chercher autre chose que son propre amusement, il y a bien peu de choses
à dire sur son humanité. Ce qui est un plaisir pour l'avare est la mort
pour d'autres hommes. Au moment où cette inclination sordide saisit le
timon et gouverne, adieu toutes les affections honnêtes et naturelles,
adieu tous les liens qui attachent l'individu à ses parens, ses amis,
ses enfans; comme toutes les obligations s'évanouissent! voyez l'avare
dénué de tout sentiment quelconque; le cri perçant de la justice, les
lamentations profondes de l'humble misère sont des sons auxquels il
n'accoutume pas ses oreilles. Grand Dieu! vois, il passe à côté de celui
que tu as frappé, sans se laisser aller à la moindre réflexion! Il entre
dans la cabane de cette veuve éperdue à qui tu as enlevé son époux et
son enfant, sans soupirer! Oh! si je dois être tenté, mon Dieu! que ce
soit par l'ambition, la gloire, par quelque vice généreux et humain; si
je dois tomber que ce soit sous les efforts de quelque passion que tu
aies tissue dans ma complexion naturelle, qui n'endurcisse pas et ne
resserre pas mon cœur, mais qui y laisse assez de place pour que je t'y
trouve quelquefois!
Il seroit facile d'ajouter ici les argumens communs que la raison offre
contre ce vice; mais ils sont tellement connus, qu'ils ne paroissent pas
nécessaires.
Je pourrois citer ce qu'un philosophe ancien nous dit sur l'avarice;
mais le malheur est que pendant qu'il écrivoit contre les richesses, il
jouissoit de la plus grande fortune, et cherchoit tous les moyens de la
rendre plus immense.
Avec quel plaisir un prédicateur enrichiroit son discours en y cousant
les maximes des anciens et des modernes sur l'amour de l'argent, il vous
informeroit,
«Que la pauvreté manque de quelque chose, et l'avarice de tout.
»Qu'un avare a des richesses comme un malade la fièvre, pour en être
tyrannisé et non pour leur commander; que l'avarice est le vêtement le
plus voisin de l'ame, le dernier vice qu'elle dépouille.»
Combien notre Sauveur sait mieux parler à nos cœurs quand il nous dit,
_que la vie de l'homme ne consiste pas dans l'abondance des choses qu'il
possède_, la seule comparaison du câble et du passage étroit qu'on lui
ouvre, exerce une puissance plus coërcitive, que les sentences de la
philosophie.
Je vais tâcher de déduire quelques autres réflexions de cette histoire
sacrée, et de les rendre applicables à la vie humaine.
Il n'y a rien qui intéresse plus notre bonheur, que de se former de
justes idées sur les hommes et les choses; car à proportion que nous
acquérons cet art difficile, nous nous rendons agréables au monde, et en
nous gouvernant d'après de tels jugemens, nous assurons notre
tranquillité et notre bien-être pendant notre passage. Les méprises et
les faux pas qui dérivent de l'ignorance sont si nombreux et si fatals,
que rien n'est plus instructif que les recherches qui peuvent nous faire
connoître nos erreurs. Elles sont souvent bien grossières; quand on
considère le monde, et les notions qu'il se fait, quand on voit par
quelles considérations il est gouverné, on dit de la folie de ses
jugemens, ce que le prophète disoit de la folie de ses actions: _nous
sommes fort sages pour mal faire, mais nous n'avons pas le sens de bien
juger._
Que nous errions dans des questions abstraites, de pure spéculation,
cela n'est pas étrange; nous vivons environnés de mystères et d'énigmes;
tout ce qui s'offre sur notre chemin sous un point de vue ou sous
l'autre peut dérober et confondre notre entendement; mais nous devrions
cependant saisir les extrémités, et ne pas prendre un contraire pour
l'autre. Il est rare, par exemple, que nous estimions la vertu d'une
plante être chaude, quand elle est excessivement froide, et que nous
éprouvions l'opium pour nous tenir éveillés; et cependant nous tentons
de pareilles expériences dans la conduite de la vie, ainsi que dans son
but principal. Dire que ces déterminations vicieuses ne dérivent pas
d'un défaut de jugement en nous, seroit vouloir en réfléchir le
déshonneur sur Dieu, comme s'il nous avoit créés et envoyés dans le
monde pour y faire des folies. Son cœur est aussi juste que ses jugemens
sont vrais. Il faut donc supposer que dans toutes nos inconséquences, il
est un motif secret, qui maîtrise notre esprit et le détourne de la
raison et de la vérité.
