Si nous nous confions à la renommée et aux rapports qu'on en fait, quand

ils sont favorables savons-nous s'ils procèdent de l'amitié ou de la

flatterie; quand ils sont mauvais de l'envie, de la malice, du soupçon?

De quelque manière qu'ils soient faits, ne peuvent-ils pas dériver d'une

méprise qui a aggrandi de petites choses, et quelquefois d'une relation

infidelle. Il arrive aussi, de toutes ces causes, que les actions des

hommes, comme les histoires de l'Egypte, doivent être reçues et lues

avec précaution. Elles sont accompagnées et défigurées de tant de songes

et de fables, qu'un lecteur ordinaire ne peut distinguer la vérité du

mensonge. Accordons que mes réflexions soient trop sévères, que l'envie

n'ait jamais amoindri le mérite des actions humaines, et que la malice

ne les ait jamais noircies, les caractères des hommes en sont-ils plus

faciles à pénétrer, eux qui se cachent dans la partie la plus retirée et

la plus obscure de la vie? La plus vraie piété est la plus secrète, la

plus mauvaise action l'est aussi, par une raison toute différente.

Quelques hommes sont modestes et se donnent de la peine pour cacher

leurs vertus; s'ensevelissant dans une réserve pénible, ils veulent

faire ignorer leurs bonnes qualités; d'autres, au contraire, font jouer

mille petits artifices, pour contrefaire les vertus qu'ils n'ont pas, et

dissimuler les vices qu'ils ont réellement, et cela sous la belle montre

de la sainteté, de la générosité, et de toute autre vertu trop spécieuse

pour être examinée, et trop aimable pour être soupçonnée.

Ces traits suffisent pour montrer combien il est difficile de connoître

le vrai caractère des hommes; faisons un pas de plus, et disons que

quand même en plusieurs occasions nous pourrions parvenir à cette

connoissance, cela ne suffiroit pas pour motiver notre jugement. Il y a

mille circonstances qui accompagnent chaque action, et qui ne peuvent

être sues du monde. Cependant on doit les connoître et les peser avant

de prononcer avec justice la sentence définitive. Un homme peut avoir

des vues et des sentimens différens de ceux que ses juges ont de lui; ce

qu'il a entendu faire, ce qu'il sent, ce qui se passe en lui peut être

un secret dont son cœur conserve profondément le trésor. Assailli

d'infirmités naturelles, et d'une complexion défectueuse qu'il n'est pas

en son pouvoir de corriger; il peut être sujet à des inadvertances, à

des écarts, à des erreurs de tempérament; il peut être exposé à des

piéges qu'il ne sait pas prévoir, par ignorance, par manque de jugement

et d'instruction; il peut travailler dans l'obscurité: dans tous ces

cas, il peut faire beaucoup de choses mauvaises en elles-mêmes, et

cependant innocentes, c'est un objet de pitié souvent, et non de censure

et de sévérité.

Voilà les difficultés qui se présentent à nous quand nous voulons former

un jugement sur le caractère des hommes. Mais supposons encore que nous

puissions nous enfoncer vers leur cœur, l'ouvrir et l'étudier; supposons

que les mots de scélérat ou d'homme juste soient écrits sur leur visage

d'une manière si distincte et si lisible, que personne ne puisse s'y

méprendre, le bonheur de l'un ou de l'autre de ces individus sera

toujours un secret impénétrable à notre perspicacité. Exceptez-en

quelques traits sûrs et bien prononcés, nos décisions sur tout le reste

ne seront que des conjectures aventurées.

Dans la joie même, quelquefois le cœur est triste, c'est Salomon qui

nous l'apprend, et celui qui est un objet d'envie pour ceux qui ne

regardent que la surface de sa fortune, paroît digne de compassion à

ceux qui connoissent ses intimes pensées. Indépendamment de cela, on ne

peut pas assurer que quelqu'un est heureux d'après les événemens qui lui

arrivent, il faut encore connoître comment il sait en jouir, et quelle

est la tournure de son esprit. La pauvreté, l'exil, la perte de la

réputation et des amis, la mort des enfans, gages les plus chers du

bonheur humain, ne font pas les mêmes impressions sur tous les

tempéramens. Vous verrez un homme souffrir sans soupirer, ce qu'un autre

dans l'amertume de son ame pleurera toute sa vie. Une parole trop

prompte, un regard dur perceront plus profondément une ame sensible,

qu'une épée celle qui ne l'est point.

