De toutes les méthodes usitées de faire du bien, je n'en connois pas de

plus utile que celle pour laquelle nous sommes ici rassemblés.

L'éducation des enfans pauvres étant la pierre fondamentale de toute

espèce de charité, elle fait que tous les actes subséquens répondent à

l'instruction pieuse du bienfaiteur.

Sans l'éducation combien les projets de la bienveillance perdent à

jamais l'effet que s'étoit promis l'homme bienfaisant? on laisse une

jeune plante exposée aux injures de l'air et des saisons, et l'on

voudroit prendre soin d'elle quand toutes ses racines sont flétries et

presque desséchées! Oui, un établissement en faveur de l'enfance est la

base de la charité; ajoutons et de la police universelle, tant le défaut

d'éducation a entraîné de fâcheuses conséquences qui ont été ressenties

d'abord par l'individu négligé, et puis par la société dont il est un

des membres. Quand on considère d'une part la séduction d'une morale

relâchée et de l'intérêt, et de l'autre les effets de la superstition,

on peut assurer qu'il auroit mieux valu pour cette contrée avoir fait

des dépenses extraordinaires pour corriger ces vices, et semer de bons

principes dans le cœur des enfans du peuple, que de prendre les armes

contre les effets désastreux de la rébellion occasionnée par la

négligence. Rapportons-nous-en à l'antiquité vénérable. L'éducation y

étoit d'une si grande importance pour la paix et le bonheur communs, que

quelques républiques, et les plus sages sans doute, en avoient fait un

commandement légal; elles sentirent qu'il étoit plus sûr de s'en

rapporter à la prudence du magistrat qu'à la tendresse peu éclairée des

pères.

Le calcul des Lacédémoniens dans cet objet de leur police étoit sûr.

Lorsque Antipater leur demanda cinquante enfans en otage, ils lui firent

cette réponse sage et héroïque: _Nous aimerions mieux vous donner le

double d'hommes faits._ Ils faisoient entendre que quoiqu'ils se

trouvassent dans la détresse, ils préféroient tous les hasards, à la

perte de l'éducation nationale, à l'ignorance de la religion, à celle

des lois et de l'industrie de leur pays. S'ils attachoient cette

importance à l'éducation des enfans de tous les états, que dirons-nous

de ceux que la providence a destinés aux derniers rangs de la société?

sans parens, sans amis qui les dirigent, ils sont jetés hors de la voie

de l'instruction, offerts seulement à la pitié publique. Les dangers qui

les environnent sont si nombreux et si grands, que pour un voyageur qui

navigue sans périls et heureusement sur cette mer immense, mille

malheureux y naufragent et sont perdus à jamais.

Si jamais la charité put exercer des actes de bienfaisance, ah! voici le

cas où les cris des hommes l'appellent davantage. Je n'ai besoin pour

convaincre les ennemis de ces établissemens de piété, que de mettre sous

leurs yeux le spectacle de la misère de l'enfance.

Allons vers la demeure de l'infortuné, entrons dans cette cabane de

deuil où la pauvreté et l'affliction règnent ensemble. Voyons cette

veuve inconsolable, assise, trempée de larmes; elle les verse sur son

enfant qu'elle ne peut secourir. «O mon fils! te voilà laissé dans un

monde vicieux, rempli de piéges et de tentations pour ton âge sans

expérience. Peut-être mon amour exagère-t-il les dangers;... mais quand

je considère que tu vas être porté nud au milieu d'eux, sans amis, sans

fortune, sans instruction, mon cœur saigne d'avance des maux qui vont se

précipiter sur toi. Dieu, en qui je mets ma confiance, est témoin, que

dans l'état humble où il nous a placés, nous n'avons jamais souhaité de

te rendre riche, mais seulement vertueux. Ton père, _mon mari, étoit un

homme de bien, il craignoit le Seigneur_, et quoique tous les fruits de

ses soins et de son industrie fussent à peine suffisans pour nourrir sa

famille, cependant il vouloit en réserver une partie pour te placer dans

la voie de l'instruction. Mais hélas! il est mort, et avec lui tous les

moyens sont perdus. Vois, _le créancier est à notre porte_, pour

emporter tout ce que nous avons.»

