L'insolence des ames viles est illimitée. Elle admettroit à peine une

comparaison, si ces hommes bas ne nous en fournissoient une, quand,

touchant au période de leur abjection, le mal qu'ils veulent faire

retombe sur eux. Ce sentiment malheureux qui porte un ennemi sans

générosité à triompher de son adversaire abattu à ses pieds, semble

l'exalter quelquefois au-dessus des bornes du courage, et quelquefois il

le plonge dans la fange la plus profonde de la poltronerie. Il ressemble

à ces particules élevées par le soleil sur la surface de la boue; elles

montent et brillent tant que le soleil les éclaire; se cache-t-il? elles

tombent et redeviennent de la boue; tandis que les rochers restent dans

la place que la nature leur a assignée, soumis aux lois que les

changemens de saison ne peuvent altérer.

Dans le cours de la prospérité de David, il n'est jamais fait mention de

Semeï; il se glissoit peut-être dans le cercle des adulateurs, il étoit

peut-être au nombre de ses amis et de ses courtisans. Quand la scène

change et que le désespoir chasse David de son palais, Semeï est le

premier homme qui se montre contre lui. La voici tournée une fois

encore; Absalon est vaincu, et David triomphe; Semeï sera fidelle à ses

principes. Il le salue le premier; le voici, eût-elle tourné cent fois,

Semeï, j'ose le dire, dans chaque période de sa rotation, eût été

distingué par sa position.

O Semeï! lorsque tu fus tué, pourquoi ta famille ne fut-elle pas

étouffée? pourquoi laissa-t-on dans le monde quelqu'un qui te

ressemblât? ta race au contraire se multiplia à l'infini; elle remplit

la terre, et, si je prophétise savamment, elle finira par la subjuguer.

Il n'y a point de caractère qui influe plus dangereusement sur les

choses d'ici-bas que celui de Semeï. Tant que le pouvoir connoîtroit

quelques revers, et le malheur quelques douceurs, le monde seroit

habitable; mais toi, Semeï, tu sappes les vertus que ces deux positions

de la vie peuvent faire naître; car tu corromps la prospérité, et c'est

toi qui as brisé le cœur de la pauvreté; et malheureusement, tant que

les méchans seront les ambitieux, tu régneras sur la terre. Semeï

infeste la cour, les armées, le cabinet, il infeste l'église. Prenez un

chemin ou l'autre, dans chaque quartier de la cité, dans chaque

profession, vous trouverez un Semeï suivant le char de l'homme heureux à

travers la boue la plus épaisse.

Cours, Semeï, hâte-toi, ou tu vas perdre le fruit de tes peines; Semeï

retrousse ses habits et court sans cesse; mais ne voilà-t-il pas que la

main de celui qui gouverne tout arrache les roues de ce char, de sorte

qu'il avance pesamment quelque temps encore, et s'arrête ensuite; Semeï

double le pas; mais c'est en sens contraire, il vole comme le vent qui

rase le désert sablonneux, et ne laisse aucune trace de son passage.

Arrête-toi, Semeï, c'est ton protecteur, ton ami, ton bienfaiteur, c'est

l'homme, qui t'a élevé de dessus le fumier; tout cela est égal pour

Semeï.

Semeï est le baromètre de la fortune des hommes, il en marque

l'élévation ou la chûte, avec toutes ses variations graduelles, depuis

la chaleur la plus brûlante jusques au froid le plus perçant. Un nuage

s'étend-il sur vos affaires? voyez-le suspendu sur les sourcils de

Semeï? a-t-on parlé de vous sans succès au roi ou au général de l'armée?

ne consultez pas le calendrier de la cour, la vacance de votre dignité

est écrite sur le visage de Semeï. Etes-vous endetté, non pas envers

Semeï, n'importe, le plus vil ministre de la loi n'est pas plus

insolent.

