Venons-en à la leçon que la parabole nous donne sur la véritable

application des richesses; vous avez vu par le traitement du mauvais

riche qu'il ne les employoit pas conformément à l'intention de Dieu.

L'intention de Dieu! voulez-vous la connoître? rentrez en votre cœur, et

lisez-y l'inscription qu'il y a gravé. _Sois bon et miséricordieux._

Elle vaut tous les textes et tous les passages que je pourrois citer

après elle. Portez-y vos yeux, mes chers auditeurs, un seul moment, et

considérez ce qui se passe dans l'homme le plus insensible, lorsqu'il

fait un acte involontaire et fortuit de générosité. Quoique cette

jouissance appartienne essentiellement à l'homme bon; que le méchant

fasse une expérience, qu'il secoure le captif, qu'il jette son manteau

sur le pauvre, et il sentira ce qu'on entend par le plaisir d'une bonne

action. Ah! pour le mieux connoître appelons-en à l'homme compatissant;

la dureté nous donne involontairement cette évidence; mais elle ne sent

le plaisir qu'imparfaitement. Comme toutes les jouissances, celle-ci

demande quelque sentiment _facultatif_, elle doit être précédée d'une

disposition qui rend bon ce qui l'est en effet, autrement c'est un bien

que l'on possède, mais dont on ne jouit pas.

Et d'abord considérez combien il est difficile de persuader à un avare

que ce qui n'est pas profitable est bon, et à un libertin que ce qui est

agréable est mauvais.

Prêchez à un épicurien qui a modelé son corps et son ame pour tous les

plaisirs des sens, dites-lui _qu'il essaye combien Dieu est bon._ Cette

invitation ne vaudra pas pour lui celle qui l'appelle à un banquet.

Ce n'est donc pas à l'avare, c'est à l'homme compatissant, à celui qui

se réjouit avec ceux qui se réjouissent, et pleure avec ceux qui

pleurent, que j'en appelle. C'est à un cœur généreux, tendre, humain que

je raconte les malheurs de l'orphelin et du pauvre, c'est aux hommes

enfin que je demande ce pain, qu'on n'ose pas leur demander.

Que puis-je dire de plus? l'éloquence en un pareil sujet ne peut rien

apprendre ni rien persuader. Ceux à qui Dieu a accordé les moyens d'être

charitables, et envers qui il a été encore plus généreux, en leur

donnant la disposition, doivent l'en remercier comme l'auteur des

richesses, et de la science de les employer. Il a bâti dans notre cœur

le havre derrière lequel les malheureux doivent fuir les tempêtes et le

naufrage; la constante fluctuation des choses de ce monde y jette

tour-à-tour les enfans d'Adam. En vain des substitutions et des

placemens défendent les biens des hommes; l'abondance la plus splendide

peut être dissipée, comme les feuilles desséchées que le vent balotte;

la couronne des princes peut être ébranlée sur leurs têtes, elle peut en

tomber, et ce grand que le monde respectoit, a souvent réfléchi sur la

révolution de la roue de la fortune.

Ce qui est arrivé à l'un peut arriver à l'autre; laissons-nous conduire

dans toutes nos actions par cette règle que notre Seigneur nous a

donnée: _faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent._

Avez-vous jamais été couché languissant sur un lit de douleur, et

accablé d'une maladie qui menaçât votre vie? rappelez-vous vos

réflexions mélancoliques, et dites: qu'est-ce qui rend si amère la

pensée de la mort? les enfans que vous laissez; c'est en quoi consiste

l'amertume du calice: sans secours que deviendront-ils? où

trouveront-ils un ami quand je ne serai plus? qui les défendra et

plaidera leur cause contre la méchanceté? Grand Dieu! je te les confie,

à toi le père des orphelins, à toi l'époux des veuves affligées.

