Si le témoignage des siècles est insuffisant, considérez comment

quelques dévots du siècle présent croient servir et honorer leur Dieu

qu'ils outragent.

Voulez-vous en être convaincus? Descendez un moment avec moi dans les

cachots de l'inquisition. Voyez la religion tristement assise sur un

tribunal d'ébène s'appuyant sur des chevalets et des instrumens de mort,

et tenant enchaînées à ses pieds la merci et la justice. Ecoutez,...

entendez ces lamentables gémissemens. Voyez le malheureux qui les a

poussés, on vient de l'arracher aux fers pour faire sur son corps

exténué, l'épreuve des supplices, qu'un système de la cruauté la plus

rafinée put seul inventer. La victime est jetée aux bourreaux, elle

étoit déjà épuisée par les peines et les longueurs d'une prison sévère.

Observez le premier mouvement de cette horrible machine, quelles

convulsions elle opère! les muscles s'étendent, les nerfs se brisent,

les os craquent et se déboitent; voyez dans quelle posture le malheureux

est ensuite jeté; c'est tout ce que la nature peut endurer. Bon Dieu!

comme il retient avec effort son ame fatiguée, errante sur ses lèvres

tremblantes; elle veut abandonner le corps mutilé, on ne le permet pas

encore. Il est replongé dans le cachot, et il n'en sortira désormais que

pour aller au bucher, et être insulté à son agonie. Qui lui prépare

cette mort et ces insultes? Le principe affreux que la religion peut

exister sans la morale.

La meilleure manière de reconnoître le mérite d'un système religieux est

de voir les conséquences qu'il a produit, et de les comparer avec

l'esprit du christianisme. Cette règle courte et sûre vaut un millier

d'argumens, et elle nous a été donnée par notre Sauveur. _Vous les

connoîtrez aux fruits qu'ils porteront._

On ne peut séparer la religion et la morale, anciens amis et fidelles

alliés, sans les déshonorer et les perdre toutes les deux. Celui qui

voudroit le tenter seroit leur ennemi commun; ne comptez ni sur sa

piété, ni sur ses mœurs.

Je n'ajouterai à ce discours que deux ou trois maximes déduites de mon

sujet.

1º. Toutes les fois qu'un homme déclame contre la religion, ce n'est pas

sa raison, mais ses passions qui dictent son langage. Une mauvaise vie

et une bonne croyance sont deux voisins turbulens et incommodes qu'il

faut séparer pour obtenir la paix.

2º. Quand un tel homme vous dit qu'une chose est contraire à sa

conscience, c'est comme s'il vous disoit qu'un mêts est contraire à son

estomac. Le manque d'appétit est généralement la cause d'un pareil aveu.

Ne vous confiez, en un mot, en rien à celui qui n'a pas une bonne

conscience en tout.

Ressouvenez-vous encore de cette distinction, mille s'y sont mépris.

Votre conscience n'est pas une loi; c'est Dieu et la raison, qui ont

fait la loi, et ont placé en nous la conscience pour juger selon elle,

non comme un cadi asiatique, entraîné par le flux et le reflux de ses

passions; mais comme un juge britannique qui ne fait pas des lois

nouvelles, mais prononce fidellement sur celles qu'il trouve écrites.

Ainsi soit-il.

CONSIDÉRATIONS

SUR L'HISTOIRE

DE JACOB.

SERMON XI.

«_Et Jacob dit à Pharaon: les jours de mon pélerinage sont de cent

trente années; mes jours ont été peu nombreux et bien malheureux._»

Genèse XLVII. 9.

Il n'y a point d'homme dans toute l'histoire que je plaigne plus que

celui qui a fait une pareille réponse; non pas de ce que ses jours

furent courts, mais de ce qu'ils furent assez longs pour avoir été mêlés

de tant de maux.

Il fut le plus malheureux de tous les patriarches, car excepté les sept

années qu'il servit Laban pour Rachel (_années qui lui durèrent quelques

jours, tant il l'aimoit_, et que j'ôte du nombre de celles de sa vie)

tous ses autres jours furent douloureux, et ses malheurs ne vinrent pas

de ses fautes, mais de l'ambition, de la violence et des passions des

autres. Une grande partie de ceux qui ont été assignés aux hommes à leur

entrée dans le monde, vient du même côté, je le sais; mais cependant

dans la vie de quelques-uns on remarque spécialement une contexture

inexplicable de peines. Un malheur s'élève du milieu d'un autre, et le

tout tramé ensemble, offre un spectacle si pitoyable et si mélancolique,

qu'un homme bien né ne peut y jeter les yeux sans les sentir ternis,

obscurcis, humectés de larmes.