Si ces réflexions sont vraies pour ce qui regarde les infortunes, elles

le sont encore quant aux jouissances. Nous sommes différemment formés;

les choses font des impressions diverses sur nous; nos goûts sont

différens; il arrive, soit par la force de l'éducation et de l'habitude,

soit par l'impulsion du caractère, que les mêmes avantages et les mêmes

plaisirs ne produisent jamais le même bonheur. Cette sensation diffère

dans chaque homme selon sa complexion et son tempérament; ainsi les

événemens heureux qui raviront l'homme bilieux, et l'homme sanguin,

seront reçus froidement par le flegmatique. Les calculs sur le bonheur

et le malheur des hommes sont tellement sujets à mécompte, que des

riens, légers comme l'air, font chanter des hymnes de joie à certains

hommes, tandis que d'autres comblés de bénédictions réelles ne peuvent

pas atteindre au pouvoir d'en jouir, et sentent un poids qui opprime et

abat leurs ames.

Hélas! si les principes du contentement ne sont pas en nous-mêmes, ne

les cherchons pas dans les dignités et les richesses; ils n'y sont pas.

Eh bien! avons-nous trouvé une règle pour juger du bonheur des hommes?

pouvons-nous dire sans risque de nous méprendre: celui-ci prospère dans

le monde; cet autre possède les richesses.

Quand un homme s'est élevé au-dessus de nos têtes, nous tenons pour

certain qu'il jouit _d'en-haut_ de quelque perspective glorieuse, et

qu'il ressent des plaisirs assortis à son élévation; si nous pouvions

monter vers lui, nous trouverions que ce poste est une foible récompense

des soins et de la peine qu'il a eu de gravir si haut. Il y est en proie

peut-être à plus de dangers, à plus de troubles. Sa tête est environnée

de vertiges, le sage lui souhaiteroit de pouvoir redescendre au niveau

du sol commun aux hommes: on se tromperoit donc aussi si l'on calculoit

le bonheur humain sur l'échelle des dignités et des honneurs; le seul

bonheur, le seul qui soit ineffable est celui que donnent une fortune

modérée, des désirs plus modérés encore, et la conscience de la vertu.

Ah! qu'ils sont délicieux les plaisirs peu bruyans de ce paysan honnête

qui s'éveille et se lève gaiement pour aller au travail! Voyez sa

cabane, c'est le spectacle de la félicité humaine; il se livre à toutes

les jouissances de la domesticité. Ses enfans font sa joie et sa

consolation, l'espoir de leur bonheur anime ses yeux, et épanouit son

cœur. Vous ne concevrez pas qu'il existe des plaisirs plus purs dans

l'état le plus opulent... S'il falloit les comparer ses plaisirs et ses

peines avec ceux des hommes qui peut-être le méprisent, il resteroit

dans la balance, que le riche a plus de mets, et le pauvre un meilleur

estomac, que l'un environné de luxe a plus de médecins à ses ordres,

mais que l'autre a plus de santé: dans tous les autres points de la vie,

ils sont au même niveau. Le soleil les éclaire et les échauffe

également, l'air leur dispense un souffle aussi frais, la terre leur

exhale les mêmes parfums, ils ont une portion égale dans tous les

bienfaits réels de la nature.

Ce que j'ai dit est suffisant pour démontrer combien il est difficile de

juger du bonheur ou du malheur de la plus grande partie du genre humain:

que mon discours apprenne aux hommes à être humbles et sobres dans leurs

raisonnemens sur les voies de la Providence.

Il y a des inégalités dans les choses de ce monde, et c'est un des plus

forts argumens en faveur d'une vie future; ne l'oubliez jamais.

Néanmoins, je suis persuadé que ce dont nous nous plaignons n'est pas

aussi considérable qu'il paroît-être au premier coup-d'œil.

Je veux que le bonheur des méchans soit aussi grand que nous le

reprochons à la Providence, et que nous ne puissions le concilier avec

elle; qu'en infèrerons-nous? une nouvelle preuve de notre ignorance.

