La Conciergerie.—Le cachot de la Reine.—Michonis.—Les
Richard.—Tentatives pour sauver la Reine.—Affaire de
l'œillet.—Vexations nouvelles.—Le concierge Bault et sa
famille.—Nouvelles tentatives d'évasion.—Le complot
Basset.—Inaction de l'Autriche.
Nous sommes arrivés à la dernière étape: après la Conciergerie, il n'y
a plus que l'échafaud.
Il était trois heures du matin, quand la Reine arriva dans sa nouvelle
prison; au lieu de l'écrouer au greffe, on la conduisit directement
à la chambre qui lui était destinée. C'était une petite pièce du
rez-de-chaussée, basse, humide et froide[1529], à laquelle menait un
grand corridor sombre et que fermait une porte massive, garnie de deux
énormes verrous. Le sol, situé au-dessous du niveau de la cour, était
carrelé en briques sur champ; sur les murs, le long desquels l'eau
ruisselait, quand la Seine était haute[1530], on apercevait encore les
lambeaux d'un vieux papier fleurdelysé, rongé par le salpêtre. Cette
chambre, appelée chambre du Conseil, parce que c'était là qu'avant la
Révolution les magistrats du Parlement de Paris venaient, à certaines
époques, écouter les réclamations des prisonniers, était occupée par
le général Custine, qui avait dû l'évacuer précipitamment pour faire
place à la Reine[1531]. Une fenêtre basse, soigneusement grillée
et donnant sur la cour intérieure de la prison, éclairait seule ce
sombre réduit; un lit de sangle, une table, deux chaises de paille, un
fauteuil de canne[1532], en composaient le misérable ameublement[1533];
sur le lit, des sangles renouées en plusieurs endroits avec des cordes,
une paillasse à demi pourrie, un matelas déchiré, une couverture de
laine trouée, des draps de toile grossière et grise; pas de rideaux, un
vieux paravent[1534]. Les gendarmes, qui couchaient sur un lit pareil
à celui de la Reine, le trouvaient trop dur et s'en plaignaient. Il y
avait encore une corbeille d'osier pour l'ouvrage, une boîte de bois
pour la poudre et une de fer-blanc pour la pommade[1535].
En entrant, la Reine ne put s'empêcher de jeter un regard sur la nudité
de ces murs. Le jour grandissait déjà. Elle accrocha sa montre à un
clou et s'étendit sur son lit[1536].
Mais la haine de ses bourreaux ne pouvait pas même lui laisser la
consolation de la solitude. Dès le matin, deux gendarmes vinrent
s'installer dans la chambre de la prisonnière pour la surveiller; on
y ajouta une femme pour le service; c'était une vieille personne de
quatre-vingts ans, nommée Larivière, ancienne concierge de l'Amirauté,
et dont le fils était le porte-clefs de la prison. Mais bientôt cette
femme, dont l'attitude avait inspiré une certaine confiance à la
Reine, fut changée; on la remplaça par une jeune femme de trente-six
ans, la femme Harel, «véritable poissarde,» a dit Rougeville[1537],
dont le mari était employé aux bureaux secrets de la police et qui
n'avait d'autre mission que d'espionner la captive. La Reine s'en méfia
instinctivement et ne lui adressa presque jamais la parole[1538].
Deux nouveaux lits furent apportés en même temps; l'un était destiné à
la femme de service; l'autre aux gendarmes, qui ne perdaient jamais de
vue leur prisonnière, même, a dit Rougeville, «lorsqu'elle avait des
soins naturels à se donner[1539].»
Un voleur de la dernière catégorie, nommé Barassin, forçat,
espion[1540], à figure de brute et à cœur d'hyène, qui était chargé,
dans les prisons, des besognes les plus dégoûtantes et les plus
pénibles, pénétrait parfois dans le cachot royal, pour y remplir
ses répugnantes fonctions[1541]. Un jour, Beaulieu, alors détenu à
la Conciergerie, l'interrogea sur la manière dont y était traitée
Marie-Antoinette.
—«Comme les autres,» répondit-il.
—«Comment? Comme les autres?»
—«Oui, comme les autres; cela ne peut surprendre que les aristocrates.»
—«Et que faisait la Reine, dans sa triste chambre?»
