Laissons les profils extérieurs pour nous occuper des tracés et des

transformations des profils intérieurs pendant les XIIe et XIIIe

siècles. Revenons en arrière, et analysons les profils des arcs des

voûtes, au moment ou le système de la structure dite gothique est

adopté, vers 1140, dans l'Île-de-France. S'il est aujourd'hui un fait

incontesté, c'est que l'église abbatiale de Saint-Denis ouvre, du temps

de Suger, la période de la transformation de l'architecture romane en

architecture réellement française. C'est au XIIe siècle que se forme

définitivement la langue française, en abandonnant les débris de la

basse latinité, pour composer un langage ayant désormais sa grammaire et

sa syntaxe propres. C'est aussi au XIIe siècle que l'abâtardissement de

plus en plus complet des traditions gallo-romaines en architecture fait

place à un art nouveau. La transformation est palpable dans les

constructions dues à l'abbé Suger à Saint-Denis, de 1140 à 1145. Le

système des voûtes romanes fait place à un principe entièrement neuf,

qui n'a d'analogues ni dans l'antiquité, ni dans l'Italie et l'Allemagne

du moyen âge. Nous avons fait ressortir l'importance de cette

transformation à l'article CONSTRUCTION. Désormais les voûtes en berceau

ou d'arête romaines sont remplacées par des voûtes en arcs d'ogive,

possédant des nerfs principaux, des arcs-doubleaux, des formerets et des

arcs ogives. Ces arcs sont déjà profilés à Saint-Denis, et présentent

les sections A pour les arcs formerets, B pour les arcs ogives (fig.

15). Quant aux arcs-doubleaux, ils prennent le même profil que les

formerets, avec un listel inférieur large (la ligne ponctuée _ab_ étant

le milieu du profil de ces arcs-doubleaux).

Ces exemples sont fournis par les voûtes des chapelles du choeur. Dans

la tour nord de cette église, qui date de la même époque, les arcs

ogives présentent déjà une arête à l'intrados, ainsi que l'indique le

profil C. Il n'y a plus rien dans ces profils qui rappelle les moulures

décorant parfois les arcs-doubleaux des monuments de la période romane.

Le traceur prétend évidemment obtenir des élégissements, diminuer à

l'oeil la force de ces arcs, tout en accusant leur courbure et leur nerf

par un certain nombre de cavets. C'est qu'en effet un arc prend d'autant

plus de résistance aux yeux, paraît d'autant mieux remplir sa fonction

de cintre, que des traits concentriques plus nombreux accusent sa

courbure.

Vers la même époque, l'école clunisienne de Bourgogne cherchait de son

côté à obtenir le même résultat, mais n'osait pas aussi complétement

s'affranchir des traditions romanes. Dans les salles capitulaires de

Vézelay, dont la construction remonte à 1140 environ, les arcs-doubleaux

donnent la section E (le milieu de l'arc étant la ligne _cd_), les arcs

ogives la section F, et les formerets la section G, fig. 15; ou encore

les arcs-doubleaux la section H (le milieu de l'arc étant la ligne

_gh_), les arcs ogives la section I, et les formerets la section K. Ces

derniers exemples accusent des réminiscences des profils romans; ces

profils sont beaux, produisent un bel effet, mais n'ont pas la franchise

du parti pris qui frappe déjà dans les profils de l'église abbatiale de

Saint-Denis. Il y a des tentatives, mais non un système arrêté.

À Saint-Denis, l'architecte considère l'arc ogive comme un nerf, une

baguette, il trace un gros tore; pour lui, le formeret n'est qu'un

arc-doubleau engagé, aussi prend-il la section de cet arc-doubleau. À

Vézelay, l'architecte cherche, tâtonne. Il veut élégir les arcs ogives,

il leur donne des membres fins; l'arc-doubleau et le formeret prennent

chacun leurs profils distincts.

La méthode n'existe pas, elle ne peut être suivie d'après une donnée

logique. C'est une affaire de sentiment, non de raisonnement; la preuve,

c'est qu'en prenant dix édifices bourguignons de la même époque, nous

trouverions dans chacun d'eux des profils d'arcs très-adroitement

tracés, très-beaux même, mais qui n'ouvrent pas une voie nouvelle, qui

n'accusent pas l'intervention d'un principe rigoureux, fertile en

déductions. Au contraire, les trois ou quatre profils d'arcs de voûtes

de l'église de Saint-Denis, si simples qu'ils soient, et précisément

parce qu'ils sont très-simples, sont bien le commencement d'un système

dont on ne se départira plus jusqu'au XVe siècle, en l'étendant aux

dernières conséquences.

