Contrairement à la méthode admise au XIIIe siècle, tout le système des

proportions de la cathédrale de Bourges dérive du triangle isocèle

rectangle, et non point du triangle équilatéral. C'était là un reste des

traditions romanes, très-puissantes encore dans cette province. Le plan

de la nef, dont nous présentons quelques travées (fig. 6), est dérivé

d'une suite de triangles isocèles rectangles. La nef principale donne

des carrés de deux en deux travées. Quant aux nefs latérales doubles,

elles ont de même été engendrées par la prolongation des côtes de ces

triangles; mais, dans la crainte d'exercer des poussées trop actives sur

les piliers de la nef centrale, l'architecte a avancé le second rang des

piles A en dedans des axes _a_ afin de diminuer, la largeur du premier

collatéral. Les centres des clefs des voûtes du premier collatéral se

trouvent donc ainsi déportés en _b_, et les centres des clefs de voûtes

du second collatéral en _c_. Prenant la ligne _ef_ comme moitié de base,

l'architecte (fig. 7) a élevé le demi-grand triangle isocèle rectangle

_efg_, dont les côtés, par leur rencontre avec les piliers, ont donné

les niveaux _h_ du bandeau du triforium du grand bas côté et des

tailloirs des chapiteaux _i_ du premier collatéral. Du sommet _g_,

tirant une ligne horizontale, la rencontre de cette ligne avec l'axe

vertical des piles de la seconde nef en _k_ a donné la base d'un second

triangle isocèle rectangle, dont la moitié est _gkl_. Le point _l_ a

fixé le sommet de l'arc-doubleau, et par conséquent la hauteur de la

nef. Pour être logique, le point _l_ aurait dû donner le niveau de la

base d'un troisième triangle isocèle rectangle _opq_, dont le sommet _q_

aurait été la clef de l'arc-doubleau de la haute nef. Ainsi l'écartement

des axes extrêmes aurait donné la base du premier triangle, l'écartement

des axes intermédiaires la base du second, et l'écartement des axes

intérieurs la base du troisième. On obtenait ainsi une proportion

parfaitement harmonique; tandis que le sommet du second triangle ayant

donné le sommet des arcs-doubleaux, il en résulte un écrasement dans la

partie supérieure de l'édifice, qui détruit toute harmonie. Les fenêtres

hautes paraissent trop courtes de moitié, et le grand collatéral

beaucoup trop élevé en proportion de la hauteur de la grande nef. Nous

serions très-disposés à penser que ce dernier parti ne fut adopté que

comme moyen de terminer promptement l'édifice, les ressources alors

venant à manquer, et que le projet primitif donnait les proportions

indiquées sur notre figure, lesquelles sont la déduction naturelle du

système employé. Un fait vient appuyer notre opinion: les arcs-boutants

supérieurs tracés en _m_ (arcs-boutants existants et qui sont les seuls

datant de la construction primitive de la nef) paraissent bien plutôt

avoir été disposés pour buter les voûtes C que les voûtes D. Quoi qu'il

en soit, qu'il y ait eu changement ou réduction du projet primitif,

l'intérieur de la cathédrale de Bourges est d'une proportion fâcheuse,

et cela parce que la méthode admise n'a pas été rigoureusement suivie

dans ses conséquences. On n'en peut dire autant de l'intérieur du choeur

de Beauvais, qui, avant les changements que le XIVe siècle apporta aux

dispositions premières, était un chef-d'oeuvre. Toutes les parties, dans

ce vaste édifice, dérivent du triangle équilatéral, depuis le plan

jusqu'aux ensembles et détails des coupes et des élévations.

Malheureusement la cathédrale de Beauvais fut élevée avec des ressources

trop médiocres et des matériaux faibles, soit comme qualité, soit comme

hauteur; des désordres, provenant de la mauvaise exécution,

nécessitèrent des travaux de reprises et de consolidation, des doublures

de piles, qui détruisirent en grande partie l'effet vraiment prodigieux

que produisait cet immense vaisseau, si bien conçu théoriquement et

tracé par un homme de génie. Malgré ses belles proportions, l'église de

Notre-Dame d'Amiens est inférieure à ce qui nous reste de la cathédrale

de Beauvais, et celle de Cologne, bâtie quelques années plus tard sur un

plan et des coupes semblables, est bien loin de présenter des

dispositions aussi heureuses. Là, à Cologne, l'architecte a suivi

rigoureusement les données géométriques; sa composition est une formule

qui ne tient compte ni des effets de la perspective, ni des déformations

que subissent les courbes en apparence, à cause de la hauteur où elles

sont placées. Aussi le choeur de Cologne surprend plus qu'il ne charme;

