Dans la supposition la plus favorable, quand cette passion semble ne

chercher autre chose que son propre amusement, il y a bien peu de choses

à dire sur son humanité. Ce qui est un plaisir pour l'avare est la mort

pour d'autres hommes. Au moment où cette inclination sordide saisit le

timon et gouverne, adieu toutes les affections honnêtes et naturelles,

adieu tous les liens qui attachent l'individu à ses parens, ses amis,

ses enfans; comme toutes les obligations s'évanouissent! voyez l'avare

dénué de tout sentiment quelconque; le cri perçant de la justice, les

lamentations profondes de l'humble misère sont des sons auxquels il

n'accoutume pas ses oreilles. Grand Dieu! vois, il passe à côté de celui

que tu as frappé, sans se laisser aller à la moindre réflexion! Il entre

dans la cabane de cette veuve éperdue à qui tu as enlevé son époux et

son enfant, sans soupirer! Oh! si je dois être tenté, mon Dieu! que ce

soit par l'ambition, la gloire, par quelque vice généreux et humain; si

je dois tomber que ce soit sous les efforts de quelque passion que tu

aies tissue dans ma complexion naturelle, qui n'endurcisse pas et ne

resserre pas mon cœur, mais qui y laisse assez de place pour que je t'y

trouve quelquefois!

Il seroit facile d'ajouter ici les argumens communs que la raison offre

contre ce vice; mais ils sont tellement connus, qu'ils ne paroissent pas

nécessaires.

Je pourrois citer ce qu'un philosophe ancien nous dit sur l'avarice;

mais le malheur est que pendant qu'il écrivoit contre les richesses, il

jouissoit de la plus grande fortune, et cherchoit tous les moyens de la

rendre plus immense.

Avec quel plaisir un prédicateur enrichiroit son discours en y cousant

les maximes des anciens et des modernes sur l'amour de l'argent, il vous

informeroit,

«Que la pauvreté manque de quelque chose, et l'avarice de tout.

»Qu'un avare a des richesses comme un malade la fièvre, pour en être

tyrannisé et non pour leur commander; que l'avarice est le vêtement le

plus voisin de l'ame, le dernier vice qu'elle dépouille.»

Combien notre Sauveur sait mieux parler à nos cœurs quand il nous dit,

_que la vie de l'homme ne consiste pas dans l'abondance des choses qu'il

possède_, la seule comparaison du câble et du passage étroit qu'on lui

ouvre, exerce une puissance plus coërcitive, que les sentences de la

philosophie.

Je vais tâcher de déduire quelques autres réflexions de cette histoire

sacrée, et de les rendre applicables à la vie humaine.

Il n'y a rien qui intéresse plus notre bonheur, que de se former de

justes idées sur les hommes et les choses; car à proportion que nous

acquérons cet art difficile, nous nous rendons agréables au monde, et en

nous gouvernant d'après de tels jugemens, nous assurons notre

tranquillité et notre bien-être pendant notre passage. Les méprises et

les faux pas qui dérivent de l'ignorance sont si nombreux et si fatals,

que rien n'est plus instructif que les recherches qui peuvent nous faire

connoître nos erreurs. Elles sont souvent bien grossières; quand on

considère le monde, et les notions qu'il se fait, quand on voit par

quelles considérations il est gouverné, on dit de la folie de ses

jugemens, ce que le prophète disoit de la folie de ses actions: _nous

sommes fort sages pour mal faire, mais nous n'avons pas le sens de bien

juger._

Que nous errions dans des questions abstraites, de pure spéculation,

cela n'est pas étrange; nous vivons environnés de mystères et d'énigmes;

tout ce qui s'offre sur notre chemin sous un point de vue ou sous

l'autre peut dérober et confondre notre entendement; mais nous devrions

cependant saisir les extrémités, et ne pas prendre un contraire pour

l'autre. Il est rare, par exemple, que nous estimions la vertu d'une

plante être chaude, quand elle est excessivement froide, et que nous

éprouvions l'opium pour nous tenir éveillés; et cependant nous tentons

de pareilles expériences dans la conduite de la vie, ainsi que dans son

but principal. Dire que ces déterminations vicieuses ne dérivent pas

d'un défaut de jugement en nous, seroit vouloir en réfléchir le

déshonneur sur Dieu, comme s'il nous avoit créés et envoyés dans le

monde pour y faire des folies. Son cœur est aussi juste que ses jugemens

sont vrais. Il faut donc supposer que dans toutes nos inconséquences, il

est un motif secret, qui maîtrise notre esprit et le détourne de la

raison et de la vérité.