Avons-nous résolu tous les problèmes religieux? pourquoi celui-ci nous

alarmeroit-il davantage que mille autres difficultés qui chaque jour

trompent nos recherches?

La plus petite fleur des champs, le brin d'herbe le plus délié, ne

confondent-ils pas l'entendement des esprits les plus pénétrans? les

plus profonds scrutateurs des secrets de la nature nous diront-ils à

quelle position, quel mouvement les végétaux doivent leurs couleurs et

leurs saveurs différentes; pourquoi l'arsenic et l'hellébore brûlent et

déchirent le noble tissu du corps humain, tandis que l'opium bouche tous

les passages de nos sens, et nous prive de la raison et de

l'entendement? les moindres choses qui se trouvent sur nos pas

n'ont-elles pas un côté ténébreux que l'œil le plus perçant ne peut

pénétrer? les esprits les plus exaltés ne se trouvent-ils pas

embarrassés et en défaut devant chaque atome de la matière?

Vas donc, homme vain, et quand ta tête _vertigineuse_ s'emplit de

l'opinion de ta sagesse, et veut corriger les voies de la Providence;

vas, regarde-toi dans ce miroir. Examine tes facultés, qu'elles sont

étroites et imparfaites! combien elles sont battues par la vérité et le

mensonge! avec quelle confusion tu les discernes, même dans cette glace!

Vois ensuite le commencement et la fin des choses, des grandes et des

petites, elles conspirent à te jouer. Veux-tu porter ta vue plus loin,

de quelque côté que tu pousses tes recherches, quels nouveaux sujets de

surprises! que de nouvelles raisons de croire que tout est au-dessus de

ton entendement. Eh bien! ce sont là pourtant les plus petits moyens de

Dieu. Que sais-tu sur cet être suprême? cherches, calcules, l'as-tu

trouvé? connois-tu ses perfections? elles sont aussi élevées que le

ciel: y monteras-tu? elles sont plus profondes que l'enfer. Y

descendras-tu?

Ah! si nous pouvions appercevoir les ouvrages miraculeux de la

Providence, et comprendre les plans de sa sagesse et de sa bonté

infinies, connoissances que nous acquerrons peut-être à la consommation

des siècles; ces événemens que nous sommes si embarrassés d'expliquer

exalteroient et manifesteroient sa sagesse, et nous nous écrierions dans

la même extase que l'apôtre: ô profondeur des richesses et de la sagesse

divine, oh! que tes voies, grand Dieu, sont infinies! que tes sentiers

sont difficiles à trouver: Amen.

LAZARE

ET

L'HOMME RICHE.

SERMON XIII.

«_Et il lui dit, s'ils n'entendent pas Moïse et les prophètes, ils ne

seroient pas persuadés quand même un mort sortiroit du tombeau._»

Saint-Luc, XVI. 31.

C'est ainsi que se termina la parabole de Lazare et du riche; Dieu a

voulu démontrer aux hommes la nécessité de se conduire par les lumières

qu'il leur a données, en nous faisant dire par le patriarche, que ceux

que les argumens épars dans les livres saints n'engageroient pas à

répondre au but de leur créateur, ne seroient pas persuadés par d'autres

moyens, quelques extraordinaires qu'ils fussent. _S'ils n'entendent pas

Moïse et les prophètes, ils ne seroient pas persuadés, quand même un

mort sortiroit du tombeau._

Sortir du tombeau! eh pourquoi? que nous apprendroit un pareil messager

qui ne nous ait pas été appris et proposé? la nouveauté ou la surprise

d'une telle visite pourroit éveiller l'attention d'un peuple curieux et

insouciant qui dépense sa vie à écouter ou à dire des nouvelles; mais

aussitôt que la merveille auroit disparu, elle seroit remplacée par

quelqu'autre merveille, et le spectre rentreroit dans son tombeau, et

personne ne s'informeroit de lui et de son apparition.

Telle seroit la conclusion de cet événement, cependant imaginons pour un

instant que Dieu par complaisance pour le monde curieux, ou d'après un

meilleur motif, par compassion pour ce monde pécheur, daigne éveiller ce

spectre du sommeil de la mort, et nous l'envoyer pour alarmer nos

consciences et nous rendre meilleurs chrétiens, meilleurs citoyens, et

serviteurs plus zélés.

