contraire séparées les unes des autres. Beaucoup de tours de châteaux
possèdent des prisons; mais nous n'en connaissons pas qui en présentent
un aussi grand nombre et d'aussi belles (si cette épithète peut
s'appliquer à des prisons) que le château de Pierrefonds. Dans cette
résidence, le luxe s'est étendu jusque dans ces demeures. Sur huit
tours, quatre possèdent deux étages de cachots: l'un éclairé et aéré,
l'autre absolument dépourvu de lumière. La figure 3 donne le plan d'une
de ces tours (celle nord-est) au niveau de la prison supérieure située
au-dessous du sol de la cour, mais beaucoup au-dessus du chemin de ronde
extérieur. On descend à cette prison par l'escalier à vis A. Elle est
circulaire, et son diamètre est de 4 mètres. Deux portes ferment le
couloir B. Elle reçoit du jour et de l'air par deux meurtrières C, et
est munie d'un cabinet d'aisances D. Au centre de cette salle
circulaire, est ménagée une trappe qui donne au centre d'une voûte
couvrant un cachot absolument fermé, mais muni également d'un siége
d'aisances. La figure 4 donne la coupe qe ces deux salles[350]. On voit,
dans cette figure, que la prison supérieure est spacieuse, largement
éclairée, aérée et parfaitement saine. La voûte, composée de six arcs
ogives, a 1m,20 d'épaisseur, pour éviter toute tentative de
communication avec les prisonniers; la salle A était au niveau de la
cour et destinée à l'habitation. Cette coupe fait voir le cachot
inférieur dont le sol est au niveau du chemin de ronde extérieur O. On
ne peut descendre dans cette _chartre_ que par l'orifice percé dans la
voûte, lequel était fermé par un tampon de pierre et une barre
cadenassée. Les malheureux enfermés dans cette sorte de cloche de pierre
n'avaient pas à craindre l'humidité, car les murs sont parfaitement
secs, mais ne recevaient ni air ni jour de l'extérieur. L'épaisseur
prodigieuse des murs et leur admirable construction ne pouvaient laisser
aucune chance d'évasion. On remarquera que la voûte de cette _chartre_
est bâtie par assises horizontales réglées, comme toutes celles du
château, et non en claveaux. Dans l'un de ces cachots (celui de la tour
nord-est) est gravé grossièrement un crucifiement sur la paroi
intérieure, ouvrage de quelque prisonnier qui n'a pu exécuter ce travail
qu'à tâtons, puis deux noms et quelques linéaments informes. Dans le
cachot de la tour du milieu (ouest), nous avons découvert un squelette
de femme accroupi dans la niche formant siége d'aisances. La
construction de ces étages inférieurs est exécutée avec autant de soins
que celle des parties du château destinées à l'habitation. Les parements
sont admirablement dressés, et les lits d'une régularité irréprochable.
La tour sud-ouest contient, au milieu du cachot inférieur, une oubliette
(voy. OUBLIETTE).
Nous avons découvert encore des prisons basses dans des tours de la cité
de Carcassonne. Un de ces cachots, dépendant de l'ancien évêché, possède
un pilier dans le milieu et une chaîne avec entraves attachée à ce
pilier, de telle sorte que le prisonnier ne pouvait atteindre les parois
intérieures de la muraille. Des ossements humains tenaient encore à
cette chaîne. Toutefois nous devons constater que beaucoup de cachots
intérieurs ne paraissent pas avoir été habités. Il en est qui ne
présentent aucune trace d'être humain et semblent sortir des mains du
maçon. Ajoutons que l'on donne souvent, dans les résidences des
seigneurs du moyen âge, le nom de cachot à des caves destinées à
recevoir des approvisionnements. Il n'est pas nécessaire d'exagérer
l'emploi de ces moyens de répression, et en tenant compte des moeurs du
temps, on peut même considérer ces prisons et cachots comme établis
relativement dans des conditions de salubrité qui n'ont pas toujours été
observées pendant les derniers siècles.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Note 348: _L'Apparicion de Jehan de Meun_, publiée par
la Société des bibliophiles français, p. 35 (XIVe siècle).]
[Note 349: _Ibid._, p. 54.]
[Note 350: Dans cette coupe nous avons fait les sections
sur l'escalier, le passage et l'une des meurtrières, ainsi
que sur le siége d'aisances et la fosse inférieurs.]
