PORTIQUE, s. m. Ce n'est qu'à dater du XVIe siècle que ce mot fut

introduit dans le langage des architectes. Mais si le mot n'existait pas

pendant le moyen âge, en français, on possédait l'ordonnance. On disait

_porche_, si le portique avait peu d'étendue et se présentait devant

l'entrée d'un édifice; _cloistre_, s'il entourait une cour; _piliers_,

s'il se développait devant des façades de maisons ou de palais sur la

voie publique ou sur un préau. Grégoire de Tours parle de portiques de

bois peints de couleurs éclatantes qui entouraient les cours des palais

mérovingiens. Eginhard[337] rapporte que l'empereur Louis le Débonnaire

passant sur un portique de bois le jeudi de la semaine sainte, en

revenant de l'église, cette construction vermoulue s'écroula et

l'entraîna dans sa chute avec sa suite. Les vignettes des manuscrits des

IXe et Xe siècles montrent assez fréquemment des portiques composés de

colonnes avec arcades que l'on fermait au moyen de draperies: on en voit

de figurées dans la tapisserie de Bayeux. Toutefois il ne paraît pas que

pendant le moyen âge on ait élevé, comme pendant l'antiquité grecque et

romaine, des portiques uniquement destinés à servir de promenoirs et

d'abri aux habitants d'une cité. Ils faisaient toujours partie d'un

édifice, se développaient sous des maisons, sur la voie publique[338],

ou s'ouvraient sur les cours des établissements monastiques et des

palais[339]. Ce qui distingue le portique du cloître proprement dit,

c'est que le premier est une galerie couverte présentant une seule face,

tandis que le cloître entoure complétement une cour au moyen de quatre

galeries desservant des bâtiments plantés d'équerre. Quant aux

dispositions de détail de ces portiques, elles rappellent celles

adoptées pour les cloîtres. Ce sont de simples piliers portant un

appentis ou des poitrails, et soutenant alors des étages supérieurs, ou

bien des arcades reposant sur des colonnes; des pieds-droits; et donnant

un couvert lambrissé ou voûté. Le palais épiscopal de Laon présente

ainsi, du côté de la cathédrale, un beau portique du commencement du

XIIIe siècle, composé de piliers cylindriques supportant des arcs en

tiers-point avec plafond lambrissé[340]. Les arcades de ce portique ont

été malheureusement remaniées au XIVe siècle; il en reste une seule

intacte, formant l'extrémité de la galerie du côté de l'ouest: c'est

celle que nous présentons ici (fig. 1). Il existait au Palais de Paris

de beaux portiques voûtés donnant autrefois sur trois côtés d'un préau,

et formant ainsi une sorte de cloître[341]. Avant la construction de

l'Hôtel de ville actuel de Paris, les bourgeois de la Cité se

réunissaient dans des maisons situées sur la place de Grève, et

désignées sous le nom de _maisons aux piliers_, parce qu'elles

laissaient à rez-de-chaussée, sur la voie publique, un portique composé

de piles de pierre supportant des poitrails avec étages supérieurs. On

disait aussi les piliers des halles de Paris, pour désigner les

portiques pratiqués dans les maisons entourant la place du marché et qui

servaient d'abri aux acheteurs. Beaucoup de villes du moyen âge avaient

leurs maisons bâties sur des portiques[342]; mais ceux-ci ne

présentaient jamais une architecture uniforme, chacun disposait son

portique comme bon lui semblait: ce qui donnait à ces allées couvertes

un aspect des plus pittoresques. On voyait encore à Luxeuil, il y a peu

d'années, une rue entièrement percée d'après ce système, d'un aspect

original, plaisant par la variété.

Les hôtels, pendant le moyen âge, possédaient souvent des portiques

intérieurs qui servaient d'abri aux personnes attendant d'être

introduites dans les appartements, sous lesquels se tenaient les valets,

et où parfois on attachait les chevaux pendant les visites des maîtres.

Ces portiques n'étaient qu'une galerie devant un mur; car, dans notre

climat, on n'établissait pas des portiques entièrement ouverts, comme

cela s'est pratiqué en Italie. On devait éviter les courants d'air. Ces

portiques de nos vieux hôtels sont profonds, relativement à leur

hauteur, et fermés à leurs extrémités.