O Semeï! réponds-moi. Le crime de la pauvreté est-il si noir, si

impardonnable, que tu doives toi et ta postérité te lever sans cesse

pour le reprocher aux hommes? quand tout est perdu pour elle, perd-elle

aussi ses droits à la pitié publique? celui qui fit le pauvre et le

riche doit-il arracher de notre cœur cette vertu qui l'amollit et qui

venge le monde? ah! tu n'as rien à me répondre. C'est le traitement

cruel qu'on doit attendre de tes semblables, qui a appris enfin aux

hommes à regarder la pauvreté comme le plus grand des malheurs, et comme

le comble de la disgrâce; qu'est-ce qu'ils ne font point pour en éviter

la peine, et même l'imputation? n'est-ce pas pour cela qu'_ils se lèvent

à la pointe du jour, se privent du repos, mangent le pain de la

sollicitude_, qu'ils projettent, intriguent, mentent, se parjurent,

rusent, prennent tous les masques, vêtissent tous les habits et les

retournent au gré de la faveur?

Les philosophes qui ont étudié la nature de l'homme assurent que la

honte et la disgrâce sont les maux les plus insupportables de la vie

humaine. Le courage et la résolution de quelques-uns ont maîtrisé

quelquefois les autres infortunes, et les ont roidis contr'elles; mais

il ne les ont pas encore accoutumés à la honte, et combien

pourrions-nous citer d'événemens tragiques occasionnés par la seule

envie de s'y soustraire!

Sans cette taxe d'infamie, la pauvreté, avec la charge pesante dont elle

écrase nos épaules, ne vaincroit pas notre ame tant qu'elle seroit

vertueuse. La haine qui l'accompagne, la nécessité, la nudité ne sont

rien, elles sont balancées par quelques jouissances; la Providence a

fait ce décret, et s'y soumettre est une consolation; mais la honte est

une affliction qui ne part point de la main de Dieu ou de la nature,

elle s'élève de la terre, et c'est pour cela qu'elle lasse sitôt notre

patience; elle nous sépare tellement du monde que nous levons les yeux

en haut en disant: _grand Dieu! que je tombe entre tes mains, mais non

pas dans celles des hommes!_

C'est ainsi qu'Eliphas parloit à Job au jour de sa détresse; _attache

toi_, lui disoit-il, _à présent à Dieu._ Sa pauvreté ne lui avoit point

laissé d'autre ami; l'épée des Sabéens les avoit épouvantés et chassés;

ils sont assez connus dans le monde par le proverbe usité, _les amis de

Job_.

De quelle fatalité ce saint patriarche nous donne-t-il l'exemple? Un

homme qui avoit toujours pleuré avec les malheureux, qui n'avoit jamais

vu périr un misérable sans le secourir, qui n'avoit jamais souffert

qu'un voyageur logeât dans la rue, mais qui lui avoit toujours ouvert sa

porte; un homme qui avoit tari les larmes dans les yeux de la veuve, et

qui loin de manger _seul son pain, le partageoit avec le pauvre_: eh

bien! cet homme charitable, au moment où il tombe dans la pauvreté, a

besoin de crier par tout; _ayez pitié de moi, mes amis, car la main de

Dieu m'a touché._ On croiroit que l'humanité, l'hospitalité doivent

attendrir les cœurs les plus durs, et désarmer les esprits les plus

vains, lier les mains de la violence, et arrêter la langue du babil, et

l'on voit ici l'expérience contraire, dans celui qui avoit mis toutes

ses jouissances à faire le bien, et dont la vie est une série

continuelle de bontés et d'outrages. Revenons-en donc pour résoudre ce

problême à notre première explication, _le scandale de la pauvreté_.

_Cet homme! nous ne savons d'où il est._ Tel est le premier cri du

peuple, et quant à ceux qui le connoissent mieux; leur réflexion est

encore plus outrageante. _N'est-ce pas là le charpentier, le fils de

Marie?_ de Marie? grand Dieu d'Israël! oui de la plus vile de ton

peuple, _car il ne dédaigne pas l'humilité de sa servante_, et de la

plus pauvre encore; car elle n'eut pas un agneau pour sa purification,

et n'offrit qu'une couple de tourterelles.

