ne tient-il pas assez de place dans les _halles_ du monde, sans chasser
encore de celles que vous n'occupez pas, les hommes à qui le sort les a
assignées? n'avez-vous pas une haute région dans laquelle vous planez,
sans vous abaisser encore et vous tapir dans les cavernes ténébreuses de
l'envie et de la calomnie? Ne vous reste-t-il d'autre siége à occuper
que celui du mépris de vos semblables? Eh quoi! parce que l'honneur
s'est mépris dans sa route, et que la vertu dans ses excès s'est trop
approchée des confins du vice, faut-il pour cela les précipiter dans les
abîmes? la beauté sera-t-elle foulée aux pieds et traînée dans la boue
pour un seul... un seul faux pas? Ne restera-t-il pas une vertu, une
seule qualité à la belle pénitente, parce qu'elle aura péché? juste Dieu
du ciel et de la terre! mais tu es miséricordieux, aimant et bon, et tu
jettes d'en-haut un coup-d'œil de pitié sur les injures que tes
créatures se font entr'elles. Ah! pardonne-nous-les ces injures, ainsi
que nos fautes. Ne te rappelle pas que tu nous as créés frères, que tu
nous as formés de la même chair, que tu nous as doués des mêmes
sentimens et affligés des mêmes infirmités. O mon Dieu! n'écris pas sur
ton livre éternel que tu nous as fait miséricordieux d'après ton image,
et que tu nous as fait présent de la plus douce et de la plus aimable
des religions. N'écris pas que chaque précepte de ta loi porte avec lui
un baume précieux pour guérir les maux de notre nature, pour adoucir et
amollir nos cœurs: oublie que tu nous as destinés à vivre dans ce monde
dans un tel commerce d'affabilité et de confraternité, qu'il nous
préparât à exister ensemble dans un meilleur. Amen.
PLAINTES DE JOB
SUR LES MALHEURS
ET LA BRIÈVETÉ DE LA VIE.
ORAISON FUNÈBRE DE LEFÈVRE.
SERMON V.
«_L'homme né de la femme est un être de peu de jours, pleins de
trouble. Il pousse comme une fleur; et il est moissonné comme elle. Il
vole comme une ombre, et passe comme elle._» Job XIV. 1, 2.
Il y a quelque chose de si beau et de si vraiment sublime dans ces
réflexions du saint homme Job sur la briéveté et l'instabilité des
choses humaines, qu'on pourroit défier les plus célèbres orateurs de
l'antiquité de nous produire une phrase si éloquente, si noble et si
pathétique. Soit qu'on doive en attribuer l'effet à la nature de ce
sujet, ou à la magie de l'expression orientale, et du style exalté qui
lui convient, soit que les paroles appartiennent à cet être puissant qui
inspira à l'homme son langage, ouvrit les lèvres du muet, et rendit
éloquente la langue même de l'enfance; à laquelle de ces causes qu'on
rapporte la sublimité de ce passage, ainsi que d'une quantité d'autres
épars dans les livres saints, jamais homme ne put mieux méditer sur la
briéveté et les malheurs de cette vie, que ce saint patriarche. Il avoit
si long-temps navigué sur cette mer orageuse, son passage avoit été
tellement éclairé, tantôt par le soleil, tantôt par les feux de la
foudre, qu'il atteignit aux extrémités et du bonheur et de l'infortune.
Le commencement de ses jours fut couronné de toute la splendeur que
l'ambition peut désirer. Il étoit le plus puissant des hommes de
l'orient. Il possédoit des campagnes illimitées, et sans doute il
jouissoit de tous les plaisirs que la propriété peut donner. Vous me
direz que l'on doit placer sa félicité sur une base plus sûre que celle
d'une fortune immense qui s'échappe tout-à-coup; de ces biens qui se
font des ailes, et s'envolent à jamais; mais il avoit encore l'avantage
de la sécurité, car la main de la Providence qui l'avoit élevé, le
conduisoit dans sa route; Dieu sembloit s'être engagé à continuer ses
bénédictions sur sa tête fortunée. Il l'avoit environné d'une haie,
ainsi que ses possessions. Les ouvrages de ses mains étoient bénis, et
chaque jour accroissoit sa fortune. Bien plus, les richesses que possède
celui qui n'a ni enfans ni frères, au lieu d'être une consolation, sont
quelquefois un objet d'inquiétude et de vexations. L'esprit humain n'est
pas toujours satisfait de la conscience de ses propres jouissances; il
regarde devant lui, comme s'il découvroit un vide imaginaire, comme s'il
désiroit un objet chéri pour le remplir; souvent il s'inquiète et dit:
pour qui travaillé-je? pour qui me privé-je du repos?