—«La Capet! Va, elle était bien penaude; elle raccommodait ses chausses
pour ne pas marcher sur sa chrétienté.»
—«Comment était-elle couchée?»
—«Sur un lit de sangle, comme toi.»
—«Comment était-elle vêtue?»
—«Elle avait une robe noire, qui était toute déchirée; elle avait l'air
d'une margot[1542].»
Quel saisissant tableau dans sa brutalité réaliste!
Arrachée à la hâte de la Tour, Marie-Antoinette n'avait pu emporter
que bien peu de vêtements. Dès le lendemain, elle en fit demander, et
les municipaux du Temple transmirent à ceux de la Conciergerie une
redingote et une jupe, deux paires de bas de filoselle, une paire
de chaussettes, et un bas à tricoter, renfermé dans une corbeille
et que la pauvre mère avait commencé pour son fils[1543]. Mme
Élisabeth et sa nièce mirent dans le paquet tout ce qu'elles purent
trouver de laine et de soie; elles savaient combien la Reine avait
toujours aimé à s'occuper. Au temps de sa prospérité même, elle avait
l'habitude de travailler sans cesse; à la Conciergerie ce devait être
sa seule distraction. Mais cette distraction même lui fut refusée;
l'espoir de la prisonnière et l'ingénieuse affection de sa belle-sœur
furent trompées. On ne voulut pas remettre à la Reine les aiguilles
à tricoter, dans la crainte, dirent les municipaux, qu'elle ne s'en
servît pour attenter à ses jours[1544]. La pauvre femme fut réduite à
ne rien faire, dans sa prison, que prier, méditer, songer au triste
passé et au triste avenir. Son seul passe-temps était de regarder ses
geôliers jouer aux cartes ou de lire quelques volumes que la compassion
d'un garde plus humain ou le dévouement d'un serviteur fidèle, comme
Hue ou Montjoye, réussissait à lui procurer, les voyages de Cook entre
autres, et lorsqu'on lui demandait quels livres elle désirait: «Les
aventures les plus épouvantables,» répondait-elle[1545].
En même temps qu'on refusait à la détenue de la Conciergerie des
aiguilles, on enlevait aux prisonnières du Temple les tapisseries
faites par la Reine et celles auxquelles elles travaillaient
elles-mêmes, sous prétexte qu'il pouvait y avoir dans ces ouvrages des
signes mystérieux et des moyens de correspondance[1546].
Marie-Antoinette n'avait jamais bu de vin, et elle ne pouvait supporter
l'eau de la Seine. La seule boisson qui ne lui fît pas mal était l'eau
de Ville-d'Avray; pendant sa captivité au Temple, on n'avait cessé
d'y apporter une provision de cette eau. Mme Élisabeth supplia les
municipaux d'en faire porter un peu à la Conciergerie, et le 5 août les
administrateurs de police y consentirent; chaque jour, deux bouteilles
d'eau de Ville-d'Avray furent prélevées sur la provision du Temple pour
l'usage de la veuve de Louis XVI.
A côté des persécuteurs, il y avait encore des cœurs amis. La Terreur,
qui pesait sur la France, n'avait pu comprimer les saintes ardeurs du
dévouement et de la pitié. Michonis était toujours là; c'était lui
qui veillait sur la Reine et qui, nommé administrateur de police,
avait obtenu l'inspection de son cachot. C'était lui qui servait
d'intermédiaire entre le Temple et la Conciergerie, et, le 19 août par
exemple, allait réclamer les quatre chemises et la paire de souliers
non numérotés dont la prisonnière avait «le plus pressant besoin». De
leur côté, Turgy et Toulan continuaient leur correspondance par signes,
et c'est par eux que, jusqu'à la fin, Mme Élisabeth et Madame Royale
purent avoir des nouvelles de la «personne», ainsi qu'elles désignaient
Marie-Antoinette[1547]. Mais les précautions les plus minutieuses
étaient nécessaires. Le bruit de ces intelligences avait fini par
transpirer; aussitôt les princesses, redoutant une perquisition,
jetèrent tout ce qu'elles conservaient encore, dissimulé sous leurs
vêtements, papier, encre, crayon[1548]; elles n'eurent plus, pour
leur correspondance avec Toulan, que de la noix de galle et du lait
d'amandes[1549].