L'éloquence de la douleur est difficilement imitable; mais que l'ami de

l'humanité et de ses afflictions se représente une veuve se plaignant

ainsi, et qu'il considère s'il _est une douleur pareille à la sienne_,

ou s'il est une charité comme celle _de prendre son enfant de dessus le

sein_ de la mère, et de la munir contre ses appréhensions?

Si un payen, étranger à notre religion et à ses préceptes de

bienfaisance, _passoit en voyageant_ auprès d'elle, _n'en auroit-il pas

pitié?_ Dieu préserve un chrétien _de la regarder, et de prendre l'autre

côté du chemin_.

Ah! qu'au contraire et conformément à la leçon du Seigneur, _il panse

ses blessures_, qu'il verse la consolation dans le cœur d'une femme que

la main de Dieu a frappée. Qu'il imite le transport d'Elisée en disant à

cette veuve affligée: _Voyez, votre fils vit._ Il vit par ma charité, et

pour tous les desseins qui rendent la vie désirable pour être un homme

de bien et un sujet fidelle; il va par mes soins être instruit de tous

ses devoirs, et des vérités du monde à venir; quant au monde présent, il

va apprendre à aimer un travail honnête, et à manger pendant toute sa

vie le pain de la joie et de la reconnoissance.

Que la paix et le bonheur reposent sur celui qui conduit ainsi vers

Jésus-Christ les enfans qu'il aime. Que leurs bénédictions s'accumulent

autour de sa tête: que Dieu le secoure dans ses besoins, et lorsqu'il

est étendu sur son lit de douleur, ô Dieu! donne-lui, pour les largesses

qu'il a répandues sur tes enfans, ce que le monde ne peut lui donner ni

lui ravir. Ainsi soit-il.

LE LÉVITE

ET

SA CONCUBINE.

SERMON IV.

«_Et dans le temps qu'il n'y avoit point de rois dans Israël, il

arriva qu'un Lévite qui habitoit d'un côté du mont Ephraïm, prit avec

lui une concubine._» Juges 19.

Une concubine! oui mes frères; mais observez que le texte rend raison de

la conduite qui vous paroît étrange: _dans le temps qu'il n'y avoit

point de rois dans Israël_; ce lévite usant alors du droit commun, vous

dirai-je, fit ce qui parut bon à ses yeux, et sa concubine,

ajouterez-vous, imita cette liberté, _car après l'avoir maltraité, elle

s'en alla._

Le scandale et la honte vont donc partir avec elle? par tout où elle va

chercher un asile, la main de la justice fermera brusquement sans doute

la porte à sa rencontre? Non, _elle s'en alla à Bethléem dans la maison

de son père où elle séjourna quatre mois en entier._

Oh le bienheureux intervalle pour méditer sur la fragilité et la vanité

des plaisirs de ce monde! Je vois le saint homme à deux genoux, les

mains attachées sur son cœur et les yeux levés vers le ciel, remerciant

le très-haut de ce que l'objet qui avoit si long-temps partagé son

affection, venoit par sa fuite de le résigner à son culte.

Non, mes frères, ce n'est point encore cela, et le texte sacré nous

dépeint bien différemment la situation du lévite.

«Il se leva, nous dit-il, il prit son esclave et deux ânes, courut après

sa compagne fugitive pour lui parler amicalement et la ramener chez lui;

elle le conduisit dans la maison de son père, et dès que celui-ci l'eut

aperçu, il se réjouit de l'avoir rencontré.»

Quel groupe sentimental! diront ici les critiques du siècle: et c'est

ainsi que les commentateurs, mes chers frères, parlent de tout. Faites

l'esquisse de l'histoire la plus innocente, et cédez un instant votre

pinceau à la pruderie, ou à la mauvaise humeur, elles finiront votre

tableau avec des traits si durs, et un coloris si sale que l'honnêteté

et la candeur rougiront à son aspect.

Esprits vertueux qui ne savez être rigides interprêtes que de vos

propres défauts, je m'adresse à vous, à vous avocats désintéressés du

malheureux qui se méprend. Pourquoi ne veut-on pas imiter votre bonté?

