La Reine veuve.—Sa morne douleur.—Maladie de Madame Royale.—On
apporte aux prisonnières des vêtements de deuil.—Toulan et
Lepitre.—Plan d'évasion préparé par ces deux municipaux et M. de
Jarjayes.—Modifications dans le plan.—Nouveau projet; il échoue
comme le premier.—Lettre de la Reine à M. de Jarjayes.—Toulan
sauve l'anneau et le cachet du Roi.—La Reine les envoie à Monsieur
et au comte d'Artois.—Dénonciation de Tison.—Perquisitions
nocturnes.—Efforts des amis de la Reine à l'étranger.—Défection de
Dumouriez.—Activité et espérances de Fersen.—Tout échoue.—Louis
XVII tombe malade.—Le 31 mai.—Chaumette et Hébert viennent à la
Tour.—Le baron de Batz.—Michonis.—Plan d'évasion.—La défiance de
Simon le fait manquer.—La Tison devient folle.—Louis XVII est
enlevé à sa mère.—Il est livré au savetier Simon.—Nouvelle visite
de Drouet au Temple.—Le jeune prince brutalisé par
Simon.—Désespoir navrant de la Reine.—Elle est transférée à la
Conciergerie.
La Reine est veuve; elle a appris par les cris de joie d'une populace
effrénée que le régicide est consommé. Ses yeux sont secs; elle n'a
plus de larmes; elle étouffe[1442]; une violente secousse seule peut
la sortir de sa morne torpeur. Avide de se nourrir de son malheur et
d'en recueillir les tristes détails, elle espère que Cléry, le dernier
fidèle qui soit demeuré avec l'infortuné monarque, pourra venir lui
parler encore de celui qui n'est plus; elle en exprime le désir aux
municipaux; les municipaux refusent. Elle fait demander des vêtements
de deuil très simples pour elle et pour sa famille; on lui répond que
la Commune en délibérera.
Qu'elle fut longue, cette journée du 21 janvier, au milieu de la
brume épaisse qui enveloppait la capitale comme d'un linceul funèbre.
Le soir, le Dauphin et sa sœur se couchèrent; mais Madame Royale ne
pouvait dormir; la Reine et Mme Élisabeth veillaient auprès du lit
du jeune prince, qui, seul au troisième étage de la Tour, sommeillait
paisiblement. «Il a maintenant, dit Marie-Antoinette, l'âge qu'avait
son frère, lorsqu'il mourut à Meudon; heureux ceux de notre maison qui
sont partis les premiers: ils n'ont point assisté à la ruine de notre
famille[1443]!»
Il était deux heures et demie du matin, mais Tison et sa femme étaient
éveillés; étonnés d'entendre parler à cette heure, ils vinrent à la
porte pour surveiller les prisonnières: «De grâce, leur dit Mme
Élisabeth avec douceur, laissez-nous pleurer en paix.» «L'inquisition,
dit M. de Beauchesne, s'arrêta, désarmée par cette voix angélique, et
la conspiration des larmes ne fut pas dénoncée[1444].»
Le lendemain, quand le Dauphin s'éveilla, la Reine le prit dans ses
bras: «Mon enfant, dit-elle, il faut penser au bon Dieu.»—«Maman,
répondit-il, moi aussi j'ai bien pensé au bon Dieu; mais quand je
l'appelle, c'est toujours mon père qui descend devant moi[1445].»
Le 23 janvier, après deux jours d'attente, la Commune, généreuse,
accorda les vêtements de deuil réclamés par la veuve et les orphelins;
mais elle s'opposa à ce que Cléry, comme le demandait la Reine,
continuât près du fils le service qu'il avait fait près du père. Ce
fut un nouveau coup pour la Reine. «Rien, dit Madame Royale, n'était
capable de calmer ses angoisses; on ne pouvait faire entrer aucune
espérance dans son cœur; il lui était devenu indifférent de vivre ou
de mourir. Elle nous regardait quelquefois avec une pitié qui nous
faisait tressaillir[1446].» Cette pitié la sauva et son amour maternel
la tira de ce morne abattement. Madame Royale souffrait depuis quelque
temps d'un mal à la jambe; l'inquiétude et la douleur lui avaient
aigri le sang. «Heureusement, raconte-t-elle, peu de jours après le 21
janvier, le chagrin augmenta mon mal, ce qui occupa la Reine.» Le bruit
s'en répandit même dans Paris et l'ancienne nourrice de la princesse
sollicita la faveur de venir la soigner; on repoussa dédaigneusement sa
demande, mais on toléra l'intervention de l'ancien médecin des Enfants
de France, Brunier. Brunier vint au Temple et l'on devine son émotion,
quand il retrouva ses augustes maîtres dans un dénuement tel qu'ils
manquaient même de linge pour panser la jambe de la jeune malade; il
dut en apporter de chez lui[1447]. Grâce à ses bons soins et à ceux du
chirurgien Lacaze, la princesse se rétablit en un mois[1448].
Le 27 et le 30, les habits de deuil furent apportés. En voyant pour la
première fois ses enfants en noir, la Reine ne put s'empêcher de dire
en soupirant: «Mes pauvres enfants, vous, c'est pour longtemps; moi,
c'est pour toujours[1449].»
Les vêtements allaient mal; ce fut un bonheur; on laissa entrer au
Temple, pour les ajuster, une ancienne femme d'atours de Madame Royale,
Mlle Pion. La vue de cette figure amie fit un peu de bien aux
captives. «Leurs regards, a raconté Mlle Pion, m'en disaient plus
que n'auraient pu faire leurs paroles, et Mgr le Dauphin, dont l'âge
excusait les espiègleries, en profitait pour me faire, sous l'apparence
d'un jeu, toutes les questions que pouvait désirer la famille
royale[1450].»
Il semblait d'ailleurs que la surveillance se relâchât un peu. «Les
gardes, dit Madame Royale, croyaient qu'on allait nous renvoyer[1451].»
Des municipaux compatissants pénétraient à la Tour. Toulan et Lepître,
deux héros modestes, trouvaient le moyen, grâce à une ruse ingénieuse,
d'être ensemble de service et souvent le dimanche. La première fois
qu'ils revinrent après le 21 janvier, «nous trouvâmes, dit l'un d'eux,
la famille royale plongée dans l'affliction la plus profonde. En nous
apercevant, la Reine, sa sœur et les enfants fondirent en larmes;
nous n'osions nous avancer. La Reine nous fit signe d'entrer dans sa
chambre. «Vous ne m'avez pas trompée, nous dit-elle; ils ont laissé
périr le meilleur des Rois[1452].» Les deux municipaux purent remettre
aux captives quelques journaux, et c'est ainsi que les malheureuses
femmes apprirent les détails du régicide.
Quelques jours après, le 7 février, Lepître apporta un chant qu'il
avait composé sur la mort de Louis XVI, et que Mme Cléry avait mis
en musique. Lorsque, trois semaines plus tard, le 1er mars, il
revint au Temple, la Reine le fit entrer dans la chambre de Mme
Élisabeth, où le Dauphin chanta la romance, que sa sœur accompagnait.
«Nos larmes coulèrent, raconte Lepître, et nous gardâmes un morne
silence. Mais qui pourrait peindre le spectacle que j'avais sous les
yeux: la fille de Louis XVI à son clavecin, sa mère assise auprès
d'elle, tenant son fils dans ses bras et, les yeux mouillés de
pleurs, dirigeant avec peine le jeu et la voix de ses enfants; Mme
Élisabeth, debout à côté de sa sœur et mêlant ses soupirs aux tristes
accents de son neveu[1453].»