Il faut d'abord croire que pour obtenir notre attention, et se concilier

notre cœur, il ne nous effraieroit pas par un appareil lugubre et

bruyant, mais qu'en flattant nos passions et notre intérêt, il nous

prépareroit à l'entendre. Le voilà, il va nous parler.

«Je suis le messager du Très-haut, il veut vous combler de biens, mais

il faut un peu vous départir des vôtres; que ce mot ne vous alarme

point, ce n'est pas de vos maisons, de vos terres, de vos possessions,

que je veux vous chasser. Je ne veux pas vous faire oublier vos femmes,

vos enfans, vos sœurs et vos frères; je ne prétends pas même vous

enlever des plaisirs raisonnables, et vous priver des jouissances

naturelles. Ne vous départez que de ce qu'il est dangereux pour vous de

garder, vos vices. Ils conduisent à votre porte la mort et la misère».

Il insisteroit et nous prouveroit par mille argumens que la tempérance,

la chasteté, la paix, la justice, la charité et la bienveillance sont

aussi utiles à l'homme qu'agréables au créateur, et que si nous en

étions à capituler avec Dieu avant de nous soumettre à son empire, il

nous convaincroit qu'il est impossible de se former aucun système

d'intérêt plus sûr que celui _d'une vie incorruptible et juste_, et que

la modération dans nos désirs, en honorant notre nature, est le

rafinement le plus exquis du bonheur.

Quand nos alarmes sur notre intérêt auroient été ainsi calmées, le

spectre s'adresseroit sans doute à nos autres passions. Il nous

donneroit ensuite quelques idées des perfections de Dieu, il nous

imprimeroit la vénération que sa majesté et sa puissance commandent, ils

nous rappelleroit que nous sommes des êtres d'un jour, nous hâtant sans

relâche vers une contrée d'où nous ne reviendrons plus, que pendant

notre pélerinage nous sommes comptables envers ce Dieu, riche, il est

vrai, dans ses récompenses, mais terrible en ses jugemens, ce Dieu qui

calcule et enregistre toutes nos actions, qui marche sur nos traces,

s'assied à côté de nos lits, épie nos démarches, ce Dieu si exact qu'il

punit même les pensées secrètes de notre cœur, et qui a fixé un jour

solennel, où il doit nous juger sur toutes ces informations.

Il ajouteroit... mais avec l'éloquence de l'inspiration,

qu'ajouteroit-on qui n'ait pas été dit? tous les pouvoirs de la nature

ont fait mille et mille expériences sur les espérances et les craintes

de l'homme, sur sa raison et ses passions. On a multiplié les

instructions, on a pressé de telle sorte les argumens sur les argumens

qu'il est paradoxal qu'une religion aussi avantageuse n'ait pas été plus

inculquée par ses professeurs.

Le fait est que le genre humain n'est pas toujours d'humeur à être

convaincu. Tant que le contrat fait entre nous et nos passions subsiste,

les argumens ne viendront à bout de rien. Nous nous amusons de la

cérémonie de notre conversion, mais nous ne raisonnons pas sur la

faculté qui peut l'opérer, tant que nous voyons les choses sous les

couleurs brillantes dont la trahison des sens les peint. En vérité,

quand on jette un coup-d'œil sur le monde, et qu'on y voit les hommes

enclins à blâmer le mal autant qu'à le commettre, on croiroit que tous

ces discours de vertu et de religion ne sont que des matières de

spéculation bonnes pour amuser quelques momens perdus, et l'on en

concluroit que nous nous accordons tous à une même chose, bien parler et

mal agir... _En vain, un mort s'élèveroit-il du tombeau._

Ah! si les instructions que Dieu a portées aux hommes, et celle qu'il

les a rendus capables de se procurer ne les ramènent pas vers la

religion, ils se roidiront toujours contre l'évidence: on s'élèveroit en

vain pour les convaincre, la terre auroit beau rendre son dépôt, ce

seroit la même chose; chaque homme reprendroit bientôt son premier

chemin, et les mêmes passions produiroient les mêmes vices jusques à la

fin du monde.

Telle est la principale leçon que nous offre cette parabole. Je vais la

commenter: elle me présentera peut-être dans son cours quelqu'autre

instruction à recueillir.

