L'évangéliste nous raconte dans les derniers versets de ce chapitre,

qu'un homme de loi vint, et tenta Jésus en lui disant: maître, que

dois-je faire pour hériter de la vie éternelle? Notre Sauveur (c'étoit

son usage quand on lui proposoit quelque question captieuse, qu'il

sentoit procéder plutôt du désir de l'embarrasser que de celui de

s'instruire) notre Sauveur, dis-je, au lieu de lui répondre directement,

ce qui eût donné prise à la malice, ou tout au moins eût satisfait une

impertinente curiosité, rétorqua immédiatement la question sur celui qui

la faisoit, et le mit dans la nécessité de se répondre à lui-même. La

profession de cet homme, et la science qu'elle faisoit supposer, ne

pouvoient faire penser qu'il ignorât la réponse qu'il sollicitoit. Tout

ce qu'il étoit possible de dire sur cette matière importante avoit été

promulgué par le grand législateur, et Jésus rappelle à sa mémoire ce

qu'il avoit appris dans le cours de ses études: _Ce qui est écrit dans

la loi, l'avez-vous lu?_ A cette demande, l'homme de loi cita les

principaux chefs des commandemens, tels qu'ils sont dans le Lévitique et

le Deutéronome, et nommément celui-ci: _Vous adorerez le Seigneur votre

Dieu de tout votre cœur, et aimerez votre prochain comme vous-même._

Notre Seigneur lui dit alors qu'il avoit fort bien répondu, et que s'il

suivoit cette maxime, il ne manqueroit pas d'hériter un jour les

bénédictions qu'il désiroit. _Faites cela, et vous vivrez._

C'est ainsi qu'il se justifia; mais l'homme de loi voulant gagner plus

de crédit dans cette conférence, ou espérant peut-être entendre une

définition du mot prochain, qui pût justifier ses principes, les

oppressions dont il étoit coupable, et celles dont son ordre étoit

accusé, dit à Jésus: qui est mon prochain? Quoique cette demande au

premier coup d'œil paroisse oiseuse, elle ne l'est pas en effet. Car

selon que ce terme est interprêté dans un sens plus ou moins restreint,

il produit diverses variétés dans nos obligations envers les autres.

Notre Sauveur, pour rectifier toutes les méprises, et placer le devoir

de l'amour du prochain dans un système de philantropie universelle,

répondit à cette question, non point avec les sophismes recherchés de

l'école rabinique, qui eussent plutôt interdit que convaincu l'homme de

loi; mais il en appela directement à la nature humaine, dans une

parabole où il représenta un homme tombé parmi des voleurs, et réduit

par eux à la dernière détresse, jusqu'à ce que par hasard un Samaritain,

un étranger passant auprès de lui, touché de compassion, et plein de

bonté, non-seulement le secourût présentement, mais le prît sous sa

protection, et pourvût à sa sûreté.

En finissant ce récit Jésus-Christ s'adressant au propre cœur de cet

homme: _lequel des trois selon vous est le prochain de ce malheureux

voyageur?_ Et au lieu de tirer lui-même la conséquence, il la laissa à

cet homme, après l'avoir fondée sur les principes évidens de la pitié?

L'homme de loi, frappé de la vérité et de la justice de cette doctrine,

fit l'aveu de sa conviction, et notre Sauveur finit le débat en

l'avertissant de pratiquer ce qu'il avoit approuvé, et d'imiter le bel

exemple de bienveillance universelle qu'il venoit de lui donner.

Je vais suivre ce même plan, et je vous demande, mes frères, la

permission de faire sur cette parabole les réflexions qui s'élèvent dans

mon esprit; je conclurai comme notre Seigneur, par une exhortation à

l'humilité et à la bienfaisance; elle tombe naturellement du sujet.

Un voyageur, dit notre Sauveur, alloit de Jérusalem à Jéricho: il tomba

parmi des voleurs, qui le dépouillèrent et le laissèrent à moitié mort.