Combien de fois avez-vous répété, que les actions d'un homme ne sont pas

toujours un motif pour le condamner, qu'elles sont environnées de mille

circonstances qui ne se présentent pas à la première vue, que les

ressorts qui l'ont poussé sont profondément cachés, que parmi la foule

des malheureux qui sont à chaque instant cités au jugement du public, il

en est mille dont l'esprit seul a péché, et qui ont été mal interprêtés;

que pour ceux dont le cœur a erré, la force des passions qui les ont

excités, les difficultés qui les ont enflammés, l'attrait de l'objet qui

les a captivés, et peut-être même les combats de la vertu avant sa

défaite, peuvent les faire utilement recourir de la sévérité de la

justice, au jugement de la pitié?

Arrêtons-nous encore un moment à l'histoire du lévite et de sa

concubine: semblable à toutes les autres, elle dépend beaucoup de la

manière dont on la raconte, et comme l'écriture ne nous a laissé sur

elle aucun commentaire, le cœur peut en commander un à l'imagination;

mais la décence ne s'éloignera pas du texte.

«Et dans le temps qu'il n'y avoit point de roi dans Israël, un lévite

qui demeuroit d'un côté du mont Ephraïm, prit avec lui une concubine.»

O Abraham! ô toi le père des croyans! si cette conduite étoit blâmable,

pourquoi en donnas-tu un exemple si séduisant aux yeux de ta postérité?

pourquoi le Dieu d'Isaac et de Jacob bénit-il si souvent la génération

d'une pareille licence, promit-il de la multiplier, comme les sables de

la mer, et de faire naître d'elle les princes de la terre?

Dieu seul peut dispenser de la loi qu'il a faite, et nous trouvons dans

les livres saints que les patriarches, dont le cœur aspiroit le plus

vers le ciel, usèrent sans doute par sa permission de cette dispense.

Abraham prit Agar, Jacob outre ses deux femmes Rachel et Léa,

s'accommoda de Zilpha et Bilha, dont quelques tribus descendirent. David

eut dix-sept femmes et dix concubines, Jéroboam en eut soixante et ce

qui paroît moins blâmable par la chose en elle-même que par son abus,

Salomon, dont les excès insultèrent aux priviléges du genre humain,

Salomon fut encore plus étonnant, par le même plan de luxe qui lui

rendit nécessaires quarante mille écuries, il se méprit dans le calcul

de ses besoins, et se donna mille sept cents femmes et trois cents

concubines.

Homme sage! homme abusé! si tes belles maximes et tes judicieux

proverbes n'eussent amendé tes folles pratiques, où en serois-tu? trois

cents... détournons nos pas, mes frères, d'une pierre d'achoppement

aussi dangereuse.

Notre lévite n'en eut qu'une, le texte hébreu dit même une épouse

concubine, pour la distinguer de cette espèce vile qui marche dans

l'obscurité de la nuit sous le toît du débauché, et qui se glisse dans

la porte ouverte pour elle. Nous savons par des commentateurs que dans

l'économie juive, elles ne différoient des véritables épouses que dans

quelques cérémonies et stipulations extérieures, et qu'elles se

livroient à leur époux (on le nommoit ainsi) de bonne foi et avec

affection.

Le lévite avoit sans doute besoin de partager avec une compagne sa

triste solitude, et de remplir d'un objet aimé le vide de son cœur; car

nonobstant toutes les excellentes choses en faveur de la retraite, qu'on

trouve dans beaucoup de livres, il n'est pas bon pour l'homme d'être

seul. Le pédant le plus froid ne frappera jamais nos oreilles d'une

réponse satisfaisante contre cette sainte maxime: au milieu des plus

bruyantes leçons de la philosophie, la nature élève sans cesse sa voix

persuasive pour la société et l'amitié: un cœur bon et généreux en

réclame toujours un second, et il languit et se dessèche, s'il en est

abandonné.

Qu'un solitaire en sa _torpeur_ marche vers le ciel seul et sans

compagne; quant à moi, je n'en trouverois jamais ainsi le chemin: que je

sois sage et religieux; mais que je sois homme. Grand Dieu! en quelque

poste que me place la Providence, quelque voie qu'elle me prescrive pour

arriver à ton sein, donne-moi un compagnon dans mon voyage, quand ce ne

seroit que pour lui montrer combien nos ombres s'agrandissent à mesure

que le soleil baisse, quand ce ne seroit que pour lui dire, oh combien

la face de la nature est fraîche et colorée! combien les fleurs des

champs sont belles! combien les fruits des arbres sont délicieux!

