Les trois portes de la façade de la cathédrale de Paris, comme la

plupart de celles élevées à cette époque (de 1200 à 1220), ont cela de

particulier, qu'elles présentent une masse très-riche au milieu de

surfaces unies, simples. Cette disposition contribue encore à donner

plus d'éclat et d'importance à ces entrées. Elles ne sont reliées que

par les niches décorant la face des contre-forts qui les séparent,

niches qui abritent les quatre statues colossales de saint Étienne, de

l'Église, de la Synagogue et de saint Marcel. Mais bientôt ce parti

architectonique, d'un effet toujours sûr, parut trop pauvre. Les portes

furent reliées à tout un ensemble d'architecture de plus en plus orné;

elles ne formèrent plus une partie distincte dans les façades, mais

furent reliées, soit par des portails avancés, comme à Amiens, soit par

un système décoratif général, comme à Reims, à Bourges, à Notre-Dame de

Paris même, aux extrémités du transsept; comme aux portails des

Libraires et de la Calende à la cathédrale de Rouen. Cependant elles

conservèrent leurs profondes voussures, leurs tympans, leurs trumeaux;

mais les archivoltes de ces voussures furent surmontées de gâbles

presque pleins d'abord, comme aux portails nord et sud de Notre-Dame de

Paris, comme à la porte principale de la cathédrale de Bourges, puis

ajourées entièrement, comme à la cathédrale de Rouen et dans tant

d'autres églises du XIVe siècle[313]. Ainsi que nous le disions tout à

l'heure, à propos de la porte principale de Saint-Urbain de Troyes, la

statuaire perdit l'ampleur que les artistes du commencement du XIIIe

siècle avaient su lui donner; les sujets des tympans se divisèrent en

zones de plus en plus nombreuses; les figures des voussures, en buste

parfois, pour leur conserver une échelle en rapport avec celles des

tympans, furent sculptées assises, ou même en pied, réduites de

dimension par conséquent; les dais séparant les statuettes des voussures

prirent plus d'importance, ainsi que les moulures des archivoltes; les

statues des ébrasements entrèrent dans des niches séparées et ne

posèrent plus sur une saillie prononcée, comme celles de la porte de la

Vierge de Notre-Dame de Paris: des colonnettes s'interposèrent entre

elles. Ces statues se perdent ainsi dans l'ensemble. À la fin du XIVe

siècle, les formes de l'architecture et l'ornementation paraissent

étouffer la statuaire. La grande école s'égare au milieu d'une profusion

de détails trop petits d'échelle; les formes s'allongent et les lignes

horizontales tendent à disparaître presque entièrement. L'exécution

cependant est parfaite; l'appareil, le tracé des profils sont combinés

avec une étude et un soin merveilleux.

On a pu remarquer dans les exemples de portes de la fin du XIIe siècle

et du commencement du XIIIe précédemment donné, que les statues qui

garnissent les ébrasements sont le plus souvent accolées à des colonnes

portant un chapiteau surmonté d'un dais. Chaque statue faisait ainsi

partie de l'architecture; elle était comme une sorte de caryatide qu'il

fallait poser en construisant l'édifice; mais alors le mouvement,

l'échelle de ces figures étaient ainsi associés intimement à l'ensemble.

Plus tard, vers le milieu du XIIIe siècle, on laissa, dans les

ébrasements des portes, des rentrants qui permettaient de poser les

statues après coup et lorsque la bâtisse était élevée. Cette méthode

était certes plus commode pour les statuaires, en ce qu'elle ne les

obligeait pas à hâter leur travail et à suivre celui des constructeurs,

mais l'art s'en ressentit. Les figures, dorénavant faites à l'atelier,

peut-être à intervalles assez longs, n'eurent plus l'unité monumentale

si remarquable dans les édifices de la première période gothique. La

statuaire, sujette de l'architecture pour les bas-reliefs et pour toutes

les parties qu'il fallait poser en bâtissant, s'amoindrissant même pour

mieux laisser dominer les formes architectoniques, s'émancipait

lorsqu'il s'agissait de faire de grandes figures posées après coup.