Hue avait fait mieux encore: il s'était introduit à la Conciergerie et
avait réussi,—sans grande peine d'ailleurs, car le terrain était bien
préparé,—à gagner le concierge Richard et sa femme, celle que Mm
Élisabeth, dans ses billets, désignait sous le nom de _Sensible_[1550].
C'est par eux qu'il avait des nouvelles de la prisonnière qu'il
transmettait à Toulan, que celui-ci, à son tour, au moyen de signaux
sur le cor, communiquait à Turgy, et qui allaient jeter un peu de
baume sur le cœur des captives du Temple. Faire passer à la Reine des
nouvelles de ses enfants, informer Madame Royale et Mme Élisabeth
de l'état où se trouvait la Reine, tel était le double but que se
proposait Hue,—le _Constant_ de la correspondance,—et que ce généreux
quatuor de complices, Turgy et Toulan, Richard et sa femme, l'aidaient
fidèlement à remplir.
C'étaient des cœurs compatissants que ces Richard. Tout ce qu'ils
pouvaient faire pour adoucir la dure captivité de Marie-Antoinette,
ils le firent, et ils trouvaient facilement des aides pour ces pieux
complots. Un jour la prisonnière avait le désir de manger du melon;
Mme Richard courut au marché le plus voisin: «Il me faut un
excellent melon,» dit-elle à une marchande qu'elle connaissait.—«Je
devine pour qui, répondit la marchande; c'est pour notre malheureuse
Reine; choisis, prends ce qu'il y a de plus beau.» Elle-même bouscula
tout le tas de melons pour trouver le meilleur. Mme Richard voulut
payer: «Garde ton argent,» reprit la brave femme, «et dis à la Reine
qu'il y en a parmi nous qui gémissent[1551].»
Il n'était pas jusqu'à des chefs révolutionnaires, et des plus en
vue, qui ne se laissassent toucher par les malheurs de leur victime
ou séduire par l'appât d'une somme d'argent. Manuel avait été un
des premiers convertis; Camille Desmoulins s'était pris de pitié;
il voulait à toute force sauver la prisonnière[1552]; il ne réussit
qu'à se perdre après elle. Hébert lui-même, l'infâme _Père Duchesne_,
Hébert se laissait gagner; mais on le soupçonna et, pour détourner les
soupçons, il se montra plus violent que jamais[1553]. L'ex-capucin
Chabot était tenté par l'appât d'un million que lui offrait la marquise
de Janson[1554], et Fersen, toujours intrépide et infatigable,
concertait, avec la Marck et Mercy, l'envoi à Paris du maître de
ballet Noverre et du financier Ribbes pour gagner Danton, en lui
offrant de l'argent et les diamants pris sur Sémonville[1555]. D'un
autre côté, le prince de Cobourg renouvelait ses offres pour l'échange
de la Reine contre les commissaires arrêtés par Dumouriez[1556].
Le bruit de ces dispositions meilleures chez certains chefs du
gouvernement se répandit dans Paris, et un jour la femme de Richard
entretint la Reine de la possibilité d'une délivrance; mais la Reine,
rendue plus clairvoyante par le malheur, se contenta de secouer la
tête: «Ils ont immolé le Roi, dit-elle, ils me feront périr comme
lui. Non, je ne reverrai plus mes malheureux enfants ni ma tendre et
vertueuse sœur.» Et en disant ces mots elle fondit en larmes.
Quoi qu'il en soit, cette compassion des gardiens amenait une sorte
de relâchement dans la surveillance. Certains gendarmes avaient
des égards pour la prisonnière. L'un d'eux brisait sa pipe, parce
qu'il s'apercevait que la fumée de tabac incommodait la Reine et
l'empêchait de dormir la nuit[1557]. D'autres, connaissant son goût
pour les fleurs, lui apportaient des œillets, des tubéreuses, des
juliennes[1558]. La femme Harel s'attendrissait[1559]. Grâce à la
complicité des administrateurs de police et des concierges, diverses
personnes, des prêtres même[1560], s'introduisaient à la Conciergerie
et jusque dans le cachot de la Reine[1561]. L'abbé Émery, détenu lui
aussi, pouvait de l'intérieur de la prison, il est vrai, la confesser
et s'entretenir quelques instants avec elle[1562]. Et Fouquier-Tinville
avouait qu'il y avait à la Conciergerie «beaucoup plus de facilités»
qu'au Temple pour avoir des intelligences avec le dehors[1563].