Quel est-il? si nous ne voulons pas prendre la peine de le chercher en

nous, nous le trouverons enregistré dans la conduite de Félix, et la

même explication que le texte en donne pourra nous servir quand nous

voudrons parvenir à connoître le secret de nos jugemens injustes. Ce

motif caché est en quelque considération de notre amour-propre, quelque

contrat impur entre nous et nos passions.

Les jugemens des plus désintéressés parmi nous reçoivent quelque

teinture de leurs affections; nous les consultons généralement dans les

points douteux, et tout va bien quand la matière en question est décidée

avant que l'arbitre soit appelé; mais quand les passions maîtrisent

l'homme entier, qu'il est douloureux de voir l'office auquel est réduite

la raison, cette grande prérogative de la nature. Elle sert bassement

celui qui devroit être son esclave, et s'occupe à ramasser des argumens

captieux pour justifier ses vices.

Pour juger sainement de notre mérite, retirons-nous un peu loin du

monde, et considérons ses plaisirs; considérons aussi ses peines, sous

toutes leurs vues et dans toutes leurs dimensions. C'est la raison sans

doute pour laquelle Paul, quand il entreprit de convertir Félix, parla

d'abord sur le jugement universel; il vouloit détourner son cœur du

monde et de ses plaisirs qui métamorphosent l'homme sage en sot.

Si vous élargissez vos opérations sur ce plan, vous trouverez que là,

consistent les maux occasionnés par ces opinions perverses qui ont si

long-temps divisé le monde chrétien, et qui le tourmenteront toujours.

Examinez quelques systèmes religieux, et vous verrez qu'on peut les

définir des moyens fiscaux bien faits pour opérer sur l'esprit et les

passions des hommes pendant que leur bourse est vidée; ils servent

parfaitement les vues de Félix dans son amour de l'argent et du pouvoir;

voilà d'où s'élève le nuage qui s'étend et couvre l'entendement humain.

Si cette raison est concluante à l'égard de ceux qui diffèrent de

croyance avec nous, elle peut l'être encore pour ceux qui n'ont aucune

croyance, ou plutôt qui affectent de ridiculiser la religion des autres.

Grâce au bon sens et à une instruction plus saine, cette manie passe et

descend se placer dans la classe inférieure des hommes, où elle restera;

quant à la plus basse classe, quoique le peuple soit toujours prêt à

suivre la mode, il ne se laissera pas frapper par celle-ci, il ne rira

jamais de ce qui fait sa consolation; la pauvreté et la misère le

défendront du désespoir d'un sort meilleur.

Pourquoi donc ce système sacré qui tient le monde dans l'harmonie et la

paix, est-il le premier objet que l'homme inconsidéré choisisse pour en

faire l'objet de sa raillerie? Cependant dans le nombre de ceux qui

raillent ainsi, croyez-vous qu'il y en ait un sur mille que la

conviction, la logique, la raison, des recherches sobres dans

l'antiquité, et le mérite véritable de la question, aient fournis de ces

plaisanteries irréligieuses. Non, leur vie va vous expliquer leur manie.

La religion qui ordonne tant de privations est une fâcheuse compagne

pour ceux qui ne veulent pas se contraindre, et l'on observe communément

que ces petits sophismes rassemblés par les hommes contre la religion

dans leur jeunesse, quelqu'importans qu'ils paroissent à travers les

passions et les préjugés qui les colorent, finissent cependant, quand le

tranchant de leurs appétits est émoussé et que la chaleur de leurs

désirs se réfroidit, par les rendre à la raison et au bon sens. Ces deux

amis des hommes ont bientôt ensuite ramené ces brebis égarées dans leur

bercail. Ainsi soit-il.

LES ABUS

DE

LA CONSCIENCE[1].

[1] Ce Sermon est déjà imprimé dans le Tristram Shandy, ouvrage moral,

plus lu que compris; il a semblé meilleur à quelques-uns, entouré de

folies; mais d'autres l'aiment mieux tel qu'il a été prêché, sans

les coupures et les fréquentes interruptions de l'oncle Tobie et de

l'accoucheur Slop.

Ce Sermon risque d'être lu par de graves personnages _en sûreté de

conscience_. Tout ce que l'auteur désire, c'est que ceci ne soit pas

un des abus qu'il va censurer.

