Il nous reste à étudier les portes d'églises dues incontestablement à

l'art français du commencement du XIIIe siècle, en dehors de toute

influence étrangère. Déjà celles que nous avons données dans cet

article, provenant des églises de Nesles, de Montréal, de Saint-Père,

sont franchement gothiques, bien qu'elles se rattachent par quelques

points aux traditions romanes, ou qu'elles présentent des singularités.

Maintenant nous entrons dans le domaine royal, nous ouvrons le XIIIe

siècle, et la marche de l'architecture est suivie sans déviations, aussi

bien dans l'exécution de ces vastes portails de nos églises que dans les

autres parties de ces édifices. Nous prendrons d'abord la porte de la

façade occidentale de Notre-Dame de Paris, percée sur le collatéral

nord, et qui est connue sous le nom de porte de la Vierge. La porte

opposée à celle-ci, s'ouvrant sur le collatéral sud, est composée en

grande partie avec des fragments provenant d'une porte du XIIe siècle,

ainsi que nous l'avons expliqué plus haut. La porte centrale, élevée en

même temps que celle de la Vierge, fut remaniée peu après, nous ne

savons pour quelle raison, car nous avons découvert dans les fouilles

des fragments d'un tympan primitif provenant du Christ et des figures

qui l'entouraient. En effet, cette porte centrale paraît, par son style,

être postérieure de quelques années à la porte de gauche. Celle-ci, dite

de la Vierge, appartient aux premières constructions de la grande

façade, et fut élevée par conséquent de 1205 à 1210. C'est une des plus

belles conceptions de l'art du moyen âge, soit comme architecture, soit

comme ornementation, soit comme statuaire. Elle est construite

entièrement en matériaux de choix, liais-cliquart de la butte

Saint-Jacques.

Si l'on jette les yeux sur le plan de la cathédrale de Paris (voy.

CATHÉDRALE, fig. 1), on observera que cette porte de gauche s'ouvre sous

la tour, comme celle de droite, dans une salle voûtée au moyen d'arcs

ogives croisés d'arcs-doubleaux, de sorte que l'un de ces arcs-doubleaux

repose sur le trumeau de la baie double, et que les deux vantaux étant

ouverts, ces deux baies donnent en face des deux bas côtés.

Le plan de la porte de la Vierge, (fig. 67) présente donc une

disposition particulière, très-largement conçue. En A, ce plan donne la

section horizontale au niveau des soubassements décorés d'une arcature.

En B, au niveau des statues qui surmontent ce soubassement et qui

reposent sur une large saillie, l'ordonnance des colonnettes qui

séparent les statues est telle, que ces colonnettes _a_ sont plantées

sur l'axe _b_ des arcs du soubassement, et qu'alors les statues reposent

sur les colonnettes inférieures _c_. C'est sur la grosse colonne D que

porte l'arc-doubleau _d_ recoupant les arcs ogives. Dans l'origine,

l'espace DE était vide; mais des écrasements s'étant produits dans la

colonne D, cet espace fut rempli en pierres de taille, peu après la

construction, ainsi que l'indiquent les lignes ponctuées _g_, de façon à

réunir cette colonne au trumeau.

La figure 68 présente l'élévation de cette porte, qui est tout un poëme

de pierre. Sur le socle du trumeau central est placée la statue de la

Vierge tenant l'enfant; sous ses pieds elle foule le dragon à tête de

femme, dont la queue s'enroule au tronc de l'arbre de la science. Adam

et Ève, des deux côtés de l'arbre, sont tentés par le serpent. Sur la

face gauche du socle, est sculptée la création d'Ève, et sur celle de

droite, l'ange chassant nos premiers parents du paradis. Un dais

très-riche, soutenu par deux anges thuriféraires, surmonte la tête de la

Vierge et se termine par un charmant édicule recouvrant l'arche

d'alliance. On voudra bien se rappeler que les litanies donnent à la

Vierge le titre d'Arche d'alliance. Ainsi, sur ce trumeau, la

glorification de la mère du Christ est complète. Elle tient dans ses

bras le Rédempteur; suivant la parole de l'Écriture, elle écrase la tête

du serpent, et sa divine fonction est symbolisée par l'arche d'alliance.

