c'est une allusion à la douleur de ses descendans, de ces mères désolées
des tribus de Benjamin et d'Ephraïm, dont les enfans passèrent à Rama
lorsqu'ils étoient conduits à Babylone, qui pleuroient sur leur sort,
comme Jérémie les fait pleurer en la personne de Rachel, et qui
refusoient d'être consolées, parce qu'en les suivant des yeux, elles
désespéroient de les revoir jamais; c'est une allusion, dis-je, au
massacre qu'Hérode fit faire de leurs enfans. Cette application des
paroles du prophète, faite par l'évangéliste, est également juste et
fidelle. Cette dernière scène se passa sur le même théâtre, précisément
entre Rama et Béthléem; c'est là que plusieurs mères des mêmes tribus
reçurent le second coup plus cruel que le premier; les paroles de
Jérémie furent là totalement accomplies, et sans doute dans ce jour
horrible, il fit entendre à Rama une voix lamentable, Rachel y pleura
sur ses enfans, et refusa d'être consolée, chaque mère fut enveloppée
dans la même calamité, et se livra à ses douleurs. Chacune d'elles y
pleura ses enfans, y lamenta sur l'amertume de son sort, le cœur aussi
incapable de consolation, que leur perte étoit impossible à réparer.
Monstre! ces pleurs touchans n'arrêtèrent pas tes mains? ces plaintes
retentissant le long des vallées de Béthléem, ne t'émurent pas en faveur
de tant de malheureux enfans, objets de ta tyrannie? n'y avoit-il pas
d'autre voie pour ton ambition que celle que tu te frayois sur le sein
foulé de la nature? la pitié qu'excite l'enfance, la sympathie qui fait
partager la tendresse paternelle ne te suggéroient pas d'autres mesures
pour assurer ton trône et ton repos? Tu cheminois sans entrailles,
arrachant tes victimes des embrassemens de leur mère, et les jetant sans
vie à leurs pieds, tu les laissois à jamais inconsolables, d'une perte
accompagnée de tant de circonstances horribles, et si cruelle par
elle-même, que le temps, l'amitié même ne pouvoient en détruire
l'impression.
Rien ne donne autant d'idées diverses de l'esprit humain que cette
histoire. Lorsque nous considérons l'homme tel qu'il a été formé par le
créateur, innocent et juste, plein de tendresse, aimant et protégeant
ses semblables, cette idée ébranle l'autorité de ce récit; pour la lui
rendre nous sommes forcés d'envisager l'homme sous un aspect bien
différent, et de le représenter à notre imagination non point tel qu'il
a été créé, mais tel qu'il est, capable par la violence et
l'irrégularité de ses passions, d'effacer de dessus son cœur l'amitié et
la bienveillance, et de se plonger dans des excès si contraires, qu'il
rend trop probables les horribles récits que l'on fait de lui. La vérité
de cette observation est ici réduite en exemple. D'après le caractère de
l'historien qui nous rapporte ce fait, celui du tyran qui commit un tel
crime est le garant du degré de confiance que mérite l'écrivain, et
lorsqu'après une information il paroît qu'Hérode agit conséquemment à
ses principes, le fait demeurera incontestable, et fondé sur une
évidence que lui-même nous aura fourni.
Il est donc essentiel de vous peindre dans le reste de ce discours le
caractère de ce prince, non pas tel qu'il est tracé dans l'écriture; car
elle se refuse à nous fournir les matériaux d'une pareille description.
Elle achève en peu de mots l'histoire du méchant quelque grand qu'il ait
été aux yeux du monde, et elle s'étend avec complaisance sur la moindre
action du juste. Nous y trouvons toutes les circonstances de la vie
d'Abraham, d'Isaac, de Jacob et de Joseph, minutieusement rapportées. Le
méchant y semble être mentionné à regret, il n'est mis sur la scène que
pour être condamné. Elle ne veut ainsi nous proposer que des objets
d'imitation. On ne peut pas nier cependant que la vie des méchans ne
soit de quelqu'utilité, et quand ils sont offerts non pas à
l'admiration, mais à l'exécration publique, ils excitent une horreur du
vice qui fait en nous la même impression que le tableau de la vertu.
Quoiqu'il soit pénible de représenter un homme enveloppé des ténèbres
que ses vices ont amoncelées sur lui, quand ce tableau sert à ce but et
qu'il tend à éclaircir un point de l'histoire sacrée, la description
porte son excuse avec elle.