Quel est-il? si nous ne voulons pas prendre la peine de le chercher en
nous, nous le trouverons enregistré dans la conduite de Félix, et la
même explication que le texte en donne pourra nous servir quand nous
voudrons parvenir à connoître le secret de nos jugemens injustes. Ce
motif caché est en quelque considération de notre amour-propre, quelque
contrat impur entre nous et nos passions.
Les jugemens des plus désintéressés parmi nous reçoivent quelque
teinture de leurs affections; nous les consultons généralement dans les
points douteux, et tout va bien quand la matière en question est décidée
avant que l'arbitre soit appelé; mais quand les passions maîtrisent
l'homme entier, qu'il est douloureux de voir l'office auquel est réduite
la raison, cette grande prérogative de la nature. Elle sert bassement
celui qui devroit être son esclave, et s'occupe à ramasser des argumens
captieux pour justifier ses vices.
Pour juger sainement de notre mérite, retirons-nous un peu loin du
monde, et considérons ses plaisirs; considérons aussi ses peines, sous
toutes leurs vues et dans toutes leurs dimensions. C'est la raison sans
doute pour laquelle Paul, quand il entreprit de convertir Félix, parla
d'abord sur le jugement universel; il vouloit détourner son cœur du
monde et de ses plaisirs qui métamorphosent l'homme sage en sot.
Si vous élargissez vos opérations sur ce plan, vous trouverez que là,
consistent les maux occasionnés par ces opinions perverses qui ont si
long-temps divisé le monde chrétien, et qui le tourmenteront toujours.
Examinez quelques systèmes religieux, et vous verrez qu'on peut les
définir des moyens fiscaux bien faits pour opérer sur l'esprit et les
passions des hommes pendant que leur bourse est vidée; ils servent
parfaitement les vues de Félix dans son amour de l'argent et du pouvoir;
voilà d'où s'élève le nuage qui s'étend et couvre l'entendement humain.
Si cette raison est concluante à l'égard de ceux qui diffèrent de
croyance avec nous, elle peut l'être encore pour ceux qui n'ont aucune
croyance, ou plutôt qui affectent de ridiculiser la religion des autres.
Grâce au bon sens et à une instruction plus saine, cette manie passe et
descend se placer dans la classe inférieure des hommes, où elle restera;
quant à la plus basse classe, quoique le peuple soit toujours prêt à
suivre la mode, il ne se laissera pas frapper par celle-ci, il ne rira
jamais de ce qui fait sa consolation; la pauvreté et la misère le
défendront du désespoir d'un sort meilleur.
Pourquoi donc ce système sacré qui tient le monde dans l'harmonie et la
paix, est-il le premier objet que l'homme inconsidéré choisisse pour en
faire l'objet de sa raillerie? Cependant dans le nombre de ceux qui
raillent ainsi, croyez-vous qu'il y en ait un sur mille que la
conviction, la logique, la raison, des recherches sobres dans
l'antiquité, et le mérite véritable de la question, aient fournis de ces
plaisanteries irréligieuses. Non, leur vie va vous expliquer leur manie.
La religion qui ordonne tant de privations est une fâcheuse compagne
pour ceux qui ne veulent pas se contraindre, et l'on observe communément
que ces petits sophismes rassemblés par les hommes contre la religion
dans leur jeunesse, quelqu'importans qu'ils paroissent à travers les
passions et les préjugés qui les colorent, finissent cependant, quand le
tranchant de leurs appétits est émoussé et que la chaleur de leurs
désirs se réfroidit, par les rendre à la raison et au bon sens. Ces deux
amis des hommes ont bientôt ensuite ramené ces brebis égarées dans leur
bercail. Ainsi soit-il.
LES ABUS
DE
LA CONSCIENCE[1].
[1] Ce Sermon est déjà imprimé dans le Tristram Shandy, ouvrage moral,
plus lu que compris; il a semblé meilleur à quelques-uns, entouré de
folies; mais d'autres l'aiment mieux tel qu'il a été prêché, sans
les coupures et les fréquentes interruptions de l'oncle Tobie et de
l'accoucheur Slop.
Ce Sermon risque d'être lu par de graves personnages _en sûreté de
conscience_. Tout ce que l'auteur désire, c'est que ceci ne soit pas
un des abus qu'il va censurer.