Il est en nous un instinct qui nous engage à prendre part aux accidens

auxquels les hommes sont exposés, quelque cause qui les ait produits;

mais quand ils arrivent sans la moindre faute ou la moindre indiscrétion

du malheureux qui les essuye, ils portent alors un caractère si

intéressant, que d'abord ils nous deviennent propres: ce n'est pas même

par la réflexion; mais nous nous trouvons tout-à-coup disposés par la

générosité et la tendresse à la compassion; elle est dégagée de tout

motif personnel. Oui, sans aucun acte de notre volonté, nous souffrons

avec celui qui souffre, nous sentons, sans savoir pourquoi, notre cœur

oppressé du poids de l'infortune dont nous sommes spectateurs. Mais

lorsque la scène s'ensanglante, quand les circonstances du malheur

deviennent compliquées, notre esprit est alors détenu captif, il ne peut

faire aucune résistance quand il le voudroit, il est livré aux tendres

émotions de la pitié, et aux réflexions profondes de la douleur. Quand

on considère la partie aimante de notre naturel, sans regarder au-delà,

il est impossible qu'un homme spectateur de la misère, ne se trouve

attaché aux intérêts de celui qu'elle dévore, je dis impossible, et il y

a pourtant des êtres... Comment les décrirai-je? Ils sont formés d'une

matière si impénétrable, l'égoïsme les a endurcis graduellement à un tel

point d'insensibilité, qu'ils semblent ne pas participer à la nature

humaine, et n'avoir aucune connexion avec notre espèce. Dieu nous en

donne deux tristes exemples, dans la personne d'un prêtre et d'un lévite

qu'il nous représente passant auprès de l'infortuné voyageur sans lui

tendre la main pour l'assister, ou lui dire un seul mot pour adoucir ses

peines.

_Un prêtre vint là par hasard!_ Dieu de bonté; un ministre de ta

religion a pu manquer d'humanité! un homme dont la tête étoit remplie

des vérités de la première, a pu avoir un cœur vide de la seconde! Tel

est cependant le cas présent. Quoiqu'il soit pénible dans la théorie de

supposer que la moindre prétention à la piété, et la violation d'un de

ses premiers devoirs, se trouvent ensemble dans le même individu, ce

personnage dans le fait n'est point fantastique.

Jetez un regard sur le monde. Combien de fois y verrez-vous un

malheureux, dont le cœur resserré n'a jamais été ouvert à l'affliction

des hommes; il se cache sous l'apparence de la piété, et se couvre du

vêtement de la religion, vêtement que personne n'a droit de porter, si

ce n'est l'homme miséricordieux. Voyez avec quelle sainteté il marche

vers la fin de ses jours, dans le chemin que l'égoïsme lui a tracé; il

ne se tourne jamais vers sa droite ni vers sa gauche; mais attentif à

ses pas, il attache sa vie entière sur le sol qui le porte; il semble

craindre de lever les yeux, de peur d'appercevoir par malheur quelque

chose qui le détourne de la ligne droite que l'intérêt prolonge devant

lui; s'il rencontre par hasard un objet de détresse, qui le menace d'un

sort pareil, semblable à l'homme de l'évangile, il passe dévotement de

l'autre côté, comme s'il vouloit se préserver des impressions de la

nature, ou éviter les inconvéniens auxquels la pitié pourroit le

conduire.

Il ne manque qu'un trait à ce tableau de l'homme impitoyable, pour le

rendre tout-à-fait odieux, et Jésus-Christ va l'achever. _Un lévite

passant en cet endroit s'approcha de lui, et le regarda._ Ce n'étoit pas

un coup-d'œil rapide, effet de la négligence et d'un moment

d'inconsidération, faute dont les meilleurs caractères sont quelquefois

atteints, et qui les mène au-delà du point où ils auroient voulu

s'arrêter. Non... ce regard, au contraire, aggravoit un acte délibéré

d'insensibilité; il procédoit du cœur le plus endurci. Quand il fut

auprès de lui, il le regarda, et considéra ses infortunes; il donna à la

nature et à la raison le temps de s'éveiller, il vit le danger imminent

du pauvre voyageur, la nécessité pressante de le secourir dans un

accident qui réclamoit hautement son aide, et après tout cela, il se

tourna et le laissa à sa détresse et à son affliction.

Dans toutes les actions semblables à celle-ci, les hommes les plus

méchans rendent au moins hommage à l'humanité, en s'efforçant de garder

les apparences autant qu'ils peuvent. Quelques crimes dont ils se

rendent coupables, ils ont toujours à offrir quelques motifs vrais ou

faux pour satisfaire leur conscience et le monde; et bien souvent, Dieu

le sait, pour en imposer à tous les deux. Il seroit intéressant de

donner ici quelques conjectures sur ce qui se passa dans le cœur du

lévite, et de montrer par quelle tournure de casuiste il s'arrangea avec

sa conscience en approchant le voyageur, et comment il garda tous les

passages que la piété pouvoit se frayer jusqu'à son cœur; mais il est

pénible de séjourner aussi long-temps sur cette partie désagréable de la

parabole, hâtons-nous vers sa conclusion; elle est si aimable, qu'on ne

peut pas aisément être stérile en ses réflexions.