Cette histoire est une des plus remarquables de l'évangile. Notre

Seigneur nous représente une scène, dans laquelle les deux contrastes

les plus parfaits que l'on puisse établir dans les conditions, passent

à-la-fois devant nos yeux. C'est un homme élevé au-dessus du niveau du

genre humain, et porté au pinacle de la prospérité, des richesses, du

bonheur. Je dis _du bonheur_, par complaisance pour le monde, et dans la

supposition que les richesses nous rendent heureux, tandis que leur

poursuite enflamme tellement notre imagination, que nous mettons en jeu

pour elles notre esprit et notre corps, comme si nous ne les estimions

jamais à un prix trop haut. Ce sont les gages de la sagesse comme de la

folie. La parabole ne nous dit pas ce qu'elles coûtèrent au riche; nous

nous tairons avec l'écriture; elle ne parle que des avantages extérieurs

qu'elles procuroient à sa vanité et à sa délicatesse. Pour satisfaire

l'une, il s'habilloit de pourpre et de lin; pour contenter l'autre, il

se traitoit délicieusement chaque jour; sa table abondoit en tout ce que

les divers climats peuvent fournir, ce que le luxe peut inventer, ce que

la main de la science sait métamorphoser et tourmenter.

Tout auprès de la porte de son palais nous est représenté un objet que

la Providence sembloit avoir placé là pour guérir l'orgueil du riche, et

lui montrer le degré d'avilissement où l'homme peut être ravalé. C'étoit

un être frappé de la disgrâce de la nature, sans amis, sans biens,

manquant enfin de tout ce qui eût pu adoucir ses malheurs.

Dans cette cruelle position, il est représenté désirant les miettes qui

tombent de la table du riche, ses vœux et sa demande restant sans

succès; ce riche, comme tant d'autres dans le monde, étoit trop élevé

sans doute pour que ses yeux apperçussent distinctement les souffrances

de son frère; se rassasiant sans cesse dans des banquets magnifiques, il

avoit oublié que la faim fût une maladie inscrite dans le catalogue des

infirmités humaines.

Surchargé de malheurs et de tous les besoins qu'un monde _inhospitalier_

avoit entassé sur sa tête, le pauvre se courboit et s'affaissoit en

silence sous ce fardeau... Mais, grand Dieu! d'où vient cela? pourquoi

souffres-tu ces calamités dans le monde que tu as créé? Est-ce pour ton

honneur et ta gloire, qu'un homme mange le pain de l'abondance, tandis

que mille autres de son lignage rongent celui de la douleur? que

celui-ci soit couvert de pourpre et marche dans des sentiers couverts de

roses, tandis que les autres à demi couverts de haillons se traînent

péniblement, et passent à sa porte la tête baissée? est-ce pour ta

gloire que l'ombre ténébreuse de la misère est étendue sur tes ouvrages?

ou bien n'en devons-nous voir qu'une partie? ah! lorsque la chaîne qui

tient les deux mondes en harmonie se détendra et se brisera; quand

l'aube de ce jour apparoîtra, auquel le dernier acte du monde en

déployera la catastrophe; quand tous les hommes seront cités pour

répondre à tes questions: alors, alors, tu justifieras tes décrets, et

tu fermeras la bouche à toute plainte.

Après un long jour de miséricorde, perdu dans la débauche et la dureté,

l'homme riche mourut aussi, et selon la parabole, il fut enterré. Il fut

enterré sans doute en triomphe, avec l'orgueil mal placé des

funérailles, et les décorations vaines que la folie humaine prostitue

dans ces occasions.

Ici se brisa la grandeur épicurienne du riche, c'est ici le dernier

spectacle qu'il donna au monde; celui qui le suit présente une scène

d'horreur. Notre Seigneur le peint dans l'état le plus abject de la

misère, élevant ses yeux vers le ciel, et criant merci au patriarche

Abraham.