Mais ce n'était pas seulement pour offrir à la famille royale ces
platoniques consolations que Toulan et Lepître venaient au Temple; ils
avaient conçu un projet plus décisif et plus audacieux. Dans Paris,
perdus au milieu de la foule, on rencontrait encore des royalistes
dévoués: d'anciens serviteurs de la Cour, d'anciens agents de la
famille royale rôdaient autour du Temple, cherchant le moyen de s'y
introduire et plus encore d'en faire sortir les prisonniers. C'était
avant tout le baron de Batz, mal vu de l'émigration, suspect même à
Fersen, nous ne savons pourquoi[1454], mais fidèle autant que qui que
ce soit, soldat intrépide, conspirateur fécond en ressources, «l'infâme
Batz» comme l'appelait Barère, qui avait cherché à enlever Louis XVI,
au 21 janvier, et qui, n'ayant pu réussir à sauver le Roi, risquait
tout pour sauver sa famille. C'était aussi le chevalier de Jarjayes,
maréchal de camp, mari d'une des femmes les plus dévouées de la Reine,
ancien agent du Roi à l'étranger, et qui, depuis l'incarcération de
ses maîtres, n'avait pas voulu quitter la capitale, afin d'étudier
les moyens de leur être encore utile. Ce relâchement momentané de
surveillance, dont parle Madame Royale, leur avait peut-être suggéré la
pensée qu'une évasion serait possible. Au commencement de mars, un plan
fut arrêté entre Jarjayes, Toulan et Lepître. Le premier se chargeait
de préparer la fuite au dehors, les deux autres de la rendre possible
au dedans. Jarjayes fit faire pour la Reine et Mme Élisabeth des
habits d'hommes, que Toulan et Lepître introduisirent à la Tour.
Revêtues de ces costumes, ceintes d'écharpes tricolores et munies de
cartes semblables à celles des municipaux, les princesses seraient
sorties sous ce travestissement. Il était plus difficile d'enlever les
enfants, le jeune Roi surtout, plus particulièrement surveillé. Comment
déjouer cette surveillance? On en trouva cependant le moyen. Chaque
soir, l'homme chargé de nettoyer les réverbères venait les allumer; il
était accompagné, pour cette besogne, de deux enfants, à peu près de
la taille de Madame Royale et de Louis XVII, et sortait habituellement
avant sept heures, heure à laquelle on relevait les sentinelles. Un
royaliste dévoué, M. Ricard, inspecteur des domaines nationaux[1455],
aurait pris la place de cet homme, et, venant le soir, lorsque la
garde aurait été relevée, il aurait, sa boîte de fer blanc à la main,
pénétré jusqu'à l'appartement de la Reine. Là, il aurait reçu des mains
de Toulan, qui l'aurait vivement et à haute voix gourmandé de n'être
pas venu lui-même et d'avoir fait faire la besogne par ses enfants,
les deux jeunes princes, accoutrés en petits lampistes, qui seraient
ainsi allés retrouver leur mère, sortie avant eux. A l'heure dite et
au lieu convenu, trois cabriolets auraient été préparés à l'avance. La
Reine et son fils seraient montés dans le premier avec M. de Jarjayes;
Madame Royale, dans le second, avec Lepître; Mme Elisabeth, dans
le troisième, avec Toulan. Des passeports, bien en règle[1456], ne
laissaient pas d'inquiétude pour la route. Le plan avait été concerté
de telle sorte qu'on ne pouvait se mettre à la poursuite des fugitifs
que cinq ou six heures après leur départ. C'était assez d'avance pour
qu'ils pussent gagner les côtes de Normandie, où un bateau attendait
près du Havre et les transporterait en Angleterre[1457].
Tout était convenu et la Reine approuvait le projet qui devait être
mis à exécution le 8 mars. Malheureusement, le 7, une assez vive
agitation se manifesta dans Paris, causée à la fois par la rareté des
subsistances et par les mauvaises nouvelles qui arrivaient des armées;
les Français avaient dû évacuer Aix-la-Chapelle et lever le siège de
Maëstricht; les Autrichiens étaient rentrés à Liège. Sous le coup de
ces nouvelles, les sections réclamaient la clôture des barrières pour
empêcher la sortie des suspects. Le Conseil se contenta de suspendre
la délivrance des passeports pour l'étranger. Mais il n'eût pas été
prudent, au milieu de cette agitation et de cette méfiance, de tenter
une évasion toujours difficile, plus difficile encore à un moment où
l'attention était plus particulièrement en éveil. Il fallut ajourner,
puis abandonner le projet.
Mais si la fuite de la famille royale était devenue impossible, si
celle du jeune Roi, entre autres, tout spécialement surveillé, se
heurtait à des obstacles presque insurmontables, ne serait-il pas
possible au moins de sauver la Reine, la plus exposée de tous aux
haines populaires? Les deux intrépides alliés, Toulan et Jarjayes,
étudièrent un nouveau plan. Dans ce plan, c'était encore Toulan, seul,
cette fois, qui se chargeait de faire sortir Marie-Antoinette et de la
mener dans un lieu déterminé, où elle eût retrouvé Jarjayes. Celui-ci,
de son côté, s'était ménagé les moyens de la conduire en sûreté.
Mais la Reine accepterait-elle cette combinaison? Consentirait-elle
à fuir seule, laissant sa belle-sœur, ses enfants surtout, entre
les mains de leurs bourreaux? Les prières de Toulan et de Jarjayes,
les supplications de Mme Élisabeth, la certitude que cette tante
admirable serait une admirable seconde mère pour les orphelins, avaient
fini par triompher des répugnances de Marie-Antoinette. Elle s'était
résignée, non sans des retours terribles, et des velléités incessantes
de refus, à se prêter au désir de ses sauveurs. Le jour de l'évasion
approchait; on était à la veille, au soir; les enfants étaient couchés;
mais Madame Royale ne dormait pas; la Reine et Mme Élisabeth
causaient ensemble, avec quelle angoisse, avec quelle souffrance de
cette imminente séparation, on le devine. «Résolue au sacrifice qu'on
lui demandait, raconte M. de Beauchesne, qui a recueilli, sur cette
scène émouvante, les précieux souvenirs de la duchesse d'Angoulême, la
Reine était assise auprès du lit de son fils: «Dieu veuille que cet
enfant soit heureux!» dit-elle.—«Il le sera, ma sœur,» répondit Mme
Élisabeth en montrant à la Reine la figure naïve, ouverte, douce et
fière du Dauphin.—«Toute jeunesse est courte comme toute joie,» murmura
Marie-Antoinette, avec un serrement de cœur indicible; «on en finit
avec le bonheur, comme avec toute autre chose!» Puis, se levant, elle
marcha quelque temps dans sa chambre en disant: «Et vous-même, ma
bonne sœur, quand et comment vous reverrai-je? C'est impossible! C'est
impossible[1458]!»
Et lorsque, le lendemain, Toulan vint, prêt au départ, et tout heureux
à la pensée qu'il allait sauver la veuve de son Roi, la Reine s'avança
vers lui: «Vous allez m'en vouloir, lui dit-elle, mais j'ai réfléchi.
Il n'y a ici que danger; mieux vaut mort que remords.»
Et elle le chargea pour Jarjayes du billet suivant, qui a été révélé
pour la première fois par Chauveau-Lagarde:
«Nous avons fait un beau rêve. Voilà tout. _Mais nous y avons beaucoup
gagné_, en trouvant dans cette occasion une nouvelle preuve de votre
entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes. Vous
trouverez toujours en moi du caractère et du courage; mais l'intérêt de
mon fils est le seul qui me guide. _Quelque bonheur que j'eusse éprouvé
à être hors d'ici_, je ne peux consentir à me séparer de lui. Je ne
pourrais jouir de rien sans mes enfants, _et cette idée ne me laisse
pas même un regret_[1459].»