Un Samaritain, dit notre Sauveur, en passant par-là, s'approcha de lui,

et dès qu'il l'eut aperçu, il en eut pitié. Il vint, pansa ses blessures

avec du vin et de l'huile, le mit sur son cheval, le conduisit vers une

hôtellerie, et y prit soin de lui. Il est à peine nécessaire de vous

rappeler que les Juifs n'avoient aucun commerce avec les Samaritains.

D'anciennes querelles de religion, les pires de toutes les querelles,

avoient semé une telle zizanie entr'eux, qu'ils se tenoient mutuellement

dispensés non-seulement de tous les devoirs de l'amitié, mais encore des

actes les plus communs de la civilité et de l'humanité. Telle étoit du

vivant de notre Seigneur la force de ce préjugé, que la femme de Samarie

sembla étonnée que lui Juif demandât de l'eau à elle Samaritaine;

d'après ces principes, quelque pitoyable que fût l'accident de

l'infortuné voyageur, quelque faveur qu'il eût en plaidant devant son

cœur la cause de la pitié, il avoit fort peu de secours et de

consolation à attendre de ce côté-là.

«Hélas! pouvoit-il dire, deux fois on a passé à côté de moi, j'ai été

négligé par des gens de ma nation et de ma religion, par des gens

astreints par tant de devoirs à me secourir, un prêtre et un lévite à

qui leur profession prescrivoit la pitié, et que leurs connoissances

enseignoient à me secourir, m'ont laissé sans aide; que dois-je espérer?

que dois-je attendre d'un passant, d'un étranger, d'un Samaritain enfin,

délié de toute obligation envers moi, enflammé au contraire d'une haine

nationale et mortelle contre moi, mon ennemi, et plus empressé sans

doute de se réjouir de mon infortune que de me tendre sa main pour m'en

délivrer.»

Ce monologue est naturel, mes frères, mais les actions de l'homme

généreux et compatissant déconcertent tous les petits raisonnemens

qu'elles occasionnent. La véritable charité, telle que l'Apôtre nous la

décrit, va se manifester ici. A l'instant que le pieux Samaritain

aperçut sa détresse, toutes les passions ennemies qui, dans un autre

temps, se seroient élevées dans son cœur, s'en allèrent,

l'abandonnèrent. Il oublia son inimitié, il déracina tous les préjugés

que l'éducation avoit plantés et nourris en lui, et à leur place tout ce

qui est bon éleva sa voix en faveur de l'infortuné.

Dans de tels caractères, les impulsions de la pitié sont si soudaines,

qu'elles ressemblent à celles qu'on excite sur un instrument de musique

obéissant à la touche; les objets faits pour imprimer ce premier

mouvement, font un effet si instantané, que l'on croiroit que la volonté

n'y a aucune part, et que la sympathie émue par la bonté est simplement

passive. L'ame en de telles occurrences est tellement ravie et emportée,

elle se pénètre si profondément de l'objet de la pitié, qu'elle ne fait

aucune attention à ses opérations, elle n'a pas le temps d'examiner les

principes qui la font agir. Quelque soudaine que nous soit représentée

l'émotion du Samaritain, ne croyez pas cependant que ce fut un mouvement

mécanique. Elle dérivoit d'un principe d'humanité et de bonté agissant

en lui; ce principe influa non-seulement sur cette première impulsion,

mais il se perpétua avec elle dans tout le reste de sa conduite

édifiante.

Comme il est si doux de regarder dans un bon cœur, et de tracer tout ce

qui s'y passe en pareille rencontre, je vous demande la permission de

m'arrêter un instant pour considérer comment le principe agit dans celui

du bon Samaritain.

Il s'approcha de la place où le voyageur malheureux étoit étendu, et à

l'instant qu'il l'aperçut sans doute il fut saisi par ces réflexions.