Ce furent ces facilités sans doute qui entretinrent chez quelques
serviteurs dévoués la pensée d'enlever la prisonnière et d'épargner
ainsi un nouveau crime à la France. «Beaucoup de monde s'intéressa à
ma mère, raconte Madame Royale. J'ai appris, depuis sa mort, qu'on
avait voulu la sauver de la Conciergerie et que par malheur le projet
n'avait pas réussi. On m'a assuré que les gendarmes qui la gardaient
et la femme du concierge avaient été gagnés par quelqu'un de nos amis,
qu'elle avait vu plusieurs personnes bien dévouées dans sa prison,
entre autres un prêtre qui lui avait administré les sacrements qu'elle
avait reçus avec une grande piété. L'occasion de se sauver manqua une
fois parce qu'on lui avait recommandé de parler à la seconde garde et
que par erreur elle parla à la première. Une autre fois, elle était
hors de sa chambre et avait passé le corridor, quand un gendarme
s'opposa à son départ, quoiqu'il fût gagné, et l'obligea de rentrer
chez elle, ce qui fit échouer l'entreprise[1564].» Du premier de ces
projets, nous savons peu de chose. Il est probable cependant qu'il
avait été conçu par le baron de Batz, «cet infâme, ce monstre,» dont
la Convention mettait la tête à prix[1565]; que les gendarmes étaient
gagnés et que le plan échoua parce que la Reine manqua de parler à
celui de ses gardiens qui, ayant deux redingotes l'une sur l'autre,
devait lui en donner une pour la faire sortir de la Conciergerie, d'où
un jeune homme appelé Rousset devait la conduire en lieu sûr[1566].
Le second projet, mieux connu, paraît être le complot désigné dans
l'histoire sous le nom d'_Affaire de l'œillet_.
Parmi les fidèles qui rôdaient autour de la Conciergerie, prêts à
sacrifier leur vie pour sauver celle de Marie-Antoinette, était
un chevalier de Saint-Louis, nommé Rougeville, l'un de ceux qui
avaient été aux côtés de Louis XVI au 20 juin et au 10 août. Par
l'intermédiaire d'une Américaine, la veuve Dutilleul, et d'un marchand
de bois, nommé Fontaine, Rougeville avait fait connaissance avec
Michonis. Tous deux étaient faits pour s'entendre; l'accord fut vite
conclu, et un jour, le mercredi 28 août, Rougeville accompagna Michonis
à la Conciergerie. La prisonnière était vêtue d'un caraco noir; ses
cheveux gris étaient coupés par derrière et sur le front; elle était
tellement maigrie que Rougeville ne la reconnut pas sans difficulté,
et si faible qu'elle avait de la peine à se tenir debout; aux doigts
elle portait trois pauvres anneaux[1567]. «Ah! c'est vous, Monsieur
Michonis,» dit-elle; et, s'approchant de lui, elle lui demanda, comme
d'habitude, des nouvelles de ses enfants[1568]. Puis, apercevant
Rougeville, elle fut saisie d'une telle émotion qu'elle se laissa choir
dans un fauteuil[1569]. Un grand feu lui monta au visage[1570]; ses
membres tremblaient[1571] et des larmes coulaient de ses yeux[1572].