SERMON X.
«_Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience._» Saint-Paul
aux Hébreux, chap. 13. v. 18.
Nous sommes persuadés... nous sommes convaincus d'avoir une bonne
conscience?... Assurément, me direz-vous, s'il y a quelque chose dans la
vie sur laquelle un homme doive compter, et qu'il puisse connoître d'une
manière bien évidente, c'est de savoir si sa conscience est bonne ou
non.
Pour peu qu'il réfléchisse, il doit se rendre là-dessus le compte le
plus exact. Conseiller privé de ses pensées et de ses désirs, il doit se
rappeler sa conduite passée, et connoître à fond les sources cachées et
les vrais motifs, qui ont déterminé ses actions.
Dans toute autre matière on peut se laisser décevoir par de fausses
apparences. L'homme sage fait ainsi ses plaintes: _A peine pouvons-nous
faire quelques conjectures sur les choses d'ici-bas, nous travaillons à
trouver celles qui sont devant nous_; mais ici, notre esprit a
l'évidence de tout en lui-même; il touche, il manie la toile qu'il a
ourdie; il en connoît la contexture, la force, et la part exacte que
chaque passion a eue en l'ouvrant devant les dessins divers que le vice
et la vertu ont mis devant lui.
Si la conscience n'est donc autre chose que la connoissance intime de
l'ame, et le jugement soit d'approbation, soit de censure qu'elle porte
inévitablement sur les actions successives de la vie, vous allez me
dire, je le vois, qu'aussitôt que ce témoignage s'élève contre un homme,
et qu'il s'accuse lui-même, il faut qu'il soit coupable, et qu'il est
innocent au contraire quand ce rapporteur favorable ne le condamne pas.
Ce n'est alors qu'un sujet de confiance, comme dit l'apôtre; il est
certain et de fait que la conscience est bonne, et que l'homme par
conséquent est bon.
Tel est au premier coup-d'œil l'état de la question, et je ne doute pas
que la connoissance du bien et du mal ne soit profondément gravée dans
le cœur de l'homme. S'il étoit même possible que par l'habitude du péché
sa conscience ne devînt pas insensiblement calleuse, comme certaines
parties de son corps qu'un frottement habituel et continu endurcit, et
qu'elle ne perdît pas ce sens exquis, et cette perception délicate dont
Dieu et la nature l'ont douée, si l'amour-propre ne faisoit jamais
chanceler notre jugement, et que de petits intérêts enveloppant des
ténèbres les facultés supérieures de notre esprit n'en détruisissent
jamais les opérations; si la faveur n'entroit jamais dans cette cour
sacrée, et que l'esprit dédaignant de s'y laisser corrompre par des
présens, rougît d'être l'avocat d'une cause injuste; si l'intérêt
demeuroit tranquille et indifférent pendant que la cause se plaide, et
que les passions chassées du tribunal ne prononçassent jamais de
jugement à la place de la raison: si tout cela étoit, je l'avoue, l'état
moral et religieux de l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; son
innocence ou ses crimes seroient déterminés par le degré d'approbation
ou de censure qu'il donneroit à ses actions.
Je conviens qu'un homme est coupable quand sa conscience l'accuse; elle
se trompe rarement. A moins qu'il ne soit affecté de mélancolie et de
marasme, on peut assurer qu'il existe un motif d'accusation.
Mais la proposition inverse n'est point vraie. Il n'est pas vrai que
lorsqu'il est coupable sa conscience l'accuse, et qu'il est innocent
quand elle ne l'accuse pas. Un chrétien aura beau se donner quelques
heures de consolation et remercier Dieu de ce que son cœur ne lui
reproche rien, et de ce que sa conscience est bonne, parce qu'elle est
tranquille; cette conséquence est fautive. Quelques brillans que soient
les argumens dont on l'étaye, quelqu'évidente que paroisse cette
proposition, quand on l'examine de près, et qu'on fait l'épreuve de
l'axiome par l'expérience, combien d'erreurs et de fausses applications
ne découvre-t-on pas! Le principe sur lequel on s'appuie s'écroule de
tous côtés, il se renverse, tombe, et il est bien difficile de trouver
des exemples qui le relèvent et le confirment.