L'artiste perdait de vue l'oeuvre commune, et tout entier à son travail

isolé, comme cela n'a que trop souvent lieu aujourd'hui, il apportait de

son atelier des figures qui sentaient le travail individuel et ne

formaient plus, réunies, cet ensemble complet qui seul peut produire une

vive impression sur le spectateur.

La finesse d'exécution, l'observation très-délicate d'ailleurs de la

nature, la recherche dans les détails, une certaine coquetterie dans le

faire, remplacent le style grandiose et sévère des artistes tailleurs

d'images du XIIe siècle et du commencement du XIIIe. Il suffit

d'examiner les portails du XIVe siècle pour être convaincu de la vérité

de cette observation.

Parmi les grandes portes d'églises élevées vers le commencement du XIVe

siècle, il faut noter entre les plus belles celles de la cathédrale de

Rouen, les deux portes de la Calende et des Libraires, ou plutôt de la

Librairie[314]. Malgré la profusion des détails, la ténuité des moulures

et de l'ornementation, ces portes conservent cependant encore de masses

bien accusées, et leurs proportions sont étudiées par un artiste

consommé.

Bien que le format de cet ouvrage ne se prête guère à rendre par la

gravure des oeuvres aussi remplies de détails, cependant nous donnons

ici l'une de ces deux portes de la cathédrale de Rouen, celle de la

Calende. Cette porte (fig. 70) comprend de grandes lignes principales

fortement accentuées; elle se détache avec art entre les gros

contre-forts qui l'épaulent.

Sur le trumeau était placée la statue du Christ, détruite aujourd'hui.

Dans les ébrasements, dix apôtres, trois de chaque côté; quatre statues

se voient sur la même ligne, sur la face des gros contre-forts et sur

les deux retours d'équerre. Les deux linteaux et le tympan représentent

la Passion. Dans les voussures, sont sculptés des martyrs. Dans le lobe

inférieur du grand gâble, le pèsement des âmes[315].

Malgré la belle entente des lignes et le choix heureux des proportions,

on observera combien, dans cette porte, la statuaire est réduite, comme

elle est devenue sujette des lignes géométriques. Dans les piédestaux

qui supportent les statues sont sculptés des myriades de petits

bas-reliefs représentant des scènes de l'Ancien Testament et des

prophéties. Tout cela est d'ailleurs exécuté avec une rare perfection,

et les statues, qui ne dépassent pas la dimension humaine, sont de

véritables chefs-d'oeuvre pleins de grâce et d'élégance.

Le gâble qui surmonte cette porte, plein dans sa partie inférieure

jusqu'au niveau A de la corniche de la galerie, est complétement ajouré

au-dessus de celle-ci, et laisse voir la claire-voie vitrée supportant

la rose.

En B, est tracé le plan des ébrasements avec les contre-forts, et en C,

le plan de ces contre-forts au niveau D. Examinons un instant le tracé

des ébrasements et voussures, indiqué en E à une échelle plus grande.

Les colonnettes _a_ montent de fond, reposent sur un glacis avec socle

inférieur, et forment les boudins principaux des voussures. Entre elles

sont tracés les piédestaux portant les statues, et l'angle saillant sort

de la ligne du socle en _b_. La projection horizontale des dais

surmontant les grandes figures est un demi-hexagone _c d e f_; le fond

de la niche est la portion d'arc _cd_.

Au-dessus des dais couvrant les grandes figures viennent les voussoirs

des archivoltes avec leurs dais _i_, _l_, _m_, _n_, donnant aussi

l'épannelage des figurines. L'extrados de ces voussoirs est en _p_. On

remarquera avec quelle méthode géométrique sont tracés, et les plans

horizontaux, et les élévations de cette porte. La section inférieure B

procède par pénétrations à 45º, formant toujours des angles droits, par

conséquent un appareil facile, malgré la complication apparente des

formes.

Mais, à l'article TRAIT, nous entrons dans de plus amples détails sur

les procédés des maîtres du moyen âge, et notamment du commencement du

XIVe siècle, lorsqu'il s'agit d'établir des plans superposés procédant

tous d'un principe générateur admis dès la base de l'édifice.

