procédaient dans le tracé de profils d'arcs de voûtes remplissant le
même objet que les précédents; comment la différence de qualité des
matériaux employés, le sentiment propre à cette province, faisaient
interpréter les méthodes déjà admises dans l'Ile-de-France. Voici (fig.
20), en A, un arc-doubleau de bas côté; en B, une archivolte; en C, un
arc-doubleau de grande voûte; en DD', des arcs ogives, et en E, un
formeret de l'église de Semur en Auxois[361].
Pour l'arc-doubleau A, la ligne _ab_ est à 45°, la ligne _cd_ à 30°.
Tous les centres sont posés sur ces lignes. La ligne de base du profil
_ef_ ayant été divisée en cinq parties, une de ces parties a donné le
diamètre du cavet inférieur et du boudin inférieur _a_. Ici, les courbes
sont larges, les évidements prononcés, les matériaux très-résistants
(pierre de Pouillenay), se prêtant à des tailles profondes et
puissantes. Dans l'archivolte B, les centres des cavets et boudins sont
posés sur des lignes à 60°. Dans l'arc-doubleau C et les arcs ogives
DD', les centres sont posés sur des lignes à 45°. Dans le formeret E,
sur une ligne à 60°. La largeur de ces profils contraste avec la
délicatesse et la recherche de ceux adoptés dans l'église de
Saint-Denis, bien que l'église de Semur en Auxois soit d'une dimension
petite, relativement à celle de l'abbaye du domaine royal. La méthode
des tracés est encore incertaine quant aux détails, et procède beaucoup
du sentiment, quoique, pour la donnée générale, elle se conforme aux
éléments établis dans l'Île-de-France; mais dans l'architecture de
Bourgogne, soit qu'il s'agisse de la structure, de la composition des
masses, des profils ou de l'ornementation, on remarque toujours une
certaine liberté, une hardiesse et une part considérable laissée au
sentiment, qui donnaient à cette école un caractère particulier.
Les architectes bourguignons reconnaissent les règles et les méthodes de
l'école laïque de l'Île-de-France, mais ils les soumettent à leur
caractère local. Ils admettent la grammaire et la syntaxe, mais ils
conservent des tournures et une _prononciation_ qui leur sont propres.
La grande école clunisienne et la nature des matériaux calcaires du pays
laissaient une trace ineffaçable de leur influence sur les formes de
l'architecture bourguignonne du XIIIe siècle. Il en est tout autrement
en Champagne: dans cette province, les matériaux sont d'une faible
résistance, rares sur une grande partie du territoire, et ne pouvant
permettre des hardiesses de tracés. Aussi les profils de l'architecture
de Champagne, dès l'époque romane et à dater du commencement du XIIIe
siècle, sont bas, petits d'échelle, timides, si l'on peut ainsi parler,
s'encombrent de membres secondaires et redoutent les évidements. Il est
intéressant d'observer comme, dans une partie de cette province qui est
située sur les lisières de la Bourgogne et de la Champagne, à Sens,
l'architecte de la salle synodale a cherché à concilier les tracés de
l'Île-de-France avec ceux de la Champagne. La salle synodale, bâtie vers
1245, par un architecte du domaine royal, emprunte à la Champagne
certaines dispositions de structure propres à cette province, à la
Bourgogne certaines partie de l'ornementation, à l'Île-de-France les
profils, mais en les modifiant cependant quelque peu d'après les données
champenoises. Cette tendance vers une fusion le fait hésiter; il prétend
continuer les profils français en leur donnant plus de plénitude,
suivant la méthode champenoise. Ainsi (fig. 21) il trace les
arcs-doubleaux et les arcs ogives des voûtes de la grande salle du
premier étage A, en renforçant le boudin inférieur[362]. Ce boudin
inférieur est tracé, comme le montre notre figure, au moyen de deux
centres _aa'_. Pour dissimuler la rencontre obtuse des deux cercles, il
fait saillir le filet _b_. Du point _a'_, élevant une ligne _a'c_ à 45º,
il pose sur cette ligne le centre _c_ du second boudin. Du centre _c_,
tirant une ligne _cd_ à 30º, et du point _e_ fixé, abaissant une ligne
_ed_ à 60º, il obtient le point _d_, centre du cavet supérieur. Du même
centre _c_, abaissant une ligne _cf_ à 60º, il obtient le filet _g_, et
sur cette ligne le centre _f_ du cavet inférieur, dont la courbe vient
mordre celle du gros boudin. Il rachète l'angle _h_ par un arc de cercle
dont le centre est posé en _i_. Ce profil prend un galbe trapu qui
n'appartient pas à l'architecture de l'Île-de-France, mais il est
d'ailleurs étudié avec soin, et prend, en exécution, un aspect résistant
et ferme. Grâce au filet _b_ qui détruit la jonction des deux cercles
_aa'_, ces deux courbes ne paraissent être qu'une portion de cercle;
mais pour ne pas trop développer à l'oeil ce membre important, le cavet
inférieur l'entame et lui enlève sa lourdeur. Le traceur a ainsi obtenu
plus de force, sans donner à son profil un aspect moins léger.
