mille douleurs, nourrissant leur chagrin des folies d'un enfant ingrat,
d'un fils de leurs prières, dans lequel ils avoient concentré toutes
leurs espérances. Peut-être est-ce une scène encore plus douloureuse,
une famille vertueuse languissant dans le besoin. Son chef infortuné
s'est long-temps débattu avec le malheur. Il vient de succomber; un
orage que la prudence et la frugalité n'ont pu prévoir vient de le jeter
par terre. Grand Dieu! vois son affliction. Considère-le déchiré par la
douleur, entouré des gages tendres de l'amour conjugal et de la compagne
de ses infortunes, sans avoir du pain à leur donner, incapable, par le
souvenir de ses beaux jours, de le gagner en bêchant la terre, honteux
de le mendier.
Quand nous entrons dans une maison pareille, il est impossible
d'insulter aux malheureux qui l'habitent par un regard même équivoque.
Quelque légéreté dont notre esprit soit capable, de pareils objets
captivent nos yeux, ils captivent notre attention, rappellent nos
pensées errantes et dispersées, et les exercent à la sagesse. Avec
quelle vivacité notre esprit frappé de ce spectacle se met tout de suite
à l'ouvrage! comme il s'engage dans la considération des misères et des
calamités auxquelles la vie de l'homme est exposée! ce miroir élevé
devant lui le force à réfléchir sur la vanité, l'incertitude et l'état
périssable des choses humaines. Comme cette première saillie de la
réflexion peut conduire plus loin ses pensées! comme il doit appesantir
ses méditations sur notre être, sur le monde que nous habitons, les
malheurs qui nous y poursuivent, le sort qui nous attend dans l'autre,
les horreurs dont nous y sommes menacés, et sur ce que nous devons faire
pour nous en préserver, tandis que nous en avons le temps et l'occasion.
Si ces leçons sont inséparables de la maison de deuil, telle que je
viens de la peindre, nous trouvons une école encore plus instructive
dans celle que le texte sacré veut nous représenter; c'est le spectacle
affligeant du deuil et des lamentations que la mort occasionne.
Tournez un instant les yeux de ce côté. Voyez un cadavre prêt à être
inhumé. C'est le fils unique de cette mère éplorée, et sa veuve est ici.
La scène est peut-être encore plus attendrissante. C'est le bon et
tendre père d'une famille nombreuse, qui est couché là sans vie. Il a
été moissonné à la fleur de ses ans, et arraché par la main décharnée de
la mort des bras de ses enfans, et du sein de sa femme inconsolable.
Voyez ces personnes assemblées pour mêler leurs larmes; la douleur est
empreinte dans leurs yeux. Elles vont pesamment, au son de la cloche
funèbre, vers la maison de deuil, pour rendre à leur ami le dernier
devoir que nous nous rendons, quand la nature a exigé sa dette.
Si la triste cérémonie qui vous y conduit ne vous a pas encore émus,
prenez garde, et considérez les pensées mélancoliques et religieuses qui
vous affectent, lorsque vous posez le pied sur ce seuil de douleur. Les
esprits légers et joyeux qui dans la maison de fête vous avoient
transportés d'un objet à l'autre, tombent et reposent en paix. Dans
cette demeure ténébreuse, habitée par la tristesse et les ombres,
l'esprit qui n'avoit jamais su réfléchir devient tout-à-coup pensif. Le
cœur s'amollit, il s'emplit d'idées religieuses, il s'imprégne en
silence de l'amour de la vertu. Ah! si dans cette crise, tandis qu'il
est dans l'extase de la contemplation, nous pouvions le voir ce cœur
exempt de passions, méprisant le monde, insouciant de ses plaisirs, il
ne nous en faudroit pas davantage pour établir la vérité de notre texte,
et en appeler à l'épicurien le plus sensuel, en faveur de la préférence
que donne Salomon à la maison de deuil: tant elle est préférable, non
pas pour elle-même, mais pour les fruits qu'elle procure, et les bonnes
actions qu'elle occasionne. Sans ce but, la tristesse, je l'avoue, ne
serviroit qu'à abréger la vie de l'homme, et la gravité avec la
solemnité de son port austère, ne peut qu'en imposer à la moitié du
monde, et faire rire l'autre. Le Dieu de merci nous veuille bénir. Amen.
LE PROPHÈTE ELIZÉE ET LA VEUVE DE SAREPTE.