L'hôtel de la Trémoille à Paris (hôtel dont il ne reste plus que des

débris déposés à l'École des Beaux-Arts) contenait un charmant portique

adossé à la façade donnant sur la rue des Bourdonnais. Ce portique était

voûté et construit avec une hardiesse extraordinaire[343]. Exposé au

sud-ouest, il était fermé par les bouts et surmonté d'une galerie. De la

porte charretière, donnant sur la rue, on ne pouvait pénétrer

directement sous le portique; il fallait d'abord entrer dans la cour.

Cette disposition, que nous voyons adoptée quelques années plus tôt dans

l'hôtel de Jacques Coeur, était bonne en ce qu'elle permettait aux

personnes se promenant sous les portiques de n'être pas interrompues par

les arrivants ou sortants, et de ne point être incommodées par les

courants d'air si fréquents dans nos portiques prétendus classiques. Les

seigneurs et bourgeois du moyen âge ne pensaient pas qu'un rhume valût

une ordonnance monumentale imitée des Grecs ou des Romains. Pour eux, un

portique était une galerie ouverte sur une seule face, profonde,

relativement peu élevée, fermée au moins à l'une de ses extrémités, se

retournant parfois pour profiter d'une orientation favorable. C'est

ainsi qu'au château de Pierrefonds, le long de la grande salle, il

existait un portique bas, entresolé, fermé aux extrémités, orienté à

l'est, et donnant ainsi, en toute saison, un promenoir couvert bien

abrité contre les mauvais vents, parfaitement sec et sain, vitré à

l'entresol, et fournissant, dans toute la longueur de la grande salle du

rez-de-chaussée, un balcon fermé s'ouvrant sur cette salle. C'est ainsi

que dans les résidences de l'époque de la renaissance, nous voyons

encore des portiques fermés aux extrémités et parfaitement orientés.

Tels étaient les portiques du château de Madrid, au bois de

Boulogne[344]; tels sont encore debout les portiques des châteaux de

Blois et de Chambord, de quelques habitations d'Orléans[345]. Ceci tend

il prouver que nos aïeux craignaient les rhumes, et pensaient qu'un

promenoir couvert doit être fait pour abriter les promeneurs.

[Illustration: Fig. 1]

[Note 337: Louis le Débonnaire, 817.]

[Note 338: Voyez MAISON.]

[Note 339: Voyez CLOÎTRE.]

[Note 340: Voyez, pour l'ensemble de ce portique,

l'_Architecture civile et domestique_ de MM. Verdier et

Cattois, t. II, p. 198.]

[Note 341: Voyez PALAIS, fig. 2. Il ne subsiste que

quelques parties de ce portique.]

[Note 342: Voyez MAISON.]

[Note 343: Voyez l'_Architecture civile et domestique_ de

MM. Verdier et Cattois, t. II.]

[Note 344: Voyez le plan et l'élévation du château de

Madrid, dans le premier volume des _Entretiens sur

l'architecture_.]

[Note 345: Entres autres, celle dite d'Agnès Sorel.]

POT, s. m. Les architectes du moyen âge ont placé parfois à l'intérieur

des édifices religieux, dans les parements des murs, des pots

acoustiques de terre cuite, probablement pour augmenter la sonorité des

vaisseaux. Nous avons fréquemment constaté la présence de ces pots dans

les choeurs des églises des XIIe et XIIIe siècles. Plusieurs

archéologues ont fait les mêmes observations. Ces poteries sont

généralement engagées dans la maçonnerie, ne laissant voir à l'intérieur

que leur orifice au nu du mur. Elles sont placées à différentes hauteurs

et parfois en quinconce, mais particulièrement près des angles. Il en

existe dans l'abside carrée de l'église de Montréale (Yonne), dans

l'église de Saint-Laurent en Caux, à l'abbaye de Montivilliers, dans les

églises de Contremoulins près Fécamp, de Perruel près

Périers-sur-Andelle (arrondissement des Andelys). La Normandie est

peut-être la province où ces poteries acoustiques ont été le plus

fréquemment employées pour donner de la sonorité aux choeurs, mais on en

trouve aussi dans des monuments de Provence, et notamment dans l'église

de Saint-Blaise, à Arles. Dans une _Notice sur le couvent des Célestins

de Metz_, M. Bouteiller, membre de l'Académie impériale de Metz, cite un

passage très-curieux d'une chronique de ce monastère, écrite vers la fin

du XVe siècle, et dans laquelle il est question de ces poteries

acoustiques. À l'année 1432, page 133 du manuscrit, on lit:

«En cest année dessus dit, au mois d'aoust le vigile de l'Assumption

Nostre-Dame, aprez ceu que frere Ode le Roy, priour de seans, fuit

retournez du chapitre gral dessus dit, il fit et ordonnoit de mettre les

pots au cuer de l'eglise de seans, portant qu'il _avoit vu altepart_ en

aucune eglise et pensant qu'il y fesoit meilleur chanter et que il ly

rèsonneroit plus fort. Et y furent mis tuis en ung jour on point tant

douvrier quil souffisoit. Mais ie ne scay si on chante miex que on ne

fesoit. Et cest une chose à croire que les murs en furet grandement

crolley et deshochiet et becop de gens qui viennent seans sont bien

merveillez que y soie fait. Et dixent aucune foix qui valeoit mieux quil

furet apresent dehors, portant que bon pensoyt-il seroit là mis pour en

prendre et jouyr à plaisir aux foux[346].»

Efficace ou non, il est certain que ce mode de sonorité était admis

pendant le moyen âge. Parfois aussi, et notamment dans l'église de

Montréale citée plus haut, des poteries acoustiques ont été noyées dans

les reins des voûtes, l'orifice des pots étant tourné vers l'intérieur.

M. Mandelgren, archéologue suédois, qui a publié un très-curieux ouvrage

sur les monuments scandinaves du moyen âge, a constaté dans la plupart

des églises relevées par lui, un grand nombre de ces poteries incrustées

dans les murs et les voûtes, soit en Suède, soit en Danemark. Est-ce là

une tradition antique ou scandinave, puisqu'en Normandie on trouve

quantité de ces poteries? Nous nous garderons de décider la question. En

Russie, beaucoup d'églises dans le style pseudo-byzantin possèdent

également des pots acoustiques. Cet usage aurait-il été transmis à la

Russie par les grecs byzantins?

[Note 346: Voyez, dans les _Annales archéologiques_, t.

XXII, p, 294, l'article de M. Didron sur les poteries

aconstiques.]

POTEAU, s. m. (_estaque_). Pièce de bois posée verticalement et portant

des poitrails, des sablières, et parfois des façades ou des planchers.

Les constructions de bois, si fréquemment employées pendant le moyen

âge, exigeaient l'emploi de poteaux pour soutenir des pans de bois, des

planchers, des appentis, etc. Ces poteaux restaient apparents, car les

architectes du moyen âge avaient le bon esprit de ne jamais revêtir les

bois de charpente d'enduits, de stucs qui les détruisent rapidement. Les

laissant apparents, ils les façonnaient avec soin, les chanfreinant sur

les arêtes, s'ils étaient à portée de la main, pour ne pas offenser les

allants et venants et pour éviter la dégradation de ces arêtes. Beaucoup

de nos maisons, de nos halles du XVe siècle, possèdent encore des

poteaux isolés, travaillés avec soin et parfois même décorés de

sculptures. Mais on peut citer comme un type de ces morceaux de

charpente, les poteaux qui soutiennent le plancher et les combles de la

douane de Constance; aussi nous n'hésitons pas à les donner ici comme un

résumé de ce que la charpente a su faire en ce genre de plus complet et

de mieux entendu. La douane de Constance fut construite en 1388. Elle se

compose d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage couvert par un comble

