par l'orgueil et la folie. Il lui apprend que l'objet de ses recherches
y fait son séjour, que le bonheur y vit en société avec les grands, au
milieu de la pompe et du luxe, qu'il le reconnoîtra à la variété de ses
livrées, et à la magnificence des meubles et des équipages dont il est
environné.
L'avare sourit en secret à ce discours; il lève les yeux au ciel et le
bénit. S'étonnant qu'on veuille égarer ainsi volontairement le
malheureux voyageur et le jeter dans un vain tourbillon, il le tire à
part. Là, il lui apprend que le bonheur n'habita jamais avec
l'extravagance, mais qu'il se plaît sous le toit frugal du sage qui
connoît le prix de l'argent, et qui sait le ramasser pour une occasion
imprévue; que ce n'est pas l'or prostitué devant les passions qui
constitue la félicité, mais plutôt sa parcimonie, le plus bel attribut
de l'idole devant qui brûle chaque jour l'encens des hommes prosternés.
L'épicurien rectifie cette erreur en le jetant, s'il est possible, dans
une erreur plus grande. S'étant convaincu qu'il n'existe d'autre bonheur
que celui des sens, il y rappelle le voyageur, et lui dit: Vainement tu
le chercheras ailleurs qu'où l'a mis la nature, dans la satisfaction des
goûts qu'elle a créés. Si mon opinion t'est suspecte, appelles-en à ce
roi sage qui nous a assurés qu'il n'y a rien de meilleur dans la vie que
manger, boire, et se réjouir dans ses œuvres.
L'ambition l'arrête comme il va éprouver cette doctrine facile, le prend
par la main, et le conduit dans le monde. Elle lui montre les royaumes
de la terre et leur gloire; elle lui révèle les divers moyens
d'augmenter sa fortune, et de s'élever aux honneurs. Elle étale à ses
yeux les charmes enchanteurs du pouvoir, et lui demande s'il existe sur
la terre un bonheur égal à celui d'être caressé, flatté, courtisé,
suivi.
La philosophie enfin le trouve courant rapidement et avec fracas dans sa
carrière bruyante; elle le saisit et lui remontre, que s'il cherche le
bonheur, il est bien loin de la voie qui y conduit; que le dieu, depuis
long-temps exilé du tumulte des cours, a choisi une solitude éloignée du
commerce des hommes, et que s'il veut le trouver, il doit, laissant les
intrigues, rétrograder vers une retraite paisible, où des amusemens
simples et des livres instructifs ont fixé la félicité.
Tel est le cercle que l'homme parcourt. Après des essais infructueux, il
s'assied enfin triste et fatigué, désespérant de voir jamais ses vœux
s'accomplir, ne sachant, après tant de disgrâces, à qui se confier,
incertain à quoi il en attribuera la faute, à l'insuffisance de la
nature, ou à celle des jouissances du siècle.
En cet état de perplexité, errans sans détermination, et ne pouvant
retrouver un refuge en nous-mêmes, abusés, déçus par ceux qui vouloient
nous montrer le bonheur: _Seigneur_, dit le psalmiste, _jette un regard
sur nous_, éclaire d'en-haut avec un rayon de ta grâce et de ta sagesse
la nuit dans laquelle nous vaguons, et conduis-nous. Grand Dieu! ne nous
laisse pas sans guide dans cette région ténébreuse où nous cherchons la
félicité, éclaire nos yeux, qu'ils ne s'endorment pas du sommeil de la
mort; ouvre-nous les trésors de ta parole et de la religion; fais-nous
connoître le plaisir qu'on trouve à te craindre et à t'aimer; et
conduis-nous à ce hâvre auquel nous aspirons, à ce hâvre des vrais
plaisirs, qui doivent satisfaire non-seulement nos désirs momentanés,
mais encore nos vœux les plus illimités.
Ce discours se réduit naturellement aux deux points qui partagent notre
texte. _Qui nous montrera le bonheur?_ tel est le premier; il nous a
inspiré quelques réflexions sur les moyens que nous prenons pour
atteindre au bonheur, et sur les plans que sa recherche nous fait
tracer.
Cet examen nous a conduit à la source, au vrai secret du bonheur. Il est
dans le second verset: _Seigneur, tu as fait luire sur nous un rayon de
ton visage._ Non, mes frères, il n'est point de félicité sans la
religion, la vertu et l'assistance divine dans la carrière de la vie.