PROFIL, s. m. S'entend, en architecture, comme section faite sur une
moulure. Le profil d'une corniche, c'est la section perpendiculaire à la
face de cette corniche; le profil d'une base de colonne, c'est la
section normale à la courbe de sa circonférence. Pour faire tailler une
moulure, une corniche, un bandeau, une archivolte, on en donne le profil
au tailleur de pierre. On ne pourrait donner le nom de profil à la
section horizontale d'un pilier, d'un pied-droit; ce sont là des
sections horizontales, des plans, non des profils, car le profil indique
toujours une section verticale ou normale à la courbe d'un arc.
Les profils ont une importance majeure dans l'architecture; ils sont,
pour ainsi dire, une des expressions du style, et une des expressions
les plus vives. Les architectures considérées comme des arts types ont
possédé chacune des profils dont le tracé dérive d'un principe
essentiellement logique, et l'on peut même dire que seules les
architectures qui s'élèvent à la hauteur d'un art supérieur possèdent
des profils. En effet, toutes les architectures ne peuvent être
considérées comme constituant un art. Les unes ne sont qu'une structure,
d'autres qu'un amas de formes dépourvues d'un sens logique. Nous ne
saurions, sans sortir des limites de cet ouvrage, développer toutes les
considérations qui tendent à établir cette distinction entre les
architectures atteignant à l'art et celles qui ne sont qu'une expression
confuse de ce besoin naturel à l'homme d'orner ses demeures ou ses
monuments. Il nous suffira de dire que les profils n'ont une
signification définie que chez les peuples appuyant toute expression de
la pensée sur la logique. Les Grecs de l'antiquité ont été les premiers
qui aient su donner aux profils de l'architecture un tracé dérivé d'un
raisonnement appliqué à l'objet. Avant eux, l'architecture, chez les
Égyptiens, par exemple, ne possédait pas, à proprement parler, de
profils tracés en raison de l'objet et de la matière. Chez les
Égyptiens, les profils, très-rares d'ailleurs, ne sont qu'une forme
hiératique; ils s'appuient sur une tradition, non sur un raisonnement.
Chez les Ioniens déjà, le profil est une expression. Chez les Doriens,
il est tracé pour satisfaire à une nécessité matérielle et en vue de
produire un effet harmonieux; il a ses lois propres et n'est plus le
résultat d'un caprice. Aussi, à dater du développement complet de
l'architecture grecque, les profils appartenant à l'architecture des
peuples occidentaux ont leurs périodes qui permettent de les classer
suivant un ordre méthodique. Un profil de la brillante époque grecque se
reconnaît à première vue, sans qu'il soit nécessaire de savoir à quel
monument il appartient. Il en est de même du profil romain de l'empire,
du profil byzantin, du profil roman de l'Occident, du profil gothique.
Certains profils appartenant à des architectures très-différentes
peuvent avoir et ont en effet des analogies singulières: ainsi on
établit des rapports entre ie tracé des profils grecs et celui des
profils employés au XIIe siècle en Occident. Des styles d'architectures
très-voisins au contraire présentent des profils tracés sur des données
absolument étrangères l'une à l'autre. Il n'y a nulle analogie entre les
profils des écoles romanes qui s'éteignent au XIIe siècle et les profils
de celle qui naît dans l'Île-de-France vers 1160. Le profil romain de
l'empire diffère essentiellement du profil grec. L'étude des profils est
donc nécessaire: 1º pour reconnaître les principes qui ont régi les
styles divers d'architecture; 2º pour classer ces styles et constater la
date des monuments. Dès l'instant que l'on a étudié ces monuments avec
quelque soin, il est facile de reconnaître, par exemple, que tel profil
n'est qu'un dérivé de tel autre, et que par conséquent il lui est
postérieur; que telle moulure appartient à un art qui s'essaye ou qui
touche à son déclin.
Dans tout profil, il y a deux éléments, l'utilité et le sentiment plus
ou moins vrai de la forme et de l'effet que doit produire cette forme.
Le sentiment ici n'est autre chose que le moyen de traduire un besoin
sous une forme d'art; mais ce sentiment est soumis lui-même à certaines
lois dont on ne saurait s'écarter et dont on pourra tout à l'heure
apprécier l'importance.
Ce qui caractérise les profils des belles époques de l'architecture,
c'est l'expression vraie du besoin auquel ils doivent satisfaire et une
_distinction_, dirons-nous, dans leur tracé, qui les signale aux regards
et les grave dans le souvenir. Cette distinction dérive d'une sobriété
de moyens, d'un choix dans le galbe et d'une observation fine des effets
produits par la lumière. Il est tel profil dans le tracé duquel on peut
reconnaître la main d'un artiste consommé, d'un esprit délicat, d'un
constructeur réfléchi et savant. Aucune partie de l'architecture n'est
moins soumise au caprice ou à la fantaisie que celle-là, et l'on peut
dire du profil ce qu'on dit du style: «Le profil, c'est l'architecture.»