le géomètre a supprimé l'artiste. Il n'en est pas de même à Beauvais, ni

dans aucun des bons édifices de la période gothique française: l'artiste

est toujours présent à côté du géomètre, et sait, au besoin, faire

fléchir les formules. M. Boisserée, dans sa monographie de la cathédrale

de Cologne, a parfaitement fait ressortir l'emploi du triangle

équilatéral dans la construction de cet édifice. Mais la savant

archéologue ne nous semble pas avoir étudié à fond nos monuments de la

période antérieure. M. Félix de Verneilh a relevé quelques erreurs de M.

Boisserée relatives à nos cathédrales, notamment en ce qui concerne les

mesures de Notre-Dame d'Amiens[373]; mais, d'autre part, M. Félix

Verneilh n'attache pas à ces méthodes géométriques l'importance qu'elles

méritent. «Dresser un plan d'_après le principe du triangle

équilatéral_, c'est un tour de force comme un autre; mais est-il entré

dans la pensée du maître de l'oeuvre? C'est une entrave plutôt qu'une

source d'harmonie; le maître de l'oeuvre s'en était-il embarrassé? Nos

grands artistes des XIIe et XIIIe siècles, cela est attesté par leurs

monuments, se dirigeaient par l'expérience, non par des théories, dans

la création du style ogival. Hommes de bon sens avant tout, ils

n'avaient qu'une règle, qu'un principe: parvenir, avec le moins de frais

possibles, à l'effet le plus grand, en évitant les fautes et en

s'appropriant le succès de leurs devanciers. L'architecte de Cologne,

qui les suivait immédiatement et qui les imitait de si près, serait-il

donc déjà devenu si fort en architecture mystique? Pour notre compte,

nous avons beaucoup de peine à nous le figurer; et nous penserions

volontiers que cette science, affectée et inutile, est venue bien plus

tard au monde, par exemple au XVe siècle, avec la franc-maçonnerie,

lorsque les architectes n'avaient plus qu'à tout raffiner et à

subtiliser sur toute chose.» Nous avons cité tout ce passage, dû à une

plume autorisée, parce qu'il tend à établir une certaine confusion dans

l'étude de cet art du moyen âge, et qu'il appuie un préjugé fâcheux, à

notre sens. La géométrie et ses applications ne sont point une science

inutile pour les architectes, et il n'y a pas de tour de force à se

servir d'une figure géométrique pour établir une figure harmonique en

architecture. Nous dirons même qu'il est impossible à tout praticien de

concevoir et de développer un système harmonique sans avoir recours aux

figures géométriques ou à l'arithmétique. Les Égyptiens, les Grecs,

n'ont pas procédé autrement, et le _bon sens_ ne saurait indiquer

d'autres méthodes de procéder. Il n'est pas douteux que l'architecte de

Cologne et ses successeurs, en France et en Allemagne, ont subtilisé sur

les systèmes de leurs devanciers, mais ceux-ci en possédaient, nous

venons de le démontrer, et il n'était pas possible d'élever de pareils

monuments sans en posséder. Un système géométrique ou arithmétique

propre à établir des lois de proportions, loin d'être une entrave, est

au contraire un auxiliaire indispensable, car il nous faut bien nous

servir de la règle, du compas et de l'équerre pour exprimer nos idées.

Nous ne pouvons établir un édifice à l'aide d'un empirisme vague,

indéfini. Disons-le aussi, jamais les règles, dans les productions de

l'esprit humain, n'ont été une entrave que pour les médiocrités

ignorantes; elles sont un secours efficace et un stimulant pour les

esprits d'élite. Les règles, si sévères, de l'harmonie musicale, n'ont

point empêché les grands compositeurs de faire des chefs-d'oeuvre et

n'ont point étouffé leur inspiration. Il en est de même pour

l'architecture. Le mérite des architectes du moyen âge a été de posséder

des règles bien définies, de s'y soumettre et de s'en servir. Un malheur

aujourd'hui dans les arts, et particulièrement dans l'architecture,

c'est de croire que l'on peut pratiquer cet art sous l'inspiration de la

pure fantaisie, et qu'on élève un monument avec cette donnée très-vague

qu'on veut appeler le goût, comme on compose une toilette de femme. Nos

maîtres du moyen âge étaient plus sérieux, et, quand ils posaient la

règle et l'équerre sur leur tablette, ils savaient comment ils allaient

procéder; ils marchaient méthodiquement, géométriquement, sans passer

leur temps à crayonner au hasard, en attendant cette inspiration vague à

laquelle les esprits paresseux s'habituent à rendre un culte.