Sur le linteau de la porte, divisé en deux parties par l'édicule

couronnant le dais, sont sculptés, à la droite de la Vierge, trois

prophètes assis, la tête couverte d'un voile, tenant un seul phylactère

dans une attitude méditative; à la gauche, trois rois couronnés dans la

même pose. Ces six figures sont des plus belles entre toutes celles de

cette époque. La présence des prophètes est expliquée par l'annonce de

la venue du Messie; quant aux rois, ils assistent à la scène comme

ancêtres de la Vierge. Les têtes de ces personnages sont

particulièrement remarquables par l'expression d'intelligence méditative

qui semble leur donner la vie.

Le second linteau représente l'ensevelissement de la Vierge. Deux anges

tiennent le suaire et descendent le corps dans un riche sarcophage.

Derrière le cercueil est le Christ bénissant le corps de sa mère; autour

de lui les douze apôtres, dont les physionomies expriment la douleur.

Dans le tympan supérieur, la Vierge est assise à la droite de son fils,

qui lui pose sur la tête une couronne apportée par un ange. Deux autres

anges agenouillés des deux côtés du trône portent des flambeaux. Dans

les quatre rangées de claveaux qui entourent ces bas-reliefs, sont

sculptés des anges, les patriarches, les rois aïeux de la Vierge, et les

prophètes. Un cordon couvert de magnifiques ornements termine les

voussures. Mais comme pour donner plus d'ampleur à la courbe finale, une

large moulure l'encadre en forme de gâble renfoncé. Cet encadrement

repose sur deux colonnettes.

Huit statues garnissent les ébrasements, ainsi que l'indique notre plan

(fig. 61). Voici comment se disposent ces figures. En commençant par le

jambage à la droite de la Vierge, est placé saint Denis portant sa tête

et accompagné de deux anges, puis Constantin. Contre l'ébrasement

opposé, en face de Constantin, est le pape saint Sylvestre; à la suite,

sainte Geneviève, saint Étienne et saint Jean-Baptiste. Les statues

étant posées sur les colonnettes de l'arcature inférieure, les tympans

réservés entre les arcs qui surmontent ces colonnettes sont par

conséquent sous les pieds des figures. Chacun de ces tympans porte une

sculpture qui se rapporte au personnage supérieur. Sous Constantin, deux

animaux, un chien et un oiseau, pour signifier le triomphe du

christianisme sur le démon; sous saint Denis, le bourreau tenant la

hache; sous les deux anges, un lion et un oiseau monstrueux, symboles

des puissances que les anges foulent aux pieds; sous saint Sylvestre, la

ville de Byzance; sous sainte Geneviève, un démon; sous saint Étienne,

un juif tenant une pierre; sous saint Jean-Baptiste, le roi Hérode. Dans

le fond de l'arcature, sous les petites ogives, sont sculptées en relief

très-plat des scènes se rapportant également aux statues supérieures.

Ainsi, sous Constantin, on voit un roi agenouillé, tenant une banderole,

aux pieds d'une femme assise voilée, couronnée, nimbée, et tenant un

sceptre. Cette femme, c'est l'Église; à laquelle l'empereur rend

hommage. Sous les anges, on voit les combats de ces esprits supérieurs

contre les esprits rebelles. Sous saint Denis, son martyre; sous saint

Sylvestre, un pape conversant avec un personnage couronné; sous sainte

Geneviève, une femme bénie par une main sortant d'une nuée, et recevant

l'assistance d'un ange; sous saint Étienne, la représentation de son

martyre; sous saint Jean-Baptiste, le bourreau donnant la tête du

précurseur à la fille d'Hérodiade. À la même hauteur, sur les jambages,

sont sculptés, en _e_ (voy. le plan), la Terre, représentée par une

femme tenant des plantes entre ses mains; en _f_, la Mer, figurée de

même par une femme assise sur un poisson et tenant une barque. Les

pieds-droits extérieurs de la porte, en _h_, sont couverts de végétaux

sculptés avec une rare délicatesse; les arbres et arbustes sont

évidemment symboliques: on reconnaît parfaitement un chêne, un hêtre, un

poirier, un châtaignier, un églantier.