«Je mourrai malheureuse, avait encore dit la Reine à Toulan, si je n'ai
pu vous prouver ma gratitude.»—«Et moi, Madame, avait répondu Toulan,
si je ne puis vous montrer mon dévouement.» Ce dévouement, le fidèle
municipal ne tarda pas en à donner une nouvelle preuve. Il savait
avec quelle ardeur la Reine et les princesses désiraient posséder
les derniers souvenirs du Roi, ces objets précieux que l'infortuné
monarque avait remis à Cléry pour Marie-Antoinette et que la Commune
n'avait pas permis à Cléry de porter à la royale destinataire.
L'anneau, le cachet de Louis XVI, le petit paquet de cheveux, repris
au fidèle serviteur à la sortie du Temple, le 1er mars[1460], tout
cela était placé sous les scellés et conservé dans l'appartement du
condamné. Avec une rare habileté, Toulan trouva moyen de les enlever
et d'apporter à la Reine ces chères reliques du martyr. La Reine les
reçut en pleurant d'attendrissement et de joie; mais elle craignit que
quelque dénonciation de Tison, que quelque perquisition minutieuse ne
fît découvrir ces précieux gages de l'affection de son mari, et, pour
les mettre en sûreté, elle se décida à les envoyer à l'étranger. Ce
fut encore aux deux vaillants complices, Toulan et Jarjayes, qu'elle
s'adressa: Toulan reçut les objets, et Jarjayes se chargea de les
porter à Monsieur et au comte d'Artois, avec des lettres des royales
prisonnières.
«Ayant un être fidèle, sur lequel nous pouvons compter, écrivait la
Reine à Monsieur, j'en profite pour envoyer à mon frère et ami ce dépôt
qui ne peut être confié qu'en ses mains. Le porteur vous dira par quel
miracle nous avons pu avoir ces précieux gages; je me réserve de vous
dire moi-même le nom de celui qui nous est si utile. L'impossibilité où
nous avons été jusqu'à présent de pouvoir vous donner de nos nouvelles
et l'excès de nos malheurs nous font sentir encore plus vivement notre
cruelle séparation; puisse-t-elle n'être pas longue! Je vous embrasse,
en attendant, comme je vous aime, et vous savez que c'est de tout mon
cœur[1461].»
Et elle écrivait au comte d'Artois:
«Ayant trouvé enfin un moyen de confier à notre frère un des seuls
gages qui nous restent de l'être que nous chérissons et pleurons tous,
j'ai cru que vous seriez bien aise d'avoir quelque chose qui vienne de
lui; gardez-le en signe de l'amitié la plus tendre avec laquelle je
vous embrasse de tout cœur[1462].»
La mission fut remplie. Jarjayes pourtant ne partit pas tout de suite:
il espérait toujours. Mais lorsque Barnave fut arrêté, le général, qui
plus d'une fois avait servi d'intermédiaire dans les relations des
Constitutionnels avec la Cour, craignit d'être arrêté lui-même, et,
redoutant avec l'éloquent député une confrontation qui aurait pu être
compromettante pour tous deux et surtout pour la Reine, il se décida
à se réfugier à Turin[1463]. C'est de là que, par l'entremise du roi
de Sardaigne, il fit parvenir à Monsieur et au comte d'Artois les
souvenirs de Louis XVI et les lettres de Marie-Antoinette. Mais, avant
de partir, il avait reçu de la «grande et infortunée souveraine» le
billet suivant:
«Adieu, je crois que, si vous êtes bien décidé à partir, il vaut mieux
que ce soit promptement. Mon Dieu que je plains votre pauvre femme! T.
vous dira l'engagement formel que je prends de vous la rendre, si cela
m'est possible.
«Que je serai heureuse, si nous pouvons être bientôt réunis! Jamais je
ne pourrai assez reconnaître ce que vous avez fait pour nous.
«Adieu! Ce mot est cruel[1464].»
Ainsi l'isolement se faisait chaque jour davantage; le cercle de fer
se resserrait autour des prisonnières; elles conservaient pourtant
encore,—ce billet le prouve,—l'espoir d'une délivrance possible
et peut-être prochaine. Illusion trop tôt démentie. Le 27 mars,
Robespierre demandait le bannissement des Bourbons, à l'exception
de Marie-Antoinette, qui devait être traduite devant le Tribunal
révolutionnaire, et du fils de Capet, qui resterait détenu à la Tour
du Temple. La Convention, pour cette fois, passa à l'ordre du jour;
mais la Commune avait-elle eu vent des généreux desseins de Toulan et
de Jarjayes? Sa méfiance devenait plus soupçonneuse; sa haine, plus
persécutrice.
Un jour, le 25 mars, le feu avait pris à la cheminée de la Reine. «Le
soir, dit Madame Royale, Chaumette, procureur de la Commune, vint
pour la première fois reconnaître ma mère et lui demander si elle ne
désirait rien. Ma mère demanda seulement une porte de communication
avec la chambre de ma tante; les deux terribles nuits que nous avions
passées chez elle, nous avions couché, ma tante et moi, sur un des
matelas par terre. Les municipaux s'opposèrent à cette demande; mais
Chaumette dit que, dans l'état de dépérissement où était ma mère,
cela pourrait être nécessaire à sa santé et qu'il en parlerait au
Conseil général. Le lendemain, il revint à dix heures du matin avec
Pache, le maire, et cet affreux Santerre, commandant général de la
garde nationale. Chaumette dit à ma mère qu'il avait parlé au Conseil
général de sa demande pour la porte et qu'elle avait été refusée.
Elle ne répondit rien. Pache lui demanda si elle n'avait point de
plainte à porter. Ma mère dit non, et ne fit pas d'attention à ce qu'il
disait[1465].»
Des précautions nouvelles étaient prises; on élevait un mur dans le
jardin; on mettait des jalousies au haut de la Tour; on bouchait
tous les trous avec soin[1466]. Le 1er août, la Commune décida
«qu'aucune personne de garde au Temple n'y pourrait dessiner quoi que
ce soit, que les commissaires de service ne devraient avoir aucune
communication avec les personnes détenues ni se charger d'aucune
commission pour elles, que Tison et sa femme ne pourraient sortir de
la Tour ni communiquer avec qui que ce soit au dehors[1467]». Mais
cette prohibition nouvelle, si dure pour les captives, l'était aussi
pour les Tison: ils n'avaient plus le droit de voir personne, pas même
leurs parents. Un jour qu'on leur avait refusé de laisser monter leur
fille,—c'était le 19 avril,—Tison entra dans une violente colère et, ne
sachant sur qui faire retomber sa rage, il s'en prit naturellement aux
prisonnières et à ceux qui semblaient leur témoigner quelque intérêt.
Il déclara à Pache, qui se trouvait à la Tour, que certains municipaux
parlaient bas à la Reine et à Mme Élisabeth. Sommé de donner
leurs noms, il dénonça Toulan, Lepître, Brunot, Moëlle, Vincent et le
médecin Brunier, et ajouta que les captives avaient des correspondances
avec le dehors. Comme preuve, il raconta qu'un jour, après souper, la
Reine, en tirant son mouchoir, avait laissé tomber un crayon et que
chez Mme Élisabeth il y avait des pains à cacheter, de la cire et
des plumes dans une boîte. Sa femme, mandée, répéta la même chose; la
dénonciation, signée des deux espions, fut envoyée à la Commune qui,
après avoir fait apposer les scellés chez les municipaux suspects,
décida qu'une perquisition minutieuse serait faite au Temple.
Le 20, à dix heures trois quarts du soir[1468], les princesses venaient
de se coucher, lorsque Hébert arriva, escorté de plusieurs municipaux;
à l'odieux de l'inquisition il avait voulu ajouter la terreur de la
surprise, en pleine nuit. Les prisonnières se levèrent précipitamment.