SERMON III.
«_Le baril de farine ne se désemplira pas, et la cruche d'huile ne
tarira point, selon les paroles de notre Dieu, prononcées par la
bouche du_ prophète Elisée.» Rois XVII. 16.
Ces paroles nous rappellent un miracle opéré en faveur d'une veuve de
Sarepte qui avoit charitablement reçu le prophète Elisée dans sa maison,
et l'avoit secouru dans un temps de famine et de détresse. Cette
histoire, telle qu'elle nous est racontée dans les livres saints,
attendrit autant qu'elle intéresse; et comme elle finit par une preuve
remarquable de la bonté de Dieu envers cette veuve dans la résurrection
de son fils, nous devons regarder ces deux miracles comme la récompense
d'un acte de piété; la puissance infinie les opéra, et nous les laissa
dans l'écriture, non pas seulement comme un témoignage de la mission
divine du prophète, mais encore comme une marque de bénédiction répandue
sur la charité et la bienveillance.
J'ai choisi, mes Frères, cette anecdote sacrée, et je vais en faire la
base fondamentale d'une exhortation à la charité en général; et pour que
je puisse mieux l'adapter à la solemnité de ce jour, je l'enrichirai de
quelques réflexions pieuses qui exciteront sans doute en vous les
sentimens de pitié dont mes projets ont besoin.
Le prophète Elisée avoit fui deux fléaux épouvantables, les approches de
la famine, et la persécution d'Achab, ennemi violent: obéissant aux
ordres de Dieu, il s'étoit caché le long du ruisseau de _Cherith_.
L'homme saint, dégagé à la fois des craintes et des vanités du monde, et
béni chaque jour par la providence, demeuroit dans cette solitude
paisible et assurée; _les corbeaux du ciel par un instinct miraculeux,
lui apportoient le matin et le soir du pain et de la viande, et il
s'abreuvoit dans le ruisseau._ La sécheresse continuoit, et depuis trois
ans et six mois les cataractes du ciel étoient fermées, quand le petit
ruisseau, sa fontaine de consolation, se tarit et se dessécha, et Dieu
lui inspira encore de chercher un asyle. Il lui ordonna de se lever et
d'aller à _Sarepte_ tout auprès de _Sidon_, en l'assurant qu'il avoit
disposé le cœur d'une veuve à le secourir.
Le prophète fut docile à la voix de son Dieu. La main qui le conduisoit
aux portes de la cité, en faisoit sortir la pauvre veuve, accablée de
douleurs. Elle alloit mélancoliquement préparer son dernier repas, et le
partager avec son fils.
Sans doute elle s'étoit long-temps débattue avec cette catastrophe
terrible, elle avoit employé tous les moyens économiques que sa
conservation et l'amour maternel pouvoient lui inspirer; elle avoit
rempli son cœur de soucis et de tendres appréhensions: elle avoit
souvent soupiré en disant: _Mon fils mourra avant le retour de
l'abondance._
Veuve, elle avoit perdu depuis long-temps le seul ami fidèle qui l'eût
assistée dans ce vertueux combat; elle alloit enfin succomber sous les
coups de la nécessité dont elle étoit devenu la proie aisée, quand
Elisée arriva. _Il l'appela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un
peu d'eau dans une coupe, que je boive. Et comme elle alloit la
chercher, il la rappela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un
morceau de pain dans le creux de votre main; et elle répondit: Comme le
seigneur ton Dieu est vivant, je n'ai point de pain, mais seulement une
poignée de farine dans un baril, et un peu d'huile dans une cruche.
Vois, je vais ramassant quelques broussailles pour la cuire, la manger
avec mon fils, et puis mourir. Et Elisée lui dit: Ne craignez rien,
allez et faites ce que vous avez dit, mais préparez-moi d'abord un petit
gâteau, apportez-le moi, et après cela vous en ferez un pour vous et
votre fils: car le dieu d'Israël a dit: le baril de farine ne se
désemplira point, et la cruche d'huile ne tarira pas jusques au jour que
j'enverrai la pluie sur la terre._ La véritable charité ne veut pas
chercher des excuses, et il s'en présentoit ici beaucoup. La veuve
auroit pu insister sur la situation qui lui lioit les mains, et sur le
peu de raison de la demande du prophète; elle auroit pû dire qu'elle se
trouvoit réduite à la dernière extrêmité, et qu'il répugnoit à la
justice et à la loi de la nature, qu'elle dérobât à son fils son dernier
morceau pour le donner à un étranger.