Trente-sept bas-reliefs, sculptés sur les deux faces de chacun des

pieds-droits de la porte en _m_, composent un almanach de pierre

au-dessus des bas-reliefs de la Mer et de la Terre. Ce sont les figures

du zodiaque et les divers travaux et occupations de l'année[311].

L'ensemble de cette composition, dont notre gravure ne peut rendre la

grandeur et le caractère, forme ainsi un tout complet. D'abord la

Vierge, dans son rôle de femme, élue pour détruire le règne du démon. Sa

généalogie, les prophètes qui ont annoncé sa naissance; sa mort, son

couronnement dans le ciel. Puis les personnages qui ont inauguré l'ère

chrétienne, saint Jean-Baptiste, saint Étienne, premier martyr, le pape

saint Sylvestre et l'empereur Constantin; et comme pour rattacher ce

résumé au diocèse de Paris, saint Denis et sainte Geneviève. La Terre,

la Mer, la révolution annuelle, assistent à cette épopée divine, et

paraissent lui rendre un éternel hommage.

C'est ainsi que les artistes du commencement du XIIIe siècle savaient

composer une porte de cathédrale. Et cependant que croyait-on voir dans

tout cela il y a deux siècles? Un symbole du _grand oeuvre_, des figures

cachant la découverte de la pierre philosophale? Des ouvrages entiers

ont été sérieusement écrits sur ces rêveries.

L'exécution répond en tout à la grandeur de la conception, et la

statuaire de cette porte peut être mise au rang des plus belles oeuvres

dues aux artistes de l'Occident (voy. STATUAIRE).

La porte de la Vierge de la façade occidentale de Notre-Dame de Paris

est certainement une des premières compositions en ce genre. Supérieure

aux oeuvres analogues du XIIIe siècle, elle atteint du premier coup

l'apogée de l'art. Si l'on étudie cette porte en dehors des influences

qui prétendent classer tous les ouvrages du moyen âge au-dessous de ceux

de l'antiquité, on reconnaît bientôt que jamais l'alliance de

l'architecture et de la statuaire n'a été plus intime. L'échelle des

figures est observée avec une délicatesse rare: qualité qui manque

presque toujours aux oeuvres postérieures, et trop souvent à celles de

l'antiquité. S'il y a des différences entre les dimensions de ces

figures, elles ne sont pas assez sensibles pour que leur réunion ne

forme pas un ensemble complet. Les statues qui garnissent les voussures

sont en effet à mi-corps, afin de leur donner une échelle en rapport

avec celles qui garnissent les tympans.

Autrefois cet ensemble était couvert de peintures et de dorures, dont

les traces sont encore visibles.

La porte centrale de la même église, bien que très-belle, le cède à la

porte de la Vierge, soit comme composition, soit comme perfection

d'exécution.

Ce grand parti est suivi dans toutes nos cathédrales du XIIIe siècle.