Hélas! ceux que le lévite va manger seront plus amers que les herbes

dont la Pâque couvrira sa table; tandis qu'ils suivent ensemble le

sentier de la vie, elle détourne de lui ses pas infidelles, et s'enfuit.

La moitié douce et tranquille du genre humain est ordinairement outragée

par l'autre; mais dans cette fatalité, il lui reste un précieux

avantage; elle pardonne: quel que soit le ressentiment de l'injure qu'on

fait à l'homme de paix, l'orgueil ne surveille pas de si près le pardon

qu'il accorde, que dans le cœur de l'homme superbe. Nous serions même

plus enclins à cette aimable vertu si le monde nous le permettoit; mais

il est là pour interprêter nos pardons, et surtout ceux dont il s'agit

ici: il a ses lois auxquelles le cœur ne se soumet pas toujours, et

elles exercent sur nous un pouvoir si réel et si peu apparent, qu'il

faut à l'homme honnête toute la fermeté de ses principes pour leur

résister.

Quel combat notre lévite n'eut-il pas à soutenir contre lui-même, contre

sa concubine, et contre l'opinion de sa tribu sur son injure! pendant la

période de quatre mois entiers, chaque passion dut régner à son tour; et

dans le flux et reflux des moins douces de celles qui devoient l'agiter,

la pitié sans doute se fit quelquefois entendre; la religion ne garda

non plus le silence, et la charité murmura souvent son doux langage;

chaque objet qu'il voyoit sur les côtes du mont Ephraïm, chaque grotte

qui lui présentoit sa fraîcheur, chaque boccage qui arrêtoit ses pas

inquiets, devoient solliciter le souvenir de son bonheur passé, et

éveiller dans son ame un sentiment favorable à l'objet qui l'avoit

séduit.

J'avoue... Oh! j'avoue, devoit-il s'écrier, que cette perfidie est bien

grande; mais la porte de la merci doit-elle lui être fermée pour

toujours? une infidélité est-elle le seul crime que l'homme outragé ne

puisse pardonner, et duquel la raison ne doive pas oublier la cicatrice?

est-ce en effet le plus noir de tous? dans quel tarif des offenses

humaines l'a-t-on ainsi évalué? est-ce parce qu'il est bien difficile à

supporter? ah! mon cœur s'écrie, oui, oui: mais demandons-lui si toutes

les passions ensemble n'affilent pas le poignard qui pénètre dans mes

entrailles? demandons-lui si ce n'est pas autant l'orgueil et le respect

humain que le sentiment de mes vertus, qui empoisonnent et irritent la

plaie cruelle que cette femme m'a faite. Dieu miséricordieux! si cela

étoit, pourquoi persécuterois-je dans un transport de fierté la

malheureuse que tu as créée et qui t'appartient? n'y a-t-il pas une

gradation dans toutes les fautes? quand elle eut _perpétré_ son crime,

eh bien! elle oublia le compagnon de son offense, et vola dans les bras

de son père. N'y a-t-il aucune différence entre un coupable qui sort

précipitamment de la route de la vertu, et s'enfuit dans la conscience

de sa dépravation, et le voyageur imprudent qui s'égare par mégarde, et

rétrograde sur ses pas dès qu'il apperçoit son erreur? Oh! que le

sentiment de la douleur d'avoir commis une offense est doux dans un cœur

qui ne veut plus la commettre! C'est sur cet autel seul que je

t'offrirai mon injure. La punition qu'un esprit ingénieux frappé du

remords de sa faute, exerce sur lui-même est bien cruelle; si elle ne

l'expie pas tout-à-fait; Dieu juste doue-moi du don de l'oubli. La merci

sied si bien au cœur des hommes; mais encore plus à celui de ton

ministre, d'un lévite, qui chaque jour t'offre tant de sacrifices pour

les transgressions de ton peuple. Ah! j'ai bien peu profité autour de

tes autels, si je n'ai pas appris à pratiquer le pardon que je poursuis

sans cesse pour les autres à ton tribunal. Que la paix et le bonheur

reposent sur la tête de l'homme qui parle ainsi.