Cet Hérode, dont l'évangéliste parle, étoit un composé de bien et mal;
quoiqu'il fût certainement un méchant homme, sa contexture étoit
cependant mêlée de bonnes qualités. Il étoit donc reconnu sous deux
caractères bien différens l'un de l'autre. Quand on regardoit son côté
favorable, c'étoit un homme d'une adresse infinie, populaire, généreux,
magnifique dans ses dépenses; en un mot, s'attirant par quelques vertus
l'approbation et le respect.
Vu sous une autre face, c'étoit un homme ambitieux, remuant,
soupçonneux, avide, implacable dans sa colère, irréligieux et
insensible. Lorsque le monde veut juger un caractère aussi complexe que
celui-ci, il assemble sur un même plan le bon et le mauvais, déduit la
somme la plus petite de la plus grande, et pèse l'homme avec ce qui
reste dans la balance de la raison. Ce compte paroît juste, mais il est
souvent trompeur. Quoiqu'il puisse être bon dans plusieurs cas
ordinaires de la vie privée, il est insuffisant pour juger la conduite
des hommes élevés, et surtout quand les vertus et les vices excèdent les
proportions communes. Prenons une règle différente; elle semble d'abord
plus partiale, mais elle nous rapprochera mieux du problème que nous
cherchons, la vérité. La voici. Dans un jugement de cette espèce, il
faut distinguer et fixer devant nos yeux la passion principale qui
détermine le caractère, et la séparer de tous les accessoires. Il faut
ensuite examiner combien les autres qualités bonnes ou mauvaises servent
à soutenir le rôle principal. C'est en négligeant une pareille
distinction, que nous nous croyons souvent des êtres inconséquens,
tandis que nous sommes bien loin de là; cette variété de formes, et ces
apparences contradictoires ne sont que des moyens divers de contenter
notre passion favorite.
Ce fil nous servira à démêler le caractère d'Hérode tel qu'il est
dépeint ici.
Ce qui nous frappe d'abord en lui est son ambition aussi immodérée que
la jalousie du pouvoir. Quelqu'inconséquent qu'il soit, son caractère
est invariable, et chaque action de sa vie s'en rapproche. Nous en
conclurons donc que cette source met en jeu la plus grande partie,
peut-être même toutes ses autres passions. Cela sera aisé à démontrer.
J'ai dit qu'il étoit irréligieux, et qu'il n'avoit de sentimens de
religion qu'autant qu'il en falloit pour ses desseins. Ne nous
raconte-t-on pas qu'il bâtit des temples dans la Judée, et qu'il éleva
des statues aux dieux du paganisme? Ce n'est pas qu'il fût persuadé de
bien faire, car il étoit né Juif, et il avoit été élevé par conséquence
dans la haine de l'idolâtrie; mais il sacrifioit ainsi à son idole
chérie, à son ambition. Cette grossière complaisance le mettoit en grâce
auprès d'Auguste, et auprès des grands hommes de Rome desquels il tenoit
son pouvoir; il étoit avide, pouvoit-il ne pas l'être avec la faim
dévorante que l'ambition jamais rassasiée lui causoit? Il étoit jaloux
et soupçonneux. Montrez-moi un homme ambitieux qui ne le soit pas; sa
main, comme celle d'Ismaël, s'oppose aux efforts de tous, il en conclut
que la main de tous s'oppose à ses efforts.
Peu d'hommes ont été coupables d'une cruauté aussi révoltante, et les
circonstances particulières nous démontrent qu'Hérode se plongea dans
ces horreurs à cause des alarmes qui lui étoient perpétuellement données
par son ambition toujours éveillée. Il passa au fil de l'épée tout le
Sanhédrim, n'épargnant ni l'âge, ni la sagesse, ni le mérite: étoit-ce
par un penchant invincible vers la cruauté? non; le Sanhédrim s'étoit
opposé à l'établissement de son pouvoir à Jérusalem.
Il livra à la main du bourreau ses deux fils, enfans de la plus grande
espérance; cependant les scélérats ont une affection paternelle, et de
pareils actes sont si contraires aux lois de la nature, qu'on est forcé
de supposer l'impulsion de quelque passion violente pour détruire et
triompher de ses lois. Cela étoit vrai, la jalousie de sa puissance
étoit sa fille bien aimée, il craignoit que ses enfans ne le
détrônassent un jour, et c'en fut assez pour pousser sa colère à des
excès aussi sanguinaires.