Mais chez les esprits généreux, la compassion est quelque chose de plus
que la balance de l'intérêt propre. Dieu a tissu dans leur caractère
cette douce vertu, pour les tenir en garde contre les charmes de
l'égoïsme; et la veuve va l'exercer. Observez que, quoique le prophète
finit sa demande en lui promettant de multiplier ses richesses, cette
récompense ne détermina pas sa bonne action. Un tel mélange d'intérêt en
devenant le motif, eût sans doute bien diminué son mérite. La réflexion
qu'elle fait, nous apprend bientôt le contraire: _Oui_, dit-elle, _je
connois que tu es l'homme de Dieu, et que la parole du seigneur dans ta
bouche est la vérité._
Elle étoit outre cela habitante de Sarepte, ville dépendante de Sidon,
métropole de la Phénicie, hors des limites du peuple de Dieu; elle avoit
été, par conséquent, élevée dans les ténèbres d'une idolâtrie grossière,
et dans l'ignorance du Dieu d'Israël, ou bien si elle avoit entendu
prononcer son nom, on l'avoit instruite à ne pas croire aux miracles de
sa main toute puissante, et moins encore à ajouter foi à son prophète.
Bien plus, elle pouvoit raisonner ainsi: si cet homme par quelque
mystère secret ou par la puissance de Dieu est capable de me fournir des
secours surnaturels, d'où vient qu'il est lui-même dans le besoin,
opprimé par la faim et la soif.
Oui. La veuve de Sarepte agit par un pur mouvement d'humanité; elle
regarda le prophète comme le compagnon de ses peines: elle considéra
qu'il venoit de parcourir un pays épuisé par les feux de la sécheresse,
où la libéralité seule pouvoit procurer un peu de pain et d'eau; que le
voyageur malheureux étant un étranger inconnu, ce titre, qui sembloit
devoir lui trouver des amis, aggravoit son infortune; elle réfléchit (la
charité est inventive) qu'il étoit peut-être bien éloigné de sa patrie,
et hors de la portée des bons offices qu'auroient pu lui rendre ceux
qui, dans ce moment, pleuroient sur son absence. Son cœur fut attendri
de pitié; elle se tourna vers lui en silence, _et lui accorda ce qu'il
avoit dit, et voilà qu'elle, son fils et ses domestiques mangèrent
plusieurs jours, et que le baril de farine et la cruche d'huile ne
tarirent pas jusques au jour que Dieu envoya la pluie sur la terre._
Le danger de la famine étant passé, sans doute cette mère affectueuse
jeta un regard d'espoir sur le reste des jours de sa vie; cela étoit
naturel. Il y avoit beaucoup de veuves en Israël quand les cataractes du
ciel se fermèrent pour trois ans et six mois, et St. Luc observe _que le
prophète ne fut envoyé qu'à celle de Sarepte_; il est probable qu'elle
ne fut pas la dernière à faire cette observation, et à en induire les
conséquences les plus flatteuses pour son fils. Plus d'une mère en a
bâti de plus élevées sur une base moins sûre. «Le Dieu d'Israël nous a
envoyé son messager dans notre détresse, il a traversé les demeures de
son peuple, et ne s'est arrêté qu'à la mienne, il l'a sauvée de la
destruction. Ah! ce miracle est un gage assuré de ses bonnes intentions
pour nous. Il a, pour le moins, résolu de réjouir ma vieillesse par le
spectacle de la santé de mon fils; peut-être lui réserve-t-il de plus
grands avantages? peut-être vivrai-je pour voir sa main le couronner de
gloire et d'honneur». Nous pouvons aisément nous la représenter se
laissant porter et entraîner par de telles pensées, quand tout-à-coup
une maladie imprévue attaqua son fils, et écrasa dans un moment
l'édifice de ses espérances. _Sa maladie fut si considérable que le
souffle s'éteignit en lui._
Les plaintes du malheur sont rarement justes. Quoiqu'Elisée eût préservé
la veuve et le fils d'un trépas certain, et qu'il dût être soupçonné la
dernière cause d'un accident aussi triste, cependant cette mère
passionnée l'accusa dans son premier transport d'être l'auteur de ses
infortunes, comme s'il avoit fait descendre le malheur sur une maison
qui lui avoit prêté un secours hospitalier. Le prophète étoit trop saisi
de compassion pour répondre à une accusation aussi dure. _Il prit
l'enfant de dessus le sein de sa mère, le coucha dessus son lit, et
s'écria: «O seigneur, mon Dieu? as-tu affligé ainsi la veuve qui m'a
reçu, en lui enlevant son fils_, est-ce la récompense de sa charité et
de sa bonté? Tu lui as d'abord dérobé la compagne chérie de sa joie et
de ses chagrins, et à présent qu'elle est veuve, et qu'elle doit le plus
s'attendre à ta protection, vois, tu viens de faire tomber le seul appui
qui restoit à sa vieillesse: ô mon Dieu! je t'en supplie, que son fils
soit rendu à la vie».