Que le sauveur de la nation fut pauvre, et n'eut pas une place à reposer

sa tête, voilà un crime qu'on ne lui pardonnera jamais; la pureté de sa

doctrine et ses œuvres qui le sanctifioient furent en vain de plus forts

argumens en sa faveur, que son humiliation n'en fut contre lui, l'injure

resta la même. Les Juifs attendoient et désiroient la rédemption

d'Israël; mais ils ne la voyoient que dans les songes de puissance qui

remplissoient leur imagination orgueilleuse. O vous! qui pesez le mérite

au trébuchet de l'or, la religion de Jésus-Christ a-t-elle été instituée

pour vous? elle n'est pas cependant revêtue d'une apparence splendide et

magnifique, la pauvreté est sa marque distinctive, ses principes et ses

promesses ressemblent plus aux malédictions qu'aux bénédictions de la

loi, ils ne parlent que de souffrances, elles n'annoncent que des

persécutions.

Il est bien difficile aux tribulations et aux infortunes, à la faim et à

la soif de faire des prosélites en corrompant les esclaves de la vanité;

il leur est bien mal-aisé de réconcilier les hommes avec le mépris et

l'infamie; et cependant c'est le partage de ceux qui croyent ce mystère,

qui doit être bien décrédité dans le monde, tant il répugne aux passions

et aux plaisirs.

Concluons. La justice ne prit congé de la terre qu'au jour où la

pauvreté devint un ridicule; mais nous devons nous en consoler, le Dieu

de la justice règne encore sur nous. Quelqu'outrage que notre bassesse

nous attire de la part des gens sans discernement et sans pitié, nous

marchons à la présence du plus grand, du plus généreux des êtres; il est

également éloigné de la cruauté, de la petitesse, et de cette foule de

passions viles avec lesquelles nous nous insultons à tout moment.

N'espérons pas de conquérir la partie méchante du genre humain; si

jamais nous pouvions triompher de ses préjugés, ce seroit en pratiquant

les vertus dont Dieu nous a donné l'exemple. Il est vrai que cette

pratique peut être vaine et inutile; mais si ces effets sont perdus,

tout n'est pas perdu avec eux; car si nous ne triomphons pas du monde,

en faisant nos efforts, nous triompherons de nous-mêmes, et nous

jeterons dans notre propre cœur les fondemens éternels de notre

tranquillité et de notre bonheur. Ainsi soit-il.

LE PHARISIEN

ET

LE PUBLICAIN.

SERMON VII.

«_En vérité je vous dis que cet homme retourne dans sa maison plus

justifié que l'autre._» Saint-Luc XVIII. 14.

Ces paroles sont le jugement que notre Seigneur porta sur la conduite et

le degré de mérite de deux hommes, le pharisien et le publicain. Il les

représente dans cette parabole entrant dans le temple pour prier. La

manière dont ils s'acquittent de ce devoir solennel doit être considérée

dans la prière même qu'ils adressent à Dieu.

Le pharisien, au lieu de s'humilier devant la majesté vénérable de ce

Dieu tout-puissant, le remercie d'un air de triomphe et de suffisance,

de ce qu'il ne l'a pas créé semblable aux autres, tortionnaire,

adultère, injuste comme ce publicain. Celui-ci est représenté loin du

sanctuaire, le cœur touché et plein d'humilité; il est convaincu du

sentiment de son indignité, sa bouche n'ose pas s'ouvrir, mais son cœur

murmure tout bas, ô Dieu! aye pitié d'un pécheur. _Cet homme_, ajoute le

Sauveur, _retourne chez lui plus justifié que l'autre._

Quoique la justice de cette décision frappe au premier coup-d'œil, il ne

sera pas inutile d'examiner plus particulièrement les raisons sur

lesquelles elle est fondée, non-seulement parce que cet examen doit

mettre en évidence la droiture de ce jugement; mais encore parce que le

sujet doit me conduire à des réflexions convenables à ce saint temps de

carême.

Le pharisien appartenoit à une secte qui, dans le siècle de

Jésus-Christ, par son austérité, ses aumônes publiques, et ses

prétentions à la piété plus affichées que celles des autres, avoit

graduellement usurpé du crédit et de la réputation parmi le peuple.

Comme la foule est aisément surprise par les apparences, le caractère

des pharisiens étoit parfaitement formé pour opérer de telles surprises.

Si vous le regardiez extérieurement, il vous sembloit modelé sur le

patron de la bonté et de la perfection; c'étoit une sainteté de vie peu

commune, accompagnée d'une sévérité théâtrale dans les manières, de

prodigalités fréquentes aux pauvres; beaucoup d'actes de religion,

beaucoup d'application à l'observance de la loi, beaucoup d'abstinences,

beaucoup de prières.