Avez-vous jamais éprouvé quelques revers dans votre fortune? la pauvreté

vous a-t-elle enseveli dans la détresse; vous a-t-elle réduit au

désespoir? quel est celui qui tout-à-coup a mis la table à côté de vous,

et qui a rempli et fait verser votre coupe. C'est un ami consolateur; il

est entré, vous a vu désolé au milieu des tendres gages de votre amour

et de votre épouse affligée; c'est lui qui les a pris sous sa

protection. Ciel tu l'en récompenseras!... c'est lui qui vous a délivré

des appréhensions effrayantes de l'amour paternel.

Avez-vous jamais été blessé d'une manière plus affligeante encore par la

perte de cet ami généreux? avez-vous été séparé des embrassemens d'un

fils chéri, par la faux de la mort? cruel souvenir! la nature défaillit;

eh bien un enfant né sous de fâcheux auspices, sans pain, sans amis,

sans vêtement, privé d'instructions et des moyens de salut, est un objet

encore plus attendrissant, il éveille toutes les facultés de l'homme, il

nous présente... Mais pourquoi parlerois-je encore? les larmes brillent

dans vos yeux. Que le Dieu du ciel les bénisse. Ainsi soit-il.

CONSIDÉRATION

SUR LES GRACES ACCORDÉES

A LA NATION.

SERMON POUR L'INAUGURATION DU ROI.

SERMON XIV.

«_Et lorsque ton fils te demandera un jour, que signifient ces

témoignages, ces cérémonies, les jugemens que le seigneur notre Dieu

vous a commandés? tu diras à ton fils: nous étions les esclaves de

Pharaon dans l'Egypte, et la main toute-puissante du Seigneur nous en

retire._» Deuteron. VI.

Ce sont les paroles que Moise prescrit aux enfants d'Israël de laisser à

leurs enfans, qui devoient un jour oublier les grâces infinies que Dieu

avoit répandues sur leurs pères. Une de ces grâces étoit leur délivrance

de l'esclavage.

Quoique chaque père fût instruit à faire cette réponse à son fils, on ne

peut pas supposer que cette instruction fût nécessaire pour la première

génération, pour les enfans de ceux qui avoient été les témoins

oculaires des faveurs de la providence. Il ne paroît pas en effet

probable qu'arrivés à l'âge de raison, ils pussent faire une pareille

question, sans avoir été long-temps auparavant instruits à y répondre.

Chaque père avoit sûrement raconté les infortunes de sa captivité, et

les particularités miraculeuses de sa délivrance. Ces anecdotes étoient

si extraordinaires, leur récit étoit susceptible d'un tel degré

d'enthousiasme, qu'elles ne pouvoient pas rester secrètes. La piété, la

reconnoissance d'une génération anticipoient sur la curiosité d'une

autre. Ils apprenoient cette histoire en apprenant leur langue.

Telle fut la condition de la première et seconde races; mais dans le

cours des ans les choses changèrent insensiblement, une longue et

paisible jouissance de leurs libertés put émousser le sentiment des

bienfaits de Dieu, et en placer le souvenir à une trop grande distance

de leur cœur. Après quelques années écoulées dans les plaisirs et la

privation des peines réelles, un excès de liberté put les dégager du

soin de s'en donner d'imaginaires, et surtout de celle que les devoirs

de la religion imposent. Ils purent chercher des occasions à fouiller

dans les fondemens de ses loix, et à s'enquérir de la cause de tant de

cérémonies.

Ils purent demander, que signifient tous ces commandemens, dans des

matières qui paroissent si indifférentes? que signifie cet ordre à les

faire observer? pourquoi a-t-on imposé tant d'obligations! pourquoi

faut-il obéir à tant de préceptes indignes de la sagesse divine?

Ils purent aller encore plus loin; et quoique leur penchant naturel les

portât vers la superstition, quelques aventuriers sans doute

gouvernèrent vers le bord opposé, et découvrirent en s'avançant que

toutes les religions, quelque régime, quelque dénomination qu'elles

eussent, étoient les mêmes; que celle de leur pays étoit un arrangement

ingénieux entre les Prêtres et les Lévites, un fantôme effrayant élevé

et soutenu par leurs mains; que ses rites et ses préceptes innombrables

étoit autant de rouages nécessaires à la machine politique, des

inventions faites pour amuser les ignorans, et les retenir dans les

ténèbres favorables aux _jongleries_ ecclésiastiques.