Cependant, parfois, les tympans des portes furent percés de

claires-voies, de véritables fenêtres vitrées. Telles sont disposées,

par exemple, les trois portes de la façade occidentale de la cathédrale

de Reims. C'est là une particularité qui semble appartenir à l'école

champenoise, à dater du milieu du XIIIe siècle, mais qui demeure à

l'état d'exception. Les tympans sculptés donnaient aux imagiers de trop

belles pages à remplir pour que ceux-ci n'en profitassent pas; et de

fait, on n'a jamais su trouver de meilleures places pour développer des

scènes sculptées. Aux deux portes de la façade occidentale de Notre-Dame

de Paris, celle centrale et celle de la Vierge, les figures qui décorent

la partie supérieure des tympans sont des statues rapportées sur un

fond, comme le sont les statues qui garnissaient les deux tympans des

frontons du Parthénon, tandis que les linteaux sont des bas-reliefs en

ronde bosse. Quant aux figures des voussures, elles sont sculptées,

chacune, dans un claveau et avant la pose. On a lieu de s'étonner que

cette époque ait pu fournir un nombre d'imagiers assez considérable pour

permettre d'élever des portes aussi richement décorées en très-peu de

temps, d'autant que les différences de _faire_ sont peu sensibles, que

toutes ces figures sont sculptées dans de la pierre dure comme du

marbre, et toutes d'un style et d'une exécution remarquables. La porte

de la Vierge contient neuf grandes statues; vingt-huit figures, dont

quelques-unes sont plus fortes que nature dans les linteaux et le

tympan; soixante-deux figures, dans les voussures, en pied ou à

mi-corps, presque de grandeur naturelle; de plus, vingt-neuf

bas-reliefs, sans compter l'ornementation. La porte centrale, celle du

Jugement dernier, contient treize statues de plus de deux mètres; cinq

figures colossales dans le tympan, cinquante figures petite nature dans

les linteaux, cent vingt-six figures ou sujets petite nature dans les

voussures, et quarante-deux bas-reliefs. Cela donne bien un peu à

réfléchir sur la puissance de cette école de statuaire du commencement

du XIIIe siècle; toutes ces figures ayant dû être sculptées avant la

pose, c'est-à-dire assez rapidement pour ne pas ralentir le travail du

constructeur. Si l'on ajoute à ce nombre les sculptures de la porte

Sainte-Anne, les vingt-huit statues colossales des rois de Juda, les

quatre statues également colossales qui décorent les contre-forts, et

que l'on se rappelle que ce portail, jusqu'à la hauteur de la galerie de

la Vierge, dut être élevé en cinq années au plus, on peut bien se

demander s'il serait possible aujourd'hui d'obtenir un pareil résultat.

Et cette fécondité, cependant, n'est pas obtenue au détriment de

l'exécution ou de l'unité dans le style; on peut, certes, constater le

travail de mains différentes, sans qu'il en résulte un défaut d'harmonie

dans l'ensemble. Si les grandes portes du XIIIe siècle, appartenant aux

cathédrales de Chartres, de Reims, d'Amiens, de Bourges, présentent des

exemples admirables, on ne saurait cependant les considérer comme

pouvant rivaliser avec les deux portes que nous venons de citer, et

notamment avec celle de la Vierge de Notre-Dame de Paris. Cependant, à

la base du transsept méridional de cette église, il existe une porte

fort belle, datée de 1257, et qui peut être classée parmi les meilleures

compositions en ce genre. Le tympan représente la légende de saint

Étienne, et les voussures, des martyrs, des docteurs et des anges. Sur

le trumeau est dressée la statue du saint, et dans les ébrasements sont

placés des apôtres. Il est à croire que cette porte passa, au moment où

elle fut bâtie, pour un chef-d'oeuvre, car on la retrouve exactement

copiée, sauf quelques détails, à la base du pignon méridional de la

cathédrale de Meaux, mais par des mains moins habiles.

Il nous faut citer encore, parmi les portes du milieu du XIIIe siècle,

remarquables par leur exécution et leur composition, celles de la sainte

Chapelle de Paris, celle méridionale du transsept de l'église abbatiale

de Saint-Denis, découverte depuis peu, et qui fut malheureusement

mutilée pendant le dernier siècle pour construire un couloir entre

l'église et la maison des religieux. Cette porte est, comme sculpture,

une oeuvre incomparable, et jamais la pierre ne fut traitée avec plus

d'habileté.

La fin du XIIIe siècle et le XIVe siècle nous fournissent des exemples

de portes bien composées et d'une exécution excellente; mais, cependant,

ces ouvrages sont tous empreints d'une maigreur de style qui fait

regretter les conceptions incomparables du commencement du XIIIe siècle.