énorme. Le plancher et le comble sont portés à l'intérieur par deux

rangées de poteaux ainsi disposés (fig. 1). Sur une assise de grès A

s'élève le poteau inférieur de bois d'orme, qui n'a pas moins de 0m,96

d'équarrissage à la base et au chapiteau, si bien que, comme l'indique

la section B, chacun de ces poteaux a dû être pris dans un arbre de

1m,50 de diamètre, franc d'aubier. La tête du poteau est entaillée en

fourchette, reçoit un premier chapeau C et deux poitrails superposés,

sur lesquels s'appuient les solives. Sur la tête du poteau inférieur

repose une seconde assise de grès D servant de dez au second poteau E,

qui porte la charpente et un deuxième plancher sous comble. Le poteau

supérieur est plus léger que celui du bas, mais est de même entaillé à

fourchette et reçoit un chapeau et deux poitrails superposés. La figure

2 donne en coupe transversale, en A, le poteau supérieur avec son

chapeau et ses poitrails en B, ceux-ci étant supposés enlevés en C et la

fourchette de la tête du poteau étant alors visible. En D, est un tracé

perspectif de cet assemblage de charpente; en E, le chapeau désassemblé,

avec son embrévement F entrant dans la fourchette de tête. En G, est

tracé le congé inférieur du chanfrein, avec le profil, en I, des

renforts demi-circulaires de la base et du chapiteau. Ces poteaux

supérieurs, ainsi que tous les chapeaux, poitrails et solives, sont de

sapin et taillés avec le plus grand soin. Mais ce qui a lieu de

surprendre dans cet ouvrage, c'est la belle qualité des bois et leur

parfaite conservation. Ces poteaux, non plus que les poitrails, ne

présentent de gerçures, ils semblent taillés dans une matière homogène.

Pour que des bois d'un aussi fort équarrissage pussent subir, sans se

gercer, les variations de la température, il fallait qu'ils fussent

purgés de leur séve par un moyen quelconque, et approvisionnés

très-longtemps avant leur emploi. Cette même observation peut

s'appliquer aux poteaux de nos maisons et halles datant de quatre cents

ans. Il est bien rare que dans ces pièces de bois on signale une

gerçure[347].

On entend par _poteau cornier_, une pièce de bois verticale qui fait

l'angle de deux pans de bois se retournant d'équerre, et dans laquelle

viennent s'assembler les sablières. Les poteaux corniers doivent être

pris, autant que faire se peut, dans un seul brin, afin de présenter une

parfaite rigidité. La pièce A, fig. 3, est un poteau cornier. Des repos,

outre les mortaises, reçoivent les extrémités des sablières des

planchers. Ces poteaux corniers sont habituellement façonnés avec soin,

ornés de sculptures, de profils, de statuettes, choisis dans les plus

beaux brins et les plus sains. Nous avons montré plusieurs de ces pièces

de charpente dans les articles MAISON et PAN DE BOIS; il paraît donc

inutile de nous étendre plus longtemps sur leur fonction et leur forme.

On voit encore des poteaux corniers bien travaillés dans quelques

maisons de Rouen, de Chartres, de Beauvais, de Reims, d'Angers,

d'Orléans, de Sens. Il en existe un encore, représentant un arbre de

Jessé, à l'angle d'une maison de la rue Saint-Denis, à Paris, qui date

du commencement du XVIe siècle. Quelquefois, dans les châteaux des XIIIe

et XIVe siècles notamment, les solives des planchers ne portaient pas

dans les murs, mais sur des lambourdes épaisses soutenues de distance en

distance par des poteaux adossés au parement intérieur de ces murs.

C'était un moyen d'éviter la pourriture, qui trop souvent se manifeste

dans les portées des solives pénétrant la maçonnerie, et de permettre

d'élever les murs sans se préoccuper d'y sceller les solivages. Ainsi

couvrait-on le bâtiment et posait-on les planchers sans craindre de les

laisser mouiller; ce qui est un point capital si l'on veut éviter la

détérioration des bois et les gerçures. Les poteaux adossés aux murs

avaient encore cet avantage de permettre d'attacher les lambris de

menuiserie et les tapisseries en laissant un isolement très-favorable à

leur parfaite conservation. D'ailleurs si l'on eût voulu n'habiter ces

châteaux, dont les murs ont souvent plus de deux mètres d'épaisseur, que

quand les maçonneries eussent été sèches, il eût fallu attendre

plusieurs années. L'isolement laissé entre les murs et les boiseries ou

tentures permettait de s'installer dans ces demeures sans avoir à

redouter les funestes effets produits par les maçonneries fraîches sur

la santé. Il y avait donc plusieurs bonnes raisons pour poser des

planchers sur des poteaux adossés, et nous recommandons cette méthode

aux architectes qui bâtissent des habitations de campagne, où la place

n'est point à épargner comme dans les grandes villes. C'est l'emploi de

ces poteaux adossés qui fait que dans beaucoup de nos châteaux, on

n'aperçoit pas la trace des planchers séparant les étages, bien que

ceux-ci soient marqués par des portes et des fenêtres.