Rougeville chercha à la rassurer et, s'approchant d'elle, lui fit
signe de prendre des œillets où il avait caché un papier[1573]. Mais
la Reine était si émue encore qu'elle ne comprit pas tout d'abord, et
Rougeville laissa tomber les œillets derrière le poêle[1574]. Puis il
sortit avec Michonis[1575]. Ils ne tardèrent pas à rentrer tous deux,
rappelés par les gendarmes[1576], et tandis que Michonis occupait
ces derniers[1577], la Reine, retirée derrière un paravent[1578],
entretenait Rougeville et le suppliait de ne pas s'exposer ainsi. «J'ai
des armes et de l'argent,» répondit Rougeville, «prenez courage.» Et
il lui promit qu'on la secourrait, qu'il lui apporterait de l'argent
pour gagner les gendarmes, etc.[1579]. «Le cœur vous manque-t-il
donc?» demanda-t-il.—«Il ne me manque jamais,» répondit la Reine,
«mais il est profondément affligé[1580].» Et mettant la main sur
son cœur, elle ajouta: «Si je suis faible et abattue, ceci ne l'est
pas[1581].» Michonis, craignant que cette scène, en se prolongeant,
n'éveillât l'attention des gendarmes, fit un signe à Rougeville et
tous deux sortirent: «Je vous fais donc un adieu éternel?» dit la
Reine à Michonis, qui lui avait annoncé qu'il n'était pas réélu
administrateur de police.—«Non, Madame, répondit-il, si je ne suis plus
administrateur, étant encore officier municipal, j'aurai le droit de
venir et de vous faire visite, tant que cela vous sera agréable[1582].»
Dans cette seconde entrevue, Rougeville avait pu avertir sa royale
interlocutrice de la présence des œillets[1583]. Dès qu'il fut parti,
profitant de ce que la femme Harel jouait aux cartes avec les
gendarmes, la Reine ramassa vivement les fleurs et lut les billets
qu'elles renfermaient. Ils contenaient une offre d'argent[1584] et des
phrases vagues comme celles-ci: «Que comptez-vous faire? J'ai été en
prison; je m'en suis tiré par un miracle; je viendrai vendredi[1585].»
La Reine s'empressa de détruire les billets en les déchirant en mille
morceaux, puis elle s'efforça d'y répondre et, n'ayant ni papier ni
plume, fut réduite à essayer de piquer avec une épingle quelques mots
sur un petit morceau de papier: «Je suis gardée à vue; je ne parle ni
n'écris; je me fie à vous; je viendrai[1586].»
Connaissait-elle dès lors le plan des conjurés? Crut-elle que les
gendarmes avaient été déjà gagnés? Quelque invraisemblable que
cela puisse sembler, il paraît certain que ce fut elle-même qui,
tandis que la femme Harel était sortie pour aller chercher de l'eau,
remit ce petit papier au gendarme Gilbert pour le faire passer à
Rougeville[1587]. Gilbert prit le billet, le plaça dans sa veste et le
transmit à la femme Richard, qui s'empressa de le donner à Michonis,
lorsqu'il revint le lendemain 29[1588]. Rougeville revint aussi le 30,
comme il l'avait promis, sous un nouveau déguisement, et, s'il faut
l'en croire, en profita pour remettre à la prisonnière une certaine
somme en louis et en assignats[1589].
L'exécution du projet avait été fixée à la nuit du 2 au 3 septembre.
Le concierge et sa femme étaient gagnés. Deux administrateurs avaient
reçu de l'argent. Michonis devait aller, à dix heures du soir,
prendre la Reine, sous prétexte de la mener au Temple, par ordre
de la municipalité et, une fois dehors, il devait la faire évader;
Rougeville l'aurait reçue alors et l'aurait conduite en lieu de
sûreté, au château de Livry, dit une version[1590], et de là sur les
terres de l'Empire. Pour ne pas compromettre le concierge, son livre
d'écrou aurait été déchargé. Les conjurés vinrent en effet au jour dit;
moyennant cinquante louis, les gendarmes avaient promis de se taire;
mais au dernier moment, l'un d'eux, quoique ayant reçu la somme, se
ravisa; malgré les instances de Michonis qui arguait des ordres de
la municipalité, il déclara que, si l'on faisait sortir la Reine, il
appellerait la garde[1591]. Le coup était manqué, et, le 3 septembre,
le gendarme Gilbert dénonça le complot. Rougeville put s'échapper;
mais Michonis fut arrêté le 4; Richard et sa femme furent incarcérés,
et deux députés de la Convention, Amar et Sevestre, accompagnés
d'un membre de la municipalité, se transportèrent à la Conciergerie
pour faire une enquête. Marie-Antoinette fut interrogée à deux
reprises[1592]; avec une admirable présence d'esprit, elle s'efforça
d'éloigner toutes les charges qui pouvaient peser sur Michonis et
Rougeville. Les enquêteurs ne découvrirent rien, et sans le récit que,
deux mois après, Rougeville fit à Fersen, sans le mémoire qu'il envoya,
un peu plus tard, au comte de Metternich, et plus tard encore aux
Cinq-Cents, nous ne connaîtrions pas aujourd'hui encore les détails du
plan élaboré entre les deux fidèles serviteurs de la monarchie[1593].