Les Romains, peu délicats en fait d'art, ne paraissent pas avoir attaché
d'importance au tracé des profils, et si, dans quelques-uns de leurs
monuments du commencement de l'empire, on signale l'intervention d'un
certain goût dans ces détails d'architecture, il faut en savoir gré aux
artistes grecs qui travaillaient pour eux. Déjà même on constate que les
profils ne reproduisent que des galbes consacrés, des poncifs exécutés
avec plus ou moins de soin, mais qui ne sont qu'une sorte d'exagération
des types admis chez les populations grecques et étrusques, types dont
évidemment on a dès lors perdu l'origine et la raison d'être. À la fin
de l'empire, l'exécution fait défaut, et les profils, amollis, chargés,
paraissant tracés au hasard ou abandonnés à des ouvriers affaiblissant
chaque jour les types primitifs, manquent absolument de caractère; ils
ne sont reconnaissables que par la négligence même de leur tracé et de
leur facture. Nous ne parlerons pas des profils, rares d'ailleurs, que
l'on peut observer dans les monuments de l'époque romane primitive,
dernier reflet affaibli encore de l'art de la décadence romaine. Ce
n'est que vers la fin du XIe siècle, alors que l'architecture tend à
s'affranchir de traditions abâtardies et à chercher de nouvelles voies,
que l'on peut constater, dans la façon de tracer les profils, certaines
méthodes empruntées au seul art auquel on pouvait alors recourir, l'art
byzantin. Ces emprunts toutefois ne sont pas faits de la même manière
sur la surface de la France actuelle. Déjà des écoles apparaissent, et
chacune d'elles procède différemment quant à la manière d'interpréter
les profils de l'architecture byzantine ou quant à la façon de continuer
les traditions romaines locales. Ainsi, par exemple, si les gens de
Périgueux bâtissent, dès la fin du Xe siècle, leur église byzantine par
le plan et la donnée générale, ils conservent dans cet édifice les
profils de la décadence romaine; le sol de Vésonne étant couvert encore
à cette époque d'édifices gallo-romains. Si les architectes du Berry et
du haut Poitou, au commencement du XIIe siècle, conservent dans la
disposition des plans et les données générales de leurs édifices, les
traditions romaines de l'empire, leurs profils sont évidemment empruntés
à l'architecture gréco-romaine de Syrie. En Provence, sur les bords du
Rhône, de Lyon à Arles, les profils de la période romane paraissent
calqués sur ceux des byzantins. En Auvergne, il s'établit dans
l'architecture une sorte de compromis entre les profils des monuments
gallo-romains et ceux rapportés d'Orient. En Bourgogne, les édifices,
bâtis généralement de pierres dures et d'un fort échantillon, ont
pendant le XIIe siècle une ampleur et une puissance que l'on ne retrouve
pas dans l'Île-de-France et la Normandie, où alors on bâtissait avec de
petits matériaux tendres; et cependant, malgré ces différences marquées
entre les écoles, on reconnaît, à première vue, un profil du XIIe siècle
parmi ceux qui sont antérieurs ou postérieurs à cette époque. Les
caractères tenant au temps sont encore plus tranchés, s'il est possible,
pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles, bien que certaines écoles
persistent. Ces faits peuvent ainsi s'expliquer: pour les profils, il y
a le principe qui régit leur tracé par périodes, indépendamment des
écoles; puis il y a le goût, le sentiment dépendant de l'école.