Un homme est vicieux, ses mœurs sont aussi débordées que ses principes
sont erronés, coupable envers le monde entier, il vit couvert d'infamie,
et se livrant scandaleusement à des crimes que la raison ne peut
justifier. Il perd à jamais la complice de ses forfaits, lui vole sa dot
la plus précieuse, charge sa tête du poids accablant de la honte, et
enveloppe une famille entière dans les lacs de l'infortune: vous croyez
que cet homme est sans cesse bourrelé de remords; vous dites, les
reproches de son ame ne lui laissent aucun repos ni la nuit ni le jour.
Hélas! sa conscience a autre chose à faire que de lui parler et de
l'interrompre. C'est le dieu Baal du prophète Elisée. _Ce dieu,
domestique_, disoit-il, _cause peut-être avec quelqu'un, il est en
voyage peut-être, peut-être qu'il dort, et ne veut pas qu'on l'éveille._
La conscience de cet homme est peut-être sortie pour le mener avec
l'honneur se battre en duel; elle est allée payer une dette du jeu, ou
l'annualité du salaire infâme constitué par son incontinence. Ne
déclameroit-elle pas par hasard chez lui contre quelque filouterie
légère, n'exerceroit-elle pas sa vindicte sur quelques petites fautes
contre lesquelles son rang et sa fortune auroient dû le prémunir.
Cependant il vit aussi gaiement, il dort aussi profondément, il
rencontre la mort avec autant, avec plus d'indifférence, que l'homme le
plus irréprochable.
Un autre est sordide et sans pitié; son cœur resserré par l'intérêt ne
s'ouvre ni à l'amitié, ni à la félicité publique. Voyez comme il passe
auprès de la veuve et de l'orphelin, et comme il considère les malheurs
attachés à la vie humaine sans pousser un soupir! Sa conscience ne
s'élèvera-t-elle jamais contre lui? ne tourmentera-t-elle jamais son
apathie? non. Grâces à Dieu, dit-il, je n'ai rien à me reprocher. Je
paie exactement mes dettes, personne n'est alarmé de mon libertinage, je
n'ai fait ni vœu, ni promesse, je n'ai débauché ni la femme ni la fille
de mon voisin. Je ne suis ni injuste, ni adultère, comme ce libertin qui
passe devant moi.
Un troisième est subtil et rusé. Observez sa vie entière, c'est un tissu
délié d'artifices obscurs, de subterfuges injustes pour frustrer
indignement l'intention de toutes les lois; il élude leurs décisions, et
se joue de nos propriétés: le voilà occupé à achever le piége où se
prendront l'ignorance et la nécessité. Sa fortune s'élève insensiblement
sur l'inexpérience de la jeunesse ou sur la bonne foi et l'honnêteté
d'un ami qui lui auroit confié sa vie. La vieillesse s'approche, le
repentir lui fait tourner les yeux sur ses projets infâmes, et le place
vis-à-vis de sa conscience. Elle fixe les lois avec attention, et n'en
trouve aucune lésée par ses actions. Elle ne voit aucune amende, aucune
forfaiture encourue. Elle n'aperçoit aucun fléau déployé se balançant
sur sa tête, aucun cachot ouvert sur ses pas; qu'y a-t-il donc pour
l'effrayer, cette conscience? Elle s'est retranchée en sûreté derrière
la lettre de la loi, elle s'y est fortifiée de rapports et d'analogies;
couverte de ce rempart, elle est inaccessible à tous les reproches:
l'honneur tonne et foudroie; elle est inattaquable dans ce fort.
Celui-ci méprise les petites ressources; il passe par-dessus les
pratiques d'une basse chicanne; il laisse les artifices douteux, et les
menées qui vont en secret à la réussite: voyez le scélérat tête nue;
comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine. Oh l'horreur! jamais
cependant il n'exista un plus saint homme. Le prêtre qui a pris à
forfait sa conscience lui a enseigné à courir d'un temple à l'autre, à
faire mille signes de croix, à murmurer des prières. C'en est assez pour
le ciel... Quoi! s'il se parjure? Mais il fait une réservation mentale.
S'il vole, s'il tue, sa conscience ne recevra-t-elle pas mille blessures
profondes? Pourquoi? Il a porté aux pieds d'un prêtre qu'il trompe ce
lourd fardeau, il s'en est relevé avec une absolution qu'il n'a pas
méritée.
Superstition! superstition! qu'as-tu à me répondre? Non contente
d'ouvrir des voies funestes à l'homme qui s'égare, tu ouvres encore la
porte de l'erreur devant les pas du voyageur imprudent; tu lui parles
confidemment de paix avec lui-même, quand il ne peut en avoir aucune.