Les détails d'ornements ne sont plus à l'échelle, les figures sont

petites et les sujets confus. Les formes géométriques l'emportent sur la

statuaire, l'enveloppent et la réduisent à un rôle infime. Les profils

se multiplient, et à force de rechercher la variété, les artistes

tombent dans la monotonie. Cependant nous serions injustes si nous ne

constations les qualités qui distinguent quelques-unes de ces

compositions. Bien des fois, dans cet ouvrage, nous avons l'occasion de

citer l'église de Saint-Urbain de Troyes, monument des dernières années

du XIIIe siècle, et dont la structure comme les détails ont une grande

valeur. Cette église possède une porte centrale à l'occident, dont la

composition est originale et gracieuse. La porte principale de l'église

de Saint-Urbain s'ouvrait sous un porche qui ne fut pas achevé. Elle est

dépourvue de voussures, le formeret de la voûte du porche lui en tenant

lieu. Sur le trumeau central (voyez figure 69), s'élevait, croyons-nous,

la statue de saint Urbain, pape[312]. Dans une riche colonnade surmontée

de dais, à droite et à gauche, sous le porche, ne formant pas

ébrasements, devaient être posées diverses statues, comme sous le porche

de l'église Saint-Nicaise de Reims. Deux de ces statues, près des

pieds-droits, se détachaient plus particulièrement des groupes posés

sous la colonnade, et portaient sur deux piédestaux saillants (voyez le

plan A). Le linteau, très-chargé d'ornements feuillus et de moulures,

retrace, sur une frise étroite, la résurrection. Les morts sortent de

leurs cercueils. Dans les compartiments inférieurs du tympan, à la

droite du Christ, on voit Abraham recevant les élus dans les plis de son

manteau; à la suite, deux anges séparent les âmes. Celles qui sont élues

sont couronnées. Dans le compartiment suivant, sont les damnés enchaînés

et tirés par des démons; parmi ces âmes, on remarque un évêque et un roi

reconnaissables à la mitre et à la couronne, car ces petites figures

sont nues d'ailleurs. Le dernier compartiment représente l'entrée de

l'enfer sous la forme d'une gueule monstrueuse dans laquelle les démons

précipitent les damnés. Au-dessus, dans deux _quatre-lobes_, la Vierge

et saint Jean, agenouillés, implorent le Christ pour les pécheurs;

entre-deux est sculpté un ange, les ailes éployées et tenant un

phylactère. Cet ange remplace le pèsement des âmes représenté d'une

façon si dramatique sur les monuments antérieurs. Dans le _quatre-lobes_

supérieur apparaît le Christ demi-nu, accompagné de deux anges tenant le

soleil et la lune, et ayant sous ses pieds les douze apôtres assis. Dans

les deux triangles latéraux, deux anges sonnent de la trompette. Il y a

loin de ce petit paradis géométrique, où la statuaire ne remplit qu'un

rôle très-secondaire, aux glorieux tympans de Notre-Dame de Paris, de

Chartres, d'Amiens, et de la cathédrale de Bordeaux. Cette façon

sommaire de représenter la scène du jugement indique assez que la grande

école de statuaire tendait, à la fin du XIIIe siècle déjà, à laisser de

côté les belles traditions religieuses qu'avaient si bien interprétées

les artistes de 1160 à 1250.

En B, nous avons tracé le plan du trumeau.

C'est cependant sur ces compositions gracieusement agencées, mais qui

manquent de style et de grandeur, que l'on juge habituellement l'art dit

gothique. C'est comme si l'on prétendait apprécier l'art grec sur les

compositions maigres et souvent maniérées du temps d'Adrien, au lieu de

le juger sur les monuments du temps de Périclès.

On ne saurait nier toutefois qu'il y ait dans cette oeuvre de la fin du

XIIIe siècle, sinon beaucoup d'imagination, au moins une conception

très-gracieuse, une étude fine des proportions et une perfection

prodigieuse dans l'exécution des détails; mais l'architecture l'emporte

sur la statuaire, réduite à la fonction d'une simple ornementation.

L'imagier n'est plus un artiste, c'est un ouvrier habile.