Il est pénible de suspecter de pareilles apparences; nous n'aurions pas

osé le faire si notre Sauveur lui-même ne nous eût tracé en deux mots ce

caractère, en nous disant, _ce sont des sépulcres blanchis_; ils sont

magnifiques au dehors, l'art les a enrichis de tout ce qui peut attirer

les regards; mais fouillez-les, vous les trouverez remplis de

corruption, et de tout ce qui peut choquer et dégoûter les curieux.

Cette affectation de piété, cette régularité extraordinaire peuvent en

imposer; mais au-dedans tout est irrégulier; ces prétentions qui

semblent promettre quelque chose, sont ternies par un penchant secret

aux passions les plus viles, l'orgueil de la spiritualité, le pire des

orgueils, l'hypocrisie, l'amour-propre, l'avarice, l'extorsion, la

cruauté, la vengeance. Quelle pitié! que le nom sacré de la religion

soit emprunté pour couvrir une telle série de vices, et que le visage

charmant de la vertu soit ainsi défiguré, qu'il soit suspecté, parce que

des méchans adroits s'en sont quelquefois parés. Le pharisien n'avoit

aucun de ces scrupules; la prière qu'il fit au temple nous peint

l'homme; elle montre avec quelles dispositions il alloit adorer au

temple.

«Grand Dieu je te remercie de ce que tu m'as formé d'une autre argile

que les gens de mon espèce. Tu les as créés fragiles et vains, et ils

deviennent par choix corrompus, et méchans.

»Moi! tu m'as formé sur un modèle bien différent, et tu as infusé en moi

une partie de ton esprit. Vois, je suis élevé au-dessus des tentations

et des désirs auxquels la chair est sujette. Je te remercie de m'avoir

fait tel, et de ce que je ne suis pas un vaisseau frêle de terre, comme

les autres, comme ce publicain; mais un vase d'élection que tu as

sanctifié.»

Après cette paraphrase de la prière du pharisien, vous me demanderez

peut-être quelle raison il avoit de sonner si haut son triomphe, et

d'insulter aux infirmités du genre humain, et à celles de l'humble

publicain prosterné derrière lui? Quelle raison? vous auroit-il répondu,

je donne la dîme de tout ce que je possède.

Ah! s'il n'avoit que cela à offrir au Seigneur, c'étoit une foible base

à tant d'orgueil et d'amour-propre. L'observation d'une loi matérielle

compâtit assez avec le déréglement des mœurs.

La conduite du publicain paroît bien différente; c'est le contraste le

plus opposé qu'on puisse imaginer. Avant d'en parler il est juste de

donner une idée de son caractère, comme j'ai fait de celui du pharisien.

Le publicain étoit de ces gens que les empereurs romains employoient à

lever les taxes et les contributions qu'on exigeoit de temps à autres de

la Judée, comme nation conquise. Le nom de publicain étoit un terme de

reproche et d'infamie parmi les Juifs, soit que cela vînt de la haine

qu'ils avoient pour cet emploi, et de la répugnance qu'on a de partager

ce qui nous appartient, soit que d'autres causes concourussent à

produire cette aversion, ils étoient en général odieux et réprouvés.

La dureté que leur profession exige mêlée à quelques teintes d'insolence

naturelle, peut-être même les préjugés et les clameurs du peuple prévenu

contre eux, tout cela, dis-je, avoit contribué à former et à fixer cette

haine. Il n'est pas douteux cependant qu'ainsi que dans toutes les

professions où il y a plus de sujets de tentation que dans les autres,

il n'y eût beaucoup de ces publicains dont la conduite étoit

irréprochable, et qui traversoient tous les pièges et toutes les

occasions qui bordoient leur chemin, sans avoir à rougir une seule fois,

et avec le témoignage intérieur d'une bonne conscience.

Tel étoit notre publicain. Les sentimens de candeur et d'humilité que

lui inspiroit sa foiblesse, ne peuvent procéder que d'une ame telle que

je viens de la décrire.