Parlons encore un moment des folies des hommes, et de leur égarement
perpétuel.
Il n'est pas de sujet plus épuisé par les déclamations que celui de
l'insuffisance de nos plaisirs. Il n'est aucun épicurien réformé depuis
le siècle de Salomon jusqu'à nous qui n'ait fait, dans ses momens de
repentir et de disgrâces, quelques réflexions douloureuses sur le vide
des plaisirs de ce monde, et sur la vanité des vanités que les hommes
poursuivent: mais vainement ils ont donné des leçons utiles, on les a
toujours regardés, ou comme des gourmands blâsés et sans appétit,
inhabiles à goûter les plaisirs de la vie, ou comme des solitaires
mélancoliques et misantropes, qui n'ayant jamais su les goûter sont peu
propres à les juger.
Est-il merveilleux, par conséquent, que la plus grande partie de ces
réflexions, quelque justes qu'elles soient, n'ait fait qu'une impression
légère, tandis que l'imagination étoit déjà échauffée par le désir
ardent du bonheur? les plus belles méditations sur la vanité du monde
arrêtent si rarement l'homme passionné! rarement elles opèrent en lui la
moitié de la conviction que lui donneront un jour la possession
constante et uniforme de l'objet désiré, l'expérience qu'il acquerra, et
les observations dont l'exemple des autres enrichira sa propre
expérience.
Tâchons de conduire les hommes vers cette issue qu'ils doivent un jour
connoître; et au lieu de nous abandonner à des argumens usés, et à des
proverbes sans cesse récités, recourons aux faits. Si nous prouvons que
les actions des hommes attestent l'insuffisance de leur plaire, nous
aurons mieux établi la vérité de cette partie de notre discours, que ne
l'établiroient les argumens spéculatifs de la plus subtile métaphysique.
Eh bien! si nous jetons un coup-d'œil sur la vie de l'homme, depuis
l'âge de la raison jusqu'à celui où elle cède à la décrépitude, nous le
trouverons engagé, entraîné dans une telle série d'idées et de désirs,
que nous pourrons dire de lui: «la plante de ses pieds n'a pas trouvé
une place à se reposer un seul instant.»
Au moment où, débarrassé de ses tuteurs et de ses gouverneurs, il est
abandonné à lui-même, et mis sur le chemin du monde, ses premières idées
se remplissent naturellement du bonheur qu'il va rencontrer; elles lui
sont suggérées par le spectacle des plaisirs où se laissent entraîner
ses compagnons et ses égaux.
Voyez comme son imagination court à la suite du premier feu follet qui
flatte ses désirs. Observez les impressions différentes que font sur ses
sens la musique, les arts, la parure, la beauté; comment son esprit
léger voltige après les plaisirs: vous diriez qu'il n'en sera jamais
rassasié.
Laissons-le quelques années à lui-même, jusqu'à ce que la pointe de son
appétit se soit émoussée, et vous allez bientôt ne plus le reconnoître.
Engagé dans le tourbillon des affaires, flatté de passer pour un homme
d'importance, mettant son bonheur à la réussite de mille projets,
pourvoyant enfin à la fortune de ses enfans et des enfans de ses enfans,
il vous dira alors que les plaisirs de la jeunesse ne sont faits que
pour ceux qui ne savent disposer ni du temps ni d'eux-mêmes; que quelque
brillans qu'ils paroissent à l'homme sans expérience, ils sont si
éloignés de l'idée qu'on se fait du bonheur, que c'est beaucoup de leur
échapper sans chagrins; qu'ils laissent derrière eux les suites les plus
fâcheuses, et que d'ailleurs il est pénible pour un homme sage d'être
sans cesse enfermé dans un cercle importun, duquel il ne peut s'élancer
quand il veut. Il vous dira qu'un homme à caractère doit soigner ses
enfans, veiller à leur intérêt, les placer au-delà du terme des besoins
et de la dépendance; que s'il est quelque félicité sur la terre, elle
consiste dans l'accomplissement de ces conditions, et que si Dieu
bénissoit ses efforts, il seroit le plus heureux parmi les fils des
hommes.
Plein de cette conviction, l'esclave se courbe et se remet au travail.