L'ambition nous a servi à connoître le mauvais côté du caractère
d'Hérode; ce premier principe une fois établi toutes ses mauvaises
actions viennent à la file, comme des symptômes de la même maladie.
L'ambition nous expliquera encore ses vertus.
A la première vue, il semble miraculeux qu'un homme aussi noir qu'Hérode
ait pû se ménager la faveur et l'amitié d'un corps aussi sage et aussi
pénétrant que le sénat de Rome, de qui il tenoit sa puissance. On
croiroit que pour contrebalancer des vices si bas, et pour soutenir son
caractère, Hérode possédoit quelque grand secret, intéressant à
connoître. Il en possédoit un. Mais ce secret n'étoit autre chose que le
déguisement de son ambition. Il étoit adroit, populaire, généreux et
magnifique dans ses dépenses. Le monde étoit alors aussi corrompu
qu'aujourd'hui, et Hérode le savoit, il connoissoit à quel prix il se
vendoit, et quelles qualités il falloit montrer pour surprendre son
approbation.
Il en jugeoit si bien que nonobstant la haine attachée à un si vil
caractère, en dépit des impressions que laissoient les plaintes répétées
de sa cruauté et de ses oppressions, il arrêtoit ce torrent en lui
opposant le fantôme des vertus populaires. Lorsqu'il fut mandé à Rome
pour y répondre sur les crimes qu'on lui imputoit, Joseph nous apprend
que par le luxe de ses dépenses, et son apparente générosité, il réfuta
cette accusation, s'attira la faveur du sénat, et gagna tellement le
cœur d'Auguste, qu'il conserva toujours son amitié. Je ne puis me
rappeler ce trait sans ajouter que la mémoire d'Auguste sera
éternellement souillée, parce que ce prince vendit à ce méchant homme sa
protection pour une si vile considération.
Si d'après tout cela, nous voulons juger Hérode, ses meilleures qualités
se resserreront dans une très-petite place, et quelques brillantes
qu'elles paroissent, quand on les pèsera dans cette balance, elles se
réduiront à rien. C'est-là qu'il faut estimer toutes les vertus, quand
on ne veut pas être trompé sur leurs valeurs: examinons d'abord à quel
usage elles sont employées, et à quel principe elles sont soumises;
après cela, tout est connu, et le caractère d'Hérode, ce caractère
compliqué tel que l'histoire nous le donne, quand il est analysé se
réduit à ces mots. _C'étoit un homme d'une ambition démesurée, que rien
ne retenoit quand il falloit la contenter._ Ses vices n'étoient pas
seulement les ministres de sa passion, mais ses vertus mêmes, (si elles
méritent ce nom) étoient stipendiées au service de son ambition.
C'en est assez sur le caractère d'Hérode; il peut être utile à
connoître, mais surtout il réduit au silence toutes les objections
faites sur le massacre des enfans de Bethléem, objections tirées de
l'invraisemblance d'une histoire aussi horrible. Hérode agit
conséquemment à ses principes, et comme agiroit en pareille circonstance
un homme qui auroit une tête aussi ambitieuse, et un cœur aussi mauvais.
Quel désordre n'a pas commis l'ambition? combien de fois la même
tragédie a-t-elle été exécutée sur de plus grands théâtres!
Non-seulement l'innocence de l'enfance, et les cheveux blancs de la
vieillesse n'ont pas excité la pitié, mais des contrées entières ont été
sans distinction incendiées et réduites à la famine, sous la conduite de
l'ambition. Réfléchissez sur ce que nous rapporte un écrivain[2]
respectable; soixante et dix villes _populeuses_ furent ravagées et
détruites par P. Emile à une heure fixée et imprévue; cent cinquante
mille personnes furent en un jour faites captives, et destinées à être
vendues au dernier enchérisseur, et à finir leurs jours dans les travaux
et dans la peine. Le massacre étonnant qu'ordonna Hérode le cède à ce
trait; hélas! ce que l'histoire nous rapporte de plus horrible en ce
genre prouve trop la méchanceté des hommes ambitieux.
[2] Plutarque.
Que le Dieu de merci préserve le genre humain des événemens pareils à
ceux-ci, et qu'il nous accorde le don d'en faire un bon usage. Ainsi
soit-il.
LE TEMPS
ET
LE HAZARD
SERMON XVI.