SERMON X.

«_Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience._» Saint-Paul

aux Hébreux, chap. 13. v. 18.

Nous sommes persuadés... nous sommes convaincus d'avoir une bonne

conscience?... Assurément, me direz-vous, s'il y a quelque chose dans la

vie sur laquelle un homme doive compter, et qu'il puisse connoître d'une

manière bien évidente, c'est de savoir si sa conscience est bonne ou

non.

Pour peu qu'il réfléchisse, il doit se rendre là-dessus le compte le

plus exact. Conseiller privé de ses pensées et de ses désirs, il doit se

rappeler sa conduite passée, et connoître à fond les sources cachées et

les vrais motifs, qui ont déterminé ses actions.

Dans toute autre matière on peut se laisser décevoir par de fausses

apparences. L'homme sage fait ainsi ses plaintes: _A peine pouvons-nous

faire quelques conjectures sur les choses d'ici-bas, nous travaillons à

trouver celles qui sont devant nous_; mais ici, notre esprit a

l'évidence de tout en lui-même; il touche, il manie la toile qu'il a

ourdie; il en connoît la contexture, la force, et la part exacte que

chaque passion a eue en l'ouvrant devant les dessins divers que le vice

et la vertu ont mis devant lui.

Si la conscience n'est donc autre chose que la connoissance intime de

l'ame, et le jugement soit d'approbation, soit de censure qu'elle porte

inévitablement sur les actions successives de la vie, vous allez me

dire, je le vois, qu'aussitôt que ce témoignage s'élève contre un homme,

et qu'il s'accuse lui-même, il faut qu'il soit coupable, et qu'il est

innocent au contraire quand ce rapporteur favorable ne le condamne pas.

Ce n'est alors qu'un sujet de confiance, comme dit l'apôtre; il est

certain et de fait que la conscience est bonne, et que l'homme par

conséquent est bon.

Tel est au premier coup-d'œil l'état de la question, et je ne doute pas

que la connoissance du bien et du mal ne soit profondément gravée dans

le cœur de l'homme. S'il étoit même possible que par l'habitude du péché

sa conscience ne devînt pas insensiblement calleuse, comme certaines

parties de son corps qu'un frottement habituel et continu endurcit, et

qu'elle ne perdît pas ce sens exquis, et cette perception délicate dont

Dieu et la nature l'ont douée, si l'amour-propre ne faisoit jamais

chanceler notre jugement, et que de petits intérêts enveloppant des

ténèbres les facultés supérieures de notre esprit n'en détruisissent

jamais les opérations; si la faveur n'entroit jamais dans cette cour

sacrée, et que l'esprit dédaignant de s'y laisser corrompre par des

présens, rougît d'être l'avocat d'une cause injuste; si l'intérêt

demeuroit tranquille et indifférent pendant que la cause se plaide, et

que les passions chassées du tribunal ne prononçassent jamais de

jugement à la place de la raison: si tout cela étoit, je l'avoue, l'état

moral et religieux de l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; son

innocence ou ses crimes seroient déterminés par le degré d'approbation

ou de censure qu'il donneroit à ses actions.

Je conviens qu'un homme est coupable quand sa conscience l'accuse; elle

se trompe rarement. A moins qu'il ne soit affecté de mélancolie et de

marasme, on peut assurer qu'il existe un motif d'accusation.

Mais la proposition inverse n'est point vraie. Il n'est pas vrai que

lorsqu'il est coupable sa conscience l'accuse, et qu'il est innocent

quand elle ne l'accuse pas. Un chrétien aura beau se donner quelques

heures de consolation et remercier Dieu de ce que son cœur ne lui

reproche rien, et de ce que sa conscience est bonne, parce qu'elle est

tranquille; cette conséquence est fautive. Quelques brillans que soient

les argumens dont on l'étaye, quelqu'évidente que paroisse cette

proposition, quand on l'examine de près, et qu'on fait l'épreuve de

l'axiome par l'expérience, combien d'erreurs et de fausses applications

ne découvre-t-on pas! Le principe sur lequel on s'appuie s'écroule de

tous côtés, il se renverse, tombe, et il est bien difficile de trouver

des exemples qui le relèvent et le confirment.