Il court, achète, vend, échange, se lève avec l'aurore, prend à peine un
instant de repos, et mange le pain de la sollicitude jusqu'à ce qu'il
ait atteint, outrepassé même le but de ses peines. Eh bien! quand il y
touche, s'il veut être sincère, il conviendra aisément que la réalité
est au-dessous de la peinture coloriée par son imagination; que couché
sur cet amas de richesses, il ne dort pas plus profondément, ne veille
pas plus joyeusement, et qu'en un mot, il n'a ni moins de soucis, ni
moins d'anxiétés, qu'au moment de son départ pour le temple de la
fortune.
Peut-être, me direz-vous, ne lui manque-t-il que quelque dignité, ou
quelque titre magnifique; peut-être s'écrie-t-il en lui-même, oh! si je
pouvois y parvenir, grand Dieu que je serois heureux! ce seroit la même
chose. Cette dignité, ce titre qui couronneroient sa tête de splendeur,
n'ajouteroient pas une coudée à sa félicité. Ce qu'il désire repose sur
son imagination légère; à mesure qu'il a couru vers son objet, le
fantôme a volé, a fui devant lui; et pour me servir d'une comparaison
familière, on a beau hâter son char, les roues sont toujours à une égale
distance entre elles.
Mais si je me suis perpétuellement abusé dans les voies du bonheur en
amassant des richesses, voyons si je ne le trouverai pas en les
dépensant. Oui, je vais entreprendre de grands ouvrages, élever des
palais, construire des jardins, planter des vignes, conduire des eaux.
Je vais assembler des esclaves, des domestiques, des artisans, des
artistes, et présider à leurs travaux. Abandonnant ainsi ses projets
utiles, l'homme s'éloigne du commerce des gens d'affaires, et réalise sa
fortune; il va la dépenser. Le voilà en conséquence abattant et
réédifiant, achetant des statues et des tableaux, déracinant ici pour
replanter là, applanissant les montagnes et comblant les vallées,
changeant le lit des rivières en plaines fertiles, et les plaines en
rivières: il dit à celui-ci marche, et il marche; il dit à cet autre
fais cela, et il le fait; tout ce que son esprit conçoit, son or
l'exécute. Quand ses plans seront réalisés, il touchera sans doute à
l'accomplissement de ses désirs, il atteindra le sommet du bonheur
humain. Ah! je vous répondrai pour lui, qu'il a outrepassé les bornes
d'un simple amusement, que les plaisirs ont été bien souvent mêlés de
chagrins, et que le repentir arrache de sa bouche le même aveu qui
échappa à Salomon, quand il dit: _J'ai regardé autour de moi les travaux
que mes mains ont accomplis, et j'ai vu que tout étoit vanité et
vexation d'esprit, il ne m'en reste aucun avantage sous le soleil._
Il se peut encore qu'il ait été plus loin qu'il ne se l'étoit proposé,
qu'il se soit laissé entraîner à des dépenses ruineuses, et qu'il ne lui
reste d'autre expérience à faire que celle de l'avarice; point d'autre
bonheur que celui de ramasser une seconde fois sordidement, et de
resserrer avec inquiétude ce qu'il a dépensé sans discernement.
Dans le dernier acte de la vie, voyez le vieillard tremblotant; enfermé,
séparé du monde entier, tombant insensiblement dans le mépris, employant
des jours sans plaisirs, et des nuits sans sommeil à la poursuite d'un
objet dont son cœur rétréci ne jouira jamais. Ecoutons-le murmurer, en
pâlissant sur son trésor, de ce que ses yeux ne seront jamais rassasiés,
ou dire en soupirant: Hélas! pour qui travaillé-je! pour qui me privé-je
du repos?
Je viens d'esquisser la peinture des maux de la vie humaine, et de la
manière dont le bonheur échappe à nos embrassemens. A Dieu ne plaise
cependant que je nie la réalité des plaisirs, moi qui n'ai pas nié celle
des peines. Mon dessein est seulement de faire connoître la différence
qu'il y a entre les plaisirs et le bonheur. La félicité ne peut pas
exister sans plaisirs, mais la proposition inverse n'est pas véritable,
et nous sommes créés de telle façon, que voyant passer devant nos yeux
cette multiplicité d'objets qui les fascinent, nous en saisissons
quelques-uns, et nous manquons tous les autres, sans jamais jouir de la
plénitude du bonheur, et de cette température égale qui le constitue.