Il va au temple faire un sacrifice de prières. En s'acquittant de ce

devoir, il ne plaide pas en faveur de son mérite, il ne le compare pas

orgueilleusement à celui des autres, il ne se justifie pas avec Dieu;

mais respectant le sanctuaire majestueux où sa présence se déploye plus

immédiatement, il s'en tient éloigné, il tremble de lever les yeux au

ciel; mais il frappe sa poitrine, et en fait sortir ces mots entrecoupés

et soumis! _ô Dieu pardonne-moi mes péchés_:

Ciel! combien la vraie humilité est précieuse et aimable! quelle

différence elle met devant toi entre deux hommes! l'orgueil n'est pas

fait pour une créature aussi imparfaite. L'orgueil spirituel lui

convient encore moins, c'est celui qui lui devroit inspirer les moindres

prétentions. Hélas! le meilleur de nous tous péche sept fois par jour.

_Si j'étois parfait_, disoit Job, _je me tairois, je voudrois ignorer ma

perfection; si j'étois parfait, je voudrois me prouver que je suis

pervers._

Que je vous recommande donc, mes auditeurs, la vertu de l'humilité

religieuse. Elle tombe naturellement de mon sujet, et je ne puis mieux

la graver dans vos cœurs qu'en cherchant les causes qui produisent cet

orgueil que je déteste, cet orgueil spirituel; c'est une maladie de

l'esprit humain; il faut la traiter comme celles du corps. On n'en peut

découvrir les symptômes et leur appliquer des remèdes que lorsqu'on

remonte aux principes, et qu'on a surpris et découvert le foyer vicieux.

Une des premières et des plus universelles causes de l'orgueil

spirituel, est celle qui paroît avoir égaré le pharisien, c'est la

fausse notion des vrais principes de la religion. Il pensoit sans doute

qu'elle étoit toute comprise dans ces deux préceptes, payer les dîmes et

jeûner, et que lorsque sa conscience s'en étoit déchargée, il avoit fait

tout ce que la loi ordonnoit, et qu'il n'avoit plus qu'à remercier Dieu

de l'avoir créé différent des autres. Je n'ai pas besoin de

l'interroger; son erreur m'apprend qu'il croyoit être ce qu'il

prétendoit être, un homme religieux et droit. Quoiqu'en effet des vues

mondaines et hypocrites dirigeassent devant les hommes ses actes de

piété, on ne peut pas supposer que lorsqu'il étoit seul dans le temple,

et n'ayant aucun témoin de ce qui se passoit entre Dieu et lui, il eût

volontairement et ouvertement osé se moquer du ciel. Cela est à peine

vraisemblable. Il devoit donc sa conduite à quelques illusions de son

éducation qui avoient imprimé dans son esprit de fausses notions sur les

points essentiels du culte. Ces illusions en croissant avoient développé

les semences de ses erreurs tant en spéculation qu'en pratique.

Il avoit été élevé comme le reste de sa secte à observer avec le

raffinement le plus scrupuleux et l'exactitude la plus religieuse les

pratiques les moins essentielles de la religion, ses fréquentes

ablutions, ses jeûnes, ses rites externes qui n'ont aucun mérite en

eux-mêmes, mais à se dispenser en même-temps d'accomplir les points le

plus importans de la loi, ceux qui sont d'une obligation éternelle et

immuable. C'étoient des aveugles mal assurés, _qu'un moucheron

embarrassoit, et qui auroient avalé un chameau_. C'étoient de ces gens

que notre Sauveur reprenoit par une comparaison familière et domestique;

_ils nettoyoient le dehors de la coupe, mais ils souffroient que le

dedans, la partie la plus importante, fût pleine de corruption._ D'après

cette connoissance du caractère et des principes du pharisien, il est

aisé d'apprécier sa conduite dans le temple. Un tel effet devoit

produire cette cause.

De tout temps cela est arrivé par une fatalité attachée aux abus qui se

sont glissés dans les cultes religieux; ils dégénèrent insensiblement en

cérémonies externes, eux qui devroient toujours consister dans la pureté

et l'intégrité de l'ame. Comme ces rites sont aisément mis en pratique,

et qu'on peut atteindre à leur perfectibilité sans une grande résistance

de la chair et du sang, il est naturel qu'ils jettent ceux qui les

profanent dans l'intime conviction de leur mérite, et dans le mépris de

celui des autres; ils se pénètrent de leur sainteté, et se targuent

facilement de leur relation avec la divinité, et de leur position

vis-à-vis d'elle. Voilà la vraie définition de l'orgueil spirituel.