La prière étoit fervente; elle annonçoit la détresse d'un homme
profondément blessé de la douleur de son semblable; et le cœur d'Elisée
étoit encore déchiré par d'autres passions: il étoit jaloux du nom et de
la gloire de son Dieu, et il croyoit que non-seulement sa toute
puissance, mais encore sa bonté étoient compromises dans cet événement.
De quel triomphe les prophètes de Baal alloient jouir! quels traits
amers devoient partir de leurs bouches! _Le Dieu d'Israël_, auroient-ils
dit, _est sans doute occupé ailleurs, il parle, il voyage, il dort peut
être, et a besoin d'être éveillé._ Le prophète étoit lui-même intéressé
au succès de ses prières; les cœurs honnêtes ont peur du scandale, il
craignoit que parmi les payens il ne s'élevât quelqu'esprit méchant et
caustique, qui en semant cette nouvelle, fît avec joie ces réflexions:
«Eh bien, cette veuve de Sarepte a reçu dans sa maison le messager de ce
Dieu, elle l'a secouru; voyez comment elle en est récompensée.
Assurément le prophète est un ingrat; il a manqué de pouvoir, et ce
qu'il y a de pire, il a manqué de pitié.»
Elisée plaidoit par conséquent la cause de la veuve et celle de la
charité. Cette vertu venoit de recevoir une blessure profonde, et elle
eût été incurable si Dieu avoit refusé son témoignage en sa faveur.
_Dieu écouta la voix d'Elisée, et l'enfant de la veuve ressuscita;
Elisée le prit, le porta de sa chambre dans la maison, et le donna à sa
mère, en lui disant: voyez, votre fils vit._
Ah! quel plaisir pour une ame généreuse de s'arrêter ici un moment, et
de se peindre un événement aussi plein de charmes! de voir d'un côté,
l'extase d'une mère partagée entre la surprise et la reconnoissance, et
l'impétuosité de la joie submergeant son ame depuis long-temps resserrée
par la douleur; et d'admirer de l'autre l'homme saint s'approchant avec
l'enfant dans ses bras, les yeux brillans d'un triomphe honnête, mais
adoucis en même temps par la bonté de son caractère, et par le spectacle
de la nature heureuse. Ce riche tableau attend le pinceau d'un grand
maître; il m'entraîneroit d'ailleurs loin de mon sujet. Mon premier
motif est d'embellir par un fait également conforme à la raison et à
l'écriture, cette maxime utile: rarement une bonne action est perdue: il
est au contraire plus que vraisemblable que dans cette vie même ce qui a
été semé sera recueilli. _Jette ton pain sur les eaux, et tu le
trouveras après quelques jours. Tiens lieu à un orphelin de son père, et
à une veuve de son époux, tu seras ainsi l'enfant du très-haut, et il
t'aimera plus que ta mère même. Aye l'esprit plein de bonnes actions,
car tu ne sais pas quels maux tomberont sur la terre, et quand tu
succomberas tu trouveras un appui: il te préservera de toute affliction,
et combattra mieux tous tes ennemis qu'un vaste bouclier et qu'une pique
acérée._
L'instabilité des choses humaines et leur fluctuation constante nous
fournissent des occasions perpétuelles de recourir vers l'asile de la
pitié et de la charité.