Dieu avoit encore élevé cette barrière devant le bonheur de Job, en le
bénissant d'une foule aimable de fils et de filles, héritiers apparens
de sa félicité présente. Idée délicieuse! les bénédictions de la
providence seront portées de main en main, et continuées sur les
descendans de mes descendans! combien cette espérance diffère peu de la
première jouissance dans le cœur d'un père tendre, qui égare ses yeux
sur le bonheur lointain de sa postérité, comme s'il devoit revivre avec
elle!
Que manque-t-il à cette peinture d'un homme heureux? rien, sûrement, si
ce n'est une disposition vertueuse à jouir de tant d'avantages, et l'art
d'en faire un bon usage: il l'avoit aussi, _car c'étoit un homme droit,
il craignoit Dieu, et évitoit le mal._
Dans le cours de sa prospérité, aussi grande qu'il en peut jamais échoir
dans le partage d'un mortel; pendant que tout sourioit autour de lui, et
sembloit lui promettre un surcroît de bonheur, s'il étoit possible,
tout-à-coup cette scène paisible et aimable se changea en une scène de
chagrin et de désespoir.
Dieu, pour remplir les desseins de sa sagesse, se plut à renverser sa
fortune, il trancha l'espoir de sa postérité, et ce prince, dans un jour
à jamais affreux, se vit jeté de son palais sur un fumier. Ses
troupeaux, qui faisoient ses richesses, furent en partie consumés par le
feu du ciel, et en partie égorgés par le glaive d'un ennemi. Ses fils et
ses filles, qu'il avoit instruits dans leurs devoirs, et dans lesquels
il plaçoit la félicité de l'avenir, récompense bien naturelle pour les
soins et les soucis que leur enfance avoit coûtés, ses enfans furent
séparés de lui par un souffle désastreux, comme ils commençoient à
devenir la consolation de sa vieillesse, alors que les esclaves aimés
soutenoient ses années débiles: les circonstances mêmes qui ajoutent au
malheur furent pour lui combinées, ils lui furent ravis au moment que sa
foiblesse étoit incapable de supporter ce revers, au moment où il devoit
le moins s'y attendre, quand il pouvoit se flatter qu'ils étoient hors
de la voie des dangers; «pendant qu'ils mangeoient et se réjouissoient
dans la maison de l'aîné, le vent impétueux du désert secoua les quatre
coins de l'édifice, et le renversa sur eux.»
Un tel assemblage de calamités n'est pas le lot commun des hommes; il y
en a cependant qui ont soutenu des épreuves aussi sévères, et qui
bravement leur ont résisté, peut-être par une force d'esprit naturelle,
l'aide puissante de la santé, et le secours affectueux de l'amitié. Que
ne soutient-on pas avec de tels avantages; mais Job ne les eut pas. A
peine avoit-il été frappé de ces accidens subits, qu'une lèpre
effroyable le couvrit depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des
pieds; ses amis, dans lesquels il en pouvoit trouver le remède, la femme
même de son cœur, dont la main devoit soutenir sur sa tête le poids de
son affliction, l'insultèrent cruellement et soupçonnèrent sa probité. O
Dieu! qu'est-ce que l'homme quand tu l'accables ainsi? quand tu
appesantis le fardeau à mesure que tu ôtes les forces? quand il devient
ainsi l'exemple des vicissitudes de la fortune? quand il se voit
arracher toutes les bénédictions qu'un moment auparavant ta providence
accumuloit sur sa tête? quand, après avoir réfléchi sur la multitude des
jouissances assemblées autour de lui, il les voit dans un jour enlevées
jusqu'au niveau du sol, et s'évanouir comme la description d'un rêve
enchanteur? quel est l'homme qui, venant d'éprouver une révolution si
subite, eût fait les belles réflexions de Job, et dit avec lui: «Que
l'homme né de la femme est un être de peu de jours, pleins d'amertume,
qu'il pousse comme une fleur, et est moissonné comme elle, qu'il vole,
et passe comme une ombre.»