Hébert leur lut un arrêté de la Commune, qui ordonnait de les fouiller
«à discrétion[1469]». On chercha dans tous les meubles, partout, même
sous les matelas. Le jeune prince dormait; on l'arracha durement de son
lit pour fouiller dedans: sa mère le prit dans ses bras, tout transi de
froid. La visite dura cinq heures jusqu'à quatre heures du matin: on
ne trouva rien, sauf, sur la Reine, un portefeuille de maroquin rouge
qui contenait quelques adresses et un porte-crayon d'acier sans mine,
et chez Mme Elisabeth un bâton de cire rouge ayant déjà servi et un
peu de poudre de buis. A Marie-Thérèse on enleva un sacré-cœur et une
prière pour la France. Furieux de n'avoir saisi que ces bagatelles,
Hébert et ses acolytes forcèrent la Reine et Mme Élisabeth à signer
le procès-verbal de perquisition, les menaçant, en cas de refus, de
leur enlever Louis XVII et Marie-Thérèse[1470]. Trois jours après,
ils revinrent, et cette fois ils découvrirent, sous le lit de Mme
Élisabeth, un chapeau d'homme, renfermé dans une cassette; c'était
un chapeau que Louis XVI avait porté au commencement de sa captivité
au Temple et que sa sœur lui avait demandé, afin de le conserver
en souvenir de lui[1471]. Une pareille relique était suspecte; les
commissaires emportèrent le chapeau, malgré les supplications de
Mme Élisabeth; mais ils durent avouer dans le procès-verbal qu'ils
n'avaient trouvé «aucun vestige de correspondance avec le dehors, ni
de connivence entre elles,—les prisonnières,—et les six membres du
Conseil, inculpés dans le rapport de Tison[1472]». Les six municipaux
n'en furent pas moins suspendus de leurs fonctions, et les deux plus
compromis, Toulan et Lepître, rayés de la liste des commissaires
chargés de la surveillance du Temple.
Cependant, à l'étranger, les amis de la famille royale ne restaient pas
inactifs; Fersen redoublait ses démarches près de toutes les Cours.
Mais comment amener un accord, quand les Cours, quand les fidèles
même de la monarchie étaient divisés? Catherine II n'aimait pas
Marie-Antoinette[1473]; l'Autriche se méfiait de la Prusse[1474];
la Russie était mécontente de l'Autriche[1475]; Fersen lui-même
était rempli de préventions contre la Marck et Mercy[1476]. Il ne se
décourageait pas cependant. Dès le mois de septembre 1792, il avait
voulu faire agir l'Angleterre, qui, n'étant pas alors en guerre avec
la France, aurait peut-être été écoutée à Paris; mais Pitt était resté
froid et s'était borné à des protestations d'intérêt platonique.
L'Espagne seule avait fait faire des observations par l'organe de
son ambassadeur. L'assassinat du 21 janvier avait été la réponse
de la Convention aux déclarations de l'Angleterre et de l'Espagne.
Après la mort de Louis XVI, l'Autriche avait songé à réclamer la
Reine. «Faute de n'avoir pas cru possible l'assassinat du Roi de
France, écrivait Mercy à la Marck devenu prince d'Arenberg, peut-être
n'a-t-on pas fait tout ce qui était faisable pour prévenir cette
horreur. Tâchons du moins qu'il n'en soit pas de même à l'égard de
cette infortunée Reine, qui doit devenir maintenant le constant objet
de notre sollicitude[1477].» Mais on ne tarda pas à renoncer à ces
démarches, dans la crainte qu'elles fussent tout au moins inutiles,
et peut-être nuisibles. «L'intérêt que l'Empereur manifestera pour sa
tante, disait Fersen, ne sera-t-il pas une raison pour les factieux
et un moyen dont ils se serviront pour la perdre, en réveillant les
haines contre les Autrichiens et montrant la Reine comme étrangère et
complice des crimes qu'ils ont imputés au Roi[1478]?» Ne valait-il
pas mieux, à force d'argent et de promesses, gagner quelques meneurs
influents, comme Laclos, Santerre, Dumouriez[1479]? Dumouriez surtout,
alors à la tête d'une armée victorieuse, et qui, ancien serviteur
de la monarchie, pouvait avoir la pensée de la restaurer avec Louis
XVII. Quelque temps après, en effet, comme pour donner raison aux
prévisions du dévoué Suédois, les Constitutionnels,—c'est le mot dont
il se sert,—proposaient au baron de Breteuil d'obtenir un décret de
bannissement pour la Reine et ses enfants; ils exigeaient pour cela six
millions, payables lorsque les prisonniers eussent été en sûreté sur
la terre étrangère; le baron demanda les six millions à Pitt, qui fit
des objections, et l'affaire n'eut pas de suite[1480]. Mais un peu plus
tard, un homme de confiance de Dumouriez vint à son tour s'aboucher
avec M. de Breteuil[1481]: le général était las du despotisme de
la Convention, indigné de la mort du Roi et des atrocités qui se
commettaient à Paris. Le baron s'adressa de nouveau à l'Angleterre,
qui, cette fois encore, traîna en longueur. Mais, avec ou sans les
émigrés, Dumouriez poursuivait son plan. Le 12 mars, il avait avec les
commissaires de la Convention une vive altercation. Le 25, il recevait
à son quartier général le colonel autrichien Mack, envoyé du prince de
Cobourg, et, après avoir exhalé devant lui tous ses griefs contre le
gouvernement révolutionnaire, il s'écriait: «Il nous est impossible
de rester plus longtemps spectateurs tranquilles de tant d'horreurs.
Je veux disperser cette criminelle Convention, rétablir la royauté
constitutionnelle, proclamer le Dauphin roi de France, sauver les
jours de la Reine.» Quelques jours après, l'accord était fait entre
le prince allemand et le général français. Cobourg s'engageait à ne
pas inquiéter Dumouriez, et celui-ci, à la tête de son armée, devait
marcher sur Paris, dissoudre la Convention et restaurer la monarchie.
«Un exprès, envoyé par le vicomte de Caraman au baron de Breteuil,
écrivait Fersen tout joyeux sur son _Journal_, a apporté l'arrangement
fait par Dumouriez avec le prince de Cobourg. J'en envoyai une
estafette en porter la nouvelle en Suède. La joie fut très vive. J'en
eus d'autant plus que je ne craignais plus rien pour la Reine[1482].»
Mais déjà les intrigues renaissaient. En cas de rétablissement de la
monarchie, qui aurait la régence? L'entourage de Monsieur la demandait
pour lui[1483]; les amis de la Reine, s'appuyant sur les précédents,
la revendiquaient pour elle, et il n'était pas bien sûr que Dumouriez
vainqueur ne réclamât un titre auquel la grandeur du service rendu
semblerait lui donner quelque droit. Pour prévenir ces conflits et
régler l'attitude à prendre, Fersen voulait envoyer d'une part à Vienne
et à Hamm le marquis de Limon, afin de décider Monsieur à renoncer à
ses prétentions; d'autre part, à Paris, l'évêque de Pamiers, Mgr
d'Agout, afin de «voir la Reine au moment de sa délivrance, pour
l'instruire de sa position et lui donner des conseils sur ce qu'elle
aurait à faire[1484].» Et lui-même rédigeait une longue lettre à
Marie-Antoinette pour lui expliquer toute sa politique. Il fallait se
servir de Dumouriez, sans se livrer à lui; car c'était un «gueux qui
dans le fait n'a cédé qu'à la nécessité et n'a voulu se bien conduire
que lorsqu'il voyait l'impossibilité de résister plus longtemps[1485]».
C'était néanmoins un auxiliaire utile pour le rétablissement de la
monarchie en son entier, telle que la Reine la voulait et que les
circonstances le permettaient. Car il saurait d'une part neutraliser
l'influence des émigrés; de l'autre résister aux Puissances, comme
l'Angleterre et l'Autriche, qui avaient intérêt à «donner à la France
un gouvernement qui la tienne dans un état de faiblesse». On formerait
un Conseil de régence où l'on aurait soin de contrebalancer les
influences diverses, les Princes par Dumouriez, Monsieur par le baron
de Breteuil. «Il faudra écrire à l'Empereur, aux rois de Prusse et
d'Angleterre. Ils ont été parfaits pour vous, surtout le roi de Prusse.