Les poitrails adossés portent souvent des liens ou des esseliers, afin

de soulager les poutrelles. On revêtait ces supports en écharpe de

lambris, et ceux-ci devinrent ainsi l'origine des voussures de plafonds

que nous voyons persister jusque pendant le dernier siècle.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Note 347: Voyez CHARPENTE, MAISON, PAN DE BOIS.]

POTELET, s. m. Petit poteau. On donne habituellement le nom de potelets

aux petites pièces verticales qui soutiennent les appuis des fenêtres,

dans les pans de bois, au-dessus des sablières basses. Souvent ces

potelets, pendant les XVe et XVIe siècles, ont été ouvragés (voy.

MAISON).

POUTRE, s. f. Pièce de bois posée horizontalement, d'un fort

équarrissage, et qui sert à soulager la portée des solives des

planchers. Depuis plus de deux cents ans, pour ne pas perdre de la place

en hauteur, dans les habitations de Paris, on n'emploie plus les

poutres, et l'on combine les planchers au moyen de solives

d'enchevêtrures, de chevêtres et de solives, toutes les pièces posées

sur un seul plan, afin de pouvoir latter et plafonner en plâtre; mais

autrefois, et encore dans la plupart des provinces françaises, on posait

et l'on pose les solives sur des poutres soulagées à leurs extrémités

par des corbeaux (voy. PLAFOND).

PRISON, s. f. (_chartre_). Les châteaux, les abbayes, les palais

épiscopaux, les beffrois des villes, les chapitres, possédaient des

prisons dans leurs murs, pendant le moyen âge; ces prisons n'étaient que

des cellules plus ou moins bien disposées, des cachots ou même des culs

de basse-fosse. Le moyen âge n'avait pas à élever des établissements

spéciaux destinés aux prisonniers; établissements qui ne peuvent

subsister qu'au milieu d'un État dans lequel l'exercice de la justice

est centralisé. Il va sans dire que les prisons que contiennent nos

vieux édifices ne se font pas remarquer par ces mesures prévoyantes, ces

dispositions saines et ce système de surveillance bien entendu, qui

placent aujourd'hui ces établissements au rang des édifices complets et

sagement entendus. Toutefois on a beaucoup exagéré et le nombre et

l'horreur de ces lieux de réclusion pendant le moyen âge. Il existe

encore au château de Loches des prisons bien authentiques, qui ne sont

autre chose que des chambres grillées, saines d'ailleurs et suffisamment

claires. On en voit également à l'abbaye du mont Saint-Michel en mer,

encore au donjon de Vincennes, et dans la plupart de nos vieilles

forteresses, qui ne diffèrent des chambres réservées aux habitants que

par la rareté des issues et la nudité des murs. Il n'est pas besoin

d'être fort versé dans l'histoire de ces temps, pour reconnaître que les

prisons étaient nécessaires dans tout domaine féodal, mais nous devons

constater que bien peu de ces terribles _vade in pace_ paraissent avoir

été occupés, tandis que les cellules, qui n'étaient que des chambres

bien fermées, ont été souvent remplies. Il semble que ce qui était plus

à craindre pour les prisonniers du roi ou des seigneurs, c'étaient les

exactions des geôliers, et nous en prenons pour preuve ce passage de

l'_Apparicion de maistre Jehan de Meun_:

«N'ose dire des geoliers

Comment gouvernent prisonniers,

Mais on m'a dist, par le chemin,

Qu'ilz en ont le vaissel et le vin.

Ne or, n'argent, n'emportera

Le prisonnier quant partira.

Quant on lui dist qu'il faist péchié,

Et il respont, tost de rechié,

Que la geole lui vent-on chier

Et qu'il n'y perdra jà denier.

Si le Roy savoit qu'on y fait,

Jamais ne souffriroit tel fait[348].»

Et plus loin:

«Ly Sarrazins dit des geoliers

Qu'ils despouillent les prisonniers,

Mais cecy est chose certaine

Que les vendre est du demaine,

Et sy n'est pas petite rente

Que les geoles soient en vente[349].»