Il ne se trouve que dans la religion, la conscience et la vertu, et
l'espoir d'une autre vie. Cet espoir enrichit tous nos projets sans nous
faire craindre aucune disgrâce: il est fondé sur un rocher dont la base
est aussi profonde que celle du ciel et de l'enfer.
Quelques-uns parmi nous, dans le pélerinage de la vie, ont été assez
heureux pour trouver sur leur chemin une fontaine limpide qui a étanché,
pour un moment, la soif ardente du bonheur; mais notre Sauveur qui
connoissoit si bien le monde, quoiqu'il n'en jouît pas, nous apprend que
_quiconque boira de cette eau sera encore altéré_; l'expérience nous
atteste cette vérité, la raison nous la confirme à jamais, et Salomon
devient encore l'exemple des hommes.
Jamais alchimiste pâle et desséché ne chercha avec plus de travaux et
d'ardeur la pierre qui devoit l'enrichir que ce grand homme, le bonheur.
Il étoit un des plus savans observateurs de la nature, il avoit en lui
tous les pouvoirs et toutes les instructions, et cependant après mille
spéculations vaines, nous l'entendons affirmer qu'il n'avoit pu extraire
le bonheur du creuset de ses expériences, et que tout s'étoit échappé en
fumée ou en vanité.
Que celui qui veut le trouver ne le cherche désormais que dans la
crainte de Dieu, et l'observation de ses commandemens. Ainsi soit-il.
LA MAISON DE DEUIL ET LA MAISON DE FÊTE.
SERMON II.
«_Il vaut mieux aller à la maison de deuil qu'à la maison de fête._»
Ecclésiaste, Chap. 7, v. 3.
Cela n'est pas vrai, le philosophe Roi a beau nous dire, orateur sacré,
que le but de tous les hommes est la tristesse, et que le chagrin,
suivant la leçon de l'expérience, est meilleur que la joie; une pareille
sentence faite pour un anachorète atrabilaire ne convient pas aux
habitans de ce monde. Pour quel dessein, dites-nous, Dieu nous a-t-il
créés? Est-ce pour jouir des douceurs sociales de ces belles vallées où
sa main nous a placés, ou pour languir dans les déserts stériles des
montagnes inhabitées? Les accidens de cette vie, les tempêtes qui nous y
battent ne suffisent-elles pas, sans que nous allions à la quête des
calamités? Devons-nous presser une poignée d'absinthe dans le calice
déjà trop amer dont nous sommes abreuvés? ah! consultons nos cœurs, et
osons dire ensuite, avec notre texte, que le deuil vaut mieux que la
joie? non, le meilleur des êtres ne nous a pas envoyés dans le monde
pour y aller toujours pleurant, pour y vexer et abréger une vie déjà
assez vexée et assez courte. Croyez-vous que celui qui est infiniment
heureux, puisse nous envier notre contentement; que celui qui est
infiniment aimable voie d'un œil de jalousie l'instant de repos et de
rafraîchissement nécessaire au malheureux voyageur dans le cours de son
pélerinage? qu'il doive lui demander un compte sévère parce qu'en
courant il aura saisi à la hâte quelques plaisirs fugitifs pour adoucir
la peine de sa route, oublier la rudesse des chemins, et les chagrins
divers qui l'attendent à son passage? voyez, au contraire, combien
l'auteur de notre être a placé pour nous de distance en distance de
provisions de jouissances, quels _caravansérails_ il a ouverts à nos
besoins! quelles facultés il nous a données d'y jouir du repos! quels
objets il a mis sur nos pas pour nous faire oublier nos fatigues! ils
sont ménagés et disposés d'une manière si exquise, qu'ils charment nos
peines, relèvent nos cœurs abattus sous le poids de la pauvreté et de
l'affliction, et effacent même de notre souvenir le sentiment de notre
misère.