Mais la Convention avait frémi du danger qu'elle avait couru de perdre
sa proie. Le 10 septembre, des administrateurs de police vinrent
enlever à la Reine ses derniers bijoux, suspects sans doute de pouvoir
servir à corrompre les gardiens: les petits anneaux que Rougeville
avait vus à ses doigts[1594] et qui ne contenaient que des cheveux, une
montre d'or de Bréguet, cette dernière amie des prisonniers dont elle
compte les heures, des cachets, un médaillon renfermant des cheveux
aussi, les cheveux du Dauphin, dit-on[1595]. En même temps, la captive
était mise au secret, les gendarmes et la femme Harel renvoyés de sa
chambre, un factionnaire placé à sa porte, avec ordre de ne la laisser
communiquer avec personne que le concierge et sa femme et un autre
factionnaire posté dans la cour, avec consigne de ne permettre à qui
que ce fût d'approcher de la fenêtre à la distance de dix pas, sous
quelque prétexte que ce pût être[1596].
Ce n'est pas tout. Le cachot où un chevalier de Saint-Louis avait
pu s'introduire et d'où la Reine avait failli s'échapper n'était
évidemment pas assez sûr pour la renfermer désormais. Le 11 septembre,
les administrateurs de police revinrent à la Conciergerie «à l'effet
d'y choisir un local pour la détention de la veuve Capet, autre que
celui où elle est maintenant détenue». Ils visitèrent avec soin les
diverses pièces de la prison et finirent par s'arrêter à celle qui
servait de pharmacie. Il fut décidé que le pharmacien, Jacques-Antoine
Lacour, la débarrasserait le jour même, afin de permettre au citoyen
Godard d'exécuter, «dans le plus bref délai possible,» les travaux
nécessaires pour la transformer en cachot. La grande croisée qui
donnait sur la cour des femmes devait être bouchée au moyen d'une tôle
d'une ligne d'épaisseur, jusqu'au cinquième barreau de traverse, et
le surplus grillé en fil de fer à mailles très serrées; la seconde
croisée, ayant vue sur l'infirmerie, devait être totalement condamnée
par le moyen d'une tôle de même épaisseur[1597], et la petite croisée,
qui donnait sur le corridor, entièrement supprimée. La porte qui
existait serait munie extérieurement de deux verrous, et l'on en
ajouterait une seconde, de forte épaisseur, ouvrant à l'intérieur et
fermée à l'aide d'une serrure de sûreté. Il existait une gargouille
pour l'écoulement des eaux; on décida de la boucher[1598].
Dès que les travaux d'appropriation furent terminés, la Reine fut
transférée dans ce cachot; elle n'en devait plus sortir que pour aller
au Tribunal révolutionnaire.
La surveillance fut rendue plus minutieuse encore. Plus de femmes
pour servir la prisonnière; la femme Harel avait été renvoyée après
l'affaire de l'œillet; c'était le concierge qui, chaque matin, soignait
les cheveux de la Reine[1599]. Les gendarmes jour et nuit dans la
chambre, séparés par un simple paravent[1600]; deux sentinelles sous
les fenêtres de la cour[1601]; des perquisitions incessantes dans le
cachot par des administrateurs de police ou des membres du Comité de
Sûreté générale[1602]. Pas de lumière le soir[1603]. Plus de travail
le jour, puisque, dès son entrée à la Conciergerie, on lui avait
retiré même les aiguilles à tricoter. La Reine lisait et priait; «la
plus grande partie de son temps, a dit un témoin oculaire, était
consacrée à la prière[1604].» Le malheur avait développé et affermi
les sentiments religieux qu'elle devait à son éducation chrétienne et
que le tourbillon du monde n'avait pu lui faire oublier; «sa prison,
dit Madame Royale, lui avait donné beaucoup de religion[1605].» Plus
d'encre ni de crayon; on les avait retirés depuis longtemps; la Reine
était contrainte d'écrire avec une pointe, sur la muraille, l'état de
son linge. Ses vêtements tombaient en lambeaux; elle n'avait que deux
robes, une noire et une blanche, toutes deux également usées; elle
n'avait que trois chemises, qu'on lui donnait alternativement tous
les dix jours[1606]. La fille du concierge était sans cesse occupée
à raccommoder son linge, ses vêtements, ses souliers; elle remit une
bordure à sa robe noire[1607]. Brisée par l'émotion, accablée par
les privations, le mauvais air, le défaut d'exercice, la santé de la
captive s'était altérée, et d'horribles hémorragies venaient encore
ajouter à ses souffrances et à sa faiblesse[1608].