«_Je revins, et je vis sous le soleil que la naissance n'appartenoit
pas au plus actif, la gloire des combats au plus fort, le pain à
l'homme sage, les richesses au prudent, la faveur au savant; mais que
le temps et le hasard gouvernoient tout._» Ecclésiaste. IX. 11.
Quand on jette un coup-d'œil sur cette triste description du monde, et
qu'on voit à quelle fatalité, contraire à toutes les conjectures, la vie
des hommes est exposée, et combien de fois il arrive que le pain
n'appartient pas à l'homme sage, et les richesses à l'homme intelligent,
on en conclut, en soupirant, dans les mêmes paroles, et non dans le sens
du roi philosophe, que le temps et le hasard président à tout; que les
saisons et les conjonctures influent puissamment sur la fortune des
hommes; que lorsque les influences pèsent ou pour ou contre eux, elles
leur ouvrent la voie de la prospérité, contre tous les obstacles, ou la
leur ferment contre toutes les attentes; et que ni la sagesse, ni
l'intelligence, ni le savoir ne peuvent les détourner.
Quoique nous différions beaucoup dans nos raisonnemens sur cette
sentence de Salomon, l'autorité de son observation est grave sans doute;
son évidence démontrée d'âge en âge est tellement confirmée par des
exemples et des plaintes générales, que le fait reste certain et
immuable. Oui, les choses sont conduites dans le monde d'une manière
quelquefois si contraire à tous nos raisonnemens et à toutes les
probabilités. La naissance n'appartient pas au plus actif, et le succès
des batailles au plus fort. Bien plus, le pain n'appartient pas au sage
qui languit dans le besoin; les richesses à l'homme intelligent, qui
semble doué des qualités qu'il faut pour les acquérir; la faveur, au
savant, dont le mérite l'appelle. Mais il est dans les choses humaines
quelque ressort caché, qui détruit tout-à-coup nos efforts, et détermine
les événemens de telle sorte, que les causes les mieux concertées
manquent à produire les effets les mieux calculés.
Un homme sur lequel vous aurez formé les conjectures les plus
brillantes, qui entrera dans le monde avec tous les droits possibles à
la fortune, celui de la naissance, pour l'y recommander, du mérite
personnel, qui parle pour lui, de la faveur, qui l'entoure d'amis et de
protecteurs; eh bien! cet homme... vous le verrez, malgré ses avantages,
déchu de tout ce que vous vous étiez promis de lui; à chaque pas qu'il
fait vers son avancement, une main invisible le repousse en arrière, un
obstacle imprévu s'élève perpétuellement sur son chemin, et l'y tient
arrêté. Donne-t-il son application à quelque chose, une circonstance
maligne dissipe ses projets. Il se lève de grand matin, goûte à peine un
moment de repos, prend à la hâte un repas toujours trop long, tandis
qu'un homme plus heureux et plus indolent que lui, marche toujours
devant lui, et le laisse se débattant et s'efforçant vers son but dans
la même place où il l'a trouvé.
Voici un singulier contraste. Un autre homme entre dans le monde sans la
moindre apparence et le moindre avantage: il se met en route sans
fortune, sans amis, sans talens pour s'en procurer; n'importe, le nuage
qui l'envelope s'éclaire insensiblement autour de lui, chaque projet qui
se présente à lui réussit au-delà de son attente; en dépit des
difficultés qui l'ont d'abord menacé, le temps et le hasard lui ouvrent
son chemin; une série d'événemens heureux le conduit par la main au
faîte des honneurs et de la fortune, et sans lui donner le temps de
penser, et la peine de calculer, elle le met en possession de tout ce
que l'ambition peut souhaiter.
L'histoire de la vie des hommes est remplie de ces exemples. Des temps
heureux, et des événemens favorables ont souvent fait ce qui eût été
impossible à la sagesse et à la science, et ceux qui ont vécu quelque
temps en regardant derrière eux peuvent découvrir un tel mêlange de
hasard dans ce qui leur est arrivé, qu'ils n'auroient aucune raison de
disputer contre un fait si bien établi.