Quand à sa morale, quoiqu'elle soit excepté de ce raisonnement par

elle-même, ils n'étoient pas en peine de l'adapter à leur systême. Les

hommes, disoient-ils, auroient toujours eu assez de raison pour l'avoir

trouvée, et de sagesse pour la pratiquer, sans l'assistance de Moïse.

Ils raffinèrent ensuite l'art des controverses religieuses. Quand ils

eurent donné à leur systême d'incrédulité toute la force qu'il peut

obtenir de la raison, ils commencèrent à l'embellir des tournures

épigrammatiques.

Quelque bouffon Israëlite à la fin d'un banquet donna carrière à son

talent. Manquant de raison et d'argumens, il essaya le tranchant de son

esprit sur les types et les symbôles, et traita les mystères et les

matières les plus sérieuses de la religion du ton de la raillerie. Il

entassa mille plaisanteries sur les passages sacrés de la loi, persiffla

le veau d'or ou le serpent d'airain avec courage, et se moqua des bêtes

pures ou impures, en provoquant des sarcasmes contr'elles.

Il fit peut-être un pas de plus. Quand cette contrée heureuse où le miel

et le lait couloient, eurent effacé les impressions du joug qui les

avoit meurtris, et que les bénédictions du ciel commencèrent à tomber

sur eux, il put en conclure qu'ils ne tenoit ces avantages d'aucun autre

pouvoir que de leurs propres bras, que la toute-puissance seule des

Israëlites leur avoit procuré, et leur conservoit tant de bonheur.

O Moïse! Moïse! combien un pareil raisonnement eût mis à la torture ton

esprit doux et patient! si la superstition des Israëlites te fit tomber

une fois dans un excès de colère, si tes mains jetèrent les tables de la

loi que Dieu avoit écrites, si tu compromis aussi légèrement le trésor

du monde, avec quelle indignation et quel pieux chagrin eusses tu

entendu les sarcasmes de ceux qui renioient le Dieu qui les avoit

délivrés; en disant, quel est ce Dieu dont la voix commande ici à notre

obéissance? avec quelle force et quelle vivacité leur eusses-tu rappelé

l'histoire de leur nation! que si une jouissance trop aisée des

bénédictions du ciel leur avoit fait oublier de regarder derrière et

loin d'eux, il étoit nécessaire de leur répéter que leurs ayeuls étoient

en Egypte les esclaves de Pharaon, sans aucun espoir de rédemption, que

la chaîne de leur captivité avoit été scellée et rivée par une

succession de quatre cent trente années, sans aucune interruption

favorable à leur liberté qu'après l'expiration de cette periode

désolante. Qu'au moment où rien ne sembloit favoriser un évènement aussi

glorieux, ils furent arraché presque malgré eux des mains de leurs

oppresseurs, et conduits à travers un océan de périls, vers une contrée

d'abondance; que ce changement prospère ne fut pas le produit du hasard,

et ne fut ni projeté ni accompli par des plans humains qui eussent

succombé sous la force extérieure, ou le trouble intérieur, et qui

n'auroient pas résisté à la combinaison des accidens imprévus et des

passions des hommes, cause de l'élévation et de la chute des empires,

mais que tout avoit été exécuté par la bonté et la puissance de Dieu,

qui vit les afflictions de son peuple, en eut pitié, et par une chaîne

d'évènemens miraculeux, le délivra de l'oppression.

Il leur eût répété que depuis ce grand jour, une suite de succès qu'on

ne pouvoit attribuer aux causes secondes leur avoit démontré,

non-seulement la providence universelle de Dieu, mais encore son

attachement particulier; et que des nations plus grandes et plus

puissantes avoient été chassées devant eux, et leurs terres abandonnées

aux vainqueurs, pour en jouir à jamais.

C'est ce qu'ils devoient apprendre à leurs enfans et aux enfans de leurs

enfans. Générations heureuses pour lesquelles une pareille instruction

fut préparée! heureuses, en effet, si vous aviez toujours su faire usage

de ce que Moïse vous enseigna.

