous mes procédés chimiques; je ne puis en extraire un seul
atôme sympatique. Je suis cependant joyeux de trouver l'occasion de lui
faire une courte réponse, afin de pouvoir adresser un long proscriptum à
sa _Cara Sposa_.
J'aime Garrick sur le théâtre plus que rien au monde, excepté madame
Garrick hors du théâtre; et s'il étoit un cœur où je voulusse obtenir
une place, ce seroit certainement celui de cette femme incomparable;
mais je suis un trop grand pécheur pour approcher de tant de perfection,
c'est assez pour moi de baiser humblement le seuil de la porte: qu'il me
soit du moins permis d'y faire une génuflexion, et d'adresser de loin
mon oraison jaculatoire.
Depuis une vingtaine d'années, je me demande souvent à quoi peut aboutir
cet esprit d'idolâtrie qui me ramène toujours aux pieds des Belles; et
si après avoir eu dans mon jeune temps une jeune fille pour applatir mon
oreiller, je ne pourrois pas en trouver une dans mes vieux jours pour me
donner mes pantoufles; mais je n'ai pas besoin de m'inquiéter, ni de
vous inquiéter vous-même de ces sortes de conjonctures, car je sens bien
qu'il ne me reste pas assez de vie pour en faire l'essai.
Je reçois, à l'instant, une lettre de votre aimable hôtesse, qui est
déterminée à ne vous laisser partir que lorsque j'irai vous
chercher.--Demain donc vers midi je vous embrasserai, vous,
elle,--et--les demoiselles.
Je suis très-cordialement, Votre, etc.
LETTRE VII.
A ... Ecuyer.
_Du château de Crazy._
Quoique je sois persuadé que vous ne me croyiez pas seulement prêt à
rire avec ceux qui rient, mais encore à pleurer avec ceux qui
pleurent;--il est pourtant vrai, mon cher ami, que je n'ai pu m'empêcher
de sourire au récit de votre mésaventure; et _Hall_, à qui j'ai
communiqué votre lettre, car vous voyez que je suis au château de
_Crazy_, en a ri jusqu'aux larmes.
Vous ne devez pas supposer, que dis-je? vous ne pouvez imaginer qu'aucun
de nous ait voulu se moquer de votre chagrin, car vous savez que je vous
aime, et _Hall_ dit que vous êtes un garçon qui promet; mais nous rions
de cette aimable simplicité de votre caractère, qui ne se figure pas
qu'on puisse être éclaboussé dans un monde rempli de boue. Qu'il a fallu
bien peu de temps pour vous enlever cette heureuse confiance!--Car, à
quelques piéges, à quelques duperies qu'elle nous expose, je la regarde
comme un sentiment délicieux.--Vous ouvrez à peine le volume de la vie,
et vous êtes tout étonné de trouver une tache à la première page; mais
hélas! mon cher, si vous continuez, vous trouverez des pages entières si
pleines de taches et de ratures, qu'à peine pourrez-vous en déchiffrer
les caractères. Il est triste, je l'avoue, de semer les germes du
soupçon dans un cœur qui ne le connoissoit point encore; de ternir la
fleur de l'espérance, qui anime l'instant du départ, par l'image des
ornières et des dangers qu'on trouvera nécessairement sur la route: mais
d'après notre propre constitution et d'après l'organisation du monde,
tel est le devoir de l'amitié.--Après tout, s'il ne vous en a coûté que
quelques guinées pour vous apprendre à vous tenir sur vos gardes, vous
avez fait un bon marché.--Consolez-vous donc, et plus de doléances.
Vous me direz peut-être que ce n'est pas la perte, mais uniquement le
procédé qui vous indigne, et que vous ne pouvez digérer d'avoir été
traité avec autant d'ingratitude. _Hall_, qui rit toujours, m'ordonne de
vous dire, pour votre consolation, que celui qui dupe est toujours un
_coquin_, tandis que celui qui est dupé peut être un _honnête homme_;
mais c'est un _Cynique_ qui administre ses remèdes à sa manière. Quant à
moi, si j'avois à vous consoler à la mienne, je vous dirois que la
reconnoissance n'est pas une vertu aussi commune qu'elle devroit l'être
à tous égards. Cependant, mon cher ami, ne croyez pas que l'ingratitude
soit une production des temps modernes: il paroît qu'elle existoit au
commencement du monde, et qu'elle continuera de l'avilir jusqu'à ce que
nous nous rendions à la vallée de Josaphat. Vous devez avoir lu,--je
crois même avoir écrit un sermon là-dessus,--que de tous les lépreux qui
furent guéris, il n'y en eut qu'un qui s'avisa d'aller rendre grâce. Je
ne dis pas cela pour vous consoler par le spectacle des misérables
coutumes du monde; mais afin que vous ne soyez pas tenté de vous croire
plus maltraité que les autres; car c'est l'opinion commune des jeunes
gens qui, comme vous, sensibles jusques dans la moindre fibre, n'ont
jamais éprouvé ce choc, cette collision qui, dans les circonstances
fâcheuses, éveille la précaution, ou du moins nous habitue à la
patience.
Mais je suis presque certain que lorsque vous recevrez ma lettre, le
sourire enchanteur de quelque beauté vous aura fait oublier vos
infortunes. Faites-moi part de vos projets pour l'hiver prochain, si
toutefois vous en avez formé. Je pense, sauf meilleur avis, que vous
pourriez quitter les plaisirs et les brouillards de ce maudit climat,
pour aller hiverner avec moi sous le beau ciel du Languedoc. Votre
société me feroit du bien; la mienne ne vous feroit pas de mal:--je le
pense du moins, et nous arriverions à Londres assez tôt pour voir
Renelagh à l'entrée des beaux jours. Répondez-moi là-dessus, et
adressez-moi votre lettre ici, car j'acheverai d'y passer le mois de
septembre; et sur ce, Dieu vous bénisse et vous donne de la patience, si
vous en avez besoin.
Je suis,
A vous très-cordialement, etc.
LETTRE VIII.
A W... C... Ecuyer.
_Coxwould, le 11 juin, 1765._