Il faudrait aussi écrire à l'Impératrice, mais une lettre simple et
digne; car je ne suis pas content de sa conduite; elle n'a jamais
répondu à votre lettre.» En tout cas, «jusqu'au moment où vous serez
reconnue régente et où vous aurez formé votre Conseil, il faut faire le
moins possible et payer tout le monde en politesses[1486].»
Ainsi l'on réglait tout, on partageait les places, on distribuait les
honneurs, comme si l'entreprise, qui n'était pas encore commencée,
avait déjà abouti. Le cœur se serre en lisant dans tous ses détails ce
plan d'une restauration qui ne devait pas se faire et en songeant que
celle sur la tête de laquelle l'ardente imagination de Fersen voyait
déjà rétablie la couronne de France, ne devait plus avoir d'autre
couronne que celle du martyre. Mais à ce moment, qui doutait du succès?
Quand les généraux de la République abandonnaient la République,
comment ne pas croire au rétablissement de la monarchie? L'illusion fut
de courte durée; le jour même où Fersen traçait à la Reine ce plan de
conduite, il apprenait la ruine complète de ses rêves: depuis quatre
jours déjà, Dumouriez était en fuite; abandonné par son armée, fusillé
par les volontaires, il avait dû se réfugier à Mons avec tout son
état-major[1487].
Un dernier espoir restait: l'échange des prisonniers du Temple contre
les commissaires de la Convention, livrés par Dumouriez et détenus à
Maëstricht. Des négociations furent entamées; elles échouèrent[1488],
et cette chance suprême s'évanouit.
Au lieu de la délivrance ce fut la maladie qui entra à la Tour. Tant
de souffrances morales et physiques avaient altéré la santé des
prisonniers. Madame Royale était venue coucher dans la chambre de sa
mère, dans la crainte que la Reine ou le Dauphin ne se trouvassent mal
la nuit et ne restassent ainsi sans secours[1489]. La santé du jeune
prince déclinait aussi: pauvre enfant qui, habitué à la vie active, ne
prenait presque plus d'exercice et qui, à huit ans, à l'âge où l'on a
besoin de bonheur et d'expansion, vivait «toujours au milieu des larmes
et des secousses, des saisissements et des terreurs continuelles[1490]».
Après le 21 janvier, la Reine avait refusé de descendre au jardin:
elle ne pouvait se résoudre à passer devant la chambre vide de
son époux. Mais, craignant que le défaut d'air ne fît du mal à ses
enfants, elle avait demandé, à la fin de février, l'autorisation de
monter avec eux sur la plate-forme de la Tour; humaine ce jour-là, par
hasard, la Commune l'avait permis[1491]. C'était l'air du moins et un
peu de liberté, lorsque Mme Élisabeth réussissait à entraîner les
surveillants derrière le toit de la Tour, afin de laisser la Reine hors
de la vue, ou qu'on avait affaire à quelque municipal compatissant,
comme Moëlle[1492]. Mais qu'était-ce que cette promenade circonscrite à
un espace de quelques pieds carrés, car la flèche aiguë qui surmontait
la Tour occupait le milieu de la plate-forme[1493], et il fallait se
réduire à faire le tour du parapet. Plus de jeux, plus d'exercices,
plus de courses, comme dans le jardin. Sans doute, la vue était belle;
l'air était vif; mais le vent aussi était violent à cette hauteur et
l'ombre des murs souvent perfide.
Un jour, au commencement de mai, au retour de cette triste promenade,
le jeune Roi se plaignit d'un point de côté; le 9, à sept heures du
soir, il fut pris d'une fièvre violente, accompagnée de mal de tête. Il
ne pouvait rester couché, parce qu'il étouffait. La Reine, inquiète,
demanda qu'on fît venir le médecin habituel de ses enfants, Brunier. Le
Conseil ne fit que rire des alarmes de la pauvre mère; les municipaux
dirent qu'elle s'inquiétait pour rien[1494]. Hébert avait vu à cinq
heures l'enfant sans fièvre, et d'ailleurs Brunier était suspect: il
s'était découvert respectueusement devant ses anciens maîtres et avait
été dénoncé par Tison avec Toulan et Lepître. La fièvre redoubla. Pour
ne pas rester dans cet air malsain, Madame Royale quitta la chambre de
sa mère et Mme Élisabeth vint la nuit y prendre sa place. La maladie
ne cédait pas aux soins maternels: la Reine redemanda un médecin.
Cette fois, la Commune se détermina à en accorder un; mais ce ne fut
pas Brunier, ce fut Thierry, médecin ordinaire des prisons, «attendu
que ce serait blesser l'égalité de lui en envoyer un autre.» Thierry
vint le matin et trouva un peu de fièvre à l'enfant; il revint dans
la journée et constata que la fièvre était plus forte. Heureusement
c'était un brave cœur, estimé comme homme et comme praticien. Il soigna
le jeune malade avec dévouement et eut l'attention et le courage
d'aller conférer du traitement à suivre avec Brunier qui, connaissant
de longue date le tempérament du prince, pouvait mieux indiquer le
remède. Le remède en effet,—c'était une médecine,—fit du bien; mais la
Reine ne dormit pas de la nuit, parce que la dernière fois que son fils
avait été purgé, il avait eu des convulsions affreuses. Le mal céda
cependant; mais la fièvre et le point de côté revinrent de temps en
temps. La santé du malheureux enfant commençait à s'altérer; elle ne se
remit jamais complètement[1495]. Pendant les mois de mai, de juin et de
juillet, on trouve, sur les mémoires du citoyen Robert, apothicaire, de
nombreux médicaments fournis pour lui[1496]. Le il juin, on s'aperçut
même que le jeune prince s'était blessé en jouant sur un bâton[1497],
et le bandagiste de la prison dut venir le visiter[1498]. Pour le
distraire, pendant qu'il était au lit, la Reine lui lisait _Gil-Blas_.
Le contrecoup des agitations de Paris se faisait toujours sentir au
Temple. Le 31 mai, on défendit aux prisonniers de monter à la Tour
pour prendre l'air. Quelques jours après, à six heures du soir,
Chaumette vint avec Hébert; tous deux étaient ivres. Chaumette demanda
à la Reine si elle avait des désirs à exprimer ou des plaintes à
formuler; la Reine répondit négativement et ne fit plus attention
à ses sinistres visiteurs; mais leur présence prolongée lui était
odieuse. Mme Élisabeth, pour délivrer sa belle-sœur de ce supplice,
demanda à Chaumette pourquoi il était venu et pourquoi il restait.
«C'est,» répondit le Procureur de la commune, «que je fais la visite
des prisons, et toutes les prisons étant égales, je suis venu au
Temple comme ailleurs.» La nuit suivante, Louis XVII se trouva mal;
ces accidents arrivaient fréquemment au pauvre enfant, privé d'air et
d'exercice; Thierry vint le voir et, pour cette fois, l'indisposition
n'eut pas de suite[1499].
Autour du Temple cependant les amis de la Reine veillaient encore.
Grâce à la connivence de municipaux compatissants, quelques-uns
réussissaient à s'introduire dans la prison, comme ce La Caze, dont
parle Fersen, qui trouva Marie-Antoinette peu changée, mais Mme
Élisabeth tellement méconnaissable qu'il ne la reconnut que lorsque
la Reine l'appela _ma sœur_[1500]. Une autre fois, c'était une
Anglaise, Mme Atkyns, qui pénétrait près de la Reine et lui offrait
de changer de vêtements avec elle pour faciliter son évasion. Mais il
fallait partir seule; cette fois encore Marie-Antoinette refusa[1501].