Laissons les Juifs, et tournons nos regards sur nous. L'occasion

glorieuse qui nous rassemble, et le souvenir des nombreuses bénédictions

accumulées sur nous, depuis que nous comptons parmi les nations, dictent

sans peine l'application que nous pouvons nous faire du reproche de

Moïse.

Je commence avec le premier ordre des temps. Il produisit la plus grande

délivrance à la nation, celle qui nous sauva des ténèbres de l'idolâtrie

par la venue subite du christianisme parmi nous, dès le siècle même des

Apôtres.

Quoique cette bénédiction semble nous avoir été commune avec d'autres

parties du monde; cependant, quand on réfléchit sur l'éloignement de ce

coin de la terre, et sa situation inaccessible en tant qu'île, le peu

qu'on connoissoit alors de la navigation et du commerce, la large

portion du continent où le nom de Jésus reste de nos jours profané, et

celle qui l'avoisine où les premières paroles de son Evangile sont à

peine prononcées, on ne peut qu'adorer la bonté de Dieu, et reconnoître

dans l'établissement de sa religion, une providence qui nous est plus

particulière qu'aux autres nations, où indépendamment des mêmes erreurs

et des mêmes préjugés, elle ne rencontroit pas ces obstacles physiques

et naturels.

Les historiens et les politiques, qui cherchent les causes par tout

ailleurs que dans le plaisir de celui qui dispose des événemens,

raisonnent différemment sur tout cela. Ils considèrent ceux-ci comme une

matière incidentèle à l'ambition fortuite, aux succès et aux émigrations

des Romains. Sous le règne de Claude, lorsque le christianisme s'établit

à Rome, quatre vingt mille citoyens de cette capitale du monde vinrent

se fixer dans cette île; cet événement établit une communication libre

entre les deux nations, la voie fut ouverte aussi pour l'Evangile, et

son transport devint fort aisé, mais jamais miraculeux ni divin.

C'est ainsi que Dieu nous permet souvent de suivre les caprices de nos

cœurs, tandis qu'il les dirige secrètement, comme l'eau des rivières

pour des projets de bonté. C'est ainsi qu'il put rendre cet amour de la

gloire inhérent aux Romains, leur inspirer les moyens de poursuivre leur

voie ambitieuse, et les guider ici. Il put faire servir la méchanceté

des hommes à ses décrets éternels, les faire errer pendant quelque temps

hors de leurs limites jusques à ce que ses desseins fussent accomplis,

puis tout-à-coup _leur enfoncer ses crochets dans les narines_, et

ramener ces bêtes de proie dans leurs tanières.

Après la manière dont l'Evangile nous fut donné, n'oublions pas comment

il fut préservé du danger d'être étouffé et éteint par cet essaim de

barbares qui vinrent sur nous du haut du nord, et comme un ouragan

ébranlèrent le monde, qui changèrent les noms, les coutumes, la langue,

le gouvernement, la face même de la nature par tout où ils se fixèrent.

Tout ce qui étoit susceptible de changement sembla périr, et notre

religion fut préservée: ah! si elle ne succomba pas sous ce poids

immense de ruines, si du moins sa beauté n'en fut pas ternie, n'en

attribuons la cause qu'à Dieu. La même puissance qui nous l'envoya la

soutint quand la contexture des choses fut par tout brisée.

C'étoit encore peu d'avoir préservé le christianisme d'une destruction

totale, comptons parmi les bienfaits de la Providence celui de l'avoir

sauvé de cette corruption, que le laps des siècles, les abus des hommes

et la tendance naturelle des choses vers la dépravation, ont introduite.

Depuis le jour que commence la réformation, par quels événemens

étrangers elle a été exécutée et perfectionnée! si ce n'est pas _sans

taches et sans rides_, du moins sans difformité et sans aucune marque de

vieillesse.

Rappelons-nous la bourasque violente qui l'assaillit et la secoua dans

cette période de notre histoire que tu teignis et défiguras de sang,

Marie! pouvons-nous y réfléchir sans adorer la Providence qui se hâta

d'enlever de ta main le glaive de la persécution, en rendant ton règne

aussi court qu'il fut barbare?