«Grand Dieu! quel spectacle affreux est devant moi! un homme dépouillé

de ses vêtemens... blessé... couché languissant sur la terre... prêt à

expirer, sans avoir un ami pour le secourir dans son agonie, ne pouvant

pas espérer qu'une main favorable ferme ses yeux quand il ne sera plus!

mais peut-être mon ame se taira-t-elle quand je réfléchirai sur la

manière dont je dois me comporter avec ce malheureux, il est Juif... je

suis Samaritain... ah! ne sommes-nous pas tous les deux des hommes,

notre nature n'est-elle pas la même, ne sommes-nous pas sujets aux mêmes

maux? Changeons de condition un instant, si ce lot me fût échu dans mon

voyage, qu'aurois-je attendu à sa place? aurois-je désiré qu'en me

voyant blessé demi-mort, il eût fermé à mon aspect ses entrailles, qu'il

eût doublé le poids de ma misère, en passant auprès de moi sans en avoir

pitié? Mais je suis un étranger à l'égard de cet homme... soit. Suis-je

étranger à sa condition? les infortunes ne sont pas particulières à une

nation, à une tribu, elles appartiennent à toutes, elles ont un droit

universel sur tous, sans distinction de climat, de pays, ou de religion.

Je suis un étranger! mais ce n'est pas sa faute si je ne le connois

point, et il est injuste qu'il en souffre. Si je le connoissois,

peut-être aurois-je une juste raison de le plaindre, de l'aimer

davantage; peut-être homme d'un rare mérite, la vie, le bonheur des

autres dépendent de la sienne; peut-être à cet instant où il gît oublié,

dans l'infortune, toute une famille joyeuse attend-elle joyeusement son

retour, et compte-t-elle avec une affectueuse impatience les heures de

son retard! oh! s'ils savoient le malheur qui lui est arrivé, comme ils

voleroient à son secours! que je me hâte de suppléer à ces tendres

devoirs, en pansant ses plaies, et le conduisant dans un lieu de sûreté.

Si mon assistance vient trop tard, je le consolerai du moins dans sa

dernière heure, et si je ne puis rien faire de plus, j'adoucirai ses

infortunes, en laissant tomber une larme de pitié sur elles.»

Le bon Samaritain eut sans doute ces pensées, sa conduite généreuse nous

le fait augurer, et Jésus-Christ nous le représente animé d'un zèle

fraternel, et plein de la sollicitude tendre d'un père qui, non content

de pourvoir aux besoins présens du voyageur, regarde plus loin encore,

et avise à ce que rien ne lui manque quand il sera parti, et qu'il ne

pourra plus le secourir.

Je n'ai pas besoin d'autres argumens pour vous prouver combien sont

profondes les racines que la pitié a jetées dans le cœur de l'homme, que

le plaisir que nous prenons à assister à un pareil spectacle. Quelques

philosophes ont eu beau peindre la nature humaine avec d'autres couleurs

(et à quel but? je l'ignore) la réalité combat tellement leurs systèmes,

que d'après le penchant naturel qui nous porte vers un malheureux, nous

exprimons cette sensation par le mot _humanité_, comme si elle étoit

inséparable de nous. Dans la première partie de ce discours, j'ai semblé

croire le contraire en adressant quelques reproches aux égoïstes qui ne

paroissent prendre aucune part à rien, si ce n'est à ce qui les

concerne, et cependant je suis persuadé, pour rendre justice à notre

nature, qu'un homme s'est fait une violence extrême, et a souffert plus

d'un combat pénible avant d'être parvenu à ce degré d'insensibilité.

Observez que le prêtre passa de l'autre côté; il eût pu passer, me

direz-vous, à côté du malheureux voyageur sans tourner la tête; non. Un

acte d'inhumanité est toujours accompagné d'un blâme secret, dont les

méchans ne peuvent pas triompher; tel homme, comme celui-ci, peut

commettre un acte de barbarie qui, au même instant, rougira en vous

regardant en face; il est forcé de détourner ses yeux ayant d'avoir le

courage d'exécuter son projet. Que l'homme est une créature

inconséquente! en faisant le mal, il ne peut refuser son suffrage à ce

qui est bon et digne de louange.