Ces paroles expriment bien succinctement la vanité naturelle et morale
de l'homme, et elles se divisent en deux propositions distinctes.
1º. L'homme est un être de peu de jours. 2º. Les jours sont remplis
d'amertume. Je ferai quelques réflexions sur ces deux propositions.
C'est un être de peu de jours. La comparaison que Job en fait avec une
fleur, est extrêmement belle, et mieux faite pour ce sujet que la preuve
la plus travaillée, il ne l'auroit pas comportée. La briéveté de la vie
est un point si généralement débattu dans tous les siècles depuis le
déluge; il est si universellement senti et reconnu par tous les êtres,
qu'il ne demande aucun argument qu'une comparaison juste. Elle ne sert
pas à prouver le fait; mais elle le place sous un jour qui nous frappe,
et fait sur notre esprit une impression profonde.
L'homme, dit Job, pousse comme une fleur, et est moissonné comme elle;
il est envoyé dans le monde comme la plus noble et la plus belle portion
de l'ouvrage de la divinité; son image est faite d'après celle du
créateur; il est glorieux comme la fleur des champs; il surpasse en
beauté la race végétale, ainsi qu'il surpasse en raison la race des
animaux.
La fleur arrive au temps de sa perfection, si quelqu'accident ne la
détruit dans son bourgeon; il lui est permis de triompher quelques
instans, et elle est coupée sur sa racine au milieu de l'orgueil et de
la pompe de sa végétation; si elle échappe à la main de la violence,
elle est flétrie en peu de jours, et se penche morte sur sa tige.
Ainsi, l'homme éprouve dans son accroissement et son déclin la même
période, quoique l'un soit plus haut, et que sa durée soit plus longue.
S'il échappe aux dangers qui menacent sa tendre enfance, il atteint la
maturité de la vie, et s'il est assez heureux pour ne pas succomber sous
quelqu'accident occasionné par sa folie et son intempérance, il décline
insensiblement; enfin un terme arrive au-delà duquel il ne peut plus
vivre. Ainsi que la fleur ou le fruit qui n'ayant pas été coupés avant
leur maturité n'outrepassent pas la période à laquelle ils se fanent et
tombent; ainsi quand le temps est arrivé, la main de la nature moissonne
l'homme sur la terre qui le porte. L'art du botaniste ou celui de la
médecine ne les préservent ni l'un ni l'autre de cette nécessité
cruelle. Dieu a donné ces lois immuables aux végétaux, il les a données
aux hommes, ainsi qu'à toutes les créatures vivantes, après avoir inséré
dans leurs élémens la puissance de l'accroissement, de la durée et de
l'extinction. Quand les évolutions sont finies, la créature expire et
périt, tandis que le fruit mûr tombe de l'arbre, et que la fleur se
desséche sur sa tige.
C'en est assez sur cette comparaison poétique et sublime du saint homme
Job.
«Il vole et s'échappe comme une ombre.» Celle-ci n'est pas moins une
magnifique représentation de la briéveté de la vie humaine; on ne peut
en sentir la vérité qu'en rapprochant le tableau de l'original d'après
lequel il a été copié. Avec quelle vîtesse en effet passent sur notre
tête les jours, les mois, les années? n'est-ce pas comme une ombre qui
vole, et laisse à peine une impression légère sur nous? lorsque nous
nous efforçons de les rappeler par la réflexion, et de concevoir comment
ils se sont écoulés, quel est celui de nous qui peut s'en rendre un
compte satisfaisant? oui, sans quelques événemens remarquables qui ont
distingué quelques époques de cette durée, nous la regarderions comme
Nabuchodonosor regardoit à son réveil le rêve qui l'avoit occupé pendant
la nuit; il savoit que quelque chose avoit passé et l'avoit troublé;
mais cela avoit passé si légèrement et si vîte, qu'il ne pouvoit pas
trouver la trace sur laquelle il pût le chercher. Oh que le tableau de
la vie humaine est mélancolique! elle s'écoule de telle manière qu'on
peut à peine réfléchir comment elle s'écoule.
Nos premières années glissent sur les plaisirs innocens de l'enfance, et
nous ne pouvons pas méditer sur elles. Une jeunesse insouciante leur
succède, et nous ne voulons pas réfléchir; ardens à la poursuite des
plaisirs, avons-nous le temps de nous arrêter pour les considérer?