Par bonheur, Hue, qui avait toujours des relations avec la
Conciergerie, avait réussi, par l'intermédiaire de l'administrateur de
police, Dangé, à faire donner à Richard un successeur qui ne lui cédait
pas en humanité; c'était Bault, concierge à la Force[1609]. Sous un air
rude et sévère[1610], sous le costume d'un Jacobin[1611], Bault cachait
un cœur compatissant et, secondé par sa femme et sa fille, il chercha à
procurer à son auguste prisonnière les adoucissements compatibles avec
la surveillance dont il était lui-même l'objet. Sous prétexte qu'il
avait seul la responsabilité des détenus qui lui étaient confiés, il
fit sortir les gendarmes de la chambre royale, mit la clef dans sa
poche, et la Reine n'eut plus à subir désormais cette odieuse présence
que rendaient plus odieuse encore la conversation de ces hommes,
leurs blasphèmes, le bruit des verres et la fumée de tabac[1612]. Les
gendarmes, consignés à la porte extérieure, accompagnaient bien le
concierge, toutes les fois qu'il entrait dans le cachot, mais ils n'y
restaient plus seuls. La nourriture de la Reine, sans être luxueuse,
fut apprêtée avec soin; elle se composait de café le matin, et, à
dîner, de bouilli, de volaille rôtie, de légumes et de dessert[1613];
mais la pauvre femme n'avait guère d'appétit et il lui arrivait souvent
de ne pas manger[1614].
Ce modeste menu froissa cependant les sentiments égalitaires de
certains municipaux; ils signifièrent au concierge que l'accusée devait
être nourrie comme les autres, de l'ordinaire le plus grossier de la
prison. «Je n'entends pas cela, répondit Bault, c'est ma prisonnière;
j'en réponds sur ma tête. On pourrait tenter de l'empoisonner, il
faut que ce soit moi qui veille à ses aliments; pas une goutte d'eau
n'entrera ici sans ma permission.» Les municipaux cédèrent; le
concierge continua à être chargé de la nourriture de la Reine; il la
lui donna du moins saine et convenable, et l'eau fut toujours bien
claire et bien limpide[1615].
Mais, pour faire acte d'humanité, il fallait se dissimuler sous le
masque de la rigueur et de la persécution. L'automne approchait; le
mois d'octobre était froid et pluvieux; dans cette chambre sans feu,
où l'eau ruisselait sur le pavé et le long des parois, Bault songea à
protéger sa prisonnière contre l'humidité, en tendant autour de son lit
une vieille tapisserie. Les administrateurs virent cela et ne cachèrent
pas leur mécontentement. «Ne voyez-vous pas, leur dit le concierge, que
c'est afin de rompre le bruit et d'empêcher qu'on n'entende rien de la
chambre voisine?»—«C'est juste, répondirent les commissaires; tu as
bien fait[1616].» Ils eussent blâmé une mesure de pitié; ils devaient
approuver une pensée de méfiance.
Une autre fois, cependant, Bault était moins heureux; il avait demandé
une couverture de coton anglaise pour ajouter à la chétive couverture
qui ne mettait guère la captive à l'abri du froid et de l'humidité.