Ces exemples choisis dans l'état actuel des choses sont trop vrais pour
être étayés de preuves. Si quelqu'un doute de leur réalité; s'il croit
qu'il est impossible qu'un homme se trompe si long-temps, je le renvoie
à ses réflexions, et dans un instant je viens plaider ma cause au
tribunal de son cœur.
Qu'il examine le degré de haine auquel se sont élevées à ses yeux
quelques mauvaises actions, quoiqu'elles soient toutes également
mauvaises, il trouvera bientôt que celles que son penchant et ses
habitudes lui ont fait commettre, sont peintes et enluminées des
couleurs les plus fausses que la flatterie puisse broyer, tandis que
celles où il n'a jamais été entraîné, lui paroissent salies des marques
de la folie et du déshonneur.
Lorsque David surprit Saül dormant dans une caverne, et qu'il lui coupa
un pan de sa robe, son cœur, nous dit-on, lui murmura quelques
reproches. Mais lors de l'aventure d'Urie, ce fidelle serviteur qu'il
eût dû chérir et honorer, devint la victime de son incontinence; sa
conscience avoit la plus grande raison de s'alarmer; eh bien! elle ne
lui dit rien. Une année entière s'écoula entre son crime et le jour où
Natan lui fut envoyé pour le lui reprocher. Il est écrit qu'il n'en
avoit pas encore témoigné le moindre repentir.
Telle est la conscience. Ce moniteur fidelle constitué en nous pour être
notre juge suprême, et doué d'équité par le créateur, par une
malheureuse série de causes et d'obstacles prend une connoissance si
imparfaite de ce qui s'y passe, il remplit son devoir avec tant de
négligence, quelquefois avec tant de corruption, qu'il est impossible de
s'en rapporter à lui seul. Il est nécessaire, absolument nécessaire de
lui associer un autre principe pour aider, pour maîtriser même ses
déterminations.
Voulez-vous former un jugement exact sur ce qu'il vous importe tant de
bien connoître? Voulez-vous savoir à quel degré de mérite réel vous êtes
honnête, bon citoyen, sujet fidelle, zélé chrétien? appelez la religion
et la morale au secours de votre conscience. Lisez ce qui est écrit dans
la loi de Dieu, consultez après cela en silence les obligations
invariables de la justice et de la vérité.
Que la conscience détermine sur ce rapport ses motifs. Si votre cœur
alors _ne vous condamne pas_, vous serez dans le cas supposé par
Saint-Paul. La règle est infaillible; toute votre confiance sera en
Dieu; vous aurez de sûres raisons de croire que le jugement que vous
aurez porté sur vous-même est celui de Dieu, et l'anticipation de la
sentence rigoureuse qui sera prononcée sur vous le jour que vous rendrez
le compte final de vos actions.
_Heureux l'homme_, s'écrie l'auteur de l'Ecclésiastique, _qui n'est pas
assailli par la multitude de ses péchés! Heureux celui que son cœur n'a
pas condamné, et qui n'est pas déchu de son espoir en Dieu! Qu'il soit
riche ou pauvre, s'il a une conscience irréprochable, il se réjouira
tous les jours dans ses œuvres, et son esprit lui en dira davantage que
sept sentinelles qui veillent au haut d'une tour._
Dans les matières les plus obscures et les plus douteuses ce guide le
conduira plus sûrement que mille casuistes. Il lui exposera le plan de
sa vie bien plus exactement que toutes les analogies et les restrictions
que les législateurs ont été forcés de multiplier. Je dis forcés, car on
sait que les lois humaines ne sont pas une affaire de choix primitif,
mais de pure nécessité: elles furent établies pour défendre la société
contre les effets dangereux de ces consciences qui ne se sont jamais
donné aucun frein. Ces statuts sont faits avec tant de précautions, que
dans les cas où le cri de l'ame n'auroit aucun pouvoir sur nous, il a
fallu suppléer à sa force, et obliger les hommes au bien par la terreur
des cachots et des gibets.
Avoir la crainte de Dieu devant les yeux, et gouverner nos actions dans
la société par la règle éternelle du bien et du mal, tels sont les deux
points principaux de la religion et de la morale; ces deux tables de la
loi sont si étroitement enchaînées, qu'on ne peut les séparer même dans
la pensée, sans les briser et les détruire.