Je ne veux pas, mes frères, répondre à présent à des argumens si
naturels; j'aime mieux, me pénétrant de l'allégorie du texte, dire avec
vous que nous sommes des voyageurs, qui, occupés du but vers lequel nous
marchons, pouvons cependant amuser notre imagination des beautés
naturelles et artificielles qui se présentent sur notre route, sans
oublier notre projet. Si nous arrangeons en effet ce voyage de façon que
nous ne soyons pas distraits de notre chemin par la variété des
perspectives, des édifices, des ruines qui sollicitent notre curiosité,
fermer nos yeux seroit une exagération de vertu digne d'un paladin
religieux.
Souvenons-nous donc que nos regards sont tournés vers Jérusalem, que
nous hâtons nos pas vers cette demeure de bonheur et de repos, que le
chemin doit moins servir à réjouir nos cœurs qu'à éprouver en eux la
vertu, que les divertissemens et les fêtes servent rarement à cette
épreuve; mais que le moment de l'affliction est en quelque sorte celui
de la piété. Ce n'est pas seulement parce que nos souffrances nous
rappellent alors nos péchés; mais en interrompant, en détournant nos
poursuites, elles nous procurent ce que le fracas du monde nous refuse,
quelques instans pour la réflexion, et voilà ce qui nous manque
essentiellement pour nous rendre plus sages et plus prudens: il est si
nécessaire que l'esprit de l'homme rentre quelquefois en lui-même, que
plutôt que d'en laisser échapper l'occasion, il doit la prévenir, la
chercher, aux dépens même de son bonheur présent: il doit plutôt,
suivant notre texte, entrer dans la maison de deuil, où il trouvera les
moyens de subjuguer ses passions, que dans la maison de fête, où la
gaieté les excitera. Tandis que les délices de l'une exposent son cœur
ouvert à toutes les tentations, les afflictions de l'autre l'en
défendent en le fermant à leurs impressions; tant l'homme est une
créature étrange. Il est tissu d'une telle manière qu'il ne peut que
poursuivre le bonheur, et cependant, à moins qu'il ne soit quelquefois
malheureux, il doit se méprendre dans la voie qui y conduit. Tel est le
sens des paroles de Salomon; mais pour les justifier encore, rapprochons
plus près des auditeurs le sujet que je parcours. Jetons à la hâte un
coup d'œil sur la maison de deuil et sur celle de fête, et donnez-moi la
permission de les retracer un moment à votre imagination; j'appellerai à
votre cœur sur les effets que ma peinture aura produits.
Entrons d'abord dans la maison de fête.
Je ne veux pas effrayer les yeux chastes, et la peindre d'après ces
maisons abominables ouvertes pour le trafic de la vertu, et tellement
construites à ce dessein qu'on ose, non-seulement y faire son marché,
mais encore le mettre à exécution sans se couvrir du moindre
déguisement.
Non, ne traçons pas même cette maison de fête sur le plan de celles qui
nous donnent trop souvent des scènes scandaleuses d'excès et
d'intempérance; mais construisons-en une qui serve d'exception, où il
n'y ait rien de criminel, où rien du moins ne paroisse tel; mais où
toutes choses soient compassées à la règle de la modération et de la
sobriété.
Imaginez donc une maison de fête, où un certain nombre de personnes des
deux sexes, invitées ou de leur propre mouvement, s'est rassemblé pour
jouir des douceurs de la société, et des plaisirs autorisés par les
lois, et tolérés par la religion.
Avant que d'entrer, examinons les sentimens qui précèdent l'arrivée de
chaque individu qui s'y présente, et nous trouverons que, quoiqu'ils
diffèrent entr'eux d'opinions et de caractères, ils sont réunis par
cette idée, qu'ils vont dans une maison dédiée au plaisir, et qu'il faut
par conséquent dépouiller toute idée qui peut contrarier cette
intention: il faut laisser dehors les soucis, les pensers sérieux, les
réflexions morales, et ne sortir de chez soi qu'avec la seule
disposition à concourir à la gaieté que l'on s'est promise. Avec cette
préparation d'esprit, qui ne tend qu'à faire de chaque personne un
convive agréable, voyons-les entrer, le cœur débarrassé de contrainte,
et ouvert à l'attente du plaisir: il n'est pas nécessaire de recourir à
l'intempérance et de supposer à chaque convive un appétit qui fasse
fermenter son sang et enflammer ses désirs. Ne lui en accordons
qu'autant qu'il en faut pour les exciter agréablement, et les préparer
aux impressions qu'un commerce aussi innocent doit faire. Dans cette
disposition concertée d'avance, examinez par quel mécanisme insensible
les esprits et les idées s'élèvent, et avec quelle rapidité elles se
portent au-delà du terme posé par le sang froid.