«Il se leva et courut après elle pour lui parler amicalement, pour

parler à son cœur, pour lui rappeler leurs premières caresses, pour lui

dire enfin, combien peu elle aimoit son mari, combien peu elle s'aimoit

elle-même.»

Les reproches de l'homme miséricordieux sont doux et tranquilles; peu

semblables aux efforts que fait sur lui l'homme orgueilleux et

inexorable, efforts qui humilient encore plus ceux auxquels il pardonne,

ces reproches, dis-je, sont calmes et _courtois_ comme le génie qui

veille sur son caractère. Comment le lévite pouvoit-il ne pas ramener

chez lui sa concubine? Comment son père pouvoit-il ne pas ouvrir son

cœur à la générosité? Il le vit, et se réjouit de l'avoir rencontré: il

le pressa de jour en jour de rester avec lui; _conforte ton cœur_, lui

dit-il, _et livre le à la joie._

Si la pitié et la vertu dictèrent les préliminaires de la paix, l'amour

sans doute la scella irrévocablement. Grand, trois fois grand est son

pouvoir pour renouer ce qui a été brisé, et pour effacer les injures de

la mémoire même. Le lévite se leva ainsi que sa concubine et ses

esclaves, et ils partirent.

Il est inutile de poursuivre plus loin cette histoire. La catastrophe en

est horrible, et elle nous mèneroit au-delà des bornes que je me suis

prescrites. J'en veux à présent aux jugemens téméraires, et les acteurs

que je viens de mettre sur la scène apprendront à ceux qui jouent sur

celle du monde, combien peu de douceur ils doivent attendre de lui.

Une grande partie de notre temps est employée à dire ou à ouir du mal de

notre prochain. Le théâtre est toujours occupé par quelqu'infortuné.

Chaque heure, chaque moment apportent un épisode étrange ou terrible qui

prolonge l'étonnement et perpétue le babil. Comment peut-on se comporter

ainsi? quelle conduite! quelle vie! voilà la formule de toutes les

conversations, et ce seroit beaucoup si la censure en restoit-là. Il

n'est pas, par conséquent, de vertu sociale plus digne de l'homme que

celle qui lui donneroit la force de résister à ce torrent. Les sources

qui le nourrissent sont nombreuses, et les tourbillons qui nous le

rendent dangereux dans notre passage, sont aussi subits que violens.

Rendons ce discours utile à la société, en traçant la marche de ce

torrent depuis les sources qui l'alimentent.

La première qui s'offre à nos regards, peut, si la spéculation précéda

jamais la pratique, dériver d'une innocente curiosité; c'est lorsqu'avec

plus de zèle que d'instruction nous racontons un phénomène avant de nous

assurer de son existence. Les Romains, dit Festus (Actes des Apôtres,

chap. 15. v. 16.), ne condamnent personne à la mort, (et moins encore au

martyre) avant de l'avoir entendu; et le juge qui prononceroit sa

sentence avant cette formalité, encourroit et le blâme et les peines dus

à la contravention des loix naturelles et civiles. Mais nous sommes

généralement si pressés de dire notre avis, que nous foulons par notre

précipitation ce premier droit de l'accusé: et qu'en arrive-t-il

souvent? la scène change tout-à-coup, l'accusation devient imaginaire,

et notre folie seule est réelle; nous perdons l'honneur d'une mauvaise

plaisanterie, et nous restons en butte aux coups de celles que nous

avons méritées.

La seconde cause de nos mauvais jugemens, c'est lorsque l'accusation

paroît être portée avec plus d'ordre; c'est lorsque nous commençons

légalement par une information, mais que nous la prenons d'après des

évidences suspectes, contre lesquelles le Sauveur nous précautionne en

nous disant: _Ne jugez pas sur les apparences._ C'est derrière les

démonstrations que se cachent le mensonge et la ruse qui nous aveuglent.