Combien de malheurs arrivent par des accidens successifs! combien par
les dangers de la navigation, et du commerce, et par des projets
déconcertés! combien par les dépenses excessives des pères,
l'extravagance des enfans, et par mille autres moyens, qui attachent des
ailes aux richesses, et leur ouvrent toutes les portes. Les familles
sont sujettes à tant de révolutions étonnantes, qu'on peut assurer que
dans les changemens qu'un siècle opère, la postérité de celui qui arrose
les arbres orgueilleux viendra un jour se mettre sous eux à l'abri des
intempéries de l'air. La roue, hélas, tourne si souvent que plus d'un
homme doit jouir du bienfait de cette charité que sa piété fait aux
autres.
Indépendamment de la protection que Dieu assure aux bons, la charité et
la bienveillance secourent l'homme dans les afflictions, elles
adoucissent son cœur, et lient tous ses désirs à l'intérêt commun. Quand
un homme compatissant tombe, qui n'a pas pitié de lui? qui n'accoure
point pour le relever? le cœur le plus barbare insultera-t-il sans
remords à sa chute? la lâcheté même, en dépit d'elle, conduit à la
charité; elle n'a qu'à calculer l'usure qu'elle peut un jour recevoir
d'une bonne action: tant il est évident que dans le cours général des
choses, un bon office est toujours récompensé! j'ai dit _général_, et
pourquoi? la récompense est inséparable de l'action même: demandez à
l'homme miséricordieux, qui a toujours une larme de tendresse prête à
couler sur l'infortuné, et du pain à partager avec lui, si tout ce que
les plus grands génies ont dit du plaisir, a exprimé ce qu'il a senti,
quand par un bienfait favorable, _il a entendu la joie retentir dans le
cœur de la veuve?_ voyez dans ses yeux les marques inaltérables du
plaisir et de l'harmonie, et dites que Salomon n'a pas fixé la vraie
jouissance quand il a dit: _Les honneurs et les richesses n'apportent
aucun autre avantage à l'homme que celui de bien faire avec elles
pendant sa vie._
Il n'a pas porté ce jugement sans raison. Sans doute il avoit calculé
l'insuffisance des plaisirs des sens. Il leur étoit impossible, selon
lui, de former un systême raisonnable de bonheur; ils s'écouloient si
vîte, et les moins criminels n'étoient enfin que vanité, et vexations de
l'esprit. La charité au contraire est d'une nature si pure et si
rafinée, qu'elle brûle sans se consumer; c'est allégoriquement _le baril
de farine, et la cruche d'huile qui ne tarissent pas_. Il est facile
d'ajouter un poids au témoignage de Salomon en faveur du plaisir de la
bienveillance, et le philosophe Epicure nous le fournira. Son jugement
ne peut être récusé; c'étoit un sensualiste parfait. Au milieu des
rafinemens qu'une imagination désordonnée peut donner aux plaisirs, il
soutenoit que la meilleure façon d'augmenter son bonheur étoit de le
communiquer aux autres.
S'il étoit nécessaire d'établir une pareille doctrine, on pourroit
assurer qu'indépendamment de la jouissance que l'esprit de l'homme goûte
dans l'exercice de cette vertu, son corps n'est jamais dans un aussi
parfait équilibre que lorsqu'il se penche vers la bienfaisance, et que
si rien ne contribue autant à la santé, rien n'en est une aussi forte
preuve.
Soumettons à la réflexion de chacun la vérité de cette opinion. Oui, la
répugnance à faire le bien, est souvent suivie, si elle n'est pas
produite, par une indisposition secrète de la partie animale et
raisonnable. Le corps et l'esprit ont réciproquement ici une influence
bien visible. Mettant de côté tout raisonnement abstrait, je ne puis
concevoir que les mouvemens mécaniques, qui maintiennent la vie, se
déployent avec la même vigueur et la même souplesse dans le malheureux
et sordide égoïste, dont le cœur étroit et contracté ne s'est jamais
attendri aux malheurs des autres, que dans celui qu'une ame généreuse et
bonne fait pencher éternellement vers la compassion. Ce malheureux est
assis, couvant des projets, et ne sentant rien; il ne jouit que de
lui-même, et l'on peut en dire ce qu'un grand homme a prononcé sur celui
qui manqua de justice: «il est toujours prêt à trahir, à ruser, à
dépouiller; les mouvemens de son esprit sont durs comme le marbre; ses
affections sont ténébreuses comme la nuit, ne vous confiez pas à cet
homme.»