Quand le riant aspect des choses a ainsi commencé par éloigner du cœur
de l'homme les pensées qui en gardoient l'entrée; quand les regards doux
et caressans de chaque objet qui l'environne, ont, en flattant ses sens,
conspiré avec l'ennemi du dedans pour le trahir et lui ôter ses
défenses; quand la musique a prêté son aide, et essayé son pouvoir sur
les passions; quand la voix des hommes, quand celle des femmes mêlées au
doux son de la flûte et du luth ont amolli son cœur; quand quelques
notes tendres et lentes ont touché les cordes secrètes qui y
retentissent à cet instant délicieux, disséquons, examinons le cœur:
qu'il est foible! qu'il est vide! parcourons-en les retraites, les
demeures pures pratiquées pour la vertu et l'innocence. Oh! le triste
spectacle! les habitans en ont été dépossédés; ils ont été chassés de
leur sanctuaire pour faire place, à qui? à la légéreté, à l'indiscrétion
pour le moins; peut-être à la folie, peut-être, osons le dire, à
quelques pensées impures, qui dans cette débauche de l'esprit et des
sens, ont saisi l'occasion d'entrer sans être aperçues.
Eh bien! l'homme prudent pourra-t-il dire, mes désirs iront jusques-là,
mais pas plus loin? l'homme circonspect osera-t-il se promettre, quand
le plaisir a pris possession entière de son cœur, qu'il ne s'y élèvera
pas une pensée, pas un projet qu'il devroit céler? ah! dans ces momens
imprévus, commande-t-on à son imagination? en dépit de la raison et de
la réflexion, elle nous emporte au-delà du terme. Voilà, me direz-vous,
le récit le moins favorable que vous ayez pu nous faire. Pourquoi ne
supposez-vous pas que les convives, exercés à la vertu dans les dangers,
ont appris graduellement à triompher d'eux-mêmes, que leurs esprits sont
assez en garde contre les impressions funestes pour que le plaisir ne
les corrompe pas si aisément? il est pénible de penser que de cette
foule de conviés à la maison de fête, peu en sortent avec l'innocence
qu'ils y ont apportée. Si les deux sexes étoient enveloppés dans cette
supposition, nous resteroit-il quelques exemples de la pureté et de la
chasteté? non, la maison de fête avec ses charmes n'excita jamais un
désir, elle n'éveilla jamais une pensée dont la vertu puisse rougir, ou
que la plus scrupuleuse conscience doive se reprocher.
A Dieu ne plaise que je parle autrement: il est sans doute des personnes
de tous les sexes qui quittent cette mer orageuse, sans naufrages; mais
ne les regarde-t-on pas comme les plus heureux passagers? et quoique je
ne sois pas assez sévère pour en défendre l'essai à ceux à qui leur rang
et leur fortune le rendent indispensable, en dois-je moins décrire les
dangers de cette plage enchanteresse? en dois-je moins marquer les
écueils imprévus, et apprendre aux voyageurs l'endroit où ils les
trouveront? qu'ils sachent ce que hasarde leur jeunesse et leur
inexpérience, le peu qu'ils ont à gagner en s'aventurant, et combien il
seroit plus prudent de chercher à augmenter son petit trésor de vertu,
que de l'exposer à l'inégalité d'une chance, où ce qu'ils peuvent
désirer de plus heureux est de revenir avec la somme qu'ils ont
apportée, mais où probablement ils la perdront entièrement, et se
perdront à jamais eux-mêmes.
C'en est assez sur la maison de fête, d'autant plus, qu'ouverte dans
d'autres temps, elle est généralement fermée pendant ce saint temps de
pénitence. Cette considération a rendu mon pinceau circonspect, et
l'église en recommandant aux fidelles un renoncement à soi-même
particulier, m'a refusé le droit de parler plus librement des plaisirs
du siècle.
Quittons cette scène agréable, et que je vous conduise pour un moment à
un spectacle plus propre à vos méditations. Allons à la maison de deuil;
elle n'est devenue telle qu'à la suite des événemens malheureux auxquels
notre condition est exposée.