Mais tous les traceurs ne procèdent pas avec cette finesse. En Normandie
et dans le Maine, les profils, tout en étant tracés suivant les méthodes
que nous venons d'indiquer, accusent une tendance vers l'exagération des
effets et un défaut dans les rapports de proportion. Un artiste du Maine
tracerait ce profil d'arc ainsi qu'il est indiqué en B. Il accuserait
l'intersection _k_; il donnerait une courbe au filet _l_; il exagérerait
la saillie du filet inférieur _m_, ou bien, comme l'indique le profil C,
il flanquerait le gros boudin inférieur d'une baguette _n_, ou même d'un
filet latéral _o_, et retrouverait des arrêts, des listels et des angles
en _pq_, en diminuant le rayon du second boudin. Cette tendance à
l'exagération des cavets, à la multiplicité des membres anguleux, se
développe surtout en Angleterre dès le milieu du XIIIe siècle. Les
profils de cette contrée et de cette époque se chargent d'une quantité
de tores, de listels, d'évidements profonds; mais les méthodes de tracés
ne varient guère: ce qui prouve qu'une méthode en architecture est un
moyen qui permet à chacun, d'ailleurs, de suivre son goût et son
sentiment. Supprimez la méthode dans le tracé des profils de
l'architecture dite gothique, et l'on tombe dans un chaos d'incertitudes
et de tâtonnements. La fantaisie est maîtresse, et la fantaisie dans un
art qui doit tant emprunter à la géométrie ne peut produire que des
formes sans nom. N'est-ce pas la méthode qui donne aux profils de
l'architecture, à dater du XIIe siècle, en France, une physionomie si
saisissante, un style si particulier, qu'on ne saurait prendre un tracé
de 1200 pour un tracé de 1220, qu'on ne pourrait confondre une moulure
bourguignonne avec une moulure champenoise? Supposons qu'une méthode
géométrique n'existe pas, comment tracer un de ces profils, à quel point
s'attacher, où commencer, où finir? Comment donner à tous ces membres un
rapport, une harmonie? Comment les souder entre eux? et que de temps
perdu à tâter le mieux dans le vague! Nous avons vu souvent de nos
confrères chercher des tracés de profils à l'aide du sentiment seul,
sans, au préalable, s'enquérir d'une méthode; s'ils étaient soigneux,
combien ne revenaient-ils pas sur un trait, sans jamais être assuré
d'avoir rencontré le bon?
Voyons maintenant comment, en Champagne, les architectes, toujours en
suivant la méthode des angles à 45º, à 60º ou 30º, pour le tracé des
profils d'arcs, arrivent à donner à ces profils un caractère qui
appartient à leur génie et qui s'accorde avec la nature des matériaux
employés.