J'ai plus de pitié de ce patriarche encore, parce que dès son enfance il

fut bercé de l'attente de mille prospérités; Isaac son père lui avoit

dit: «Dieu t'enverra la rosée du ciel, et la graisse de la terre, il te

bénira de l'abondance du vin et du blé. Les peuples te serviront, et

chaque nation baissera sa tête respectueuse devant toi; tu seras le roi

de ta famille, celui qui te bénira sera béni, et celui qui te maudira

sera maudit.»

La simplicité de la jeunesse saisit les promesses du bonheur dans leur

plus grande étendue. Celles-ci furent confirmées par le Dieu de ses

pères dans son voyage de _Padon-Aran_, et elles ne laissèrent aucun

doute sur leur accomplissement dans son esprit. Chaque objet flatteur et

agréable qui se présentoit à lui avec la face de la joie, il le

regardoit comme une portion de ses bénédictions; il le poursuivoit... il

vouloit embrasser une ombre.

Il faut donc supposer que ces bénédictions ne ressembloient pas à celles

qu'un esprit matériel devoit attendre; mais qu'elles étoient

spirituelles, et telles que l'esprit prophétique d'Isaac les voyoit

devant lui; c'étoient des idées qui comprenoient leur bonheur futur

lorsqu'ils ne seroient plus des étrangers parcourant la terre; car dans

ce fait, et prenant strictement le sens littéral des promesses de son

père, Jacob ne jouit d'aucun bonheur; il fut si loin d'être heureux, que

dans les plus douces époques de sa vie, il ne rencontra que des

afflictions.

Accompagnons-le depuis l'instant fatal où l'ambition traîtresse de sa

mère le chassa de son toit protecteur et de son pays, pour aller

chercher un asyle et un établissement chez Laban son allié.

Qu'y trouva-t-il? comment son attente fut-elle payée? Nous le lisons

dans les remontrances pathétiques qu'il fit à Laban, lorsqu'après

l'avoir poursuivi sept jours, il le rencontra sur le mont Gilead. Je le

vois à la porte de sa tente, le cœur plein de ce courage calme que donne

l'innocence opprimée; il reproche à son beau-père la cruauté avec

laquelle il l'a traité.

«J'ai demeuré avec vous vingt ans, vos brebis n'ont pas avorté, et je

n'ai pas mangé les béliers de votre troupeau, et celles qui ont été

déchirées par les bêtes, je ne vous les ai pas apportées: ah! si j'ai

péché, je porte bien la peine de mes fautes. Vous m'avez compté ce qu'on

me voloit pendant le jour et pendant la nuit. Le jour j'étois brûlé par

le soleil, la nuit j'étois consumé par la gelée, le sommeil fuyoit de

mes yeux. C'est ainsi que j'ai passé vingt ans dans votre maison, je

vous ai servi quatorze ans pour vos filles, et six pour votre troupeau,

et vous avez cent fois changé mes gages.»

A peine se fut-il consolé de tous ces maux, que la mauvaise conduite et

les crimes de ses fils blessèrent mortellement son cœur. Ruben fut un

incestueux: Juda un adultère: Sa fille Dina fut déshonorée: Simon et

Lévi se déshonorèrent eux-mêmes par leur trahison; deux de ses

petits-fils furent frappés de mort subite; Rachel: son épouse chérie,

périt dans une circonstance qui envenima sa perte; son fils Joseph, ce

jeune homme d'une si belle espérance, fut séparé de lui par l'envie de

ses frères: enfin, il fut traîné lui-même par la famine chez les

Egyptiens dans son vieux âge, il alla mourir chez un peuple qui tenoit

pour abominable de manger son pain avec lui. Malheureux patriarche! ah!

tu devois bien dire _que tes jours avoient été bien courts et bien

tristes_. Pharaon ne te demandoit que ton âge, mais pouvois-tu jeter un

regard sur les jours de ton pélerinage sans songer aux peines qui

l'avoient accompagné. Ce qu'il y a de plus dans sa réponse est le

regorgement d'un cœur qui saigne au souvenir de ses malheurs.