On voit, par cet exemple, que les portes principales des églises ne sont

plus des oeuvres pouvant être isolées, qu'elles forment un tout avec le

monument et entrent dans le système général de décoration. Plus on

pénètre dans le XIVe siècle, plus ce principe est suivi avec rigueur. Il

devient dès lors difficile de présenter ces portes sans les accompagner

des façades elles-mêmes au milieu desquelles on les a percées. Déjà la

porte de la Calende de Notre-Dame de Rouen se lie si étroitement avec

les contre-forts du transsept et avec la rose, que nous avons été

obligé, pour en faire comprendre la composition, d'indiquer ces parties

du monument.

Cette observation ne saurait d'ailleurs s'appliquer aux portes

seulement. L'architecture religieuse des XIVe et XVe siècles ne présente

plus des membres séparés, c'est un tout combiné géométriquement, une

sorte d'organisme savant; et ces prismes, ces enchevêtrements de

courbes, ces plans superposés qui paraissent à l'oeil former un ensemble

si compliqué, sont tracés suivant des lois très-rigoureuses et une

méthode parfaitement logique. Nous faisons aujourd'hui intervenir si

rarement le raisonnement géométrique et l'art du trait dans nos

compositions architectoniques, que nous sommes facilement rebutés

lorsqu'il s'agit d'étudier à fond les oeuvres des maîtres des XIVe et

XVe siècles, et que nous trouvons plus simple de les condamner comme des

conceptions surchargées de détails sans motifs. Mais si l'on pénètre

dans les intentions de ces artistes, et si l'on prend le temps

d'analyser soigneusement leurs ouvrages, on est bien vite émerveillé de

la simplicité et de l'ordre qui règnent dans les méthodes, de la

rigoureuse logique des lois admises, et de la science avec laquelle ces

artistes ont su employer la matière en présentant les apparences les

plus légères, tout en élevant des constructions éminemment solides. Car

il ne faut pas conclure de ce que, dans ces monuments, les parties

purement décoratives se dégradent plus ou moins rapidement, que l'oeuvre

n'est pas durable. La parure est combinée de telle façon qu'elle peut

être facilement remplacée sans entamer en rien la bâtisse. Celle-ci, au

contraire, indépendante, sagement conçue, est à l'abri des dégradations.

Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que ces monuments, d'un aspect si

léger, aient pu résister aux mutilations et aux injures du temps, et

qu'à l'aide de quelques réparations de surfaces, on puisse leur rendre

tout leur premier lustre[316].

Les grandes portes de nos églises du XIVe siècle présentent un système

de structure et d'ornementation analogue à celui que développe si bien

la porte de la Calende. Pendant les deux premiers tiers du XVe siècle,

on construisit en France peu d'édifices religieux. Les malheurs du

temps, l'épuisement des ressources, ne le permirent pas, et ce ne fut

que sous le règne de Louis XI que l'on commença quelques travaux.

Toutefois les données générales admises pour les grandes portes des

églises ne furent pas changées, et ce n'est que par les détails et le

style que ces derniers ouvrages diffèrent de ceux du XIVe siècle. Les

gâbles prirent encore plus d'importance, les moulures des pieds-droits

et des voussures se multiplièrent; la statuaire fut de plus en plus

étouffée sous la profusion des lignes de l'architecture et de

l'ornementation; les tympans disparurent souvent pour faire place à des

claires-voies vitrées; les linteaux se courbèrent en arcs surbaissés;

les profils prismatiques prirent de l'ampleur et de fortes saillies. Au

commencement du XVIe siècle, rien n'était encore changé aux données

principales de ces grandes baies, ainsi qu'on peut le reconnaître en

examinant les portes des églises de Saint-Wulfrand d'Abbeville et de

Saint Riquier (Somme); mais dans ces deux derniers monuments on peut

constater que les portes des façades sont tellement liées à celles-ci,

soit comme lignes d'architecture, soit comme ornementation et système

iconographique, qu'il est impossible de les en distraire.

La porte principale de l'église abbatiale de Saint-Riquier présente dans

son tympan un arbre de Jessé formant claire-voie vitrée. L'idée est

ingénieuse, mais rendue avec une recherche exagérée de détails et un

pauvre style.

Parmi les portes de la fin du XVe siècle et du commencement du XVIe,

nous mentionnerons celles des cathédrales de Tours, de Beauvais, de

Troyes, de Sens (transsept côté nord), de Senlis (idem), ces deux

dernières fort remarquables.