Si Dieu nous fit, comme aux Israëlites, sucer le miel des rochers, et

cueillir l'huile qui découloit des pierres, combien sa miséricorde fut

plus signalée! il nous donna ses bienfaits, sans en retirer aucun prix;

dans les jours glorieux qui suivirent ce moment d'horreur, quand un

règne long, sage et nécessaire pour bâtir les fondemens de l'église,

succéda au règne plus court qui l'avoit retirée de ses ruines.

Cette bénédiction étoit nécessaire, et elle nous fut accordée. Dieu

prolongea les années d'une princesse renommée jusqu'au terme le plus

long, il lui donna le courage de rassembler un peuple errant et

persécuté, et de le fixer sur la base de la félicité; il remit entre les

mains de ceux à qui il a confié le soin des empires la pierre de touche

qui doit éprouver la foi.

Béni soit, Elisabeth, ton nom à jamais; tu as établi un serment plus

facile pour les Bretons que pour les autres peuples de la terre;

quelques changemens que ces peuples ayent éprouvés, il n'en est point

arrivé dans leurs misères, et il est à craindre qu'il n'en arrive point,

tant qu'ils seront étroitement serrés dans les chaînes de la

superstition et dans celles du pouvoir.

Par quelle Providence nous échappâmes à ces deux maux naturellement liés

ensemble dans le règne suivant, lorsqu'un sang choisi fut demandé, et

qu'on se préparoit à l'offrir dans un seul sacrifice!

Je n'entremêlerois pas ici les horreurs de cette fête lugubre; je ne

compterois pas les douleurs du règne qui leur succéda, et qui finit par

la subversion de notre constitution; s'il n'étoit pas nécessaire de

poursuivre le fil de notre délivrance à travers les temps horribles, et

de faire remarquer la bonté de la Providence qui nous protégea contre la

fureur d'un projet, et nous restaura contre l'injustice de l'autre.

Oui, le dernier eût été pour nous un triste sujet de souvenir, s'il ne

fût pas devenu un objet de bénédiction ensuite, par l'événement qui nous

rendit nos libertés. Soit que Dieu voulût corriger le sens mal entendu

de ses bénédictions antérieures, soit qu'il voulût nous apprendre à

réfléchir sur leurs privations, il souffrit que nous approchassions du

bord du précipice; là tout étoit perdu s'il n'avoit suscité un

rédempteur. Les artifices de la société nous auroient doucement fait

glisser dedans, ou si elle avoit manqué son coup, la force étoit prête à

nous y pousser, et c'en étoit fait de nous.

Cette délivrance eut des suites si heureuses qu'il semble que Dieu avoit

troublé nos eaux, comme celles de Bethesda, pour les rendre ensuite plus

saines; depuis cette époque à jamais mémorable nous jouissons de tout ce

qui appartient à l'homme. Notre liberté, notre religion fleurissent, les

droits des rois, ceux du peuple sont appréciés, et nous en voyons la

durée dans les siècles à venir; voilà l'objet des remercîmens que nous

faisons aujourd'hui à Dieu.

Rendons-lui des actions de grâce, mes frères, d'une manière qui

convienne à des hommes sages; répondons à l'intention constante de ses

bénédictions, et faisons-en un meilleur usage que nos pères, qui se

lassèrent souvent de leur bonheur. Remercions Dieu de la contrée qu'il

nous a donnée, et lorsque notre prospérité s'y accroit avec les

établissemens dont nous la chargeons, quand nos richesses et nos

familles se multiplient à l'envi, que nos actes de vertu et de

reconnoissance se multiplient aussi, que le Dieu puissant, dont les

voies sont droites, et les ouvrages saints, puisse le jour qu'il

comptera avec nous, juger dignement des bénédictions qu'il nous a

prodiguées.