D'ailleurs, l'emploi de ces méthodes géométriques n'était pas,

répétons-le, une formule invariable, c'était un moyen propre à obtenir

les combinaisons les plus variées, mais combinaisons dérivant toujours

d'un principe qu'on ne pouvait méconnaître sans tomber dans le faux.

Examinons donc comment l'architecte du choeur de Beauvais s'y est pris

pour établir ses plans et ses élévations.

La figure 8 donne une portion du choeur de la cathédrale de Beauvais,

l'axe étant en A. D'abord les axes des piles principales qui portent la

haute nef ont été fixés à 14m,95 d'écartement (46 pieds.) Sur un point

_a_ pris sur l'un de ces axes, il a été élevé une ligne _ab_ à 60º,

laquelle a donné, par sa rencontre avec l'autre axe, le point _b_,

centre d'une pile comme le point _a_. Tirant du point _b_ une

perpendiculaire aux axes, on a obtenu le point de rencontre _c_, centre

d'une troisième pile. Ainsi ont été posés les centres des piles.

Procédant toujours de même et prolongeant les lignes à 60º, on a obtenu

une suite de triangles équilatéraux qui ont donné à leurs sommets les

axes C des piles intermédiaires du double collatéral et le nu extérieur

D du mur du bas côté. Les diamètres des noyaux cylindriques des piles de

la haute nef ont été fixés à 4 pieds, ceux des piliers intermédiaires à

40 pouces; l'épaisseur du mur D; à 4 pieds. Ainsi ont été établis les

axes, les écartements des piles, les largeurs des collatéraux. Jusqu'à

présent le géomètre seul est intervenu. Il a toutefois la confiance

d'avoir, grâce à sa méthode, établi sur plan horizontal des rapports

harmonieux. En effet, une des conditions d'harmonie, en fait

d'architecture, c'est d'éviter, en apparence directe, les divisions

égales, mais cependant de faire que des rapports s'établissent entre

elles. Par le moyen de ce tracé, les écartements entre trois des piles

du choeur sont égaux, mais ces écartements sont plus de la moitié de

l'ouverture de la nef. Les axes des piles _a_ et _c_ sont éloignés de

plus de la moitié de l'entre-axe direct _cb_, tandis que les axes de ces

piles _a_ et _c_ sont écartés de la moitié de la diagonale _ab_. Il y a

donc rapport et dissemblance. De même les axes des piles _a_ et _d_ sont

moins espacés que les axes _a_ et _c_, mais ont entre eux une distance

égale à la moitié de l'entre-axe _ae_. L'écartement _df_ est plus petit

que l'écartement _ad_. De sorte que si, dans le sens longitudinal, les

travées sont pareilles, dans le sens transversal elles sont

dissemblables, diminuant vers les extrémités. Cela était en outre

conforme aux règles de la stabilité, car il était important de réduire

successivement les poussées en approchant du vide.

Mais ce choeur s'ouvre sur un transsept égal à la grande nef en largeur.

L'architecte, l'artiste, le praticien sent que les grandes archivoltes

bandées sur les piles _a_, _c_, vont exercer une poussée active sur la

première pile _g_ du choeur, qui n'est plus étrésillonnée à la hauteur

de ces archivoltes. D'abord il augmente la section de cette pile, puis

il diminue l'écartement de la première travée B.