Comme il arrive toujours lorsque dès l'abord s'impose une méthode,

bientôt on tend à simplifier les moyens. L'architecte de Saint-Denis,

encore voisin des formes romanes, donne à l'arc ogive un autre profil

qu'à l'arc-doubleau et qu'au formeret; cependant il adopte le boudin, le

tore cylindrique pour les tracer tous deux (le profil de l'arc-doubleau

étant le même que celui du formeret). Mais il reconnaît bientôt que

l'arc qui doit paraître le plus léger à l'oeil, l'arc ogive, composé

d'un gros boudin, est lourd, et semble offrir plus de résistance que

l'arc-doubleau possédant deux boudins d'un diamètre inférieur pris dans

les deux arêtes d'intrados. Quelques années plus tard, vers 1165,

l'architecte de la cathédrale de Paris adopte franchement les

conséquences de la méthode admise. La section des arcs-doubleaux, arcs

ogives et formerets étant donnée, il soumet ces trois arcs à un même

système de profils, faisant dériver leur apparence plus ou moins légère

des différences données par les sections. Ainsi (fig. 16), A étant

l'arc-doubleau, B l'arc ogive, C le formeret, le mode de tracé des

profils est le même pour tous trois. Dans l'épannelage de l'intrados, il

dégage de chaque arête un boudin de 0m,10 à 0m,12 de diamètre (4 pouces

à 4 pouces-1/2); abaissant du centre _a_ une perpendiculaire sur

l'intrados, il obtient le point _b_, centre de l'arc de cercle dont _bc_

est le rayon de 0m,08 (3 pouces). Du point _d_, rencontre de la ligne à

45º _gd_ avec le cercle, il mène la ligne à 45º _de_. Il élève du centre

la perpendiculaire _af_, pour éviter l'amaigrissement, comme il a tracé

la ligne horizontale _ai_ du même centre pour couper l'angle aigu formé

par la rencontre des deux sections de cercle. Le même tracé est adopté

pour les trois arcs, comme l'indique notre figure 16. Outre l'avantage

de la simplicité, ce procédé avait encore un mérite: les membres de

moulures, étant les mêmes pour les trois arcs d'une voûte, _donnaient

l'échelle_, c'est-à-dire faisaient paraître les différents arcs dans les

rapports de force qu'ils avaient réellement entre eux. Aucun architecte,

tant soit peu familier avec la pratique, n'ignore qu'il est facile de

donner à un membre d'architecture une apparence plus ou moins robuste

par les profils dont on le décore. Les arcs ayant chacun leur dimension

vraie, nécessaire, adoptant pour tous une même moulure, ces arcs

présentaient aux yeux l'apparence de leur force réelle; et cette force

étant dans des rapports exacts en raison de la fonction de ces arcs, il

en résultait que l'oeil était satisfait, autant que la solidité y

trouvait son compte. Alors, le système des voûtes gothiques admis, les

arcs formerets n'avaient pas la volée des arcs-doubleaux, puisque les

voûtes étaient croisées, et que les formerets ne franchissaient que la

moitié de l'espace au plus franchi par les arcs-doubleaux: d'ailleurs

les formerets n'étaient qu'un tracé de la voûte le long du mur et

n'avaient pas à porter une charge; il était naturel de ne leur donner

que la section d'un demi-arc ogive.

Voyons comme au même moment, dans une province où le système de la

structure dite gothique arrivait à l'état d'importation, procédaient les

architectes. Le choeur de l'église abbatiale de Vézelay est bâti peu

après celui de Notre-Dame de Paris, c'est-à-dire vers 1190: là, dans le

tracé des arcs des voûtes, les tâtonnements sont encore sensibles; les

méthodes ne sont pas franches et sûres comme à Paris. Il suffit, pour

s'en convaincre, de jeter les yeux sur la figure 17, qui donne en A deux

arcs doubleaux des chapelles du choeur, et en B un arc ogive de ces

mêmes chapelles[358].