C'est en vain que des jours solennels sont établis pour célébrer des

événemens heureux, s'ils n'influent pas sur la morale de la nation. Un

peuple pécheur ne peut être reconnoissant envers Dieu, il ne peut être

loyal envers son prince. Il doit être ingrat envers l'un, parce qu'il ne

vit pas dans la mémoire de ses bienfaits; il trahit l'autre, parce qu'il

détourne la Providence de prendre son parti, et de le conduire au but de

la royauté.

Oui, l'on a dit avec raison que le péché est une trahison contre l'ame;

l'homme méchant est un traître envers son roi et son pays. Quelques

causes que les politiques assignent au progrès et à la chute des

empires, un homme bon et religieux sera toujours le meilleur citoyen, et

le sujet le plus soumis; un individu a beau me dire, qu'importe ma

droiture au bonheur de ma nation? Je lui répondrai toujours si elle ne

sert pas à vous faire bénir ici, elle accumulera ses bénédictions dans

le trésor de l'autre monde. Ainsi soit-il.

LE CARACTÈRE D'HÉRODE.

_Sermon prêché le jour des Innocens._

SERMON XV.

_«Alors s'accomplit la prophétie de Jérémie. Une voix s'est fait

entendre à Rama: on a ouï des lamentables plaintes. Rachel pleuroit

pour ses enfans, et elle ne vouloit pas être consolée, parce qu'ils ne

vivoient plus.»_ Saint-Mathieu II. 17 et 18.

Ces paroles citées par Saint-Mathieu furent accomplies par la cruauté et

l'ambition d'Hérode; elles avoient été prononcées autrefois par Jérémie.

Ce prophète ayant déclaré l'intention de Dieu de changer en allégresse

le deuil de son peuple, en rétablissant les tribus qui avoient été

conduites captives à Babylone, il commence par donner une description

particulière de la joie de ce jour promis; il peint les Israëlites prêts

à rentrer dans leurs anciennes possessions, à jouir de tous les

priviléges qu'ils avoient perdus, et surtout à recouvrer la protection

de Dieu, et la continuation de ses bontés sur eux et sur leur postérité.

Pour faire une impression plus forte sur leurs esprits, et leur faire

goûter les charmes de ce changement; il leur décrit pathétiquement leur

tristesse au jour où ils furent menés en captivité.

_Ainsi parla le Seigneur, une voix s'est fait entendre à Rama. On a ouï

des plaintes lamentables. Rachel pleuroit sur ses enfans, et elle

refusoit d'être consolée, parce qu'ils ne vivoient plus._

Il est nécessaire, pour se pénétrer du sens et de la beauté de ce

tableau, de se rappeler que la tombe de Rachel, la femme aimée de Jacob,

étoit située auprès de Rama, entre ce bourg et Bethléem. Le prophète

profite de cette circonstance pour produire l'un des plus touchans

épisodes qu'on ait jamais conçu. Les tribus dans ce triste voyage sont

supposées passer auprès de la pierre funèbre qui couvroit leur ancienne

ayeule Rachel, et Jérémie usant de la liberté commune de la rhétorique,

la peint s'élevant sur son sépulcre, et en qualité de mère de deux de

ces tribus, pleurant sur ses enfans, se lamentant sur le sort de sa

postérité entraînée vers des terres étrangères, refusant toute

consolation, parce qu'ils ne devoient plus vivre pour elle, parce qu'ils

étoient arrachés de leur sol natal, et qu'il ne devoient jamais lui être

rendus.

Les interprêtes juifs disent que Jacob fit enterrer là sa femme Rachel,

prévoyant par un esprit de prophétie que sa postérité devant être

conduite par ce chemin, en captivité, elle pourroit intercéder pour

elle.

Cette interprétation fantastique ne me paroît être qu'un songe de

quelques docteurs juifs, et s'ils n'en sont pas les inventeurs, elle

appartiendroit autrement à quelque songeur de l'église. Comme elle

favorise la doctrine des intercessions, si nous n'avions pas des garans

sur la qualité des inventeurs, il est croyable qu'elle dériveroit plutôt

de quelque tradition orale de cette église, que du talmud où elle se

trouve.

Saint-Mathieu nous en donne une autre interprétation, qui exclut la

scène théâtrale que je viens de vous décrire.

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 11 / 19 段