À Troyes, la pierre mise en oeuvre dans l'église de Saint-Urbain, qui
date de la fin du XIIIe siècle, est du calcaire de Tonnerre, fin,
compacte, résistant, mais _fier_, comme disent les tailleurs de pierre,
c'est-à-dire qui se brise facilement, soit en le travaillant, soit
lorsqu'il est posé avec des évidements profonds. L'habile architecte de
l'église de Saint-Urbain, si souvent mentionnée dans le _Dictionnaire_,
connaît bien la nature des matériaux qu'il emploie. Il sait qu'il ne
faut point trop les évider, s'ils ont une charge à porter; que pour les
boudins des arcs, par exemple, il ne faut pas les détacher par des
cavets trop creux; cependant il prétend élever un édifice d'un aspect
léger, remarquable par la délicatesse de ses membres. Voici donc comme
il tracera en A (fig. 22), les archivoltes de la nef[363]. Comme dans
l'exemple précédent, il donnera au boudin inférieur deux centres _a_ et
_a'_, un nerf _b_ dont les contre-courbes auront leurs centres posés sur
les lignes _ac_, _a'c'_, tracées à 60º; le rayon _cb_ étant égal au
rayon _ab_. De l'un des centres _a_, il élèvera une ligne _ad_ à 45º.
Sur cette ligne, il posera le centre _e_ du deuxième boudin. Mais
observons que l'architecte doit bander ces archivoltes au moyen de deux
rangs de claveaux, plus un formeret pour la voûte du collatéral. Le
deuxième boudin, de 0m,108 de diamètre (4 pouces), est tangent aux
lignes d'épannelage du second claveau; sa position est donc fixée. Du
centre _e_, tirant deux lignes à 30º et 60º, la rencontre de ces deux
lignes avec celles d'épannelage lui donne les centres des contre-courbes
du filet _f_. L'horizontale tirée de ce centre, et rencontrant la ligne
verticale d'épannelage, lui donne en _g_ le centre du cavet _h_. La
verticale _fg_ prolongée lui donne le filet surmontant ce cavet. Il
trace alors le cavet supérieur _i_, dont le centre est sur la verticale
_dj_. Ce centre est au niveau de celui de la baguette _k_. Sur le
claveau inférieur de 0m,31 de largeur, pour obtenir le listel _l_ assez
fort pour résister à la pression, il élève du centre _a'_ une ligne à
45º _ao_. Du point de rencontre de cette ligne avec le cercle du boudin,
tirant une horizontale, il pose le centre de la baguette _p_ sur cette
horizontale, en prenant la ligne à 45º comme tangente. Cette baguette
remplit l'évidement qui serait trop prononcé en _q_, et même, dans la
crainte que l'évidement restant _s_ ne soit trop aigre, il trace la
deuxième baguette _s_, dont le centre est posé sur la ligne à 45º. C'est
la même crainte des évidements qui lui fait tracer, sur le deuxième
claveau, la baguette _t_. Les baguettes _k_, _t_, _p_, ont de diamètre
0m,04 (1 pouce 1/2); celle _s_, 1 pouce. Le tracé du formeret s'explique
de lui-même. À l'aide de ces baguettes, le traçeur a supprimé les
évidements dangereux, et il a cependant obtenu l'effet désirable en ce
que les membres principaux, les boudins, nervés d'ailleurs par les
filets saillants, prennent leur saillie et leur importance par la
proximité des membres grêles et des lignes noires qui les cernent.
Placer une moulure très-fine, une baguette d'un faible diamètre à côté
d'un tore ou d'un boudin, c'est donner à celui-ci une valeur qu'il
n'aurait pas s'il était isolé. Les Grecs, dans le tracé de leurs
profils, avaient bien compris cette règle et l'avaient appliquée. C'est
par les contrastes qu'ils donnaient de la valeur aux moulures, bien plus
que par leur dimension réelle.
Le tracé des arcs ogives de l'église de Saint-Urbain, donné en B et en
C, n'est pas moins remarquable. Celui B devait être résistant, les
évidements sont remplacés par des baguettes; celui C, ne recevant aucune
charge, pouvait être plus évidé. On voit comme la méthode de tracé de
ces deux profils est simple, obtenue entièrement par l'intersection des
lignes à 30º, 60º et 45º. Dans l'exemple C, les deux lignes à 60º
donnent exactement la résistance de la pierre, les membres laissés tous
en dehors. Dans la même église et dans d'autres édifices de la même
époque, en Champagne, on voit apparaître le tracé D pour les boudins
inférieurs des arcs. Le triangle _abc_ étant équilatéral, et par
conséquent les lignes _ba_, _ca_, à 60º.