Non-seulement ainsi il soumet son tracé à une loi de stabilité, mais il

satisfait l'oeil, en donnant plus de fermeté à sa pile d'angle et moins

d'écartement à cette première travée. Il rassure le regard, tout comme

les Grecs l'avaient fait, lorsqu'ils diminuaient le dernier

entre-colonnement à l'angle d'un portique, et qu'ils augmentaient le

diamètre de la colonne angulaire. En G, cet architecte, sur la travée du

transsept, compte élever une tour; il renforce les piles _h_ et _i_,

comme nous l'avons tracé. Cette méthode appliquée en plan horizontal

donne le moyen de tracer les arcs des voûtes suivant des rapports

harmonieux. Ainsi, pour les arcs-doubleaux, l'architecte a divisé la

base _kf_ en quatre parties, il a pris trois de ces parties pour la

hauteur de la flèche _ij_; pour l'arc ogive, il a également divisé la

base _mf_ en quatre parties, et pour la hauteur de la flèche _no_ il a

pris deux parties et demie: il en résulte que la flèche _no_ est égale,

à quelques centimètres près, à la flèche _if_. Deux de ces dernières

parties ont servi pour la base _fn_ des formerets dont les centres sont

en _fn_, et qui inscrivent ainsi un triangle équilatéral; car on

observera que la base _nf_ est égale au côté _fp_, projection

horizontale du formeret. Sur son plan horizontal, l'architecte

établissait ainsi tous les rapports harmoniques des parties, les arcs

des voûtes, et n'avait plus qu'à procéder par une méthode analogue, en

projection verticale, pour que les rapports de hauteurs et de largeurs

fussent établis. Prenant une travée _ca_ en élévation (fig. 9), et des

axes des piles, élevant des triangles équilatéraux formant une suite de

losanges, les sommets _a_ ont donné le niveau des naissances des

archivoltes des collatéraux; les sommets _b_ des triangles dont la base

est prise à la hauteur des astragales _c_ des colonnettes accolées ont

donné le niveau du cordon inférieur du triforium; la rencontre des

lignes verticales _d_ avec les côtés des triangles, le niveau _e_ du

cordon supérieur du triforium; les sommets _f_ le niveau des naissances

des grandes voûtes, et les points de rencontre _g_ le niveau des

naissances des formerets. Il résulte de ce tracé que la hauteur _hp_

(c'est toujours au-dessus des bases que les opérations sont faites)

égale la largeur de la grande nef entre axes des piles (voyez le plan);

que la hauteur _bk_ du triforium égale la hauteur _pb_, que la hauteur

_bf_ égale la hauteur _hp_, ou la largeur de la nef entre axes; que

cependant, grâce au démanchement des triangles en _c_, il y a une

différence _bo_ qui empêche de deviner, pour l'oeil, ces rapports exacts

qui eussent été choquants: toute harmonie de proportions exigeant, comme

nous l'avons dit plus haut, des rapports, mais non des similitudes. On

constatera également que la ligne _mn_ est égale à la base du triangle;

c'est dire aux entre axes des piles de deux en deux travées, ce qui

donne une apparence de stabilité à la pile, étayée, pour ainsi dire, par

ces côtés fictifs que l'oeil trace sans s'en rendre compte; que les

archivoltes en _s_ sont tangentes au prolongement de ces côtés; que de

même, les chapiteaux _i_ qui portent les arcs des grandes voûtes sont

étayés par les côtés _j_, _i_. Si nous pouvions suivre cette composition

dans tous ses détails, nous verrions que ce principe est appliqué dans

le tracé du triforium, des meneaux des fenêtres, etc.