C'était surtout l'intrépide et infatigable baron de Batz, toujours
aux aguets pour saisir une occasion favorable, toujours prêt à jouer
sa tête pour sauver les débris de la famille royale. Ancien membre
de la Constituante, possesseur d'une grande fortune, qu'il avait
généreusement mise à la disposition du Roi[1502], Batz avait trouvé
moyen d'acheter ou de gagner plusieurs membres de la Convention et
plusieurs municipaux; caché dans Paris, tantôt dans une maison, tantôt
dans une autre, il déroutait la police et seul jetait la terreur chez
ceux qui terrorisaient la France. Sa principale retraite était rue
Richelieu, chez un épicier nommé Cortey, royaliste caché, qui, par ses
relations avec Chrétien, juré du Tribunal révolutionnaire et principal
agent du Comité de la section—Lepelletier, avait réussi à se faire
inscrire parmi les commandants chargés de la garde de la Tour. Grâce
à lui, Batz, sous le nom de Forget, fut compris parmi les hommes de
service au Temple et put ainsi étudier les lieux pour l'entreprise
qu'il méditait. Quand il eut tout examiné, il s'ouvrit à un municipal,
jadis révolutionnaire ardent, mais qui, converti, lui aussi, par le
spectacle des vertus des prisonniers, dissimulait, sous les apparences
d'un civisme bruyant, un dévouement à toute épreuve pour la famille
royale, dévouement qu'il devait payer de sa vie. Homme de tête et de
sang-froid, Michonis était bien le complice qui convenait à Batz; il
se chargea de tout organiser à l'intérieur. En même temps, le baron
s'assura, dans sa section, de la coopération active d'une trentaine de
fidèles, dont il connaissait le courage et la discrétion[1503]. Mais,
pour réussir, il fallait que Michonis et Cortey fussent de service
ensemble.
Le jour désiré arriva enfin[1504]. Cortey entre au Temple avec son
détachement dans lequel Batz figure sous son nom d'emprunt; il
distribue le service de manière à mettre ses trente hommes dévoués aux
postes de la Tour et de l'escalier ou dans des patrouilles entre minuit
et deux heures du matin. A la même heure, Michonis sera de garde dans
l'appartement des princesses, tandis que ses collègues resteront dans
la chambre du Conseil.
C'est lui qui ouvrira la porte aux prisonniers; il les revêtira
d'amples redingotes d'uniforme, dont quelques-uns des hommes de Cortey
ont pris la précaution de se munir. Les princesses, sous ce déguisement
et l'arme au bras, seront placées dans une patrouille au milieu de
laquelle on cachera le jeune Roi. La patrouille sera conduite par
Cortey, qui, seul, en sa qualité de commandant général, a le pouvoir
de faire ouvrir les grandes portes pendant la nuit. Au dehors, dans la
rue Charlot[1505], tout est préparé pour une fuite rapide; les mesures
ont été bien prises: «elles sont, dit Sénar qui les a connues, aussi
hardies que bien menées.»
L'heure approche; il est onze heures. Tout à coup Simon arrive
essoufflé; un gendarme lui a remis ce billet: «Michonis vous trahira
cette nuit; veillez.» En lisant cette dénonciation, Simon a bondi; il a
prévenu ses collègues qui l'ont chargé de veiller. «Si je ne te voyais
pas ici, dit-il à Cortey, je ne serais pas tranquille.» A ces mots,
prononcés d'une voix brusque, à l'attitude de Simon, Batz reconnaît
qu'il est trahi; un moment il songe à casser d'un coup de pistolet
la tête de l'espion; mais il réfléchit que le bruit de la détonation
causera un mouvement général qui compromettra ceux qu'il veut sauver.
Simon monte à la Tour et enjoint à Michonis de cesser ses fonctions
et de le suivre. Michonis obéit avec un imperturbable sang-froid; en
sortant, il glisse un mot à Cortey; mais déjà celui-ci a pris son
parti; sous prétexte de quelque bruit entendu au dehors, il fait sortir
une patrouille dans laquelle il a placé le baron de Batz. L'entreprise
a échoué; mais les conspirateurs sont sauvés. Michonis, conduit à la
Commune, y subit un interrogatoire sévère; mais il répond avec une
telle présence d'esprit qu'il déconcerte ses juges, et Simon est traité
de visionnaire et de calomniateur[1506].
Cependant le remords, lui aussi, faisait son apparition à la Tour.
Depuis quelque temps déjà, la femme Tison donnait des marques de
dérangement d'esprit; elle ne voulait plus sortir; elle riait, criait,
pleurait toute seule; elle parlait de ses fautes, de ses dénonciations,
de prison, d'échafaud, de la famille royale, se reconnaissant indigne
de l'approcher. La nuit, elle faisait des rêves affreux, poussait des
hurlements horribles, qui troublaient le sommeil des captifs. On fit
venir sa fille un soir, à dix heures, pour la calmer; l'heure tardive
l'effraya encore davantage; elle ne voulait pas descendre; elle criait:
«On va nous mettre en prison;» elle se roulait dans l'escalier[1507].
Elle aperçut la Reine et se précipita à ses pieds: «Madame, dit-elle,
je demande pardon à Votre Majesté; je suis une malheureuse; je suis
la cause de votre mort et de celle de Mme Élisabeth.» Turgy entra;
elle courut à lui, se jeta à ses genoux, en répétant sans cesse: «Je
suis une malheureuse; je suis cause de la mort de la Reine et de
Mme Élisabeth[1508].» Les princesses la relevèrent, cherchèrent à
la calmer, la soignèrent avec une pitié, une charité que n'autorisait
guère la conduite de cette femme. Elles l'assurèrent qu'elles lui
pardonnaient. Mais rien ne pouvait apaiser cette folie, fille du
remords; la malheureuse se tordait toujours dans les cris et dans les
convulsions. Il fallut appeler huit hommes pour la contenir; le 29
juin[1509], on la transporta dans le château; huit jours après, le 6
juillet, on dut la transférer à l'Hôtel-Dieu, où l'on mit près d'elle
une femme, chargée de l'espionner à son tour[1510].
Et la Reine, opiniâtre dans sa miséricorde, écrivait à Toulan, dans
un de ces billets que le fidèle Turgy parvenait à soustraire aux
recherches des municipaux: «La femme Tison est-elle bien soignée[1511]?»
La méchanceté de Tison ne tint pas contre cet admirable pardon des
injures. Pris de remords, lui aussi, il s'efforça de faire oublier sa
conduite passée en se dévouant, comme Turgy, au service de celles qu'il
avait espionnées si longtemps[1512].
Mais la Convention et la Commune n'avaient point de ces repentirs;
elles étaient impitoyables dans leur haine; elles persécutaient, parce
qu'elles avaient peur. L'image de la royauté, qu'elles avaient cru
détruire le 21 janvier, les poursuivait, comme un menaçant fantôme.
Louis XVI était mort, mais Louis XVII vivait. Le nom de l'enfant roi
revenait sans cesse dans les espérances de ses partisans, dans les
préoccupations des bourreaux de son père. Le 30 juin, des membres
de la section du Pont-Neuf se rendirent au Comité de Salut public
et annoncèrent qu'un complot s'était formé, sous la conduite du
général Dillon, pour renverser la Convention, enlever Louis XVII et
le proclamer Roi, sous la régence de Marie-Antoinette. Le lendemain,
1er juillet, le Comité de Salut public répondit à cette dénonciation
en arrêtant que le jeune Louis Capet serait séparé de sa mère, placé
dans un appartement à part, «le mieux défendu de tout le local
du Temple,» et remis à un instituteur du choix de la Commune. La
Convention s'empressa de sanctionner la résolution de son Comité; dès
le 3 juillet, l'arrêté fut mis à exécution.