Un homme est vicieux, ses mœurs sont aussi débordées que ses principes

sont erronés, coupable envers le monde entier, il vit couvert d'infamie,

et se livrant scandaleusement à des crimes que la raison ne peut

justifier. Il perd à jamais la complice de ses forfaits, lui vole sa dot

la plus précieuse, charge sa tête du poids accablant de la honte, et

enveloppe une famille entière dans les lacs de l'infortune: vous croyez

que cet homme est sans cesse bourrelé de remords; vous dites, les

reproches de son ame ne lui laissent aucun repos ni la nuit ni le jour.

Hélas! sa conscience a autre chose à faire que de lui parler et de

l'interrompre. C'est le dieu Baal du prophète Elisée. _Ce dieu,

domestique_, disoit-il, _cause peut-être avec quelqu'un, il est en

voyage peut-être, peut-être qu'il dort, et ne veut pas qu'on l'éveille._

La conscience de cet homme est peut-être sortie pour le mener avec

l'honneur se battre en duel; elle est allée payer une dette du jeu, ou

l'annualité du salaire infâme constitué par son incontinence. Ne

déclameroit-elle pas par hasard chez lui contre quelque filouterie

légère, n'exerceroit-elle pas sa vindicte sur quelques petites fautes

contre lesquelles son rang et sa fortune auroient dû le prémunir.

Cependant il vit aussi gaiement, il dort aussi profondément, il

rencontre la mort avec autant, avec plus d'indifférence, que l'homme le

plus irréprochable.

Un autre est sordide et sans pitié; son cœur resserré par l'intérêt ne

s'ouvre ni à l'amitié, ni à la félicité publique. Voyez comme il passe

auprès de la veuve et de l'orphelin, et comme il considère les malheurs

attachés à la vie humaine sans pousser un soupir! Sa conscience ne

s'élèvera-t-elle jamais contre lui? ne tourmentera-t-elle jamais son

apathie? non. Grâces à Dieu, dit-il, je n'ai rien à me reprocher. Je

paie exactement mes dettes, personne n'est alarmé de mon libertinage, je

n'ai fait ni vœu, ni promesse, je n'ai débauché ni la femme ni la fille

de mon voisin. Je ne suis ni injuste, ni adultère, comme ce libertin qui

passe devant moi.

Un troisième est subtil et rusé. Observez sa vie entière, c'est un tissu

délié d'artifices obscurs, de subterfuges injustes pour frustrer

indignement l'intention de toutes les lois; il élude leurs décisions, et

se joue de nos propriétés: le voilà occupé à achever le piége où se

prendront l'ignorance et la nécessité. Sa fortune s'élève insensiblement

sur l'inexpérience de la jeunesse ou sur la bonne foi et l'honnêteté

d'un ami qui lui auroit confié sa vie. La vieillesse s'approche, le

repentir lui fait tourner les yeux sur ses projets infâmes, et le place

vis-à-vis de sa conscience. Elle fixe les lois avec attention, et n'en

trouve aucune lésée par ses actions. Elle ne voit aucune amende, aucune

forfaiture encourue. Elle n'aperçoit aucun fléau déployé se balançant

sur sa tête, aucun cachot ouvert sur ses pas; qu'y a-t-il donc pour

l'effrayer, cette conscience? Elle s'est retranchée en sûreté derrière

la lettre de la loi, elle s'y est fortifiée de rapports et d'analogies;

couverte de ce rempart, elle est inaccessible à tous les reproches:

l'honneur tonne et foudroie; elle est inattaquable dans ce fort.

Celui-ci méprise les petites ressources; il passe par-dessus les

pratiques d'une basse chicanne; il laisse les artifices douteux, et les

menées qui vont en secret à la réussite: voyez le scélérat tête nue;

comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine. Oh l'horreur! jamais

cependant il n'exista un plus saint homme. Le prêtre qui a pris à

forfait sa conscience lui a enseigné à courir d'un temple à l'autre, à

faire mille signes de croix, à murmurer des prières. C'en est assez pour

le ciel... Quoi! s'il se parjure? Mais il fait une réservation mentale.

S'il vole, s'il tue, sa conscience ne recevra-t-elle pas mille blessures

profondes? Pourquoi? Il a porté aux pieds d'un prêtre qu'il trompe ce

lourd fardeau, il s'en est relevé avec une absolution qu'il n'a pas

méritée.