Ces tracés indiquent un sentiment fin de l'effet (et ces arcs en

produisent beaucoup); mais la méthode est absente. Les deux arcs ogives

et doubleaux provenant des voûtes hautes du choeur (car, ainsi que dans

beaucoup de grandes voûtes de la fin du XIIe siècle, les arcs ogives et

doubleaux donnent la même section), tracés en D, accusent une étude plus

complète de l'architecture de l'Île-de-France, et reproduisent à peu

près les profils des voûtes de Notre-Dame de Paris. Mais ces voûtes

étaient élevées en effet quelques années après celles des chapelles, et

les tâtonnements ont à peu près disparu. Il se manifeste dans ces

derniers profils une tendance qui appartient à l'école bourguignonne

gothique: c'est la prédominance des courbes sur les lignes droites dans

le tracé des moulures. La nature des matériaux employés était bien pour

quelque chose dans cette prédominance des courbes, mais aussi le goût de

cette école pour la largeur des formes. Pendant que les architectes

romans de l'Île-de-France, du Berry, du Poitou, de la Saintonge et de la

Provence taillaient des profils fins et détaillés jusqu'à l'excès, ceux

de Bourgogne traçaient déjà des profils d'une ampleur et d'une hardiesse

de galbe extraordinaires. En adoptant le système de la structure

gothique, les architectes de l'école bourguignonne conservèrent cette

qualité de terroir; nous aurons tout à l'heure l'occasion de le

reconnaître.

Nous ne saurions trop le répéter, on ne peut pas plus étudier

l'architecture française en s'en tenant à une seule province, qu'on ne

saurait étudier la langue, si l'on ne tenait compte des diverses formes

du langage qui sont devenues des patois de nos jours, mais qui étaient

bien réellement, au XIIe siècle, des dialectes ayant des grammaires, des

syntaxes et des tournures variées. Aucune partie de l'architecture n'est

plus propre à faire saisir ces différences d'écoles que les profils, qui

sont l'expression la plus sensible du génie appartenant à chacune de ces

écoles, si bien que certains monuments bâtis dans une province par un

architecte étranger, tout en adoptant les méthodes de bâtir et les

dispositions générales admises dans la localité, manifestent clairement

l'origine de l'artiste par les profils, qui sont en réalité le langage

usuel de l'architecte. On peut faire l'observation contraire. Il est,

par exemple, des monuments gothiques bâtis en Auvergne (province dans

laquelle l'architecture gothique n'a jamais pu être qu'à l'état

d'importation), dont les profils sont auvergnats. L'architecte a voulu

parler un langage qu'il ne comprenait pas. Il est d'autres édifices,

comme la salle synodale de Sens, bâtie dans une province subissant

l'influence champenoise, où la disposition générale, le système de

structure est local, et où les profils appartiennent, la plupart, à

l'Île-de-France. Comme le choeur de l'église Saint-Nazaire de

Carcassonne, où le plan, les données, les formes des piliers,

l'apparence extérieure, sont tout méridionaux, et où les profils

dénotent la présence d'un artiste du domaine royal. Cet artiste a

exprimé les idées admises dans la localité au moyen de son langage à

lui. Cette partie de notre architecture nationale mérite donc une étude

attentive, délicate, car elle donne le moyen, non-seulement de fixer des

dates positives, mais aussi d'indiquer les écoles. Cette étude doit être

faite dans chaque province, car tel profil que l'on voit adopter en

1200, à Paris, n'apparaîtra en Poitou qu'en 1230, avec quelques

modifications apportées par le génie provincial. Nous pourrions citer

des monuments de Champagne de 1250, qui, dans l'Île-de-France, seraient

classés à l'aide des profils, par des yeux peu exercés, au commencement

du XIVe siècle. Aussi doit-on étudier les profils dans les seuls

édifices vraiment originaux et dus à des artistes du premier ordre, et

ne pas tenir plus de compte de certaines bizarreries ou exceptions qu'on

ne tient compte, pour avoir la connaissance parfaite d'un dialecte, de

manuscrits mal copiés ou d'oeuvres grossières. Toutes les époques, même

la nôtre, ont produit des oeuvres barbares; ce n'est pas sur celles-là

qu'il faut juger un art, ni à plus forte raison l'étudier. Cette étude,

faite avec les yeux du critique, nous démontre encore que dans cet art,

si longtemps et injustement dédaigné, il existe des lois aussi bien

établies que dans les arts de l'architecture grecque et romaine; que ces

lois s'appuient sur des principes non moins impérieux: car, s'il en

était autrement, comment expliquer certaines similitudes; ou des

dissemblances ne s'écartant jamais du principe dominant?