Les portes nord et sud de l'église Saint-Eustache de Paris datent

également du commencement du XVIe siècle, et s'affranchissent quelque

peu de la donnée gothique[317]. Il faut citer aussi, comme appartenant à

la première période de la renaissance, les portes principales des

églises de Saint-Michel de Dijon, de Vétheuil près Mantes[318], de

Saint-Nizier à Lyon, de Belloy (Seine-et-Oise), de Villeneuve-sur-Yonne.

Ces portes conservent presque entièrement la donnée gothique dans leurs

dispositions générales: ébrasements, voussures, trumeau, tympan;

l'élément nouveau n'apparaît guère que dans l'exécution des détails de

la sculpture et dans les profils.

PORTES DE SECOND ORDRE, _dépendant d'églises_.--Outre les grandes portes

percées au centre des façades principales et de transsept, les églises

en possèdent d'un ordre inférieur, s'ouvrant, soit sur les collatéraux,

soit sur des dépendances, telles que cloîtres, sacristies, salles

capitulaires, etc. Ces portes, de petite dimension, sont quelquefois

assez richement décorées, ou étant très-simples, sont cependant

empreintes d'un caractère monumental remarquable. Elles sont fermées par

un vantail ou par deux vantaux, mais sont dépourvues de trumeau central.

Nous placerons en première ligne ici l'une des portes des bas côtés de

la nef de l'église abbatiale de Vézelay, comme appartenant à cette belle

architecture romane de l'ordre de Cluny, à la fin du XIe siècle et au

commencement du XIIe.

Cette porte (fig. 71) se compose de deux pieds-droits, avec pilastres

cannelés, portant deux archivoltes surhaussées, décorées d'ornements

très-refouillés et grands d'échelle. Les bas-reliefs qui décorent le

linteau et le tympan représentent l'annonciation, la visitation; la

naissance du Sauveur; l'ange réveillant les bergers et leur montrant

l'étoile; au-dessous, l'adoration des rois mages. Sur les deux

chapiteaux des pieds-droits, sont sculptés deux anges les bras étendus:

l'un d'eux sonne de l'olifant; et sur ceux des pilastres, un archer; et

en regard, un serpent à tête de femme dans des feuillages. Les anges

annoncent la venue du Messie, et l'archer visant la sirène, la chute du

démon.

La hauteur des chapiteaux, la largeur inusitée des ornements, donnent à

cette porte un aspect grandiose et d'une sévérité sauvage, qui produit

un grand effet. La sculpture est d'ailleurs d'un très-beau caractère. En

A, est donné le plan de la porte; en B, la coupe de l'archivolte; en C,

la section de l'un des pilastres cannelés. Cette porte ne possède qu'un

seul vantail.

Antérieurement à cette époque, c'est-à-dire pendant le XIe siècle, les

portes latérales ou secondaires des églises sont d'une extrême

simplicité. Le plus souvent elles se composent, particulièrement dans

les provinces du Centre, de deux jambages sans moulures, avec linteau

renforcé au milieu et arc de décharge au-dessus (fig. 72). En Auvergne,

dans le Nivernais, une partie du Berry, de la haute Champagne et du

Lyonnais, il existe quelques baies de ce genre à un seul vantail, qui

remontent aux dernières années du XIe siècle. La figure 72 _bis_ donne

la coupe de ces portes, dont l'arc de décharge forme berceau à

l'intérieur, au-dessus du tympan. En Bourgogne, le linteau formant

tympan circulaire sous l'arc de décharge est toujours employé, et cet

arc est décoré; car l'école bourguignonne est prodigue de sculpture. Sur

le flanc sud de la nef de l'église de Beaune, on voit encore une fort

jolie porte de ce genre parfaitement conservée. Les pieds-droits sont

accompagnés de deux colonnettes, et l'archivolte est ornée d'un gros

boudin sculpté (fig. 73). Cette porte date de 1140 environ. En A, nous

en donnons le plan, et en B, la coupe. Cette porte possédait deux

vantaux.