Quand nous atteignons un âge plus grave et plus sensé, et que nous
commençons à réformer nos mœurs et notre conduite; alors les affaires et
les intérêts de ce monde, les projets et la manière de les exécuter nous
occupent tellement, qu'ils ne nous laissent pas le temps de penser à ce
qui n'est pas eux. A mesure que notre famille s'accroît, nos affections
augmentent, et avec elles se multiplient les soins et les soucis que
nous donne l'établissement de nos enfans. Ces soins nous assaillent si
secrètement, ils s'emparent de nous si long-temps, que nous sommes
surpris par des cheveux blancs, avant que d'avoir trouvé le loisir de
réfléchir sur le temps qui s'est écoulé, les actions qui en ont rempli
la durée, et le dessein pour lequel Dieu nous a envoyés dans ce monde.
On peut donc dire, avec raison, que l'homme est un être de peu de jours,
quand on le rapproche de la succession hâtive des choses qui le poussent
vers le déclin de sa vie: on peut dire encore qu'il vole et s'échappe
comme une ombre, quand on le compare aux autres ouvrages de la divinité,
à ceux mêmes que ses mains ont faits, et qui survivent à plusieurs
générations, tandis que la sienne tombe comme les feuilles que d'autres
bourgeons remplacent, pour s'épanouir, tomber et être emportés par le
vent.
Mais lorsque nous considérons la briéveté de ses années dans le jour
qu'elles se montrent, à toi, grand Dieu, à toi à qui mille ans ne
paroissent que comme le jour d'hier, quand nous considérons cette
poignée de vie qui nous a été mesurée sur l'étendue de l'éternité pour
laquelle nous sommes créés: ah! comme cet espace doit être limité! et
sommes-nous encore sûrs de jouir de sa plénitude? mille accidens divers
peuvent couper la trame légère de la vie humaine long-temps avant
qu'elle touche à son dernier point d'extension. Le nouveau né, proie
aisée pour la mort, tombe et se résout en poussière comme le bouton
nouvellement éclos. La jeunesse qui promet davantage voit s'éteindre en
elle la beauté de la vie; une maladie cruelle ou un accident désastreux
l'ont couchée sur la terre, comme la fleur vivace qu'une vapeur maligne
dessèche. Le germe des maladies occasionnées par l'intempérance ou la
négligence multiplie les événemens dans cet acte intéressant de notre
vie. Les maux infects aggravent leur rage quand ils se mêlent à un sang
fort et agité, les succès deviennent douteux, et l'on nous dit par tout
que la moitié des hommes meurt dans les premiers dix-sept ans de sa vie.
J'en ai dit assez pour confirmer la réflexion de Job, que l'homme est
une créature de peu de jours; hélas! ces jours sont encore remplis de
trouble et d'amertumes. Ne nous attachons pas pour en avoir des preuves
au côté flatteur que nous présentent les choses humaines. Elles sont
revêtues d'une apparence trop brillante, surtout dans le _monde_, que
l'on appelle _grand_. Nous ne les prendrons pas encore auprès de ces
hommes gais et apathiques qui, placés au milieu des jouissances,
réfléchissent peu sur les privations, et qui, n'ayant point encore
touché leur portion héréditaire des peines du monde, s'imaginent ne pas
avoir un lot dans le malheur général. Nous ne recourrons pas enfin à ces
récits illusoires de quelques passagers heureux qui ont navigué sans
dangers et franchi tous les écueils; mais un coup-d'œil sur la vie
humaine, et sur la face réelle des choses, dénué de tout ce qui peut les
pallier ou les dorer, nous servira de point de comparaison. Nous
écouterons les plaintes de tous les siècles, de tous les âges; nous
lirons l'histoire du genre humain. Eh bien, que contient-elle? un récit
des voyageurs qui ont erré dans ce monde si lamentable, que l'homme
sensible ne peut finir sa lecture sans avoir le cœur oppressé par la
douleur.
Voyez l'effrayante succession de la guerre d'une partie de la terre vers
l'autre; elle est perpétuée d'un siècle à l'autre avec si peu de relâche
que le genre humain à peine a eu le temps de respirer depuis que
l'ambition vint s'emparer du monde; voyez ses horribles effets écrits
sur les ruines du globe: ici, des nations entières ont été passées au
fil de l'épée; là, d'autres ont été réduites à la famine pour faire
place à de nouveaux colons. Voyez combien d'hommes, depuis les premiers
siècles jusqu'au nôtre, ont été foulés sous les pieds d'un tyran cruel
et capricieux qui n'a jamais écouté leurs cris, ou paru sensible à leur
détresse. Voyez l'esclavage, quelle coupe amère! combien de millions
d'hommes en sont abreuvés tous les jours. S'il empoisonne le bonheur,
quand on l'exerce sur nos corps, que doit-il être quand il pèse
également sur nos corps et sur nos ames.