Voici maintenant des profils d'arcs des voûtes du tour du choeur de la

cathédrale d'Amiens, qui date de 1240 environ (fig. 18). A est le profil

des arcs-doubleaux, B celui des arcs ogives, au dixième de l'exécution.

À dater de cette époque, les méthodes employées pour tracer les profils

sont de plus en plus soumises à des lois géométriques et à des mesures

régulières. Ainsi, dans le profil A d'arc-doubleau, le boudin inférieur

a 0m,215 de diamètre (8 pouces). Du centre de ce boudin, tirant une

ligne à 45º _ab_, la rencontre de cette ligne avec la verticale _cb_

donne en _b_ l'arête du cavet supérieur. Le boudin est engagé au

douzième de son diamètre par l'horizontale _ef_. La ligne _gh_ à 45º,

tangente au boudin inférieur, est également tangente au boudin supérieur

_l_, dont le diamètre a 0m,108 (4 pouces). Ce boudin est également

tangent à la verticale _cb_ prolongée. Le rayon du cavet supérieur est

égal au rayon du boudin _l_, son centre étant en _i_. Le centre _m_ du

cavet inférieur est placé à la rencontre de la ligne _ef_ avec une

verticale tangente au boudin supérieur, et le rayon de ce cavet est de 2

pouces-1/2. Le listel _bc_ a 0m,162 (6 pouces). Le filet saillant _p_ se

marie avec le gros boudin au moyen de deux contre-courbes dont les

centres sont placés en _r_. On conçoit combien ces méthodes de tracés

facilitaient l'épannelage. La verticale _co_ a un pied juste. Cette base

prise et la ligne _og_ étant tirée à 45º, on inscrivait ainsi tous les

membre du profil dans un épannelage très-simple. Quant au profil B de

l'arc ogive, sa largeur est d'un pied. La face _st_ a 10 pouces, et la

ligne _w_ est tirée à 45º. Le diamètre du boudin inférieur de ce profil

a 5 pouces-1/2. Du point _x_, élevant une ligne _xy_ à 60º, on obtient

le point _y_, arête du cavet supérieur. Le boudin supérieur a 2

pouces-1/2 de diamètre. Il est facile de reconnaître que ces tracés sont

faits en vue de donner aux profils l'aspect léger qui convient à des

arcs de voûtes, en laissant à la pierre le plus de résistance possible.

L'arête inférieure ménagée dans l'axe, sous les gros boudins, dessine

nettement la courbe, ce que ne pouvait faire un cylindre, car les

architectes, dès le commencement du XIIIe siècle, ainsi que nous l'avons

vu dans les exemples précédents, avaient senti la nécessité, lorsqu'ils

terminaient l'arc par un boudin, d'arrêter la lumière (diffuse dans un

intérieur) sur ce boudin par un nerf saillant, d'abord composé de deux

lignes droites, puis bientôt de courbes avec filet plat. En effet, pour

qui a observé les effets de la lumière sur des cylindres courbés, sans

nerfs, il se fait un passage de demi-teintes, de clairs et d'ombres

formant une spirale très-allongée, détruisant la forme cylindrique et

laissant des surfaces indécises; de sorte que les moulures secondaires,

avec leurs cavets, prenaient plus d'importance à l'oeil que le membre

principal. Il fallait _nerver_ celui-ci pour lui donner toute sa valeur

et le faire paraître résistant, saillant et léger en même temps. Ainsi

pouvait-on dorénavant renoncer aux profils d'arcs avec boudins latéraux

et large listel plat entre eux, comme ceux donnés figure 16, qui avaient

l'inconvénient de laisser au milieu même du profil un membre en

apparence faible, parce qu'il restait dans la demi-teinte et

n'accrochait jamais vivement la lumière. C'était donc une étude profonde

des effets qui conduisait ainsi peu à peu à modifier les profils si

importants des arcs de voûtes, non point une mode ou un désir capricieux

de changement.