Il est mille choses qui paroissent être, et ne sont pas. _Le Christ_,

disoient les Juifs, _est allé boire et manger, le Christ n'est qu'un

gourmand et qu'un biberon._ Eh bien! il étoit alors assis au milieu des

pécheurs, il étoit leur consolateur et leur ami. Dans ce cas-ci, la

vérité, comme une femme modeste, méprise une justification, et dédaigne

de paroître dans le cercle de ses accusateurs pour les éblouir de sa

lumière. C'en est assez pour le soupçon, il a déjà porté sa plainte, la

malice qui l'a écouté sourit des rapports qui la justifient; elle

ordonne les préparatifs du supplice, et le jugement téméraire se lève

ensuite pour en prononcer la sentence finale.

Une troisième manière de mal juger, c'est quand les faits sont d'une

vérité incontestable, mais qu'ils sont commentés avec tout le fiel de la

censure. Combien une ame sensible et honnête devroit l'épargner! Il est

vrai que l'horreur naturelle qu'on a pour tout ce qui est criminel

plaide en ce cas en faveur de la critique; celle-ci a tellement l'air de

la vertu, que dans un discours contre les jugemens téméraires, l'orateur

pourroit à peine les distinguer, et cependant au milieu du débordement

d'exclamations que le coupable excite et mérite, comment est-il possible

que quelqu'un ne se dise pas à soi-même, pourquoi le ciel ne m'a-t-il

pas créé ainsi, pourquoi ne suis-je pas aussi un exemple? cette

apostrophe bien simple toucheroit plus mon cœur, et me donneroit une

meilleure idée de celui du commentateur, que la période la plus

caustique ne m'en donneroit de son esprit. La punition de l'infortuné

n'existe-t-elle pas dans sa faute? et quand cela ne seroit pas, quelle

pitié! que la langue d'un chrétien, que la plus douce des religions a

appris à bien dire et à louer, devienne le bourreau de ses semblables.

Nous lisons dans le dialogue d'Abraham et du mauvais riche, que, quoique

le premier fût au ciel et le second dans les enfers, le patriarche le

traita avec les expressions les plus douces: _Mon fils, mon fils_, lui

dit-il toujours. Dans la dispute au sujet du corps de Moïse entre

l'archange et le démon, le démon lui-même, St. Jude nous apprend que

l'archange n'osa jamais employer contre lui la moindre raillerie.

C'étoit indigne de son haut caractère, et le trait n'eût pas été d'un

politique; car s'il l'avoit fait (c'est le sentiment d'un théologien sur

ce passage), le démon auroit été plus fort que lui dans ce genre

d'escrime; la raillerie étoit son arme naturelle, et les esprits les

plus vils sont par conséquent les plus adroits à la manier.

Il est une quatrième observation sur une des causes du mal que je vous

dénonce, auditeurs chrétiens. C'est le désir de paroître homme d'esprit,

en faisant des réflexions malignes et piquantes sur tout ce qui se passe

dans la société. On établit une espèce de trafic sur les faillites des

autres, et peut-être sur leurs malheurs. Ah! quel que soit l'avantage

que les bons mots attirent à leurs auteurs, nous ne les louons cependant

que comme de certains mets qui, en flattant notre palais, excitent des

larmes de nos yeux. Ce trafic est bien peu généreux; comme il ne demande

pas de grands fonds, beaucoup trop de personnes s'y livrent, et tant que

les méchans seront caressés, et que de mauvaises têtes seront les juges

des cercles, ce ton perfide passera pour l'esprit honteux d'une telle

parenté, et il voudra lui appartenir malgré lui. Quoiqu'il en soit de

leur affinité, il a donné un nom méprisable à l'esprit, dont l'essence

ne fut jamais la satyre. De même qu'il y a une grande différence entre

l'amertume et le sel, il en est une entre la méchanceté et la

gentillesse du badinage. La première est une brutalité dépourvue de

principes, et elle nous est suggérée par le démon; l'autre n'est qu'une

vivacité aimable qui nous vient du père des esprits. Elle est si pure,

et fait tellement abstraction des personnes, qu'elle ne les offense

jamais volontairement, ou si elle touche un ridicule, c'est avec la

dextérité du vrai génie qui enlumine légèrement une absurdité, en la

laissant passer. L'esprit peut sourire à la vue de la pyramide que la

flatterie élève à la fatuité, mais la malignité la renverse, la rase au

niveau du sol, et bâtit la sienne sur ses ruines.

Oeuvres complètes, tome 6 · 第 4 / 19 段