Dans le profil de l'archivolte A, non-seulement le boudin inférieur est
nervé, mais les boudins latéraux le sont également. En multipliant les
membres, en remplaçant les évidements par des baguettes, on sentait la
nécessité de donner plus d'énergie aux membres principaux, et les filets
formant nerfs, en arrêtant vivement la lumière, permettent d'obtenir ce
résultat.
Les architectes de l'Île-de-France ne se décident pas volontiers à
recourir à ces nerfs saillants; s'ils les emploient pour les boudins
inférieurs, dès la fin du XIIe siècle, anguleux d'abord, puis à
contre-courbes et à filets plus tard, ils ne les adoptent pour les
boudins latéraux des arcs que fort rarement avant le milieu du XIVe
siècle. Ces architectes semblent prendre à tâche de simplifier les
méthodes géométriques qu'ils ont les premiers appliquées. L'église de
Saint-Nazaire de Carcassonne nous fournit un exemple bien frappant de ce
fait. Cette église, dont la construction est élevée entre les années
1320 et 1325, donne des tracés d'arcs-doubleaux et d'arcs ogives,
procédant toujours du système développé plus haut, mais avec des
simplifications notables.
Dans le profil A d'arc-doubleau (fig. 23), le boudin inférieur (5
pouces-1/2 de diamètre) étant tracé, de son centre _a_, la ligne à 45º
_ab_ a été élevée jusqu'à sa rencontre avec la verticale _cb_, limite du
profil. L'angle _cba_ a été divisé en deux parties par la ligne _be_.
Tenant compte de la saillie du nerf, sur cette ligne a été posé le
centre _f_ du boudin (4 pouces de diamètre); le rayon du cavet est égal
à celui du boudin et est placé en _g_. Le centre _h_ du grand cavet est
posé sur la ligne à 45º. Pour tracer les nerfs à contre-courbes, on a
tracé les triangles équilatéraux _aij_; _flm_. La même méthode, avec des
différences sensibles que la figure fait assez comprendre, a été
employée pour le tracé des arcs ogives et des arcs-doubleaux B, C, E, F.
N'oublions pas que cette église fut construite après que la ville de
Carcassonne fut comprise dans le domaine royal, et par un architecte de
la province de l'Île-de-France très-certainement, ainsi que tous les
détails de l'architecture le prouvent. Ici les nerfs saillants
apparaissent sur les boudins latéraux, mais seulement dans les deux
exemples A et F.
Toute architecture établie sur des principes logiques et sur des
méthodes dérivées de ces principes, ne saurait s'arrêter en chemin; il
faut nécessairement qu'elle procède par une suite de déductions. Ce
phénomène s'observe chez les Grecs, comme chez nous pendant le moyen
âge.
Toute découverte découlant de l'application méthodique d'un principe est
le point de départ de nouvelles formes.
Il semble que l'art de l'architecture, qui est une création du second
ordre, procède comme la nature elle-même, qui, sans se départir jamais
du principe primitif, développe les conséquences en conservant toujours
une trace de son point de départ. Si nous avons été saisis d'un profond
sentiment de curiosité et d'intérêt philosophique en étudiant peu à peu
l'architecture du moyen âge en France, c'est que nous avons reconnu,
dans les développements de cet art, un système créateur qui nous reporte
à ces tâtonnements logiques de la nature en travail de ses oeuvres. Cet
art, si étrangement méconnu, et dont le premier tort est de s'être
développé chez nous, le second d'exiger, pour être compris, une tension
de l'esprit, ne procède point, comme de nos jours, par une succession de
_modes_; mais par une filiation non interrompue dans l'application des
principes admis. Si bien qu'en décomposant un édifice du XVe siècle, on
peut y retrouver le développement de ce que ceux du XIIe siècle donnent
en germe, et que, en présentant une suite d'exemples choisis entre ces
deux époques extrêmes, on ne saurait, en aucun point, marquer une
interruption. De même, dans l'ordre de la création, l'anatomie comparée
présente, dans la succession des êtres organisés, une échelle dont les
degrés sont à peine sensibles, et qui nous conduit, sans soubresauts, du
reptile à l'homme. C'est pour cela que nous donnons réellement à cette
architecture, comme à celle de la Grèce, le nom d'art, c'est-à-dire que
nous la considérons comme une véritable création, non comme un accident.