Ce qu'on ne saurait trop étudier dans les compositions du commencement

du XIIIe siècle, c'est l'ampleur, les belles dispositions de la

statuaire. Celle-ci, quoique soumise aux formes architectoniques, prend

ses aises, se développe largement. On peut constater la vérité de cette

observation, en examinant notre figure 68. Dans cette page, la statuaire

remplit évidemment le rôle important, mais sans qu'il en résulte un

dérangement dans les lignes de l'architecture. En comparant cette oeuvre

(la porte de la Vierge de la façade de Notre-Dame de Paris) avec les

meilleures productions de l'antiquité, chacun peut constater qu'ici la

statuaire est conçue d'après des données singulièrement favorables à son

complet épanouissement. La pensée de former autour du tympan un

encadrement de figures, une assemblée de personnages assistant à la

scène principale, est certainement très-heureuse et neuve. Rien de

pareil ni dans les monuments de la Grèce, ni dans les monuments de la

Rome antique.

En appréciant les choses d'art avec les yeux d'un critique impartial, et

en ne tenant pas compte des admirations toutes faites ou imposées par un

esprit exclusif, il faudra bien reconnaître que dans la plupart des

conceptions de l'école laïque du commencement du XIIIe siècle, la

statuaire est répartie d'après des données plus vraies qu'elle ne l'a

été dans les monuments de l'antiquité. Si nous prenons le chef-d'oeuvre

de l'art grec, le Parthénon, par exemple, nous voyons que la statuaire

est placée dans le tympan du fronton, dans des métopes et sur des frises

toujours plongées dans l'ombre, sous un portique dont le peu de largeur

ne donnait pas une reculée suffisante pour apprécier la valeur de la

sculpture. Les sujets posés entre les triglyphes, sous le larmier de la

corniche, étaient, pendant une partie du jour, coupés par l'ombre de ce

larmier. Ils sont trop petits d'échelle pour la place qu'ils occupent,

surtout si on les compare aux statues des tympans.

Éloignée de l'oeil, cette admirable statuaire de Phidias, qui, dans un

musée, peut être étudiée et appréciée, perdait naturellement beaucoup.

Mérite d'exécution à part, il n'est pas nécessaire de raisonner

longuement pour prouver que la statuaire des portails de nos grandes

cathédrales est plus favorablement disposée, et que, par conséquent,

l'effet d'ensemble qu'elle produit sur le spectateur est plus complet et

plus saisissant. Placer autour des portes, c'est-à-dire autour des

parties d'un monument dont on peut le plus souvent et le plus aisément

apprécier la richesse, ces myriades de figures qui participent à un

sujet, c'est là certainement une idée féconde pour les artistes appelés

à décorer ces vastes portails. Alors la statuaire peut être appréciée

dans son ensemble comme composition, dans ses détails comme exécution.

Elle n'est pas trop distante du spectateur pour que celui-ci ne puisse

l'examiner à l'aise. Les rapports d'échelle, entre les figures, sont

établis de façon à ne point présenter de ces contrastes qui choquent

dans les monuments de l'antiquité. On ne trouve pas, ainsi que cela se

voit trop souvent dans les édifices de la Rome impériale, par exemple,

des figures en ronde bosse à côté de figures en bas-relief, sur une même

échelle. À la porte de la Vierge de Notre-Dame, les sujets traités en

bas-relief sont très-rapprochés de l'oeil et d'une échelle très-réduite.

Ils ne forment plus, pour ainsi dire, qu'une ornementation de

_tapisserie_ qui ne peut lutter avec la statuaire ronde bosse.

Il y a donc, dans ces compositions du moyen âge, de l'art, beaucoup

d'art, et si, comme à Notre-Dame de Paris, ces compositions sont

soutenues par une exécution et un style remarquables, nous ne comprenons

guère comment et pourquoi ces oeuvres ont été longtemps dédaignées,

sinon dénoncées comme barbares. Convenons-en, les barbares sont ceux qui

ne veulent pas voir ces ouvrages placés sous leurs yeux, et qui, sur la

foi d'un enseignement étroit, vont étudier au loin des monuments d'un

ordre très-inférieur à ceux-ci sous tous les rapports.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 32 / 44 段