Jetez un coup-d'œil sur l'histoire des religions, sur leurs tyrans? que
dis-je, leurs bourreaux qui se soulent du plaisir de voir les tourmens
et les convulsions de leurs frères. Voilà l'inquisition: écoutez les
sons mélancoliques dont retentit chaque cachot; considérez la cruauté de
ces juges, et les tortures recherchées qu'ils vont infliger sans merci à
l'infortuné. Son ame dans ces angoisses douloureuses veut s'échapper de
son corps disloqué; on ne veut pas. Il faut qu'il soit arraché de ce
chevalet sanglant pour aller perdre la vie au milieu des flammes que lui
prépare la superstition.
Si les détails des causes publiques des misères de l'homme ne suffisent
pas, considérons-le luttant contre des infortunes particulières. Il est
encore plein de troubles, il est né pour le malheur.
Si nous le regardons exposé à tous les besoins réels ou imaginaires
auxquels il ne peut subvenir; quelle suite de vexations, de dépendances
dérivent de cette nécessité, et le rendent infortuné? combien
d'obstacles se hérissent devant lui quand il veut faire son chemin dans
la société? combien de fois est-il forcé de rétrograder ou de rester à
la même place? que de soucis lui donne seulement le seul besoin d'avoir
du pain! il en est tant qui n'atteignent jamais à ce but, il en est tant
qui le mangent dans la douleur.
Tirons le rideau sur ceux-ci, et regardons en haut vers ceux qui
semblent placés au-dessus de ces soucis: eh bien! ils sont exposés à
d'autres. Tous les rangs, toutes les conditions rencontrent des
calamités relatives qui pèsent sur la vie des grands, et les accablent
dans leur marche.
Ceux-ci sont atteints d'infirmités qui les privent le jour et la nuit du
repos; ceux-là, dévorés par l'ambition, sont menacés des disgraces, et
mille d'entr'eux, rongés par des inquiétudes secrètes, s'éteignent en
silence, et doivent leur trépas au chagrin et à l'abattement de leur
cœur.
Descendons quelques étages plus bas. Un million de nos frères nés pour
n'hériter que de la pauvreté et des troubles, sont forcés par la
nécessité à la bassesse et à la peine des plus vils emplois, et encore
peuvent-ils à peine sustenter leur famille.
C'est ainsi qu'après avoir passé en revue toutes les conditions et tous
les états, et leur avoir accordé par grâce quelques plaisirs fugitifs,
nous en revenons toujours à la description que nous a donnée Job; et
nous y découvrons quelques caractères lisibles de ces mots dont Dieu
nous menaça jadis: _Tu mangeras ton pain dans la douleur jusques à ce
que tu retournes à la terre dont je t'ai tiré._
Quelqu'un me dira peut-être, pourquoi me faites-vous haïr la vie?
pourquoi exposez-vous ce tableau funeste; me parlez-vous de ces
infirmités naturelles, qu'il n'est pas en notre pouvoir de corriger?
A cela je réponds que le sujet est de la plus grande importance, et
qu'il faut que chaque homme ait une idée de sa nature, pour que son
esprit fasse des projets convenables à sa condition. Cette revue
impartiale, ce miroir que je tiens élevé pour lui montrer ses
infirmités, tend à guérir son orgueil et à le revêtir de l'humilité,
seul vêtement qui convienne à un être aussi foible et aussi misérable.
La considération sur la briéveté de sa vie doit le convaincre qu'il est
sage de consacrer cette petite portion au grand projet de l'éternité.
Enfin, quand on réfléchit que cette mesure si courte est encore remplie
de tant de troubles, que rien n'y est produit et n'y existe sans un
mélange de peines, combien cette pensée ne doit-elle pas nous engager à
détourner nos yeux et nos affections de cette perspective obscure, et à
les fixer sur cette contrée plus heureuse, où Dieu essuiera à jamais les
pleurs qui coulent sur nos joues? Ainsi soit-il.