Il est une loi générale qui régit tout d'abord le tracé des profils de
l'architecture du moyen âge. Cette loi est très-sage: elle exige que
tout profil soit pris dans une hauteur d'assise. Forcé de s'y soumettre,
l'architecte trace ses profils à l'échelle de la construction, et non
point suivant une échelle conventionnelle, un module. Il en résulte, par
exemple, que si deux édifices sont bâtis avec des matériaux d'une
dimension donnée, entre lits, l'un ayant 10 mètres de hauteur et l'autre
30, la corniche du premier sera, à très-peu près, de la même dimension
que la corniche du second, c'est-à-dire que ces deux corniches seront
prises dans une assise de même hauteur. C'est en cela que les profils de
l'architecture du moyen âge diffèrent, dès le principe, des profils des
architectures grecque et romaine. Pendant le moyen âge, le profil est à
l'échelle de la structure comme l'architecture elle-même. Par suite de
l'emploi des ordres et du module, les architectes de l'antiquité grecque
et romaine devaient nécessairement tracer leurs profils suivant un
rapport de proportions avec un ordre, sans tenir compte des dimensions
des matériaux; aussi voyons-nous que, dans la même contrée, s'ils
peuvent profiler une corniche d'un petit ordre corinthien dans une seule
assise, passant à un grand ordre corinthien, ils profileront sa corniche
dans deux ou trois assises. Partant d'un principe différent,
l'architecte du moyen âge donnera de la grandeur à un profil, non point
au moyen du grandissement d'un tracé, mais par l'adoption d'un tracé
différent. Ainsi, par exemple, ayant à placer deux bandeaux sur les
parements d'un grand et d'un petit édifice, il donnera, si les matériaux
l'exigent, la même hauteur à ces deux bandeaux, mais il tracera le
bandeau du grand monument suivant le profil A (fig. 1), et celui du
petit monument suivant le profil B. Le profil A paraîtra plus ferme,
plus accentué et plus grand d'échelle que le profil B. Il y avait donc,
dans l'adoption de ce nouveau principe, ample matière aux observations
de l'artiste, le sujet d'une étude très-délicate des effets; et si un
architecte du Bas-Empire pouvait, ayant donné les dimensions principales
d'un ordre, ne plus avoir à s'inquiéter des profils de cet ordre, il
n'était pas loisible à l'architecte du moyen âge de laisser aux ouvriers
le soin de tracer les profils de son monument, puisque c'était par ce
tracé qu'il pouvait donner l'échelle de l'ensemble. Ceci étant, on
comprend comment des architectes habitués à ne considérer les profils
que comme un tracé élastique qui diminue ou augmente en raison des
dimensions données à l'ensemble, ont pu affirmer que les tracés des
profils appartenant aux monuments occidentaux du moyen âge étaient dus
au hasard. Or, c'est un langage qu'il faut connaître, langage qui a ses
lois parfaitement définies.
Les profils ont deux raisons d'exister: la première répond simplement à
une nécessité de la structure; la seconde dérive de l'art pur. Il est
clair qu'un profil extérieur de corniche est destiné à éloigner les eaux
pluviales du parement qu'il recouvre; qu'un profil de soubassement n'est
autre chose qu'un empattement donnant de l'assiette à la partie
inférieure d'un mur ou d'une pile. Mais il ne suffit pas que ces
fonctions soient remplies, il faut encore que l'oeil trouve dans le
galbe de ces profils une expression saisissante de leur utilité.
Le profil d'un chapiteau dorique grec est admirablement tracé pour
exprimer un support; et si un architecte du moyen âge avait eu quelque
chose à lui reprocher, c'est de ne pas porter une charge qui soit en
rapport avec son galbe robuste, puisque, sur deux de ses faces en
encorbellement, ce chapiteau ne porte rien. C'est à l'expression
rigoureuse du besoin que les architectes du moyen âge se sont d'abord
appliqués dans le tracé de leurs profils; le besoin satisfait, ils ont
cherché à en rendre l'expression sensible aux yeux les moins exercés, et
il faut reconnaître qu'ils y ont réussi beaucoup mieux que ne l'ont fait
les artistes de l'antiquité, les Grecs compris. Une erreur trop répandue
est de croire qu'un profil est beau par lui-même, et cette erreur semble
avoir été partagée par les architectes grecs et romains depuis l'empire.
Un profil n'a qu'une valeur relative, et celui qui produit un effet
satisfaisant ici sera fâcheux ailleurs. Jamais, par exemple, les
architectes des XIIe et XIIIe siècles n'ont donné à des profils
intérieurs et extérieurs d'un même édifice le même galbe, par la raison:
1º que les besoins auxquels ils avaient à satisfaire extérieurement et
intérieurement diffèrent; 2º que l'effet produit par la lumière directe
ne peut être le même que celui produit par la lumière diffuse. Un profil
éclairé de haut en bas par le soleil ou de bas en haut par reflet, se
modifie aux yeux: c'est alors que l'art, appuyé sur une observation
fine, intervient.