L'esprit ne peut pas supporter les maux qui nous sont brassés par les

autres; quant à ceux que nous nous préparons nous-mêmes, nous ne

mangeons que le fruit que nos mains ont planté et arrosé; une fortune,

une réputation ébranlées, quand nous avons eu la satisfaction de les

ébranler, passent naturellement en habitude: et le plaisir qu'a eu le

malheureux sauve quelquefois au spectateur l'embarras de la pitié; mais

les malheurs comme ceux de Jacob qui ont été accumulés sur nous par des

mains dont nous faisions notre appui, l'avarice d'un parent,

l'ingratitude d'un ami, celle d'un fils, laissent à jamais une

cicatrice; bien plus, ils sont suspendus sur la tête de tous les hommes,

et peuvent tomber à chaque instant sur eux. Chaque spectateur a un

intérêt dans la pièce, mais quelquefois aussi nous ne nous intéressons

qu'à proportion que les incidens éveillent nos passions, et

l'instruction ne pénètre pas bien profondément; nous ne réalisons rien

alors: contens de soupirer et de pleurer un instant, nous avons d'abord

essuyé quelques larmes; là finit l'histoire de la misère des autres, et

sa morale avec elle.

Tâchons d'en faire un meilleur usage, et commençons par la première

impulsion que le malheur donna à la roue de la vie de Jacob. Ce fut

l'affection partiale d'une mère, son affection injuste, n'importe de

quel terme nous la distinguions; cette affection par laquelle Rebecca

enfonça une dague dans le cœur d'Esaü, et l'horreur éternelle qui en

resta dans le sien, quand elle frémissoit de vivre assez long-temps pour

être privée de ses deux fils; rapportez-vous en à moi, mes chers frères,

quand cette balance d'amour et de bienveillance, dont les enfans

regardent entre les mains de leurs parens l'équilibre comme un droit de

la nature, penche et tombe, alors la douleur se plonge dans le cœur. «Le

fils n'est plus d'accord avec son père, et la fille avec sa mère, et la

belle-fille avec sa belle-mère, les ennemis d'un homme sont alors dans

sa famille.»

Ah! combien étoit sage et juste cette ordonnance de Moïse sur la police

domestique! «Si un homme a deux femmes, une aimée et l'autre haïe, et

qu'elles lui aient donné chacune un fils, et que celui de la femme haïe

soit le premier né, il ne pourra pas donner le droit de primogéniture et

son héritage au fils de la femme aimée; mais il sera obligé de

reconnoître pour premier né l'enfant de la femme haïe, et de lui donner

une double portion de tout ce qu'il a».

C'est ainsi que ce législateur obvioit à ce mal, et c'en est un bien

grand; il dérobe le cœur des parens sous le masque de l'affection, il

les courtise sous une forme si agréable, que mille ont été trahis par

les mêmes vertus qui auroient dû les préserver de la trahison. La nature

leur dit qu'il ne peut y avoir d'erreur du côté de la tendresse; mais

nous oublions que quand la nature plaide la cause d'un enfant, elle

parle pour tous, et pourquoi fermons-nous l'oreille à sa voix? Salomon

dit que l'oppression fait d'un sage un homme sot; que fera-t-elle donc

d'une ame tendre et ingénue qui se voit négligée; trop pleine de respect

envers l'auteur de l'injustice pour s'en plaindre, elle se tait pensive,

accablée par le découragement. Cet enfant malheureux oublie tous les

moyens de plaire; il est né pour voir les autres chargés de caresses, le

voilà dans un coin retiré de sa maison, nourrissant son cœur de larmes;

ses esprits succombent sous le poids que sa petite portion de courage ne

peut pas secouer, il se flétrit, il meurt, triste victime du caprice!

Je me trouve amené, sans l'avoir prévu, vers une réflexion sur la

conduite de Jacob envers son fils Joseph. Ce patriarche n'écouta pas la

leçon de sagesse que les malheurs de sa famille lui avoient apprise; ses

yeux cependant avoient été témoins d'assez de chagrins pour les

transmettre à sa mémoire; il tomba dans le même excès d'affection pour

cet enfant de Rebecca. «Israël, nous dit l'esprit saint, aimoit mieux

Joseph que ses autres fils, c'étoit l'enfant de son vieil âge, et il lui

fit un habit de plusieurs couleurs». O Israël! où étoit cet esprit

prophétique qui te faisoit percer dans les siècles futurs, et par lequel

tu annonçois à chaque tribu sa destinée? où étoit-il? ne devoit-il pas

t'aider à voir cette tunique _de couleurs diverses_, teinte aussi de

sang? Pourquoi ces tendres émotions que ton cœur devoit ressentir

étoient-elles cachées à tes regards? pourquoi tout nous est-il caché?