Les exemples que nous venons de tracer indiquent déjà que les

architectes du moyen âge changeaient les dispositions des portes quand

ils en changeaient l'échelle. Ainsi ces portes romanes, indépendamment

de leur dimension, ont un tout autre caractère que les portes

principales. Les portes secondaires ne sont pas un diminutif de

celles-ci, et, en admettant que leur dimension ne fût pas indiquée, on

ne saurait les confondre avec les larges issues pratiquées sur les

façades des grandes églises. Il y a là un enseignement qui n'est pas à

dédaigner; car la qualité principale que doit posséder tout membre

d'architecture, est de paraître remplir la fonction à laquelle il est

destiné. Nous ne trouvons pas cependant cette apparence en conformité

parfaite avec la fonction dans les monuments modernes. Beaucoup de

portes secondaires de nos édifices ne sont que des copies réduites des

grandes portes, possédant les mêmes membres, les mêmes proportions, les

mêmes ornements diminués d'échelle. À coup sûr, cela n'est point un

progrès, puisque ce n'est pas conforme à la raison. On peut constater

également que dans certains monuments de la Rome impériale, il y a

inobservance de ces règles du bon sens et du bon goût, lorsqu'il s'agit

de portes, et que des baies de second ordre sont composées comme les

baies majeures, sans qu'on ait tenu compte de la réduction de l'échelle.

Les trois premiers exemples de portes romanes que nous venons de donner,

appartiennent aux écoles bourguignonne et du centre. Celles de Vézelay

et de Beaune (Côte-d'Or) se distinguent par la force des profils et la

largeur de l'ornementation, parce que ces baies dépendent d'édifices où

ces membres de l'architecture ont une puissance que l'on ne trouve point

dans les monuments des autres provinces. Mais si nous pénétrons dans

l'Île-de-France, dans le Valois et le Beauvaisis, nous voyons au

contraire que les portes d'un ordre secondaire, à dater de la seconde

moitié du XIIe siècle, se distinguent par la finesse des profils, un

goût très-délicat et une absence d'exagération dans les proportions.

Voici (fig. 74) une porte s'ouvrant latéralement sur la nef de l'église

de Saint-Rémi l'Abbaye (Oise), qui ne se distingue que par la belle

ordonnance de l'appareil. Une seule moulure, très-délicate et décorée

d'intailles (voy. le détail A), entoure l'archivolte qui soulage le

linteau renforcé au milieu de sa portée. Il y a dans cet exemple la

trace d'un art fin et sobre à la fois, qui appartient à cette province

au déclin du roman. Cela rappelle les constructions antiques des

meilleurs temps.

Si l'on veut saisir d'un coup d'oeil les variétés des écoles françaises

à la fin de la première moitié du XIIe siècle, lorsqu'il s'agit des

portes d'un ordre inférieur, il suffira d'examiner la figure 75, qui

donne en A une porte latérale de l'ancienne église d'Alet (Aude),

détruite aujourd'hui en grande partie, et en B une porte latérale de la

nef de l'église de Cinqueux (diocèse de Beauvais). La porte A semble

copiée sur un édifice romano-grec de la Syrie septentrionale; celle de

Cinqueux s'affranchit déjà des données antiques. Le principe de

structure est identique pour ces deux exemples, les caractères sont

différents. Ce parallèle fait assez connaître que notre architecture du

XIIe siècle doit être étudiée par provinces, comme les dialectes qui ont

concouru à former notre langue; que cette étude demande une analyse

délicate et la réunion d'un grand nombre de matériaux, si l'on prétend

apprécier les diverses sources auxquelles notre art du moyen âge a été

puiser avant d'arriver au développement de l'école laïque française.