Quand le véritable esprit de la piété s'éteint ainsi dans les ténèbres

de quelques cérémonies fastueuses, la célébration du sacrifice qui

devoit apporter les plus grands avantages, ressemble plus, avec ses

décorations _scéniques_, à une représentation théâtrale, qu'à un

sacrifice humble et solennel offert par la poussière et la cendre devant

le trône du Tout-Puissant. Il est bien plus facile dans le système

mécanique d'avoir des prétentions à la sainteté, que lorsque le

caractère de la piété doit se reconnoître au combat perpétuel de l'homme

contre ses passions. Il est plus aisé à un espagnol superstitieux de

signer son front et de murmurer ses prières qu'à un protestant humble de

subjuguer les élans de la colère, de l'intempérance, de la vengeance, et

de paroître devant son créateur avec les dispositions qui lui

conviennent. L'opération de se laver d'eau bénite n'est pas si difficile

que celle de tenir son ame pure et chaste, nette d'aucune action,

d'aucune pensée impure. Il est plus court de s'agenouiller et de

recevoir l'absolution de ses fautes que de la mériter, non pas des mains

des hommes, mais de celle de Dieu qui voit notre cœur, et qu'on ne peut

tromper. L'action de garder le seul temps du carême, et de s'abstenir

certains jours de la semaine de la chair, n'est pas si pénible que celle

de s'abstenir de ses œuvres dans tous les temps; ce point coûte sans

doute davantage à ces riches épicuriens qui convoquent tous les arts

autour de leur table, et qui se livrent tellement à leurs appétits

mortifiés, que leurs festins de jeûne les punissent plus par les excès

que par les privations.

On pourroit pousser plus loin la comparaison, mais ce que nous avons dit

suffit pour montrer combien les méprises sont illusoires et dangereuses;

combien elles sont propres à égarer et à renverser des esprits foibles,

toujours prompts à se laisser surprendre à la pompe facile des

cérémonies. Cela est si évident que dans notre église même, dont la

sobriété en cette partie est connue, et qui n'en a conservé que ce qui

sert à exciter et à entretenir nos adorations, on remarque un tel

penchant vers la religion sensuelle, et une foiblesse si grande pour les

cérémonies dans le commun du peuple surtout, que chaque jour mille

prennent l'ombre pour la substance, et changeroient volontiers la

réalité pour l'apparence.

Tels étoient les abus de l'église juive, faute de savoir distinguer les

moyens de la religion même; la partie physique et cérémonielle avoit

enfin dévoré la morale, et n'en avoit laissé que le squelette. Les

bouffonneries de la superstition viendront un jour à bout de ruiner le

christianisme même.

Que me reste-t-il à vous dire? Rectifiez, mes frères, ces méprises

grossières et ridicules, et placez la religion sur sa véritable base, en

la ramenant vers cette raison primitive qui nous dicta ses premières

obligations. Souvenez-vous que Dieu est un esprit, et qu'il lui faut un

culte conforme à sa nature: _Adorez-le en esprit et en vérité_; le plus

parfait sacrifice que vous puissiez lui offrir est celui d'un cœur droit

et humilié, quoiqu'il soit nécessaire d'observer les cérémonies de la

religion, il ne faut pas comme le Pharisien en rester-là et en omettre

les devoirs essentiels, mais se rappeler toujours que les pratiques

instrumentales auxquelles nous sommes obligés ne sont qu'un pur

mécanisme, qui nous conduit au grand but de la religion, celui de

purifier nos cœurs, conquérir nos passions, et nous rendre en un mot

meilleurs chrétiens et meilleurs citoyens. Ainsi soit-il.

LA PHILANTHROPIE

RECOMMANDÉE.

SERMON VIII.

«_Lequel des trois, selon vous, est le prochain de celui qui est tombé

entre les mains des voleurs? Et il répondit, celui qui a eu pitié de

lui. Alors Jésus-Christ lui dit: allez, et faites comme lui._» St.

Luc, 36 et 37.

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 6 / 19 段