Sans doute le ciel n'a voulu nous départir de sa lumière qu'autant qu'il

en faut à la vertu pour mériter sa récompense.

Accorde-moi, Dieu bienfaisant! de suivre gaiement le chemin que tu m'as

tracé. Je ne souhaite pas qu'il soit plus large et moins rude; conserve

la foible lumière du pâle flambeau que tu as mis dans ma main, je

ramperai sept fois par jour sur mes genoux pour découvrir le meilleur

sentier; à la fin de mon voyage je me confierai entièrement à toi, la

fontaine de _liesse_, et je chanterai des hymnes de joie pendant mon

pélerinage.

Nous arrivons à un événement bien intéressant de la vie de Jacob, quand

on lui impose une femme qu'il n'avoit ni marchandée, ni aimée. «Il

voulut regarder le matin, c'étoit Léa, et il dit à Laban, qu'avez-vous

fait de moi? ne vous ai-je pas servi pour Rachel? vous m'avez donc

trompé.»

Les impositions conjugales ne sont plus susceptibles d'une pareille

erreur; mais la moralité de cette anecdote est encore d'usage. L'abus et

les plaintes de Jacob seront toujours répétées tant que l'art et la ruse

voudront tramer le lien du mariage.

Parcourez l'histoire de tous ceux qui ont été trompés, ramassez leurs

plaintes, écoutez leurs reproches mutuels, sur quel point cardinal

roulent-ils? Ils se sont mépris dans la personne. La première querelle

domestique retentit des mots de déguisement soit du corps soit de

l'esprit.

Le plus bel ornement des femmes, le seul peut-être qui subjugue le cœur,

_l'ornement de la tranquillité et de la douceur de l'esprit, tombe

tout-à-coup. N'est-ce pas pour Rachel que je vous ai servi? Pourquoi

m'avez-vous trompé?_

Ah! soyez plus honnête, et moins secret. Ne cachez rien, ne vernissez

rien; si ces traits de la vérité ne peuvent pas vaincre, il vaut mieux

ne pas conquérir que de conquérir pour un jour. Quand la nuit sera

passée, ce sera la même chose: _elle passa_, voyez, _c'étoit Léa._

Si le cœur se trompe dans son choix, et si l'imagination enfante des

merveilles qui ne furent jamais le partage de la chair et du sang, quand

le songe a disparu, et que nous nous éveillons le matin, peu importe que

ce soit Rachel ou Léa; peu importe que l'objet réunisse toutes les

perfections qui appartiennent à la terre; il tombera du haut de ces

nuages que l'enthousiasme a configuré.

Que l'homme dans une pareille circonstance ne s'écrie donc pas avec

Jacob: _qu'avez-vous fait de moi_? C'est lui qui a tout fait. Qu'il

n'accuse que la chaleur et l'indiscrétion poétique de son amour.

Je ne sais si je dois faire mention d'une autre singularité dans la vie

du patriarche, de l'injure qu'il reçut de _Laban_. C'étoit le même tort

qu'il avoit eu envers son père Isaac, quand les infirmités de la

vieillesse l'empêchèrent de distinguer un de ses fils de l'autre: _es-tu

mon fils Esaü? Et il dit, je le suis._ Je doute que la vivacité de Léa

fût mise à cette épreuve, mais le même stratagême leur coûta les mêmes

larmes, et il est difficile de juger si les peines de l'amour malheureux

furent un châtiment aussi cruel dans le cœur de l'un de ces frères, que

les inquiétudes de l'ambition trompée et de la vengeance dans celui de

l'autre.

Je ne vois point comment l'honneur de Dieu est intéressé à nous rendre

le mal pour le mal, et pourquoi un homme doit tomber _dans le fossé

qu'il a creusé pour un autre_. C'est au temps et au hasard à tramer les

événemens, et il ne manquoit à Jacob que d'avoir été un méchant homme,

pour servir de texte et d'exemple à une pareille doctrine. C'est assez

pour nous de savoir que le meilleur moyen d'éviter le mal, est de ne pas

le commettre. Le monde quelquefois en ordonne autrement, dérobons aux

hommes irréligieux le triomphe de leurs recherches.

