CHAPITRE XXVI

Procès de la Reine.—Décret de la Convention.—Premier

interrogatoire de Marie-Antoinette.—Chauveau-Lagarde et

Tronçon-Ducoudray sont désignés pour la défendre.—Le tribunal.—Les

jurés.—Audience du 14 octobre.—Acte d'accusation.—Les

témoins.—Déposition d'Hébert.—Mot sublime de la Reine.—Manuel et

Bailly.—L'officier de gendarmerie de Busne.—Audience du 15

octobre.—Interrogatoire du président.—Tisset et

Garnerin.—Réquisitoire de Fouquier-Tinville.—Discours des

défenseurs.—Condamnation.—La Reine est ramenée à la Conciergerie.

Il y avait deux mois déjà que la Reine avait été transférée à la

Conciergerie pour être traduite au Tribunal révolutionnaire, et

la haine de ses ennemis n'avait pu encore dresser contre elle un

acte d'accusation. Vainement Hébert, jaloux de faire oublier par

un redoublement de violence un instant de pitié, vainement Hébert,

impatient de voir «raccourcir la louve autrichienne», s'écriait-il:

«On cherche midi à quatorze heures pour juger la tigresse d'Autriche,

et l'on demande des preuves pour la condamner, tandis que, si on lui

rendait justice, elle devrait être hachée comme chair à pâté[1626].»

Vainement l'imagination atroce des pourvoyeurs habituels de la

guillotine se mettait-elle en campagne, forgeant des prétextes et

inventant des crimes. L'œuvre de Héron, même revue et corrigée

par Marat, était si absurde, que le Comité de Sûreté générale

renonçait à s'en servir[1627]. Le 3 octobre, Billaud-Varennes

montait à la tribune: «La femme Capet, dit-il, n'est pas punie...

Je demande que la Convention décrète expressément que le Tribunal

révolutionnaire s'occupera immédiatement du procès et du jugement

de la femme Capet.» Le décret fut rendu; mais, deux jours après, le

5 octobre, Fouquier-Tinville se plaignait qu'en le lui transmettant

on ne lui eût transmis en même temps «aucunes pièces relatives à

Marie-Antoinette[1628]». Le Tribunal ne savait que faire et Fouquier

avait des scrupules. Le Comité de Salut public lui ouvrit les Archives

nationales, lui fit communiquer le dossier du procès de Louis XVI;

peine inutile: on n'y trouva rien. A bout de ressources, Pache,

Chaumette et Hébert se transportèrent au Temple, le lundi 7 octobre,

torturèrent longuement par d'infâmes questions Madame Royale et

Mme Élisabeth[1629]; ils ne purent tirer de leurs réponses aucune

dénonciation contre la Reine. Mais, plus heureux, la veille, avec Louis

XVII, ils avaient arraché à l'innocence d'un enfant de huit ans, gorgé

d'eau-de-vie et terrorisé par les brutalités de Simon, une odieuse

calomnie contre sa mère.

Fouquier-Tinville pouvait désormais poser les bases de son «œuvre

d'enfer»; son imagination et la haine populaire feraient le reste.

Le 12 octobre, à six heures du soir. Marie-Antoinette fut appelée

au Palais de justice dans la grande salle d'audience. Vêtue d'une

misérable robe noire, elle alla s'asseoir en face de l'accusateur

public, sur une banquette, entre deux gendarmes. La salle était

sombre. Deux maigres bougies, placées devant le greffier Fabricius,

projetaient seules une lueur insuffisante et la Reine ne pouvait

distinguer, dans l'ombre où ils se cachaient, les puissants du jour,

qui venaient assister, avec une curiosité fiévreuse et méchante, à

l'agonie de la veuve du dernier roi de France.

Le président Herman commence l'interrogatoire; il passe en revue

tout l'édifice laborieusement élevé par Fouquier, tous les griefs

des révolutionnaires contre cette femme qui seule a tenu tête à la

Révolution: les prétendus millions envoyés à son frère, les relations

avec les Princes, le soi-disant Comité autrichien, le _veto_ opposé aux

décrets contre les émigrés et contre les prêtres, les complots contre

le peuple.

D—«C'est vous qui avez appris à Louis Capet cet art d'une profonde

dissimulation avec laquelle il a trompé trop longtemps le peuple

français, qui ne se doutait pas qu'on pût porter à un tel point la

scélératesse et la perfidie?»

R—«Oui, le peuple a été trompé; il l'a été cruellement; mais ce n'est

ni par mon mari ni par moi.»

On arrive à la fuite de Varennes.

D—«Vous avez été l'instigatrice principale de la trahison de Louis

Capet; c'est par vos conseils, et peut-être par vos persécutions,

qu'il a voulu fuir la France, pour se mettre à la tête des furieux qui

voulaient déchirer leur patrie?»

R—«Mon époux n'avait jamais voulu fuir la France; je l'ai suivi

partout; mais, s'il avait voulu sortir de son pays, j'aurais employé

tous les moyens pour l'en dissuader; mais ce n'était pas son

intention.»

On presse la Reine de questions sur ce sujet, comme on l'en avait

pressée lors de l'affaire de l'œillet. Comme au 4 septembre, elle

répond avec un sang-froid et une présence d'esprit qui ne se démentent

pas et qui confondent Herman.

D—«Vous n'avez jamais cessé un moment de vouloir détruire la liberté;

vous vouliez régner à quelque prix que ce fût, et remonter au trône sur

les cadavres des patriotes?»

R—«Nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône, puisque nous y

étions; nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France, qu'elle

fût heureuse; mais _qu'elle le soit_, nous serons toujours contents.»

..... D—«Quel intérêt mettez-vous aux armes de la République?»

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2) · 第 44 / 61 题