D'après ce spectacle superficiellement envisagé, quelques athées ont
inféré que la vie étoit une loterie, et que le hasard disposoit de tous
les lots; ils en ont conclu que la Providence restoit neutre au milieu
des choses de ce monde, les laissant à la disposition du temps et du
hasard, agens aveugles qui les balottoient à leur gré. Il faut en tirer
une conséquence diamétralement contraire. Si, en effet, un pouvoir
supérieur et intelligent ne maîtrisoit point et ne bouleversoit point
les événemens, alors nos projets répondroient toujours à la sagesse ou
au stratagême qui les auroient guidés, et chaque cause produiroit
nécessairement son effet sans variation. Cela n'arrive pas, vous le
savez; il s'ensuit donc, d'après le raisonnement de Salomon, que si la
naissance n'est pas au plus actif, et si le savoir ne précautionne pas
le savant contre les besoins; si la politique n'élève pas les hommes aux
honneurs, qu'il y a quelque cause secrète qui, se mêlant dans les choses
du monde, les tourne et les gouverne comme il lui plaît.
Cette cause est sans doute la cause première de toutes choses; c'est la
providence agissante de ce Dieu puissant, qui de sa demeure élevée
s'humilie jusques à regarder ce qui se passe sur la terre. Il relève le
pauvre de la boue, et le mendiant de son fumier; il les place à côté des
princes, des princes mêmes de son peuple. David en est un exemple, et
sans doute Dieu l'a choisi pour nous donner une preuve de sa providence
dans le gouvernement de ce monde, et pour nous engager à nous ranger
sous sa volonté, en faisant dépendre d'elle nos succès. Il sembleroit,
en effet, conforme aux lois de la nature, que les choses appartinssent à
ceux qui sont les plus propres à les posséder, il seroit raisonnable que
les meilleurs desseins obtinssent la meilleure réussite; et puisqu'il en
est autrement, puisque les plus sages projets sont renversés, et que les
espérances les plus sûres sont détruites, appelons Dieu pour défaire ce
nœud inextricable, et ne nommons point jeux du hasard les événemens qui
ne réussissent pas au gré de nos vœux, et qui semblent même les
contrarier. Ce nom seroit un blasphême contre la Providence qui préside
à tout. Ces événemens sont des desseins de Dieu, ce sont des
dispensations régulières, quoiqu'invisibles, du pouvoir suprême de cet
être généreux, duquel dérivent toutes les lois de la nature, qui nous
tient comme des instrumens dans sa main, et qui, sans s'emparer du franc
arbitre et de la liberté de ses créatures, maîtrise dans leurs cœurs les
passions et les désirs pour remplir ses vues éternelles; les événemens
qui nous paroissent casuels sont arrêtés et déterminés dans le conseil
de sa sagesse, ils concourent au gouvernement et à la conservation de ce
monde, sur lequel son œil vigilant plane sans cesse.
Lorsque les fils de Jacob eurent jeté leur frère Joseph dans une fosse,
s'il est une série d'événemens qui mérite le nom de hasard, c'étoit sans
doute celle-là. Il falloit qu'une compagnie d'Ismaëlites passât auprès
de cette fosse, au moment précis que cette barbarie fut commise. A peine
fut-il sauvé par un événement aussi favorable, que sa vie et sa fortune
dépendirent encore d'une suite d'événemens aussi inattendus. Par
exemple, si ces Ismaëlites qui le vendirent avoient eu leurs affaires
dans toute autre partie du monde que l'Egypte, et que de Gilead ils
l'eussent conduit avec eux; si à leur arrivée, ils eussent vendu leur
esclave à toute autre personne qu'à Putiphar; si l'accusation injuste de
la femme de son maître l'eût plongé dans tout autre cachot que celui où
l'on gardoit les prisonniers d'état; si l'échanson de Pharaon ne s'y fût
pas trouvé; si, enfin, un de ces événemens eût manqué, une foule de
malheurs qu'il n'avoit pas mérités, l'auroit accablé, ainsi que l'Egypte
et le pays de Canaan: depuis le commencement jusques à la fin de cette
histoire intéressante, la providence de Dieu donna une impulsion à tous
les accidens qui la distinguent. Les frères de Joseph exercèrent contre
lui leur malice et leur dureté, ils le bannirent de son pays, loin de la
protection de leur père.
La convoitise et la bassesse d'une femme déçue chargèrent sa vertu d'un
reproche injuste; il fut jeté, sans amis et sans protecteurs, dans une
prison, où il languit oublié et négligé. Dieu ne contraria pas ces
événemens, mais il les dirigea vers le but qu'il s'étoit proposé.