Si maintenant nous prenons un édifice ne possédant qu'un seul vaisseau

voûté, comme la salle synodale de Sens, bâtie en même temps que le

choeur de Beauvais, nous verrons que l'architecte a procédé d'après une

méthode semblable à celle que nous venons de décrire. Un quart de travée

de cette salle étant figuré en ABC (fig. 10), la voûte a d'abord été

tracée, c'est-à-dire que sur la projection horizontale AC de l'arc

ogive, on a tracé le demi-cercle _ab_ qui est le rabattement de la

moitié de cet arc; prenant sur le demi-diamètre _a_C une longueur _ad_

égale à la moitié de la base de l'arc-doubleau, et élevant une

perpendiculaire de sur la ligne _a_C, le point de rencontre _e_ a donné

la clef de l'arc-doubleau et _ae_ sa courbe; donc _de_ est la flèche de

cet arc-doubleau. Du niveau des bases _f_, _g_, des piles, élevant un

triangle équilatéral _fgh_, et sur la verticale abaissée du sommet,

prenant une longueur _hd'_ égale à _ed_, le point _d'_ a donné le niveau

des naissances des arcs des voûtes, et la proportion de la salle a été

ainsi établie. Pour le tracé du fenêtrage qui clôt l'extrémité de cette

salle, on a procédé par le moyen des triangles équilatéraux, ainsi que

l'indique le côté _i_K. Donc, des rapports de proportions ont été

établis entre ce fenêtrage et la salle elle-même[374]. Sous la grande

salle synodale de Sens, il existe un rez-de-chaussée voûté sur une épine

de colonnes. Le procédé employé pour établir les proportions de cet

intérieur est le même que celui que nous venons d'indiquer, et notre

figure 11 nous dispensera d'une nouvelle explication.

Ces exemples suffisent pour démontrer qu'un système harmonique de

proportions était adopté par les architectes du moyen âge dans la

composition de leurs édifices, système qui procédait de l'intérieur à

l'extérieur. Ce système diffère essentiellement de celui des Grecs, qui

procédait de l'extérieur à l'intérieur et par le rapport des nombres;

mais on ne peut nier qu'il ne soit logique et conforme aux lois de la

statique. Il n'y a donc point à comparer ces systèmes et à vouloir

appliquer les méthodes de l'un à l'autre; on ne peut que les étudier

séparément. Parce que les Grecs ont inventé les ordres et leur ont donné

des proportions excellentes, on ne saurait conclure de ce fait qu'il ne

puisse exister un autre principe de proportions; et si la colonne, dans

l'architecture du moyen âge, n'est pas soumise aux lois proportionnelles

qui régissent la colonne grecque, de ce qu'elle n'a plus que des

proportions relatives au lieu de posséder des proportions absolues, on

n'en pourrait conclure que l'architecture gothique, ainsi que l'a fait

M. Quatremère de Quincy, est dénuée de tout principe de proportions. La

colonne, dans l'architecture romane et gothique, n'est plus un support

destiné à soutenir une plate-bande, c'est un nerf recevant des arcs de

voûtes; sa fonction n'étant plus la même, il est assez naturel que ses

proportions diffèrent. Au lieu d'être un objet principal dans

l'architecture, elle n'est plus qu'un objet accessoire qui se soumet aux

lois générales de la structure et aux proportions sur lesquelles

celle-ci s'établit. Mais en ce point, comme en beaucoup d'autres,

lorsqu'il s'agit de comparer les arts de l'antiquité et ceux du moyen

âge, on commence par un malentendu: autant vaudrait dire que la langue

française n'est pas une langue, parce qu'elle possède une syntaxe

différente de la syntaxe grecque, ou qu'un cheval est un animal difforme

parce que son organisation diffère essentiellement de l'organisation

d'une hirondelle. C'est, à notre sens, rapetisser le champ des études,

et réduire singulièrement les ressources de l'art que de prétendre

borner l'esprit humain à une seule donnée, si parfaite qu'elle soit; et

si l'on voulait absolument établir une comparaison entre l'art grec et

l'art du moyen âge, il faudrait d'abord imposer à un architecte grec le

programme qui fut donné à l'architecte de la cathédrale de Beauvais, et

voir comment, à l'aide de ces éléments, il pourrait y satisfaire. Or,

les programmes donnés de nos jours se rapprochant sensiblement plus de

ceux qui étaient imposés aux architectes du moyen âge que de ceux

fournis aux architectes grecs, on ne conçoit guère comment, pour les

remplir, soit par les moyens matériels, soit par les formes d'art, on

doive plutôt recourir à l'architecture grecque qu'il celle admise par

les artistes du moyen âge; et pourquoi, pour quelle raison, on

supprimerait cet ordre de travaux humains qui peut fournir des éléments

applicables à tous les points de vue.