LE CARACTÈRE DE SEMEÏ.
SERMON VI.
«_Abisaï dit: est-ce que Semeï pour cette insulte ne sera pas mis à
mort._» Samuel XIX. 21. I. part.
Les indignes paroles! Voici la seconde fois qu'Abisaï propose à David la
mort de Semeï. Dans un transport soudain d'indignation, quand Semeï
maudissoit David, il s'écria: _Pourquoi ce chien-là maudit-il le roi mon
maître? laissez-moi, je vous prie, que je lui tranche la tête._ Il y
avoit au moins dans ces paroles un air de bravoure, car il hasardoit sa
tête aussi; mais ici, quand l'offenseur étoit en son pouvoir, quand son
sang s'étoit refroidi, quand le coupable se lavant les mains imploroit
merci: est-ce que Semeï, dit Abisaï, ne sera pas mis à mort?
Ah! cette sentence ressemble moins à la justice qu'à la vengeance,
passion vile et lâche qui rend la première démarche d'Abisaï
contradictoire avec la seconde. Je ne m'efforcerai pas de les concilier;
ce discours est destiné à Semeï; puisse le tableau que je vais faire de
son caractère être utile à la société!
Sur la nouvelle de la conspiration de son fils Absalon, David s'étoit
échappé de son palais; il avoit fui Jérusalem pour se mettre en sûreté.
La description de sa fuite est véritablement pathétique, jamais la
douleur ne fut aussi touchante.
Le roi abandonna son palais pour se cacher au glaive du fils qu'il
aimoit: il fuit avec toutes les marques de l'humilité et du malheur, _la
tête couverte et les pieds nuds_, et quand il fut au bas du mont Olivet,
il pleura. Quelques scènes agréables qui s'étoient peut-être passées
dans ce lieu, quelques heures de plaisir qu'il y avoit partagées avec
Absalon dans des temps plus heureux, émurent la tendresse de la nature;
il pleura sur la triste vicissitude des choses, et toutes les personnes
qui l'avoient suivi, touchées de son affliction, _se couvrirent aussi la
tête, et pleurèrent_.
David étoit venu à Bahurim, quand Semeï, fils de Gera, parut. Etoit-ce
pour verser sur les plaies du roi l'huile qu'il avoit recueillie sur le
mont des Olives? non; le temps et le malheur n'en avoient pas assez
fait, et tu vins, Semeï, pour y ajouter ta part à leur triste ouvrage.
_Il vint, il maudit David, il jeta sur lui des pierres et de la boue, et
il lui disoit: allons, homme de Bélial, tu as cherché le sang, et te
voilà pris dans tes propres piéges_; Dieu _a vengé sur toi le sang de
Saül et de sa famille._
Il y a un raffinement de malice à choisir un temps favorable pour donner
à son ennemi des marques de sa haine. Un mot, un regard qui, dans
d'autres occasions, ne feroient aucune impression, blessent le cœur plus
sûrement en le blessant plus à propos: ce sont des flèches qui, volant
avec le vent, s'enfoncent beaucoup plus profondément; flèches qui,
aidées seulement de la force naturelle, eussent à peine atteint leur
objet.
Tel semble avoir été l'espoir de Semeï, mais l'excès de la malice rend
les hommes trop prompts pour remplir leurs projets. Si Semeï avoit
attendu la réponse des passions de David, et la fin du combat qui se
livroit dans son cœur, le reproche qu'il lui faisoit du sang de Saül
l'eût troublé davantage, mais son ame étoit livrée à d'autres sentimens;
elle saignoit de la seule blessure dont Absalon l'avoit déchirée: il ne
sentit point l'indignité de cet étranger audacieux. _Voyez_, dit-il,
_Absalon le fils de mes entrailles poursuit ma vie, que peut me faire
Semeï après cela? Dieu seul peut jeter un regard sur mon affliction, et
m'en récompenser par des bienfaits._
Une injure à laquelle on ne répond pas, expire et s'éteint dans un
remords volontaire; mais elle produit un effet bien différent dans l'ame
de ceux que la crainte seule peut retenir; le tort qu'on souffre dans le
silence et l'humilité en provoque un second. Semeï continue ses
invectives, _et lorsque David et sa suite s'en vont, il marche de
l'autre côté de la montagne en le maudissant, et lui jetant encore de la
boue._