Ne perdons pas de vue les exemples précédents. Dans ces exemples, la
même méthode de tracé est adoptée; l'expérience, le besoin auquel il
faut satisfaire, le sentiment d'un mieux, d'une perfection absolue,
guident évidemment l'artiste. Il s'agit de soumettre la matière à une
forme appropriée à l'objet, en la dégageant de tout le superflu, en lui
donnant l'apparence qui indique le mieux sa fonction. Les architectes ne
se contentent pas encore des résultats obtenus, car l'hiératisme est
l'opposé de cet art, toujours en quête de nouvelles applications,
toujours cherchant, mais sans abandonner le principe créateur. Dans ces
derniers exemples, la matière a été réduite déjà à son minimum de force;
amoindrir encore les résistances, c'était se soumettre aux éventualités
les plus désastreuses. Mais le minimum de force obtenu, il s'agit de
donner à ces membres une apparence plus légère, sans inquiéter le
regard. Les architectes ont observé que les nerfs saillants ajoutés aux
boudins, donnent à ceux-ci une apparence de fermeté, de résistance qui,
loin de détruire l'effet de légèreté, l'augmente encore. Ils observent
que les corps soumis à une pression, comme les arcs de pierre, résistent
en raison, non de leur surface réelle, mais de la figure donnée à cette
surface. Le principe que nos ingénieurs modernes ont appliqué avec
l'exacte connaissance des lois de résistance des corps, à la fonte de
fer, par exemple, les architectes du moyen âge cherchent à l'appliquer à
la pierre, mais en tenant compte des qualités propres à cette matière,
qui est loin d'avoir la force de cohésion du métal. En effet, si une
colonne de fonte dont la section horizontale (fig. 24) est A résiste à
une pression beaucoup plus considérable que celle dont la section est B
(ces deux sections ayant d'ailleurs la même surface), il est évident
qu'on ne peut donner à une colonne de pierre la section A, parce qu'il y
aurait rupture sous la charge en _a_. Mais si une pile de pierre, au
lieu d'être taillée suivant la section horizontale C, est taillée sur le
panneau D (à surfaces égales d'ailleurs), la pile D devra résister à une
pression plus forte que celle C, les évidements n'étant pas assez
prononcés pour qu'on ait à redouter des ruptures en _b_. À l'oeil, la
pile D paraîtra et plus légère et plus résistante que celle C. Ajoutons
encore que la pierre à bâtir, étant extraite en parallélipipèdes, à
surfaces égales de lits, le morceau D est plus voisin, taillé, de
l'équarrissement du bloc que le morceau C. Le panneau D profite mieux de
la forme naturelle de la pierre que le panneau C. Mais pourquoi la pile
D résistera-t-elle mieux à une charge, à une pression, que la pile C,
puisque, après tout, le développement de la paroi externe ne donne pas
pour les pierres, comme pour le métal, une croûte d'autant plus
résistante qu'elle est plus étendue, les sections étant égales? C'est
que la section D, présentant plus d'assiette, est moins sujette à subir
une déviation, et, par suite, un surcroît de charge sur un point. De
même, dans le tracé des arcs, la résistance à la pression étant
exactement résolue par la section _def_ (voy. en E), nous augmenterons,
non pas tant cette force de résistance par les appendices _ghi_, que
nous empêcherons la déviation des claveaux de l'arc, déviation qui, en
portant un surcroît de pression sur un point, pourrait causer une
rupture.