Mais, dans une autre partie de cet ouvrage[375], nous avons fait

ressortir des dissemblances non moins grandes entre les architectures

antique et du moyen âge; nous avons fait voir que si les architectes de

la Grèce et de Rome soumettaient les parties de leurs édifices au

module, c'est-à-dire à un système de proportions dépendant de l'art

seul, les architectes du moyen âge avaient tenu compte de l'échelle

humaine, c'est-à-dire de la dimension de l'homme. C'est là un point

capital et qui dut nécessairement établir dans le mode des proportions

un élément nouveau. En effet, les bases, les chapiteaux, les diamètres

de colonnes, les profils et les bandeaux, les baies, les appuis,

devraient nécessairement, d'après la donnée des artistes du moyen âge,

tout d'abord, et quelle que fût la dimension de l'édifice, rappeler la

taille humaine. C'était un moyen de présenter aux yeux la dimension

vraie d'un monument, puisqu'on établissait ainsi dans toutes les parties

un rapport exact avec l'homme[376]. Nous admirons autant que personne

les principes de proportions qui régissent l'architecture grecque, mais

nous ne pensons pas que ces principes soient les seuls admissibles; nous

sommes bien forcés de reconnaître l'existence d'un nouveau mode de

procéder chez les maîtres du moyen âge, et, en l'étudiant, nous ne

saurions en méconnaître l'importance. Les Grecs admettaient la puissance

des nombres: c'était, pour ainsi dire, chez eux un principe religieux.

Les nombres impairs et leurs multiples dominent, 3, 9, 7, 21, 49; mais

ils ne tiennent compte de l'échelle humaine; ils établissent une

harmonie parfaite à l'aide de ces combinaisons de nombres. Cela est

admirable sans contredit, et mériterait même une étude plus attentive de

la part de ceux qui prétendent posséder le monopole des connaissances de

cet art (bien qu'ils se contentent d'en étudier sans cesse les produits,

sans jamais en déduire un système philosophique, dirons-nous); mais, à

côté ou à la suite de cette méthode arithmétique si intéressante, il y a

la méthode géométrique du moyen âge, et l'intervention de l'échelle

humaine, qui sont d'une certaine valeur et qu'on ne saurait dédaigner.

Nous n'avons présenté dans cet article, jusqu'à présent, que des

exemples tirés de monuments religieux; cependant il n'en faudrait pas

conclure que les architectes du moyen âge ne songeaient pas aux

proportions, lorsqu'ils élevaient des édifices civils. Loin de là: nous

les voyons suivre leurs principes de proportions par voie géométrique,

dans des monuments d'utilité publique, dans des maisons, dans des

ouvrages même de défense; car ils ne pensaient pas qu'une tour se

défendît plus mal contre des assaillants parce qu'elle était établie sur

d'heureuses proportions. Et c'est en cela que nous n'hésitons pas à

donner à ces maîtres trop méconnus un brevet d'artiste. Certes il était

plus aisé de mettre un monument en proportion par des combinaisons de

nombres, indépendamment de l'échelle humaine, que de satisfaire les yeux

en observant la loi de l'échelle humaine. Alors les combinaisons de

nombres ne pouvaient plus être appliquées, car il fallait toujours

partir d'une unité invariable, la taille de l'homme, et cependant

trouver des rapports harmonieux: on comprend comment, dans ce dernier

cas, la méthode géométrique devait être préférée à la méthode

arithmétique.

Prenons encore un exemple, tiré cette fois d'un édifice civil. La façade

de l'ancien hôpital de Compiègne date du milieu du XIIIe siècle: c'est

un simple pignon fermant une salle à deux travées. Pour mettre cette

façade (fig. 12) en proportion, l'architecte s'est servi du triangle

égyptien, c'est-à-dire du triangle dont la hase a quatre parties, et la

perpendiculaire abaissée du sommet sur la base deux et demie.

Non-seulement l'inclinaison de la pointe du pignon est donnée par les

côtés du triangle, mais notre figure fait voir que les lignes parallèles

à ces côtés donnent les niveaux des chapiteaux _a_, des bases _b_, des

chapiteaux _d_, du glacis _c_; que ces côtés sont répétés en _f_,

au-dessus des fenêtres supérieures, et tracent des gâbles qui n'ont

d'autre raison d'être que de rappeler le triangle générateur; que les

arcs des fenêtres _g_ sont inscrits dans les côtés des triangles; que

l'oeil rencontre des points _h_, _i_, _m_, _n_, tous posés sur ces

côtés. La méthode admise, l'architecte établissait, par exemple, un

rapport géométrique entre les fenêtres longues du rez-de-chaussée et les

portes, ainsi que l'indique le tracé A. L'oeil rencontrait donc sur

toute cette façade des points posés sur les lignes inclinées parallèles

aux côtés du triangle générateur. Il en résultait naturellement des

rapports, une suite de déductions harmoniques qui constituent un

véritable système de proportions. Ajoutons que dans cette façade, comme

dans toute l'architecture du moyen âge, l'échelle humaine est le point

de départ. Les contre-forts ont 3 pieds de largeur; le socle est profilé

à 4 pieds au-dessus du sol; les portes ont une toise de largeur, etc.