J'ai assez parlé sur la première partie de cette parabole, et je viens à

la seconde, en vous exhortant, ainsi que notre Sauveur exhorta l'homme

de loi, d'aller et de faire comme le Samaritain. Mais j'ai été si

abondant dans mes réflexions sur cette histoire pieuse, que j'ai

insensiblement incorporé avec elles, tout ce que je pourrois vous dire

en faveur d'un exemple aussi aimable; c'est ainsi que j'ai anticipé la

tâche que je m'étois proposée. Je ne vous retiendrai donc plus que par

une seule remarque sur le sujet en général. La voici. Il est notable

dans plusieurs passages de la Sainte-Ecriture que notre Seigneur en nous

dépeignant le jour du jugement, le fait de telle manière, que ses

grandes recherches doivent principalement se rapporter à l'exercice de

la miséricorde, comme si notre sentence finale devoit être prononcée

exactement sur son mépris ou l'observation de cette vertu. «J'avois

faim, et vous m'avez donné à manger; j'avois soif, et vous m'avez donné

à boire; j'étois nu, vous m'avez habillé; j'étois malade, vous m'avez

visité; j'étois captif, vous êtes venu à moi.» N'en induisez pas

cependant que le juge clairvoyant ne prendra garde à aucune autre bonne

ou mauvaise action; mais il veut vous apprendre nommément qu'un

caractère bienveillant et charitable est un témoignage qui atteste la

présence de toutes les vertus. Quand vous me parlez d'un homme

miséricordieux, vous me le représentez doué de mille belles qualités, je

me jette à son col, je lui confie ma femme, mes enfans, ma fortune, ma

réputation. C'est lui dont l'apôtre parle; il ne tuera pas, il ne volera

pas, il ne se parjurera pas. Tout cela veut dire que les chagrins que

ces crimes font naître dans le cœur des hommes, sont si fortement sentis

par l'homme miséricordieux, qu'il n'est ni en son pouvoir, ni en son

caractère de s'en rendre coupable.

Concluons que la charité et l'amour de notre prochain sont la fin du

commandement, et que celui qui l'observe a rempli le vœu de la loi.

Ainsi soit-il.

LA CONDUITE DE FELIX

ENVERS SAINT PAUL.

SERMON SUR L'AVARICE.

SERMON IX.

«_Il espéroit aussi que Paul lui donneroit de l'argent pour le mettre

en liberté._» Actes des Apôt. XXIV. 26.

De l'argent! le noble projet pour captiver l'attention d'un gouverneur

romain!

_Il espéroit recevoir de l'argent!_ Et pourquoi? pour juger entre le

juste et l'injuste? Et de qui? d'un misérable disciple du fils d'un

charpentier, qui n'avoit laissé à ses sectateurs que la pauvreté et les

souffrances?

Est-ce là le Félix? le noble, le grand Félix? l'heureux Félix? le galant

Félix qui enrichissoit Drusilla? pouvoit-il?... Passion vile! que ne

peux-tu pas nous suggérer?

Jetons un regard sur cette histoire.

Paul avoit été accusé par Tertullus devant Félix de plusieurs crimes

très-graves, d'être un séducteur et profanateur du temple. Ayant eu de

Félix la permission de répondre à ces accusations, l'apôtre plaida sa

cause à son tribunal. Il montra d'abord que les allégations étoient

destituées de preuves, et il défia Tertullus d'en fournir. Il dit que

bien loin d'être ce que son ennemi avançoit, les principes de sa

religion dont on lui faisoit un crime, et qu'on traitoit d'hérétiques,

étoient parfaitement opposés aux vices dont on le chargeoit, qu'ils

exigeoient du chrétien un exercice continuel de la vertu, et l'ame

toujours pure d'offenses tant envers Dieu qu'envers les hommes; qu'en

conséquence, ses adversaires ne l'avoient jamais trouvé disputant dans

le temple, et soulevant le peuple soit dans la Sinagogue, soit dans la

Cité. «J'en appelle à vous-même, continuoit-il, il y a douze jours que

je suis venu à Jérusalem pour adorer; je me suis purifié dans le temple

pendant ce temps, et je l'ai fait comme il convient à mon caractère,

sans bruit et sans tumulte.»

Il appela alors les Juifs qui venoient d'Asa, et les produisit comme des

témoins de sa conduite; pleinement convaincu de son innocence, il pressa

en un mot ses adversaires devant Félix d'une manière si forte, qu'il ne

leur laissa aucune réplique à faire.

Ah, Paul! il te restoit encore un ennemi dans ce tribunal, il se

taisoit, mais il n'étoit pas satisfait. Epargne ton éloquence, Tertullus

roule le cahier de ta plainte. Il s'élève un orateur plus pathétique que

toi: c'est l'avarice, elle prend possession de la place la plus

dangereuse pour le prisonnier; elle entre dans le cœur de celui qui va

le juger.