Les profils les plus anciens que nous observons dans les édifices
primitifs du moyen âge en France, et particulièrement dans
l'Île-de-France, dans le Valois, une partie de la Champagne, de la
Bourgogne, du Nivernais et de l'Auvergne, s'ils s'adaptent à des
bandeaux, des corniches, des cordons et des tailloirs de chapiteaux,
consistent en un simple épannelage, un biseau (fig. 2) partant du nu du
mur ou reposant sur des corbelets. Mais on reconnut bientôt: 1º que ces
profils ne garantissaient pas les parements des eaux pluviales; 2º
qu'ils produisaient peu d'effet: car si le rayon solaire est au-dessus
de la ligne _ab_, toute la partie biseautée _cb_ est plongée dans
l'ombre; si le rayon solaire est suivant la ligne _ab_, la partie _cb_
est dans un jour frisant pâle et sans relief; si le rayon solaire est
au-dessous de la ligne _ab_, le biseau _cb_ est dans la lumière et se
confond presque avec le listel _dc_. Dès le commencement du XIe siècle
on chercha à obtenir plus de relief ou plus d'effet en creusant
au-dessus du grand biseau un grain d'orge _e_ (fig. 3). Ainsi, lorsque
le rayon solaire était dans le prolongement du biseau ou même au-dessus,
on obtenait un filet lumineux entre le listel et ce biseau; puis, pour
éviter la bavure des eaux pluviales, on creusa sous le biseau une
mouchette _g_. Le biseau se trouvait compris ainsi entre deux grains
d'orge plus ou moins profonds, qui faisaient ressortir la demi-teinte
habituellement répandue sur ce plan incliné et donnaient du relief au
profil. De là à creuser légèrement le biseau en forme de cavet, il n'y a
qu'un faible effort, mais le résultat obtenu est relativement
considérable. En effet (fig. 4), en supposant le rayon solaire suivant
la direction des lignes ponctuées, sous le listel supérieur on obtient
d'abord une ombre vive, puis une lumière _a_; sous cette ligne
lumineuse, une ombre reflétée, douce par conséquent, _b_; puis une ligne
lumineuse _c_ légèrement voilée par une demi-teinte; puis l'ombre portée
_d_. Si haut que soit le soleil, la ligne lumineuse _a_ paraît toujours,
et le grand cavet est au moins modelé par un reflet, s'il ne reçoit pas
de lumière sur sa partie inférieure. Si bas que soit le soleil, il y a
toujours un filet d'ombre au-dessus de _a_ et une demi-teinte en _b_.
Par ce procédé, avec une saillie moindre, le traceur produisait un effet
de relief plus grand que dans l'exemple précédent.
Bientôt ces grands cavets parurent mous; on divisa l'épannelage en
plusieurs membres, ainsi qu'on le voit dans la figure 5, donnant le
profil des tailloirs des chapiteaux du porche de l'église de Créteil
près Paris (deuxième moitié du XIe siècle). En accrochant les membres
moulurés dans l'épannelage du biseau, la lumière produit une succession
d'ombres, de demi-teintes et de clairs qui donnent à ce profil si plat
une beaucoup plus grande valeur qu'il n'en a réellement.
Les architectes du XIIe siècle, par suite de leur système de
construction et la nature des matériaux qu'ils mettaient en oeuvre,
voulant éviter les gros blocs, ne donnèrent qu'une assez faible saillie
à leurs profils extérieurs, mais ils cherchèrent par le tracé à suppléer
à ce défaut de relief, et ils obtinrent ainsi des résultats
remarquables. Quand on relève des monuments de cette époque, on ne peut
croire que des effets aussi nets, aussi vifs et tranchés, aient pu être
obtenus à l'aide de profils d'un très-faible relief. Les profils du
clocher vieux de la cathédrale de Chartres, par exemple, bien que
dépendant d'un monument colossal, ont des saillies à peine senties, sont
visibles de loin cependant, et remplissent leur objet d'une manière
absolument satisfaisante. Mais les profils extérieurs de cette époque
sont rarement tracés en vue de rejeter les eaux pluviales; les artistes
qui en ont donné le galbe paraissent surtout s'être préoccupés de
l'effet architectonique, de la répartition des clairs et des ombres. Ils
ont observé que sur une surface, une succession d'ombres vient lui
donner de l'importance en contraignant l'oeil à s'y arrêter. C'est une
façon d'insister sur une forme.
Les architectes du milieu du XIIe siècle ont été certainement les plus
habiles traceurs de profils en raison des faibles saillies en oeuvre.