Nous avons fait assez ressortir ailleurs[364] comment les architectes de
l'école laïque avaient adopté un principe de structure basé sur
l'équilibre, et, par suite, comment ils avaient admis l'élasticité des
bâtisses comme un moyen de stabilité. Admettant l'élasticité dans la
structure, il fallait nécessairement en admettre les conséquences dans
les détails; c'est-à-dire, dans le tracé des arcs, un système
d'étrésillonnements, de butées latérales. Les boudins des arcs n'ont pas
d'autre fonction. Nous avons vu (fig. 19) comment, lorsque ces
architectes se défiaient de la qualité des pierres, lorsqu'ils les
trouvaient _fières_, les évidements étaient engraissés et même remplacés
par des baguettes formant, par la multiplicité des noirs et des membres
grêles, une opposition avec les boudins, afin de laisser à ceux-ci toute
leur valeur. Mais ces boudins, souvent très-détachés, comme dans les
exemples (fig. 20 et 23), si les matériaux n'avaient pas une force de
cohésion et de résistance considérable[365], se fêlaient dans la gorge
par l'effet d'une pression inégale. Les architectes, vers la fin du XIVe
siècle, ayant eu l'occasion de remarquer ces ruptures, prétendirent y
remédier, sans toutefois diminuer l'apparence légère des profils d'arcs,
et même en appuyant sur cette apparence de légèreté. Aussi les
voyons-nous (fig. 25) adopter des profils d'arcs dans lesquels les
membres, moins détachés de la masse, acquièrent cependant une apparence
d'extrême délicatesse. La méthode pour tracer ces arcs est la même que
celle admise dans les exemples derniers. La surface _aa'_, _bc_ (voy. le
profil d'arc-doubleau A) est la surface de résistance minimum, les deux
lignes _ac_, _a'b_ étant à 60º. Aucun évidement ne vient entamer cette
surface, mais les membres supplémentaires, les boudins nervés, donnent
du roide au claveau et s'opposent à sa déviation. Bien que larges, les
cavets laissent de fortes attaches aux boudins, et ceux-ci prennent une
apparence à la fois plus légère et plus ferme par l'adjonction des nerfs
saillants très-prononcés. Le tracé A, après toutes nos définitions
précédentes, n'a pas besoin d'être décrit.
C'est toujours par des sections de lignes à 60º, 45º et 30º que les
centres sont obtenus. On voudra bien jeter les yeux sur le tracé B d'un
boudin inférieur et sur la manière de trouver les centres des
contre-courbes du nerf, les lignes _ef_ étant à 60º. Mais les boudins
inférieurs, d'un diamètre plus fort que les autres, présentent
latéralement des surfaces molles en regard des autres boudins nervés
d'un diamètre plus faible. Alors on prétend aussi nerver latéralement
ces gros boudins inférieurs (voy. en C); on leur donne ainsi plus de
résistance, et on les fait paraître plus détachés et plus légers;
cependant la courbe originaire se voit encore en _ij_, comme pour ne pas
laisser périr le principe de tracé. Ces nerfs latéraux donnent une
apparence trop prismatique à ces boudins inférieurs: on y renonce
promptement, et on relève le nerf latéral sur un axe à 30º (voy.
l'exemple D en _k_). Alors la forme génératrice du boudin inférieur
reparaît moins altérée, et c'est à ce parti que les architectes
s'arrêtent au commencement du XVe siècle.
Les constructeurs avaient reconnu encore que la force de résistance des
claveaux réside en contre-bas de l'extrados, c'est-à-dire en _m_ (voy.
le profil D). D'autre part, si nous nous enquérons du moyen de
construire les triangles de remplissage des voûtes gothiques, nous
voyons que ces triangles sont construits non point à l'aide de couchis
et de formes, mais. au moyen de courbes mobiles de bois (voy.
CONSTRUCTION, fig. 57, 58, 59 et 60); que ces courbes de bois étaient
calées sur l'extrados des arcs-doubleaux, des arcs ogives et des
formerets, et qu'il était nécessaire dès lors, soit de pratiquer des
entailles biaises sur l'arête des extrados de ces arcs, soit de laisser
un petit intervalle entre ces extrados et les remplissages. Les
architectes du XVe siècle prennent cette nécessité de construction comme
prétexte pour modifier le profil des arcs à leur point de contact avec
les remplissages des voûtes; ils pratiquent l'évidement indiqué en _o_
(voy. le profil D) pour recevoir l'about des courbes de bois et cela
contribue à donner encore une apparence de légèreté extrême à leurs arcs
en les détachant des remplissages et en donnant plus d'importance aux
membres latéraux nervés _p_.