_Et Abraham lui dit: mon fils, souviens-toi que pendant ta vie les biens

furent ton partage._

Mais ces biens, ne les avoit-il pas reçus du ciel? pouvoit-on les lui

reprocher? avec quelque sévérité que l'écriture parle contre les

richesses, il ne paroît point qu'une vie et une dépense fastueuse

fussent le crime du mauvais riche, et que cette qualité fût une partie

constituante de son caractère. Il en étoit alors comme aujourd'hui. Le

rang qu'il occupoit dans le monde justifioit peut-être ses dépenses, il

les exigeoit même sans qu'on dût les lui reprocher; car la différence

des états se fait connoître ordinairement à ces marques distinctives que

la coutume impose. L'excessive abondance et la magnificence qu'étaloit

Salomon, lui qui avoit dix bœufs engraissés, vingt autres hors des

pâturages, cent moutons, sans compter les chevreuils, les cerfs, les

daims et les oiseaux, trente mesures de fleur de farine, et soixante

mesures de farine pour l'approvisionnement journalier de sa table; cette

magnificence, dis-je, ne lui étoit pas imputée à crime; elle dénotoit au

contraire l'abondance des bénédictions du ciel sur sa tête; lorsqu'il en

est autrement, cela vient de l'usage pervers des richesses prodiguées

pour de mauvaises fins, souvent contraires aux motifs pour lesquels

elles nous ont été données, qui sont de réjouir le cœur, l'épanouir, et

le rendre bienfaisant.

Et voilà précisément le piége où le riche étoit tombé; s'il eût vécu

moins somptueusement, il eût trouvé quelques heures favorables à la

méditation, il eût disposé son ame à concevoir une idée de la pauvreté,

elle eût senti la compassion.

_Souviens-toi, mon fils, que tu as reçu pendant ta vie les biens en

partage, et que les maux ont été celui de Lazare._ Souviens-toi... ô le

fâcheux souvenir! un homme qui a traversé ce monde avec tous les

avantages et les bénédictions de son côté, comblé de richesses par la

main de Dieu, entouré d'amis, et reçu aux acclamations de la société qui

le _divinise_, se rappeler combien il a reçu, combien peu il a donné,

qu'il n'a été l'ami, le protecteur, le bienfaiteur de personne... Dieu

miséricordieux! priant en vain pour lui-même, il est enfin représenté

intercédant pour ses frères, et demandant que Lazare leur soit envoyé

pour leur donner des avis, et les sauver de la ruine dans laquelle il

est tombé; _ils ont Moïse et les prophètes_, répond le patriarche,

_qu'ils les écoutent._ Le malheureux n'est pas content de cette réponse.

Il persiste, il insiste... _Abraham! si des limites de la mort quelqu'un

leur étoit envoyé, ils se repentiroient_. Il le croyoit, mais Abraham

savoit le contraire, et j'ai expliqué déjà les motifs de sa

détermination; tirons quelques autres instructions de la parabole.

Notre Seigneur en nous découvrant les dangers auxquels les richesses

exposent les hommes, nous déclare combien il est difficile aux riches

d'entrer dans le royaume des cieux.

Oui, les richesses sont la plus dangereuse bénédiction du ciel, et celle

dont il est le plus malaisé de profiter. Elles nous environnent de

flatteurs et de faux amis qui concourent à l'envi à notre perte; elles

multiplient nos fautes et savent nous les cacher, elles se prêtent

journellement à toutes nos tentations, elles ne nous donnent ni le temps

de réfléchir sur nos erreurs, ni l'humilité qui peut nous en faire

repentir. Bien plus, et ce qui paroît étrange, elles nous invitent à

l'avarice même. Il paroît qu'au milieu des mauvais offices que nous rend

la fortune, on ne devroit pas chercher ce vice; cependant on voit le

cœur d'un homme se resserrer à mesure que ses richesses s'étendent, plus

il s'emplit et plus il est vide.

Mais il est peu nécessaire de prêcher contre ce vice; nous semblons tous

avoir du penchant à l'extrême opposé: le luxe et la dépense: et

lorsqu'on nous en parle, nous nous contentons, pour toute solution, de

dire qu'il est une conséquence naturelle du commerce et des richesses et

leur commun but.

Vous vous méprenez, mes frères, les richesses ne sont pas la cause du

luxe, c'est plutôt le calcul corrompu des hommes. Ils en ont fait la

balance de l'honneur, de la vertu, et de tout ce qui est grand et bon;

ce préjugé en aiguillonne mille, ils affectent de posséder plus qu'ils

n'ont, et s'engagent dans un train de dépenses qu'ils ne peuvent pas

soutenir. La nécessité de paroître quelqu'un, pour le devenir, ruine et

perd le monde.

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 10 / 19 段