Ils ont adopté, si l'on peut s'exprimer ainsi, une accentuation. Dans
les mots de la langue, l'accent porte sur une syllabe. Si le mot se
compose de deux syllabes en français, il est, sauf de rares exceptions,
sur la première; s'il se compose de trois syllabes, il est sur la
première ou la seconde; de quatre, sur la pénultième ou
l'antépénultième. Dans le vieux français, qu'il s'agisse de la langue
d'oc ou de la langue d'oil, l'accentuation est parfaitement réglée;
c'est l'accentuation qui même indique invariablement les étymologies. Eh
bien, dans le tracé des profils de la dernière période romane, à
l'époque où l'architecture comme la langue étaient faites,
l'accentuation est toujours marquée. Un profil devient ainsi comme un
mot: au lieu d'être composé de syllabes, il est composé de membres
distincts et son accentuation est réglée. Mais le commencement d'un
profil est en raison de sa position: si le profil est une base ou un
socle, son commencement est à la partie supérieure qui porte d'abord; si
le profil est un bandeau ou une corniche, son commencement, son premier
membre, est à la partie inférieure, qui naît du nu d'un parement. Ainsi
(fig. 6), voici en A et B deux profils de base[351] qui se composent
chacun de trois membres; l'accent est sur le second membre, et cet
accent est marqué par l'ombre vive qui se projette sur la scotie en _a_
marquera même que pour accentuer davantage ce deuxième membre, dans le
profil A, la scotie a été cannelée.
En C et en D sont tracés deux profils de bandeaux et tailloirs[352]; le
premier membre est à la partie inférieure, et l'accent dans ces deux
profils composés, l'un de trois membres, l'autre de deux, est sur ce
premier membre, accent indiqué par l'ombre vive projetée en _b_. Dans
l'exemple figure 5, le profil (nous allions dire le mot) n'est pas
encore formé, et l'accentuation est vague. Dans la formation des mots,
le français a procédé habituellement par contraction, en maintenant
toujours la syllabe sur laquelle porte l'accent. De _dominus_ il a fait
_dom_, de _vice-dominus_, _vidam_, de _dominiarium_, _donger_, _dangier_
et _danger_; de _vasseletus_, _vaslet_, _varlet_; de _consobrinus_,
_cousin_; de _palus_, _peu_, puis _pieu_; du verbe _cogitare_, _cuider_;
de _flebilis_, _fieble_, aujourd'hui _faible_: d'_augurium_, _heur_,
d'où _malheur_; d'_araneoe tela_, _arentele_, vieux mot perdu et qui
valait bien _toile d'araignée_; de _soror_, _suer_ (prononcez _soeur_)
au sujet; de _sororem_, _seror_ au régime, comme _infans_ donne _enfe_
au sujet, et _infantem_, _enfant_, au régime[353], comme _abbas_ a donné
_abbe_ au sujet, et _abbatem_, _abbé_, au régime, etc. Or, il est assez
intéressant d'observer que dans la composition des profils de
l'architecture, les maîtres du moyen âge ont procédé de même par
contraction en conservant toujours le membre accentué et faisant tomber
la plupart des autres. Revenons aux exemples donnés dans la figure 6.
Nous voyons que les profils de base ont conservé le tore supérieur de la
base romaine, qu'ils ont accentué plus vivement la scotie, et qu'ils ont
affaibli le tore inférieur en lui ôtant son relief. L'accentuation du
profil romain était bien aussi sur la scotie.
Si, en regard du profil D, nous plaçons un profil analogue romain, un
profil E de bandeau ou d'imposte, nous voyons que dans le profil romain
le membre accentué est bien celui _e_; le maître du moyen âge, dans le
bandeau D, a supprimé le membre _f_, a appuyé sur l'accent du membre
_e_, mais a singulièrement réduit le membre _g_.
Mais pendant le XIIe siècle il se produit dans l'art, comme dans la
langue, un travail de transformation. Des influences diverses agissent:
d'abord et au premier rang, l'influence latine; puis celles venues
d'Orient, qui d'ailleurs sont elles-mêmes en grande partie latines: les
profils se contractent, l'accentuation prend plus d'importance. Bientôt
vient se mêler à ce travail de transformation un élément nouveau,
l'élément logique; les tâtonnements, les incertitudes disparaissent, et
les maîtres laïques inaugurent un système entièrement neuf dans le tracé
des profils. Cependant, si brusque ou si profonde que soit une
transformation, on peut toujours, à l'aide de l'analyse, retrouver les
éléments qui ont servi à la reproduire. Procédons en effet par
l'analyse, et voyons comment d'un profil romain les maîtres du XIIIe
siècle arrivent à tracer un profil qui ne semble plus rien garder de son
origine.