Superstition! superstition! qu'as-tu à me répondre? Non contente

d'ouvrir des voies funestes à l'homme qui s'égare, tu ouvres encore la

porte de l'erreur devant les pas du voyageur imprudent; tu lui parles

confidemment de paix avec lui-même, quand il ne peut en avoir aucune.

Ces exemples choisis dans l'état actuel des choses sont trop vrais pour

être étayés de preuves. Si quelqu'un doute de leur réalité; s'il croit

qu'il est impossible qu'un homme se trompe si long-temps, je le renvoie

à ses réflexions, et dans un instant je viens plaider ma cause au

tribunal de son cœur.

Qu'il examine le degré de haine auquel se sont élevées à ses yeux

quelques mauvaises actions, quoiqu'elles soient toutes également

mauvaises, il trouvera bientôt que celles que son penchant et ses

habitudes lui ont fait commettre, sont peintes et enluminées des

couleurs les plus fausses que la flatterie puisse broyer, tandis que

celles où il n'a jamais été entraîné, lui paroissent salies des marques

de la folie et du déshonneur.

Lorsque David surprit Saül dormant dans une caverne, et qu'il lui coupa

un pan de sa robe, son cœur, nous dit-on, lui murmura quelques

reproches. Mais lors de l'aventure d'Urie, ce fidelle serviteur qu'il

eût dû chérir et honorer, devint la victime de son incontinence; sa

conscience avoit la plus grande raison de s'alarmer; eh bien! elle ne

lui dit rien. Une année entière s'écoula entre son crime et le jour où

Natan lui fut envoyé pour le lui reprocher. Il est écrit qu'il n'en

avoit pas encore témoigné le moindre repentir.

Telle est la conscience. Ce moniteur fidelle constitué en nous pour être

notre juge suprême, et doué d'équité par le créateur, par une

malheureuse série de causes et d'obstacles prend une connoissance si

imparfaite de ce qui s'y passe, il remplit son devoir avec tant de

négligence, quelquefois avec tant de corruption, qu'il est impossible de

s'en rapporter à lui seul. Il est nécessaire, absolument nécessaire de

lui associer un autre principe pour aider, pour maîtriser même ses

déterminations.

Voulez-vous former un jugement exact sur ce qu'il vous importe tant de

bien connoître? Voulez-vous savoir à quel degré de mérite réel vous êtes

honnête, bon citoyen, sujet fidelle, zélé chrétien? appelez la religion

et la morale au secours de votre conscience. Lisez ce qui est écrit dans

la loi de Dieu, consultez après cela en silence les obligations

invariables de la justice et de la vérité.

Que la conscience détermine sur ce rapport ses motifs. Si votre cœur

alors _ne vous condamne pas_, vous serez dans le cas supposé par

Saint-Paul. La règle est infaillible; toute votre confiance sera en

Dieu; vous aurez de sûres raisons de croire que le jugement que vous

aurez porté sur vous-même est celui de Dieu, et l'anticipation de la

sentence rigoureuse qui sera prononcée sur vous le jour que vous rendrez

le compte final de vos actions.

_Heureux l'homme_, s'écrie l'auteur de l'Ecclésiastique, _qui n'est pas

assailli par la multitude de ses péchés! Heureux celui que son cœur n'a

pas condamné, et qui n'est pas déchu de son espoir en Dieu! Qu'il soit

riche ou pauvre, s'il a une conscience irréprochable, il se réjouira

tous les jours dans ses œuvres, et son esprit lui en dira davantage que

sept sentinelles qui veillent au haut d'une tour._

Dans les matières les plus obscures et les plus douteuses ce guide le

conduira plus sûrement que mille casuistes. Il lui exposera le plan de

sa vie bien plus exactement que toutes les analogies et les restrictions

que les législateurs ont été forcés de multiplier. Je dis forcés, car on

sait que les lois humaines ne sont pas une affaire de choix primitif,

mais de pure nécessité: elles furent établies pour défendre la société

contre les effets dangereux de ces consciences qui ne se sont jamais

donné aucun frein. Ces statuts sont faits avec tant de précautions, que

dans les cas où le cri de l'ame n'auroit aucun pouvoir sur nous, il a

fallu suppléer à sa force, et obliger les hommes au bien par la terreur

des cachots et des gibets.

Avoir la crainte de Dieu devant les yeux, et gouverner nos actions dans

la société par la règle éternelle du bien et du mal, tels sont les deux

points principaux de la religion et de la morale; ces deux tables de la

loi sont si étroitement enchaînées, qu'on ne peut les séparer même dans

la pensée, sans les briser et les détruire.