Quand cette action dramatique fut déployée, on reconnut la sagesse et le
rapport des scènes intéressantes qui la constituoient. Alors on vit que
ce n'étoient pas ses frères, ainsi qu'il le leur disoit en les
consolant, mais Dieu qui l'avoit vendu; sa puissance s'étoit aidée de
leurs passions, elle avoit dirigé leurs démarches, elle avoit tenu dans
sa main la chaîne, et les avoit conduits ainsi à ses desseins. _Vous
avez véritablement voulu me faire du mal; mais Dieu l'a changé en bien,
vous avez été coupables d'un projet pervers, et Dieu a eu la gloire d'en
accomplir un bon, en conservant votre postérité sur la terre, et en
préservant de la mort un peuple entier._
Toute cette histoire est remplie de témoignages pareils. Ils peuvent
convaincre ceux qui ne regardent que la superficie des choses, que le
temps et le hasard gouvernent tout; mais ils manifestent à ceux qui les
examinent plus profondément, qu'une main puissante s'occupe des affaires
des hommes. Les politiques de ce monde ont beau la rejeter et n'en faire
aucun cas en formant leurs plans, ils la trouvent toujours dans
l'exécution, et quoique le fataliste insiste en disant que les événemens
dérivent de la chaîne des causes naturelles, je lui répondrai; faites un
pas de plus et considérez quel est le pouvoir qui fait agir ces causes,
quelle est la science qui prévoit leurs effets, et quelle est la bonté
qui les dirige invisiblement au meilleur et au plus grand but du bonheur
humain.
C'est ainsi qu'un grand logicien s'explique sur cette matière. «Quand
l'Ecriture nous dit que Dieu commande aux corbeaux, et que ce sont ses
messagers auxquels la nue et les vents doivent obéïr, ce n'est pas une
façon de parler seulement religieuse, cette expression est aussi stricte
que philosophique. Si son esclave se cache le long du ruisseau, l'ordre
qu'il lui donne sera vain, la cause et les effets seront détruits, les
oiseaux de l'air ne voleront pas au secours du prophète, ainsi qu'il a
été ordonné. Quand cette ressource manque à Elisée, il est inspiré
d'aller à Sarepte, car en même-temps une veuve y a reçu l'ordre secret
de le secourir; la main qui a conduit le prophête à la porte de la cité,
a mené la veuve infortunée hors de cette porte pour lui offrir sa
maison, et la Providence a calculé ces actions diverses en elles-mêmes
pour remplir ses promesses, et veiller à leur conservation mutuelle.»
C'en est assez pour démontrer et persuader la doctrine fondamentale de
la Providence; notre consolation et notre espoir dépendent de la foi
vive que nous aurons en elle. Le psalmiste a donc raison de s'écrier que
notre Seigneur est le roi, et d'en conclure que la terre doit s'en
réjouir, et que les îles doivent être dans la jubilation. Que Dieu nous
accorde le don de la vertu avec celui de la gaieté, et qu'il fasse
croître en nous les fruits d'une bonne vie pour sa propre gloire; à lui
seul appartient aujourd'hui et à jamais puissance, majesté, domination.
Ainsi soit-il.
_Fin des Sermons._
LETTRES DE STERNE.
LETTRE PREMIÈRE.
A. W. C. Ecuyer.
_Coxwould, le 1 Juillet 1764._
Je suis arrivé sain et sauf à mon petit hermitage; et j'ai la certitude
que vous ne tarderez pas à venir m'y joindre: puisque, pendant six mois,
nous avons ensemble parcouru le cercle des plaisirs, il faut également
que vous soyez de moitié dans ma solitude. Vous y trouverez le repos
dont, tout jeune que vous êtes, vous devez avoir besoin; nous aurons, à
votre choix, de l'esprit, de l'érudition ou du sentiment; mes jeunes
laitières vous feront des bouquets, et tous les jours, après le café, je
vous menerai visiter mes nones; cependant, n'allez pas tout de suite
donner carrière à votre imagination; laissez plutôt agir la mienne, ou
du moins souffrez qu'elle vous raconte comment un charmant cloître s'est
élevé tout-à-coup dans une de ses régions fantastiques. Qu'est-ce que
cela signifie, direz-vous?--un moment.--Je vais vous l'apprendre.
Il faut donc que vous sachiez qu'en prenant par la porte de derrière de
ma maison, je me trouve bientôt engagé dans un sentier qui conduit à
travers des prairies et des bosquets touffus; je le suis, et environ
vingt minutes après, j'arrive aux ruines d'un monastère où jadis un
certain nombre de vierges consacrèrent leur... vie... je sais à peine ce
que j'allois écrire... à la solitude religieuse. Toutes les fois que je
me rends dans cet endroit, j'appelle cela _visiter mes nones_.