A neuf heures et demie du soir, six municipaux se rendirent au Temple
pour ravir l'enfant royal. Le jeune prince dormait; un châle, tendu
autour de son lit, à défaut de rideaux, l'abritait contre l'air et
la lumière. Assises près de sa couche, la Reine et Mme Elisabeth
réparaient, de leurs mains, ses vêtements troués; Madame Royale faisait
la lecture à haute voix dans une _Semaine sainte_, que Turgy avait
trouvé moyen de faire parvenir à Mme Elisabeth au mois de mars.
La religion présidait ainsi à ces tristes veilles; sa voix austère
sanctifiait ces travaux et affermissait ces cœurs si tendres contre les
sacrifices déjà consommés et ceux qui les attendaient encore.
Tout à coup, la porte s'ouvre; les municipaux entrent. «Nous venons,
dit l'un d'eux, vous notifier l'ordre du Comité portant que le fils
de Capet sera séparé de sa mère et de sa famille.» La Reine se lève,
pâle et frémissante. «M'enlever mon enfant!» s'écrie-elle, «cela n'est
pas possible! On ne peut pas songer à me séparer de mon fils. Mes
soins lui sont nécessaires.»—«Le Comité a pris cet arrêté,» riposte
le municipal; «la Convention l'a ratifié; nous devons en assurer
l'exécution immédiate.»—«Non, reprend la malheureuse mère, n'exigez
pas de moi cette séparation.» Et les mains jointes, les yeux humides,
la poitrine haletante, elle se place près du lit avec sa belle-sœur et
sa fille, comme une lionne qui défend ses petits. Dans ces mouvements,
le châle tombe; l'enfant s'éveille; entendant ce tumulte, voyant sa
mère en pleurs, ces hommes menaçants: «Maman, maman,» dit-il, en lui
tendant les bras, «ne me quittez pas.» Et la mère saisit son fils,
le couvre de baisers, le serre sur son cœur, se cramponne en quelque
sorte aux pieds du lit, pour qu'on ne puisse l'en détacher. «Vous
me tuerez,» dit-elle, «avant de me l'arracher.» Puis, abdiquant sa
fierté pour s'abaisser à la prière, oubliant qu'elle est reine, pour
se souvenir seulement qu'elle est mère, elle adjure les ravisseurs
d'avoir pitié d'elle et de son enfant; elle se répand en larmes, en
sanglots, en supplications. A côté d'elle, Mme Elisabeth et Madame
Royale pleurent et prient; elles s'efforcent, mais en vain, d'attendrir
le cœur des geôliers; ces hommes n'ont pas de cœur. «A quoi bon toutes
ces criailleries? riposte brutalement un des municipaux; on ne le tuera
pas, ton fils. Livre-le nous de bonne grâce, ou nous saurons bien nous
en rendre maîtres.» Et un autre propose de faire monter la garde pour
enlever de force l'enfant[1513].
«Une heure, raconte Madame Royale, se passa ainsi en résistance de
sa part,—de la part de la Reine,—en injures, en menaces de la part
des municipaux, en pleurs et en défenses de nous tous. Enfin, ils la
menacèrent si positivement de le tuer, ainsi que moi, qu'il fallut
qu'elle cédât encore, par amour pour nous[1514].»
Oui, pour arracher un fils à sa mère, on eut l'odieux courage de
menacer cette mère de tuer ses enfants. La plume tombe, en présence
d'une telle infamie.
Mme Élisabeth et Madame Royale levèrent le jeune prince: la pauvre
mère n'avait plus la force de le faire[1515]. On l'habilla longuement,
avec quels regards, quels déchirements, quelles lenteurs calculées,
Dieu le sait! Quand la toilette fut achevée, la Reine plaça son fils
devant elle, et puisant dans sa foi de chrétienne la force de lui
parler, elle posa ses deux mains sur la tête de l'enfant: «Mon fils,»
lui dit-elle d'une voix grave, «nous allons nous quitter. Souvenez-vous
de vos devoirs, quand je ne serai plus auprès de vous pour vous les
rappeler. N'oubliez jamais le bon Dieu qui vous éprouve et votre mère
qui vous aime. Soyez sage, patient et honnête, et votre père vous
bénira du haut des cieux.» Puis, déposant sur le front du pauvre petit
une dernière bénédiction dans un dernier baiser, elle le remit aux
mains de ses gardiens. L'enfant s'en échappa et s'attacha à la robe de
sa mère. «Il faut obéir,» dit-elle tristement, «il le faut.»—«Allons,»
dit brusquement un des municipaux, «tu n'a plus, j'espère, de doctrine
à lui faire; il faut avouer que tu as fièrement abusé de notre
patience.»—«Tu pourrais te dispenser de lui faire la leçon,» riposta
un second.—«Ne t'en inquiète pas,» reprit un troisième; «la Nation,
toujours grande et généreuse, pourvoira à son éducation.» Et les six
municipaux, entraînant violemment le jeune prince, sortirent de la
chambre[1516].
Pendant quelques instants encore, on entendit les pas des geôliers qui
s'éloignaient et les cris de l'enfant qui se débattait. Puis le silence
se fit, et les trois femmes restèrent seules à pleurer auprès d'une
couchette vide.
La Commune du moins leur épargnait le supplice d'avoir des témoins
de leur douleur; à partir de ce jour, les municipaux ne restèrent
plus dans la chambre des prisonnières; elles furent toutes les nuits
renfermées sous les verroux[1517]. Les gardes ne venaient plus que
trois fois par jour, pour apporter les repas et s'assurer que les
barreaux des fenêtres n'étaient pas dérangés. Il n'y eut plus personne
pour le service; Mme Élisabeth et Madame Royale faisaient les lits
et servaient la Reine. Les pauvres femmes aimaient mieux cela; elles
pouvaient du moins prier et pleurer en paix.
La Convention avait déclaré qu'elle pourvoirait à l'éducation du fils
de Capet. On sait comment elle y pourvut. Le précepteur qu'elle donna
à Louis XVII fut le savetier Simon, un des plus grossiers et des plus
haineux parmi les municipaux auxquels avait été confiée la garde des
prisonniers du Temple. Quelques mois après, ce bel et charmant enfant
aux joues roses, aux cheveux bouclés, à l'esprit vif, au cœur ardent et
tendre, n'était plus qu'un pauvre petit être souffreteux et rachitique,
dont on tuait le corps à coups de fouet, dont, ne pouvant tuer l'âme,
on tuait l'intelligence à coups de jurons et de chansons obscènes.
«Citoyens,» avait demandé Simon aux Comités lorsqu'on l'avait chargé
de la garde du jeune roi, «citoyens, que décidez-vous du louveteau?
Il était appris pour être insolent; je saurai le mater. Tant pis
s'il en crève! Je n'en réponds pas. Après tout, que veut-on? Le
déporter?»—«Non.»—«Le tuer?»—«Non.»—«L'empoisonner?»—«Non.»—«Mais, quoi
donc?»—«S'en défaire[1518]!»
Tel était le programme que la Convention avait tracé à Simon, et que
celui-ci devait remplir avec une singulière conscience, si l'on peut se
servir du mot de conscience en parlant d'un tel homme!
Nous n'avons pas à refaire l'histoire de ce long et douloureux martyre;
le récit, tracé de main de maître par MM. de Beauchesne et Chantelauze,
a fait pleurer toutes les mères.