Les architectes de l'Île-de-France, toutefois, semblent avoir répugné à

adopter les nerfs saillants sous les boudins principaux des arcs des

voûtes, jusque vers le milieu du XIIIe siècle. Ils essayèrent de donner

à ces arcs une apparence de fermeté par d'autres moyens.

Les parties de l'église abbatiale de Saint-Denis, qui datent de 1240

environ, nous fournissent un exemple de ces tentatives (fig. 19). En A

est tracé le profil des archivoltes des bas côtés; en B, celui des

arcs-doubleaux; en C et D, ceux des arcs ogives. Les profils

d'archivoltes A, dont nous ne donnons ici qu'une moitié, participent

encore, à cause de leur épaisseur, des tracés antérieurs, avec boudins

sur les arêtes et méplat intermédiaire. En _a_, nous indiquons une

variante, c'est-à-dire le cavet dont le centre est en _c_ avec une

partie droite, et le cavet dont le centre est en _b_. Le profil

d'arc-doubleau B présente un tracé très-étudié; la ligne _ab_ est

inclinée à 60º. Ainsi que le montre notre figure, c'est sur cette ligne

que sont posés les centres du boudin supérieur _c_ et du cavet

intermédiaire _e_. Du centre _c_ une ligne à 45º ayant été tirée, c'est

sur cette ligne que se trouvent placés les centres du boudin inférieur

_g_ et des baguettes _h_ et _i_. De plus, le boudin _g_ est tangent à la

ligne inclinée à 60º _ab_. Or, ce gros boudin a 4 pouces de diamètre et

le boudin C 3 pouces.

Le tracé est devenu plus méthodique que dans l'exemple précédent, et le

traceur a donné au boudin inférieur de la fermeté en le flanquant des

deux baguettes qui le redessinent vivement au moyen des noirs _k_. Le

centre du cavet supérieur est en _l_, c'est-à-dire au point de rencontre

de la verticale _bl_ avec l'horizontale tirée du centre _c_. Pour les

profils des arcs ogives C et D, le système de tracé n'est pas moins

géométrique. Ici la ligne _ab_ inclinée à 60º donne le centre _b_ du

boudin inférieur, dont le diamètre est égal à celui des arcs-doubleaux.

De ce centre _b_, la ligne _be_ tangente au boudin supérieur reçoit le

centre de la baguette _f_ et celui _g_ du cavet. Bien que les membres

soient de diamètres différents dans les deux exemples C et D, on voit

que la méthode de tracé est la même. Sur les détails E et F des boudins

principaux, nous avons donné deux des méthodes employées dès cette

époque pour _nerver_ ces cylindres. Dans l'exemple E, le tracé donne

l'arête vive obtenue au moyen de tangentes à 30º (cette arête étant

parfois dégagée, pour plus de netteté, au moyen d'une ligne concave dont

le centre est en _h_ sur une perpendiculaire abaissée de la ligne à

30º)[359]. Dans l'exemple F, les centres des arcs _ik_ sont pris sur les

angles d'un triangle équilatéral, dont le côté est deux fois le rayon du

boudin.

Suivant qu'on a voulu obtenir un filet plus ou moins large, on a fait la

section _o_ plus haut ou plus bas, sur les arcs de cercle. Les

tâtonnements arrivent ici à des formules. Désormais les angles à 30º,

60º et 45º, vont nous servir pour les tracés de ces profils, en

employant des méthodes de plus en plus simples. Les architectes

bourguignons, qui, ainsi que nous l'avons dit, sont si bons traceurs de

profils, nous démontreront comment la méthode peut s'allier avec la

liberté de l'artiste, et devient pour lui, s'il sait l'appliquer, non

point une gêne, mais au contraire un moyen d'éviter les pertes de temps,

les tâtonnements sans fin. Nous arrivons au moment où l'art de

l'architecture, désormais affranchi des traditions romanes, livré aux

mains laïques, n'en est plus réduit à copier avec plus ou moins de

bonheur des formes consacrées, mais s'appuie sur le raisonnement,

cherche et trouve des méthodes qui, n'étant point une entrave pour

l'artiste de génie, empêchent l'artiste vulgaire de s'égarer.