Combien de fois ne les sépare-t-on pas dans la réalité? Rien n'est si
commun que de voir un homme sans principes de religion, l'avouer, en
faire gloire, et se croire mortellement offensé si on élevoit le moindre
soupçon sur son caractère moral, et si l'on pensoit qu'il n'est pas
consciencieusement juste et scrupuleux jusqu'au ridicule. Je veux le
croire, parce qu'il est pénible de suspecter une vertu aussi aimable que
l'honnêteté, cependant en jetant un regard sur ses motifs, nous trouvons
peu de raisons à lui en envier l'honneur.
Qu'il déclame pompeusement, sa probité n'aura d'autre fondement que son
intérêt, sa vanité, son plaisir, et quelques petites passions dont la
mobilité nous donnera de bien foibles espérances quand il s'agira de
choses importantes.
Embellissons ceci par un exemple.
Je sais que le banquier qui trafique mon argent, et le médecin que
j'appelle dans mes maladies, n'ont pas beaucoup de religion; j'ai
entendu leurs railleries, ils ont traité devant moi ses mystères et ses
pratiques avec tant de dédain qu'ils paroissent s'être mis au-dessus de
tous les doutes. Eh bien! je mets malgré cela ma fortune entre les mains
du premier, et je confie ma vie à la science du second. Quelle est la
raison de cette confiance? Je crois d'abord qu'il n'est pas possible
qu'ils employent à mon préjudice le pouvoir que je leur ai donné; je
considère que la probité est la base de leur profession, et que leur
succès en dépend, je suis persuadé enfin qu'ils ne peuvent me faire du
mal sans se compromettre.
Mais donnons un nouveau motif à leur intérêt; supposons que le premier
pût sans nuire à sa réputation m'enlever ma fortune, et que le second
pût jouir de mon bien par ma mort sans avilir son art, quelles sûretés
aurai-je contr'eux? la religion, le plus puissant des motifs? Ce n'en
est plus un, l'intérêt plus puissant qu'elle est contre moi. Que
mettrai-je dans l'autre bassin pour contre-balancer cette tentation?
Hélas! je n'ai rien, rien, ou ce qui est aussi léger que rien;
l'honneur. Je suis à la merci du principe le plus capricieux, et quelle
sûreté pour deux biens aussi précieux que ma propriété et moi-même?
Comme il ne peut exister de vertu morale sans la religion, on ne doit
rien attendre de la religion sans la morale. Un homme n'a pas rempli ses
devoirs envers Dieu, quand il néglige ceux qui l'attachent à ses
semblables. Ceci est susceptible de la plus stricte démonstration.
Il n'est pas rare de voir un chrétien dont le caractère moral est bas et
vil, avoir sur lui-même des idées fort élevées, les entretenir avec
soin, et se regarder comme très-religieux. Il est avare, vindicatif,
implacable; il manque aux devoirs de la probité: écoutez cependant comme
il déclame hautement contre l'impiété du siècle, voyez combien il est
jaloux d'observer quelque pratique pieuse; il va se prosterner deux fois
par jour au pied des autels, il fréquente les sacremens, il s'amuse
enfin avec la partie instrumentale de la religion. Eh bien, trompant sa
propre conscience, il croit avoir rempli tous ses devoirs. Il fait plus,
dans la force de son aveuglement il regarde avec dédain et plein d'un
orgueil spirituel, ceux qui affectant moins l'extérieur de la piété, ont
mille fois plus de droiture que lui.
C'est un des maux que le soleil éclaire, et il n'y a point de principe
erroné qui ait engendré plus de malheurs.
En voulez-vous des preuves, lisez l'histoire des méprises du
christianisme. Quelles scènes de cruautés, de meurtres, de rapines, de
sang, n'ont pas été sanctifiées par la religion quand elle n'a pas été
dirigée par la morale!
L'épée des croisés n'a-t-elle pas porté la terreur et le ravage dans
diverses contrées? Ces paladins religieux conduits par un vagabond vont
_militer_ sous la bannière de la religion, oublient l'humanité et la
justice, et n'épargnent ni l'âge, ni le sexe, ni le mérite, ni le rang.
Brigands effrénés, ils ne montrent aucune vertu et les foulent toutes
sous leurs pieds; sourds aux cris de la douleur, ils ne témoignent
aucune pitié.