Depuis que Louis XVII avait été confié à cet étrange précepteur, il
n'était pas sorti de sa chambre; les gardes du Temple ne l'avaient pas
vu. Le bruit s'était répandu dans Paris qu'il avait été enlevé de son
cachot et conduit en triomphe à Saint-Cloud. Pour mettre fin à ces
rumeurs, qui amenaient une certaine agitation, le Comité de sûreté
générale décida, le 7 juillet, que quatre commissaires, Dumont, Maure,
Chabot et Drouet, se transporteraient à la Tour. Le premier acte des
commissaires fut de faire descendre l'enfant au jardin, afin qu'il fût
vu par la garde montante. A peine là, le jeune prince se mit à appeler
sa mère à grands cris et à se plaindre d'être séparé d'elle. «Qu'on
me montre,» s'écria-t-il, «la loi qui ordonne de me séparer de ma
mère.» Ces cris importunèrent les commissaires. «On le fit taire,» dit
laconiquement Madame Royale[1519]. Comment? Elle ne le dit pas; mais on
le devine; on le fit monter précipitamment dans sa chambre, où Simon
fut chargé de le travailler[1520] et de le dresser.
En quittant le fils, les quatre députés entrèrent chez la mère. A
l'aspect de Drouet, la Reine ne put retenir un mouvement de répulsion;
quand elle l'eut surmonté, «elle se plaignit, dans les termes les
plus touchants, de la cruauté que l'on avait eue de lui ôter son
fils»[1521]; elle supplia qu'on le lui rendît, qu'on lui permît au
moins de le voir aux heures des repas[1522]. Ni prières, ni raisons
ne purent fléchir la dureté des commissaires; ils se contentèrent de
répondre qu'on croyait nécessaire de prendre cette mesure.
Ces hommes ne sentaient rien: «Nous nous sommes transportés au Temple,
dit froidement Drouet à la Convention. Dans le premier appartement,
nous avons trouvé le fils de Capet jouant tranquillement aux dames avec
son mentor.
«Nous sommes montés à l'appartement des femmes; nous y avons trouvé
Marie-Antoinette, sa fille et sa sœur jouissant d'une parfaite santé.
On se plaît encore à répandre chez les nations étrangères qu'elles sont
maltraitées; et, de leur aveu, fait en présence des commissaires de la
Convention, rien ne manque à leur commodité.»
De la scène dramatique du jardin, des réclamations touchantes de la
Reine, pas un mot.
Non, pour que la pauvre mère pût apercevoir son fils ou avoir de ses
nouvelles, ce n'était pas sur la compassion officielle qu'il fallait
compter, c'était sur le dévouement de quelques amis, c'était sur
elle-même. Le jeune prince allait, de temps à autre, prendre l'air
sur la plate-forme de la Tour; la Reine découvrit que, par une petite
fenêtre de son appartement, on pouvait voir l'enfant passer dans
l'escalier. «Dites à Fidèle,—Toulan,—écrivait Mme Elisabeth,—ma
sœur a voulu que vous le sachiez,—que nous voyons tous les jours
le petit par la fenêtre de l'escalier de la garde-robe[1523].» La
malheureuse femme restait des heures entières à guetter le passage de
son fils; quand il était passé, on montait sur la plate-forme, qui
avait été divisée en deux par une cloison, et là, par une petite
fente, on apercevait encore le jeune Roi. «Nous montions sur la Tour
bien souvent, raconte Madame Royale, parce que mon frère y allait de
son côté et que le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de
loin, par une petite fente. Elle y restait des heures entières pour
y guetter l'instant de voir cet enfant; c'était sa seule attente, sa
seule occupation[1524].» Parfois aussi, on avait des nouvelles du
petit prisonnier, soit par les municipaux, soit par Turgy, soit par
Tison, qui semblait vouloir faire oublier, par un redoublement de zèle,
l'indignité de sa conduite première. Ces nouvelles étaient navrantes:
Simon maltraitait son royal élève «au delà de tout ce qu'on peut
imaginer[1525]», et Mme Elisabeth dut supplier Tison de cacher,
par pitié, toutes ces horreurs à la pauvre mère; elle en savait ou en
soupçonnait bien assez[1526]. Mais un jour,—c'était le jour où l'on
venait d'apprendre la marche victorieuse des coalisés,—la Reine était
sur la Tour, attentive, à son poste d'observation; elle voit monter
l'enfant et son geôlier; l'enfant est pâle, l'air souffreteux, la tête
baissée; il a quitté le deuil de son père; il porte la carmagnole
et est coiffé du bonnet rouge. Et le geôlier est là, le juron et le
blasphème à la bouche, injuriant, brutalisant, frappant le pauvre
petit. Ce jour-là, la Reine en a trop vu, elle se jette en pleurant
dans les bras de Mme Élisabeth, écarte la jeune Marie-Thérèse qui
veut à son tour s'approcher de la fente et redescend foudroyée dans sa
chambre. «Mes pressentiments ne me trompaient pas,» dit-elle à Mme
Élisabeth en fondant en larmes; «je savais bien qu'il souffrait; il
serait malheureux à cent lieues de moi que mon cœur me le dirait.
Depuis deux jours, je souffrais, je m'agitais, je tremblais; c'est
que les larmes que mon pauvre enfant répand loin de moi, je les sens
tomber sur mon cœur. Je n'ai plus de goût à rien; Dieu s'est retiré de
moi; je n'ose plus prier.» Puis, tout à coup, se repentant de cette
dernière parole: «Pardon, mon Dieu, et vous, ma sœur, pardon, je
crois en vous comme en moi-même; mais je suis trop tourmentée pour ne
pas être menacée de quelque nouveau malheur. Mon enfant! mon pauvre
enfant! Je sens, au déchirement de mon cœur, les défaillances du sien.»
Marie-Thérèse était à côté; Mme Élisabeth, craignant qu'elle n'eût
entendu ces paroles désespérées, alla la consoler; la jeune fille fit
sa prière et s'endormit[1527].
Ce nouveau malheur, que redoutait la Reine, n'allait pas tarder
à fondre sur elle. Le 1er août, sur un rapport de Barrère, la
Convention décida que Marie-Antoinette serait envoyée au Tribunal
révolutionnaire et transférée sur-le-champ à la Conciergerie.
«Le 2 août, à deux heures du matin, raconte Madame Royale, on vint
nous éveiller pour lire à ma mère le décret de la Convention, qui
ordonnait que, sur la réquisition du procureur de la Commune, elle
serait conduite à la Conciergerie pour qu'on lui fît son procès. Elle
entendit la lecture de ce décret sans s'émouvoir et sans leur dire une
seule parole; ma tante et moi, nous demandâmes de suite à suivre ma
mère; mais on ne nous accorda pas cette grâce. Pendant qu'elle fit le
paquet de ses vêtements, les municipaux ne la quittèrent point; elle
fut même obligée de s'habiller devant eux. Ils lui demandèrent ses
poches qu'elle donna; ils les fouillèrent et prirent tout ce qu'il y
avait dedans, quoique ce ne fût pas du tout important. Ils en firent un
paquet qu'ils dirent qu'ils enverraient au Tribunal révolutionnaire, où
il serait ouvert devant elle. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et
un flacon, dans la crainte qu'elle ne se trouvât mal. Ma mère, après
m'avoir tendrement embrassée, me recommanda de prendre courage, d'avoir
bien soin de ma tante et de lui obéir comme à une seconde mère, me
renouvela les mêmes instructions que mon père; puis, se jetant dans les
bras de ma tante, elle lui recommanda ses enfants. Je ne lui répondis
rien, tant j'étais effrayée de l'idée de la voir pour la dernière
fois; ma tante lui dit quelques mots bien bas. Alors ma mère partit,
sans jeter les yeux sur nous, de peur sans doute que sa fermeté ne
l'abandonnât. Elle s'arrêta encore au bas de la Tour, parce que les
municipaux y firent un procès-verbal pour décharger le concierge de sa
personne. En sortant, elle se frappa la tête à un guichet, ne pensant
pas à se baisser; on lui demanda si elle s'était fait du mal. «Oh non!
dit-elle, rien à présent ne peut me faire du mal[1528].»
Et montant dans une voiture avec un municipal et deux gendarmes, elle
partit pour la Conciergerie.