Si l'on prend la peine d'appliquer cette méthode de l'emploi des

triangles, comme moyen de mettre les édifices en proportion, à tous les

monuments du moyen âge ayant quelque valeur, on trouvera toujours qu'on

a procédé par des tracés logiques, établissant des rapports harmonieux

par des sections de lignes parallèles aux côtés de ces triangles, et

marquant, pour l'oeil, des points de repère qui rappellent ces lignes

inclinées soit à 45º, soit à 60º, soit à 52º.

Si, au lieu de suivre sans examen, sans analyse, des traditions dont

nous ne cherchons même plus à découvrir les principes, nous prenions

confiance dans l'emploi des méthodes raisonnées, nous pourrions tirer

parti de ces exemples d'architecture du moyen âge, et nous en servir,

non pour les imiter platement, mais pour les étendre ou les

perfectionner. Nous arriverions peut-être à établir un système

harmonique de proportions complet, nous qui n'en possédons aucun, et qui

nous en tenons au hasard ou à ce que nous appelons le sentiment, ce qui

est tout un. Les Grecs, personne ne le contestera, étaient doués d'une

délicatesse supérieure à la nôtre. Sur toute question d'art, si ces

hommes, placés dans un milieu excellent, croyaient nécessaire de

recourir à des lois arithmétiques lorsqu'ils voulaient mettre un édifice

en proportion, et ne se fiaient pas à cette inspiration fantasque et

variable que nous décorons du nom de sentiment, comment nous qui,

relativement, ne sommes pourvus que de sens grossiers, aurions-nous

cette prétention de ne reconnaître aucune loi et de procéder au hasard,

ou de croire que nous suivons les lois établies par les Grecs, quand

nous ne savons plus en interpréter le sens, nous bornant seulement à en

reproduire la lettre? Mesurant cent fois le Parthénon avec des

différences de quelques millimètres, à quoi nous servira cette

compilation de documents, si nous n'en savons déduire le principe

générateur des proportions. Autant vaudrait copier cent fois un texte

dont le sens demeurerait inconnu, en se bornant à imiter avec plus ou

moins d'exactitude matérielle la forme des caractères, l'accentuation et

les interlignes. Abandonnés à eux-mêmes, éloignés des exemples laissés

par l'antiquité, les artistes du moyen âge ont été plus loin que nous,

en cherchant et trouvant un principe logique de proportions et en

sachant l'appliquer. Ce n'est donc pas un progrès que d'ignorer ces

principes; ce pourrait en être un de les connaître et d'en trouver

d'autres plus parfaits. Mais jamais nous ne pourrons admettre comme un

progrès l'ignorance d'un fait antérieur. Le progrès, au contraire, ne

résulte que de la connaissance des faits antérieurs avec une plus juste

appréciation de leur valeur et une meilleure application. Que le bon

sens se révolte à l'idée d'employer aujourd'hui en architecture des

formes adoptées par les civilisations de l'antiquité ou du moyen âge,

cela est naturel; mais quel esprit sensé oserait prétendre qu'il faut

ignorer, laisser en oubli les résultats obtenus avant nous, pour

produire une oeuvre supérieure à ces résultats?

Si le système harmonique des proportions admis par les Grecs diffère de

celui admis par les architectes occidentaux du moyen âge, un lien les

réunit. Chez les Grecs, le système harmonique dérive de l'arithmétique;

chez les Occidentaux du moyen âge, de la géométrie; mais l'arithmétique

et la géométrie sont soeurs. Dans ces deux systèmes, on retrouve un même

élément: rapports de nombres, rapports d'angles et de dimensions donnés

par des triangles semblables. Mais copier les monuments grecs, sans

connaître les rapports de nombres à l'aide desquels ils ont été mis en

proportion, la raison logique de ces rapports, et mettre à néant la

méthode géométrique trouvée par les gens du moyen âge, ce ne peut être

le moyen d'obtenir ces progrès dont on nous parle beaucoup, sans que

nous les voyons se développer.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 43 / 44 段