Ce que les théologiens ont dit de l'esprit, les naturalistes l'ont dit
sur le corps. Il n'y a point de passion aussi naturelle que l'amour, et
quoique l'exemple que je viens de citer n'en soit pas une preuve, il est
indubitable cependant que l'homme le plus dur a long-temps combattu avec
lui-même avant que de mériter la gloire d'un pareil caractère. Les
habitudes vicieuses sont bien difficiles à subjuguer, mais les
impressions naturelles de la bienfaisance sont aussi difficiles à
réduire qu'elles: il faut qu'un homme fasse de longs efforts pour
arracher de son cœur cette partie si noble de sa nature. L'antiquité
nous en laisse un bel exemple. Alexandre le tyran de Phérès, qui avoit
eu l'industrie d'endurcir son cœur de manière à prendre plaisir aux
meurtres que sa cruauté faisoit sans cause et sans pitié de ses sujets,
fut tellement touché des malheurs fantastiques d'Hécube et d'Andromaque,
à une représentation de cette tragédie, qu'il fondit en larmes.
L'explication de cette inconséquence est facile, et jette un grand jour
sur la nature humaine. Dans le cours de sa vie _réelle_, il étoit
aveuglé par ses passions, et guidé par son intérêt ou son ressentiment;
ici, ces motifs ne trouvent point de place, ses affections étoient
préoccupées, et ses vices endormis: alors la nature s'éveilloit en
triomphe, et elle démontroit combien profondément elle a planté dans le
cœur de l'homme les racines de la pitié; les tyrans mêmes ne peuvent pas
les en extirper entièrement.
Mais je peins la plus aimable des vertus avec les ombres que la
méchanceté me fournit, tandis que nous devons nous livrer à ses charmes
naturels, et demander s'il existe sous le ciel rien d'aussi délicieux
qu'elle? rentrons en nous-mêmes, et pour un moment imaginons que nous
avons à tracer le plus parfait caractère, celui qui, selon nos idées sur
la nature de Dieu, peut lui plaire davantage, et faire l'admiration du
monde entier. J'en appelle tout de suite à notre réflexion. La première
idée qui a frappé notre esprit ne nous a-t-elle pas représenté le
bienfaiteur compatissant tendant sa main à l'orphelin et à la veuve? de
quelques vertus que nous ayons voulu parer notre héros, nous nous sommes
tous accordés à en faire un ami généreux qui pense que le seul charme de
la prospérité est de faire du bien; nous l'avons peint sous l'emblême
_de cette rivière de Dieu, arrosant la terre altérée, et enrichissant
les hommes_, portant parmi eux l'abondance et la joie. Si cela ne
suffisoit pas, et que nous voulussions ajouter un nouveau degré de
perfection à ce portrait, au cas que la nature humaine pût nous fournir
un patron, nous nous efforcerions de concevoir un homme qui, pour
arrêter le cours de nos afflictions, se sacrifiât lui-même, oubliât ses
intérêts les plus chers, et donnât sa vie au bonheur du genre humain.
Ici, mon aimable Sauveur, ta bonté illimitée vient frapper et attendrir
mon cœur. _Tu devins pauvre pour nous enrichir, maître du monde, tu ne
sus pas où reposer ta tête._ Egal en pouvoir et en gloire au Dieu de la
nature _tu te fis homme, et pris la figure d'un esclave._ Tu te soumis
sans ouvrir la bouche à toutes les indignités qu'un peuple ingrat te
présenta: enfin, pour accomplir notre salut, _tu devins obéissant
jusques à la mort; tu voulus en ce jour être conduit comme un agneau à
la boucherie._
Ce spectacle étonnant de compassion, offert aujourd'hui par le fils de
Dieu, est l'appel le plus sûr qu'on puisse porter au cœur de l'homme; il
est l'argument le plus fort dont se servent les apôtres dans toutes
leurs exhortations aux bonnes œuvres, _voyez comme le Christ nous a
aimés_. La conséquence en est inévitable; elle donne de la force et de
la beauté à tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Je l'ai réservée pour
la fin de mon discours, elle laissera dans vos ames l'impression de la
pitié que je vous demande pour les enfans malheureux qui en sont
l'objet. En réfléchissant sur les travaux pénibles de l'amour qui causa
la mort à notre Seigneur, vous considérez quelle dette immense nous est
imposée envers notre prochain, et vous rappelant un modèle aussi aimable
de bonnes œuvres, vous apprendrez de quelle manière il faut les faire.