Si les geôles étaient affermées, il est clair que les prisonniers

avaient tout à redouter de leurs geôliers; mais ceci sort de notre

sujet. Les prisons qui sont groupées dans le voisinage d'une salle de

justice sont celles qui présentent évidemment le plus d'intérêt et dont

la destination ne peut être mise en doute. Or, il existe encore dans

l'officialité de Sens une prison complète à côté de la salle où l'on

jugeait les accusés. Cette salle est située à rez-de-chaussée sous la

grand'salle synodale; elle est voûtée sur une rangée de colonnes formant

épine. Les prisons occupent un quart environ de l'espace, et sont prises

à l'extrémité d'une des deux nefs. Nous en donnons (fig. 1) le plan.

L'entrée du palais archiépiscopal est en A, la cour en B. L'escalier C

conduit à la grand'salle au premier étage. Par le guichet D, on pénètre

dans l'officialité E. Le guichet G donne entrée dans une prison H voûtée

en berceau. En I est une dalle percée d'un orifice communiquant à une

fosse d'aisances; scellée au mur est une barre de fer, à 0m,60 de

hauteur environ, destinée à passer la chaîne qui retenait le prisonnier

assis. Une hotte de pierre K empêche le patient de voir le ciel par la

fenêtre L, très-relevée au-dessus du sol, et ne lui laisse qu'un jour

reflété. Mais cette prison présente une particularité curieuse:

au-dessus du guichet G, fort bas, est un petit escalier qui conduit à

une cellule placée au-dessus du cabinet M, et qui est mise, par une

fenêtre, en communication avec la prison H. Ainsi pouvait-on placer là,

soit un surveillant, soit une personne recueillant les moindres paroles

du prisonnier. De la place occupée par celui-ci, il était impossible de

voir la fenêtre de la cellule, à cause de la hotte qui abat le jour

extérieur.

Un second guichet N donne entrée dans trois cellules O, P, Q; cette

dernière assez spacieuse et munie d'un siége d'aisances. La cellule O ne

paraît pas avoir été destinée à enfermer un prisonnier; elle ne reçoit

pas de jour de l'extérieur, mais son pavé est percé d'une trappe R

donnant dans un _vade in pace_, ou un _paradis_, comme on disait alors.

En M, est un cabinet d'aisances qui donnait directement dans la salle de

l'officialité par une porte S. Si nous soulevons la trappe R, nous

descendons, au moyen d'une échelle ou d'une corde, dans le cachot A

(fig. 2), prenant de l'air, sinon du jour, par une sorte de cheminée B.

La fosse d'aisances des prisons étant en C, au niveau du cachot, le

prisonnier avait un siége d'aisances relevé de plusieurs marches en D.

Nous avons encore trouvé dans ce _paradis_ un lambris de bois placé dans

l'angle près de la cheminée de ventilation B, pour préserver le

prisonnier de l'humidité des murs. Dans la crainte que le malheureux

jeté dans ce cul de basse-fosse ne cherchât à s'évader en perçant les

murs de la fosse, le plus épais, celui qui donne le long de l'escalier

descendant aux caves de l'officialité, est bardé extérieurement de

larges bandes de fer posées en écharpe et retenant ainsi unies toutes

les pierres.

Si ce cachot ne présente que peu de traces du séjour des humains, il

n'en est pas ainsi pour les cellules du rez-de-chaussée, qui sont,

surtout celle H, littéralement couvertes de gravures et de sculptures

grossières datant des XIIIe, XIVe et XVe siècles. On y voit un

crucifiement, un tournoi, des inscriptions, des noms, gravés sur

l'enduit de plâtre; car ces divisions et murs intérieurs sont en

moellons enduits d'une épaisse couche de plâtre.

Nous n'avons trouvé nulle part un ensemble aussi complet de cachots et

prisons n'ayant subi aucune modification depuis l'époque de leur

établissement.

Ces prisons ont été bâties en même temps que l'officialité de Sens, et

datent par conséquent du milieu du XIIIe siècle. Toutes les voûtes,

celle du _vade in pace_ comprise, sont en berceau et construites en

moellons. Seule la voûte de la fosse d'aisances est composée d'arcs de

pierre parallèles, avec intervalles en moellons posés sur les extrados

de ces arcs.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 36 / 44 段