Les profils, comme le système de construction, de proportion et

d'ornementation, procèdent suivant une marche logique favorisant le

progrès, la recherche du mieux. C'est qu'en effet, les architectures

dignes d'être considérées comme un art, chez les Égyptiens, chez les

Grecs, comme chez nous pendant le moyen âge, ont procédé de la même

façon: cherchant de sentiment ou d'instinct, si l'on veut, les formes

qui semblent le mieux s'approprier aux nécessités; arrivant, par une

suite d'expériences, à donner à ces formes une certaine fixité, puis

établissant peu à peu des méthodes, et enfin des formules, des lois

fondées sur ce sentiment vrai et cette expérience. Alors l'architecte,

en prenant son crayon, son compas et ses équerres, ne travaille plus

dans le vide à la recherche de formes que sa fantaisie lui suggérera; il

part d'un système établi, procède méthodiquement.

Nous savons tout ce qu'on peut dire contre l'adoption des formules; mais

nous devons constater qu'il n'y a pas eu d'architecture digne de ce nom

qui n'ait fatalement abouti à un formulaire. Plus qu'aucun autre peuple,

les Grecs ont eu des méthodes conduisant aux formules, et si quelqu'un

en doutait, nous l'engagerions à consulter les travaux si remarquables

de M. Aurès sur ce sujet[360]. Mais le formulaire architectonique des

Grecs ne s'appuie que sur un système harmonique des proportions,

développé sous l'influence du sentiment délicat de ce peuple. Ce

formulaire, qui commence par une simple méthode empirique, établie par

l'expérience, n'est pas une déduction logique d'un raisonnement, c'est

un _canon_, c'est le beau chiffré; aussi ne peut-il se maintenir plus

longtemps que ne se maintiendrait une loi établie sous l'empire d'un

sentiment; il est renversé, ce formulaire, à chaque génération

d'artistes. Il n'en est pas de même, en France, sous l'empire des écoles

laïques: la méthode, dès l'abord, s'appuie moins sur un sentiment de la

forme que sur le raisonnement; étant logique dans sa marche, elle

n'aboutit à une formule que la veille du jour où l'art se perd

définitivement. Car, du moment que la méthode atteignait à la formule,

toute déduction devenait impossible; dès lors, au sein d'un art dont

l'élément était le progrès incessant, la formule était la mort.

Les exemples de profils déjà présentés à nos lecteurs indiquent une

tendance, vague d'abord, puis plus accentuée, vers une méthode

géométrique, pour le tracé des divers membres qui les composent.

Le sentiment, mais un sentiment raisonné, a évidemment fait trouver les

profils donnés dans les figures 15, 16 et 17. Il s'agissait d'allégir,

pour l'oeil, des arcs supportant des voûtes élevées, en leur laissant

cependant la plus grande résistance possible. Dans les deux figures 16

et 17, il est évident que ces boudins ménagés, comme autant de nerfs,

entre des cavets, et ménagés dans les angles saillants, tendent à

laisser à la pierre toute résistance en la faisant paraître légère comme

le serait un faisceau de baguettes. Le raisonnement est donc intervenu

pour beaucoup dans le tracé de ces profils. D'ailleurs, il est non moins

évident que l'architecte a soumis son raisonnement à un certain

sentiment de la forme, des rapports entre les pleins et les vides, des

effets; mais la méthode géométrique pour tracer ces profils est encore

incertaine. Dans l'exemple (fig. 18), déjà cette méthode géométrique se

développe. On voit que dans cette figure, le tracé A établit la ligne à

45 °, et le tracé B la ligne à 60°, comme limites de la partie

résistante de la pierre; les boudins n'étant plus alors qu'un supplément

de résistance en même temps qu'une apparence d'allégissement.

Dans la figure 19, la méthode géométrique du tracé se complète, se

perfectionne; les lignes à 45° et à 60° reçoivent, sans exception, tous

les centres des boudins, et le principe de résistance de l'arc-doubleau

comme des arcs ogives est le même cependant que celui admis dans

l'exemple (fig. 18). Les évidements, trop prononcés peut-être pour ne

pas altérer la force de la pierre dans l'exemple (fig. 18), sont, dans

la figure 19, remplis par des baguettes qui, tout en produisant à l'oeil

un effet très-vif, laissent à la pierre tout son nerf.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 39 / 44 段