Je ne puis finir ce discours sans revenir à sa première partie, aux

plaintes de Jacob sur la courte durée et les malheurs de ses jours; que

je la rapproche de vous par quelques réflexions.

Il est étrange que cette vie nous paroisse si courte en général, et que

dans ses détails elle soit si longue. Le malheur, me direz-vous, en est

la cause. Exceptons-le et vous trouverez encore que quoique nous nous

plaignons de sa briéveté plusieurs hommes sont si embarrassés de leurs

jours, qu'ils vont continuellement errans dans les grands chemins et

dans les cités, pour chercher des convives qui les en délivrent. S'en

débarrasser avec adresse n'est pas un des moindres arts de la vie même;

ceux qui ne peuvent y réussir en portent les marques honteuses, et

telles que les faillites devroient les porter toujours.

Quelqu'insoucians que nous soyons, nous n'aurons pas toujours le pouvoir

et la volonté de calculer ainsi. Quand le sang se refroidira, et que les

esprits qui nous ont fait perdre tant de jours avant de nous avoir

permis de les compter commencent à se retirer, la sagesse appuye sa main

sur notre cœur, les afflictions et le lit de douleur trouvent une heure

pour nous persuader; s'ils nous manquent, la vieillesse ne nous manquera

pas, et la voilà élevant d'une main tremblante le sablier devant nos

yeux presqu'éteints.

Chrétiens mes frères, chrétiens inconsidérés, n'attendez pas jusques-là.

Examinez votre vie dès aujourd'hui, regardez derrière vous, voyez cette

ère susceptible de méditations célestes, écrite à la hâte sur le sable

et effacée avec...

Je manque de paroles pour dire avec quoi... Je ne pense qu'aux

réflexions avec lesquelles vous vous supporterez vous-mêmes au déclin

d'une vie si misérablement prodiguée; s'il arrive que vous soyez

paresseux à la onzième heure, et que vous ayez tout l'ouvrage du jour à

faire, quand la nuit arrivera, et qu'on ne pourra plus travailler.

Quant aux malheurs des jours de ce pélerinage, la spéculation et les

faits semblent varier. Nous convenons avec le patriarche que la vie de

l'homme est malheureuse, et cependant le monde a l'air heureux; chaque

chose y paroît tolérable. Jetez un regard sur l'univers qu'il nous a

donné, observez les richesses et l'abondance qui coulent dans les canaux

de chacun; ils satisfont non-seulement les désirs de la nature, mais

encore ceux de l'imagination et du luxe. Chaque contrée est un paradis

que la nature a cultivé dans un moment de joie.

Toutes les choses ont deux faces, Jacob, Job et Salomon partagent le

monde en deux sections, la vérité réside au milieu, ou plutôt le bien et

le mal sont mêlés; lequel des deux l'emporte! C'est au-dessus de nos

recherches. Ah! c'est le bien. Premièrement parce que cette pensée me

rend plus cher et plus vénérable le créateur du monde, et ensuite parce

que je ne puis pas supposer qu'un ouvrage fait pour exalter sa gloire,

doive manquer d'apologies.

Quelle que soit la proportion de la misère dans la construction du

monde, ce n'est pas un devoir religieux d'ajouter à nos malheurs. Ne

méritons jamais les louanges qu'obtinrent ces anachorètes, qui vivant au

milieu d'un jardin embaumé ne touchèrent jamais une fleur. J'ai pitié de

ceux dont les plaisirs naturels sont des fardeaux et des privations, et

qui fanatiques malades fuyent loin de la joie comme si elle étoit un

crime.

Ah! s'il en est un dans le monde, c'est l'affliction et l'oppression du

cœur; la perte des biens, de la santé, des couronnes et des dignités

sont des maux en tant qu'ils occasionnent des chagrins; séparez-les de

ces privations, tout le reste est vérité, et réside seulement dans la

tête de l'homme.

Être infortuné! les douleurs de ton ame ne suffisent-elles pas, sans que

tu remplisses la mesure avec celles du caprice, tu marches sans cesse

dans l'ombre, et tu veux encore t'y tourmenter en vain!

Nous sommes des créatures incapables de repos, et tels nous serons

jusqu'à la fin des choses. Ce que nous pouvons opérer de mieux, est de

faire de notre caractère turbulent ce que les hommes sages font de leurs

mauvaises habitudes. Quand ils ne peuvent les vaincre, ils tâchent au

moins de les détourner dans des canaux utiles.