Si Félix convaincu de l'innocence de Paul va agir conséquemment, et le

relâcher, l'avarice cet avocat subtil lui dit qu'il perd un des profits

de son emploi, et s'il embrasse la foi du Christ, que Paul a développée

dans sa défense, il lui ajoute qu'il perdra l'emploi même. En vain donc

la conduite de l'apôtre lui paroît-elle sans tache, en vain son cœur

consent-il à suivre l'impulsion d'une croyance à laquelle il s'étoit

ouvert; dans le même moment, ses passions se révoltent, il se forme dans

son ame un parti si fort contre les premières impressions en faveur de

l'apôtre et de sa cause, que l'un et l'autre sont abandonnés.

Il renvoya l'une à une audience plus particulière, qui n'eut jamais

lieu, et l'autre dans les ténèbres d'un cachot, où il resta deux ans; il

espéroit recevoir de l'argent pour sa liberté, ainsi que le texte nous

l'apprend. Lorsqu'enfin il quitta la province, il voulut obliger les

Juifs, c'est-à-dire, qu'il voulut servir son intérêt d'une autre

manière, il leur prouva qu'il n'avoit rien fait pour le prisonnier, le

laissa dans les chaînes et à la perspective désespérante d'y finir ses

jours.

L'avarice n'est point un vice cruel par lui-même; on peut donc imaginer

qu'un mêlange de motifs divers remplissoit le cœur du gouverneur; il

agissoit d'une manière si opposée à l'humanité et à sa propre

conviction, que si l'on pouvoit faire élever ici des conjectures, on

trouveroit aisément la base qui peut les supporter. Il semble que

Drusilla, que sa curiosité conduisit aux instructions de Paul, avoit un

rôle qui eût très bien figuré dans notre siècle. Joseph nous apprend

qu'elle avoit abandonné le Juif son époux, et que sans aucun motif légal

de justifier son divorce, elle s'étoit donnée à Félix sans cérémonie.

Quoiqu'elle soit appelée ici sa femme, elle étoit la femme d'un autre,

et vivoit par conséquent dans l'adultère le plus ouvert. Il étoit

impossible que Saint-Paul en expliquant la foi du Christ, en développant

la morale de l'Evangile, et déployant les lois éternelles de la justice,

les obligations immuables de la tempérance dont la chasteté est une

branche, il étoit impossible, dis-je, que quand il auroit eu envie de

temporiser, il eût retenu la fougue de ses paroles, et n'eût pas offensé

l'intérêt et l'amour de Drusilla. On ne nous dit pas qu'elle trembla à

ce récit comme Félix; elle étoit sans doute agitée d'autres passions, et

l'apôtre en ressentit les effets. Pouvoit-il résister à deux ennemis

aussi violens que l'amour et l'avarice combinés contre lui?

Mais puisque le texte ne parle que de l'un de ces motifs, nous nous

tairons avec lui sur l'autre.

Il est remarquable que le même apôtre parlant des mauvais effets de

l'avarice dans son épître à Timothée, affirme qu'elle est la cause de

tous les maux, et je ne doute pas que le souvenir de ses souffrances

n'ait beaucoup influé sur la sévérité de cette réflexion. On citeroit à

l'infini des exemples pour prouver que l'amour de l'argent n'est qu'une

passion subordonnée et ministérielle, et qu'elle n'est que le support de

quelqu'autre vice. C'est lorsqu'elle nourrit l'ambition, la prodigalité,

la luxure, que sa rage se déploye sans merci et sans discrétion; dans

tous ces cas elle n'est point, à proprement parler, la racine de ces

maux, elle n'en est que les branches.

Cette pensée me fait souvenir que j'ai dit plus haut que l'avarice n'est

point une passion naturellement cruelle. Elle ne se présente pas d'abord

à notre imagination sous cet aspect. Nous la considérons comme une

inclination criminelle, incapable de nous faire juger et exécuter ce qui

est bon; mais comme elle ne travaille pas pour elle-même, pour savoir ce

qu'elle est réellement, il faut connoître quels maîtres elle sert; ils

sont innombrables et de différentes humeurs; l'avarice emprunte de

chacun d'eux quelque chose de leurs caractères et de leurs passions.

Voilà pourquoi il y a dans l'amour de l'argent un mystère plus grand,

plus singulier, que dans toute autre problême qu'on puisse proposer,

quelque bisarre qu'il soit.

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 7 / 19 段