Combien de fois ne les sépare-t-on pas dans la réalité? Rien n'est si

commun que de voir un homme sans principes de religion, l'avouer, en

faire gloire, et se croire mortellement offensé si on élevoit le moindre

soupçon sur son caractère moral, et si l'on pensoit qu'il n'est pas

consciencieusement juste et scrupuleux jusqu'au ridicule. Je veux le

croire, parce qu'il est pénible de suspecter une vertu aussi aimable que

l'honnêteté, cependant en jetant un regard sur ses motifs, nous trouvons

peu de raisons à lui en envier l'honneur.

Qu'il déclame pompeusement, sa probité n'aura d'autre fondement que son

intérêt, sa vanité, son plaisir, et quelques petites passions dont la

mobilité nous donnera de bien foibles espérances quand il s'agira de

choses importantes.

Embellissons ceci par un exemple.

Je sais que le banquier qui trafique mon argent, et le médecin que

j'appelle dans mes maladies, n'ont pas beaucoup de religion; j'ai

entendu leurs railleries, ils ont traité devant moi ses mystères et ses

pratiques avec tant de dédain qu'ils paroissent s'être mis au-dessus de

tous les doutes. Eh bien! je mets malgré cela ma fortune entre les mains

du premier, et je confie ma vie à la science du second. Quelle est la

raison de cette confiance? Je crois d'abord qu'il n'est pas possible

qu'ils employent à mon préjudice le pouvoir que je leur ai donné; je

considère que la probité est la base de leur profession, et que leur

succès en dépend, je suis persuadé enfin qu'ils ne peuvent me faire du

mal sans se compromettre.

Mais donnons un nouveau motif à leur intérêt; supposons que le premier

pût sans nuire à sa réputation m'enlever ma fortune, et que le second

pût jouir de mon bien par ma mort sans avilir son art, quelles sûretés

aurai-je contr'eux? la religion, le plus puissant des motifs? Ce n'en

est plus un, l'intérêt plus puissant qu'elle est contre moi. Que

mettrai-je dans l'autre bassin pour contre-balancer cette tentation?

Hélas! je n'ai rien, rien, ou ce qui est aussi léger que rien;

l'honneur. Je suis à la merci du principe le plus capricieux, et quelle

sûreté pour deux biens aussi précieux que ma propriété et moi-même?

Comme il ne peut exister de vertu morale sans la religion, on ne doit

rien attendre de la religion sans la morale. Un homme n'a pas rempli ses

devoirs envers Dieu, quand il néglige ceux qui l'attachent à ses

semblables. Ceci est susceptible de la plus stricte démonstration.

Il n'est pas rare de voir un chrétien dont le caractère moral est bas et

vil, avoir sur lui-même des idées fort élevées, les entretenir avec

soin, et se regarder comme très-religieux. Il est avare, vindicatif,

implacable; il manque aux devoirs de la probité: écoutez cependant comme

il déclame hautement contre l'impiété du siècle, voyez combien il est

jaloux d'observer quelque pratique pieuse; il va se prosterner deux fois

par jour au pied des autels, il fréquente les sacremens, il s'amuse

enfin avec la partie instrumentale de la religion. Eh bien, trompant sa

propre conscience, il croit avoir rempli tous ses devoirs. Il fait plus,

dans la force de son aveuglement il regarde avec dédain et plein d'un

orgueil spirituel, ceux qui affectant moins l'extérieur de la piété, ont

mille fois plus de droiture que lui.

C'est un des maux que le soleil éclaire, et il n'y a point de principe

erroné qui ait engendré plus de malheurs.

En voulez-vous des preuves, lisez l'histoire des méprises du

christianisme. Quelles scènes de cruautés, de meurtres, de rapines, de

sang, n'ont pas été sanctifiées par la religion quand elle n'a pas été

dirigée par la morale!

L'épée des croisés n'a-t-elle pas porté la terreur et le ravage dans

diverses contrées? Ces paladins religieux conduits par un vagabond vont

_militer_ sous la bannière de la religion, oublient l'humanité et la

justice, et n'épargnent ni l'âge, ni le sexe, ni le mérite, ni le rang.

Brigands effrénés, ils ne montrent aucune vertu et les foulent toutes

sous leurs pieds; sourds aux cris de la douleur, ils ne témoignent

aucune pitié.

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 8 / 19 段