Fouquier-Tinville s'emporta: «Tu mériterais d'être envoyé à la
guillotine,» répondit-il brutalement. Mais le concierge ne se tint
pas pour battu et, ne pouvant obtenir une couverture, il la remplaça
par un matelas[1617]. De son côté, Mme Bault, qui avait un jardin
à Charenton, en réservait pour la Reine les meilleurs produits, les
fruits les plus délicats, et parfois les marchands de la Halle y
ajoutaient, comme du temps de Richard, des pêches et des melons[1618].
Au milieu de sa douloureuse solitude, la malheureuse souveraine pensait
sans cesse à ses enfants, à son fils surtout. Un jour que Bault entrait
dans la prison, elle s'approcha de lui et chercha à lui glisser dans la
main une paire de gants et une boucle de cheveux. Mais Bault n'était
pas seul; les gendarmes l'accompagnaient comme d'habitude; ils virent
le mouvement, et, s'élançant sur le concierge: «Qu'est-ce qu'on vient
de te remettre?» dirent-ils. Bault dut ouvrir la main; les gants et les
cheveux furent saisis et portés à Fouquier-Tinville. Plus heureuse,
quelques jours après, la Reine laissa tomber à ses pieds une pauvre
petite jarretière, qu'elle avait tressée, au moyen de deux cure-dents,
avec les fils arrachés à la couverture de son lit. Cette fois, elle ne
fut pas vue. Bault ramassa le triste et précieux souvenir que, par la
suite, Hue réussit à faire passer à la duchesse d'Angoulême, seul reste
de cette grande famille, décimée au Temple et à la Conciergerie[1619].
Une dernière et plus imprévue consolation était réservée â la
malheureuse femme: grâce à la complicité des geôliers, un prêtre fidèle
put pendant Une nuit pénétrer dans le cachot, y dire la messe et lui
donner même la communion[1620]. Cette nuit-là, il y eut un peu plus de
calme et peut-être un rayon d'espérance dans le cœur de la prisonnière.
Les hommes semblaient l'abandonner; Dieu ne l'abandonnait pas.
Les dévouements d'ailleurs étaient obstinés. En octobre, un complot
s'ébauchait encore pour arracher la victime à ses bourreaux. Quel en
était le chef? Était-ce Rougeville? Était-ce Batz? On l'ignore. Les
agents subalternes seuls sont connus: le perruquier Basset, une femme
bossue, la femme Fournier, le ménage Lemille. On avait gagné un certain
nombre de soldats à Paris, à Courbevoie et à Vincennes; on devait
exciter une émeute, s'emparer de la Convention et des Jacobins, et,
à la faveur du tumulte, délivrer la Reine. Le complot était vaste;
comme tous les autres, il échoua. Dénoncés par des espions auxquels
ils s'étaient imprudemment confiés, les conjurés furent arrêtés le 12
octobre et payèrent de leur tête leur généreux dessein[1621].
Tandis que ces vaillants luttaient pour disputer à l'échafaud la fille
des Césars et que ses geôliers s'efforçaient d'adoucir ses derniers
moments, que faisait sa famille pour la délivrer? Dès qu'elle avait
été transférée à la Conciergerie, Mercy s'était empressé d'écrire au
prince de Cobourg, général en chef de l'armée autrichienne, qui venait
d'entrer dans Valenciennes, pour le supplier de porter rapidement un
corps de cavalerie sur Paris, afin d'empêcher le crime qui se préparait
trop visiblement. «La postérité pourrait-elle croire, s'écriait-il,
qu'un si grand attentat a pu être consommé à quelques marches des
armées victorieuses de l'Autriche et de l'Angleterre, _sans que ces
armées aient tenté quelques efforts pour l'empêcher_[1622]?»
Mais Cobourg n'était pas l'homme des coups de main hardis. Soit
routine, soit calcul, soit impuissance[1623], il préféra prendre ses
quartiers d'hiver[1624], et Mercy fut réduit à écrire, deux mois plus
tard:
«Je tremble pour la Reine. En lisant les journaux, peut-on se défendre
d'un mouvement de terreur[1625]?»
Quand Mercy jetait ce cri d'alarme, il était trop tard; le dernier
acte du grand drame était commencé, et, suivant le mot de la Marck,
la «tache ineffaçable» restait sur le gouvernement autrichien qui, à
quarante lieues de Paris, n'avait rien fait pour sauver la tante de son
Empereur!