Nous pourrions accumuler les exemples propres à faire ressortir les

variétés des écoles romanes de l'ancienne Gaule dans l'expression d'un

même principe, mais nous craindrions de fatiguer nos lecteurs et

d'étendre démesurément cet article déjà bien long. Les provinces

diverses de ce territoire qu'on appelle aujourd'hui la France

s'appuient, dans la formation de leur architecture comme du langage,

pendant les XIe et XIIe siècles, sur les mêmes éléments. La basse

latinité est le point de départ, mais ces provinces possèdent chacune un

caractère particulier; elles subissent des influences, soit locales,

soit étrangères; puis il arrive un moment où le domaine royal, en

politique, en littérature, comme dans l'art de l'architecture, acquiert

une prépondérance marquée. Les arts des provinces passent, pour ainsi

dire, alors, à l'état de patois, et l'art qui se développe au sein du

domaine royal devient le seul officiellement reconnu, celui que chacun

s'empresse d'imiter avec plus ou moins d'adresse et d'aptitudes, et qui

finit par étouffer tous les autres. C'est ce fait considérable dans

notre histoire, que des esprits distingués cependant ont prétendu

n'envisager que comme une bizarrerie, une étrangeté, une lacune. Mais,

pourquoi nous étonner de l'existence de ce préjugé, quand nous pouvons

constater qu'avant les travaux de M. Littré sur la langue française, on

ne voyait dans nos poésies du moyen âge que les échos d'un langage

grossier et barbare, et qu'il a fallu toute la délicatesse d'analyse du

savant académicien pour démontrer à ceux qui prennent la peine de le

lire, que ce langage du XIIe siècle est complet, éminemment logique et

souvent rempli de beautés du premier ordre. Ce sont là aujourd'hui des

faits acquis, et il paraîtrait équitable de donner l'épithète de

_barbares_ à ceux qui les ignorent chez nous, quand l'Europe entière

s'associe à nos travaux, et considère notre littérature, nos arts du

moyen âge, comme le réveil de l'intelligence au sein des bouleversements

qui ont suivi la chute de l'empire romain.

Revenons aux portes. Les deux exemples de la figure 75, qui

appartiennent à la même époque, affectent des caractères tranchés,

dérivés d'écoles différentes; en voici un troisième (fig. 76) qui se

distingue des deux premiers. Cette porte s'ouvre sur la chapelle

funéraire de Sainte-Claire, au Puy en Velay, joli monument bâti vers le

milieu du XIIe siècle, sur plan octogonal, avec absidiole

semi-circulaire. Son archivolte est composée de claveaux noirs et

blancs, et son tympan présente une mosaïque bicolore. Le linteau est

décoré d'une croix nimbée et de quatre patères sur un champ légèrement

creusé. On trouve ici l'expression la plus délicate de l'art roman

d'Auvergne arrivé à son apogée; il est difficile de produire plus

d'effet à moins de frais[319]. Cet art de l'Auvergne était arrivé alors

à un degré très-élevé, soit comme structure, soit comme entente des

proportions, soit comme, tracé des profils, et cependant il dut

s'effacer bientôt sous l'influence de l'architecture du domaine royal.

En 1212, on posait la première pierre de la cathédrale de Reims.

L'oeuvre fut commencée par le choeur et les deux bras de croix; et en

effet, à la base des pignons qui ferment ceux-ci, on signale la présence

de fenêtres plein cintre qui rappellent encore les dispositions des

églises romanes. Du côté nord, s'ouvre sur le transsept, à la droite de

la porte principale, une baie secondaire qui autrefois donnait sur le

cloître, et qui aujourd'hui est murée. Cette porte (fig. 77) appartient

certainement, par le caractère de sa sculpture, comme par sa

composition, aux reconstructions de la cathédrale de 1212, et on la

croirait plutôt de la fin du XIIe siècle que des premières années du

XIIIe.

Un porche d'une époque un peu plus récente, couvert en berceau, protége

cette porte, qui a conservé toutes ses peintures. Sa décoration consiste

en une statue de la sainte Vierge assise dans le tympan, sous un dais

très-riche et garni de courtines. L'archivolte plein cintre est ornée de

statuettes d'anges. À la clef, la Vierge, sous la figure d'un petit

personnage nu, est enlevée dans un voile par deux anges. Deux autres

anges de plus grande dimension remplissent les écoinçons: l'un tient une

croix bourdonnée, l'autre semble bénir. L'extrémité du tympan ogival est

couvert par une peinture représentant le Christ dans sa gloire,

accompagné de deux anges adorateurs. Les petits pieds-droits

représentent, de face, des rinceaux très-délicats, et latéralement, des

clercs occupés à des fonctions religieuses. La sculpture est entièrement

couverte d'une coloration brillante, mais les sujets qui couvraient le

tympan, derrière la Vierge, ont disparu. Deux fortes consoles portent le

linteau (voy. la coupe A).

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 33 / 44 段