Si nous devons donc sans cesse nous tourmenter, perdons de vue l'objet

présent de nos soucis, et peinons-nous seulement à bien vivre. Ainsi

soit-il.

LES VOIES

DE

LA PROVIDENCE

JUSTIFIÉES.

SERMON XII.

«_Vois, ce sont les impies qui prospèrent dans le monde; ils

augmentent en richesses. Et cependant j'ai gardé mon cœur pur en vain;

en vain j'ai lavé mes mains parmi les innocens._» Pseaume LXXIII, 12

et 13.

Cette plainte du psalmiste sur la distribution confuse des bénédictions

du ciel tant au juste qu'au méchant, est un sujet qui a donné matière

aux recherches, et qui a élevé souvent dans l'esprit des hommes des

doutes propres à les décourager. Le soleil brille sans distinction, la

pluie descend également sur le bon et sur le mauvais. Si le souverain

maître de la terre y jette un coup-d'œil, d'où vient le désordre?

Pourquoi permet-il que les hommes sages et bons soient en proie aux

misères de la vie, tandis que les sots et les pécheurs triomphent dans

leurs offenses, et que les tabernacles mêmes des voleurs prospèrent?

On répond à cela, donc il existe un avenir de récompenses et de

châtimens; il doit succéder à cette vie. Toutes ces inégalités y seront

applanies, la conduite des hommes y sera examinée, Dieu se justifiera

dans ses voies, et la bouche qui se plaint se clorra à jamais.

Si cela n'étoit point, si les impies prospéroient dans ce monde, y

possédoient les richesses, et qu'ils ne fussent pas distingués dans

l'autre, à quoi nous serviroit d'avoir conservé notre intégrité?

_J'aurois donc en vain nettoyé mon ame, j'aurois en vain lavé mes mains

parmi les innocens._ On répond encore plus directement à cette demande

en disant, que Dieu en créant l'homme l'a rendu capable de jouir du

bonheur. Il l'a doué de la liberté de choisir, don sans lequel il

n'auroit pu être comptable de ses actions. Ce n'est que du mauvais usage

qu'il fait de ces bienfaits, que dérivent les irrégularités dont on se

plaint ici; on ne pourroit les prévenir que par la subversion totale de

la liberté humaine. Si Dieu montroit son bras nud et arrêtoit toutes les

injustices qui peuvent se commettre, l'homme sans doute feroit le bien;

mais il en perdroit le mérite, agissant par les impulsions de la

nécessité et de la force, et non d'après les déterminations de son

esprit: sur cette supposition il ne devroit pas plus s'attendre à

conquérir le ciel par des actes de tempérance, de justice, d'humanité,

que par l'impulsion ordinaire de la faim et de la soif telles que la

nature les dirige. Le tout-puissant a fait un autre pacte avec le genre

humain, il a mis devant lui la vie et la mort, le bien et le mal, il lui

a donné la faculté de choisir, et de prendre ce que sa raison lui feroit

trouver le meilleur.

Je n'insisterai plus sur tous les argumens faits pour venger la

Providence; ils ont été si souvent débattus, qu'ils n'ont pas laissé la

moindre réponse à faire. Les misères qui accablent le bon, et le bonheur

apparent du mauvais ne peuvent prendre un cours différent, dans l'état

de liberté où l'homme se trouve placé.

Lorsqu'on intente de pareilles accusations, il est deux choses que nous

tenons pour accordées. La première, que nous distinguons certainement le

bon du mauvais, et la deuxième que nous connoissons encore leurs

plaisirs et leurs souffrances respectives.

Je vais dans ce discours faire quelques recherches sur la difficulté

qu'il y a de connoître ces deux objets.

La première de ces instructions nous apprendra à juger sainement des

autres; la seconde à raisonner humblement sur les voies de Dieu.

Quoiqu'on ne puisse pas nier les misères du bon et la prospérité du

méchant, je tâcherai de montrer que lorsque nous nous plaignons avec le

psalmiste, nous ignorons tellement les motifs des événemens et que

l'évidence sur laquelle nous nous appuyons est si imparfaite et fautive,

qu'elle suffit pour faire suspecter nos plaintes et venger la

Providence.

Et d'abord à quelle marque certaine et infaillible connoissons-nous la

bonté ou la méchanceté de la plus grande partie des hommes?

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 9 / 19 段