Cette succession de carrés donnait la trace des sommiers des

archivoltes, tracés en P; ces archivoltes se recouvrant pour former un

arc plus ou moins profond en décharge. Les colonnettes étaient posées en

délit et monolithes, indépendantes de la bâtisse. Ainsi les nus des

tailloirs des chapiteaux et les plinthes des bases, suivaient exactement

les nus de la maçonnerie pleine, et chaque rangée de claveaux venait

reposer sur les colonnettes. Les charges étant reportées sur les parties

maçonnées BCB'EF, etc., il n'y avait alors aucune rupture à craindre.

Plus tard, vers la fin du XIIe siècle, lorsque les archivoltes furent

allégies et décorées de figures, on procéda d'après le même principe.

Seulement, les colonnettes s'amaigrirent, les tailloirs s'obliquèrent

souvent, suivant l'ébrasement, et les intervalles de ces colonnettes

furent évidés, ainsi que l'indique le tracé T. À ces colonnettes

s'adossèrent parfois des statues surmontées de dais dans la hauteur de

l'assise des chapiteaux ou dans l'assise au-dessus, dais figurés en _g_

sur le tracé T, et alors les claveaux des archivoltes furent appareillés

et moulurés, comme le fait voir le tracé M, les épannelages _h_ étant

réservés pour les figures et les petits dais qui les séparent. Le

principe roman était conservé, mais avec un perfectionnement et un

allégissement; les colonnes restaient habituellement indépendantes,

c'est-à-dire monolithes. Cette règle présente plutôt des variétés dans

l'application du principe, que des exceptions, comme nous le verrons.

Pour peu que l'on ait étudié les divers styles d'architecture antérieurs

à cette période et étrangers à ceux de la France, on reconnaîtra qu'il y

avait, dans ce principe de composition et de structure des portes, un

élément nouveau, sans précédents, et qui se prête singulièrement à la

décoration. En effet, lorsqu'il s'agissait d'ouvrir dans des grands murs

de façade, épais, des baies assez larges pour faciliter l'entrée et la

sortie de la foule, il fallait combiner ces baies de telle sorte,

qu'elles pussent sans danger crever ces constructions massives et

hautes, et en même temps s'ouvrir largement par des ébrasements. Le

système d'archivoltes superposées, et formant comme une succession de

cerceaux concentriques allant toujours en s'évasant du dedans au dehors,

était très-bien trouvé au point de vue de la solidité et de l'effet. Ces

archivoltes ébrasées formaient comme un large cadre autour du tympan, et

il était naturel, celui-ci étant orné de bas-reliefs, de couvrir ces

archivoltes de figures formant comme le complément de la scène

principale, une assemblée de personnages participant à cette scène. Nous

avons vu qu'à Vézelay déjà, ce parti est adopté. Nous le voyons

développé aux portes occidentales de l'église de Saint-Lazare d'Avallon,

au portail royal de la cathédrale de Chartres, et dans beaucoup d'autres

églises élevées de 1150 à 1180. Maintenant nous allons examiner comme ce

principe roman du XIIe siècle se modifie pour tomber dans la donnée

gothique par plusieurs voies.

Évidemment, vers la seconde moitié du XIIe siècle, les architectes

cherchaient dans la composition des portes, considérées comme une partie

très-importante des édifices religieux, sinon de nouveaux principes,

tout au moins des applications variées. La monotonie de composition des

portes romanes dans chaque école fatiguait; on voulait tenter du neuf,

sans cependant abandonner la donnée première, qui paraissait excellente

et qui l'est en effet. C'est ainsi, par exemple, que sur la façade de

l'église de la Souterraine (Creuse), surmontée d'un gros clocher, on

perçait une porte d'un aspect très-original, bien que son plan soit

tracé conformément au mode d'ébrasement admis définitivement. Cette

porte (fig. 61), comme la plupart de celles du Poitou et de la

Saintonge, ne possède pas de linteau ni de tympan. La première

archivolte, posée sur les pieds-droits, est découpée par une suite de

redents très-prononcés, se détachant sur le vide de la baie; les vantaux

s'ouvrent par conséquent intérieurement jusqu'au sommet de cette

archivolte dentelée. Les autres arcs présentent une suite de boudins

alternativement unis et redentés. Ces redents descendent même jusqu'au

niveau des bases. La seule sculpture que l'on remarque sur cette porte

est celle des chapiteaux, et cependant l'aspect général est très-riche

et d'une très-heureuse proportion[307]. On remarquera comment l'appareil

des claveaux se combine avec le système des redents. Ce système

d'appareil était d'ailleurs conforme à celui qui était adopté pour

toutes les baies avec archivoltes. Ici les arcs sont déjà en

tiers-point, le plein cintre a disparu.

Il est intéressant d'observer comme au sein d'une autre province se

faisait la transition entre le style roman et le style gothique. Dans

l'Île-de-France, la petite église de Nesles, près l'Isle-Adam

(Seine-et-Oise), possède une porte principale qui date des dernières

années du XIIe siècle, contemporaine par conséquent de l'exemple

précédent, et qui se recommande par la pureté de son style, la sobriété

de son ornementation, sans que dans cet ouvrage, d'une physionomie neuve

pour cette époque, on signale aucune de ces étrangetés qu'admettent

volontiers les artistes en quête d'idées originales. Entre cette porte

(fig. 62) et celle que nous avons donnée (fig. 55), provenant de

l'église de Villers-Saint-Paul, il n'y a guère qu'un espace de soixante

années. Or, on reconnaît aisément que dans cette province l'art s'est

dégagé plus rapidement qu'ailleurs de la tradition romane. La porte de

Villers-Saint-Paul est d'un style roman lourd, barbare même, si on le

compare à celui des provinces du Centre, de l'Ouest et du Midi; et

tandis que dans ces dernières contrées, la transition du roman au

gothique se fait péniblement, ou ne se fait pas du tout, nous voyons

s'épanouir tout à coup, dans l'Île-de-France, en quelques années, un

style délicat, sobre, rompant avec les traditions des âges précédents,

tenant compte des proportions, en évitant les bizarreries si fréquentes

au moment de la formation d'un art.

À Nesles, les colonnettes sont monostyles, indépendantes de la bâtisse;

le tracé du plan est, sauf plus de légèreté, tout roman; mais les

archivoltes se profilent de la façon la plus heureuse et la plus logique

(voy. en A). La sculpture, rare, tandis qu'elle est prodiguée dans les

portes romanes de la même contrée, est répartie par un artiste de goût

sur les cordons, sur les pieds-droits, entre les colonnettes, comme pour

faire ressortir celles-ci. Il y a évidemment ici réaction contre le

style roman. Ce n'est pas une modification, c'est une rupture complète,

qui devait amener rapidement les plus beaux résultats, puisque les

portes occidentales de la cathédrale de Paris sont à peu près

contemporaines de celle-ci, et que les portes des cathédrales d'Amiens

et de Reims s'élèvent trente ou quarante ans plus tard[308].

Avant de nous occuper des portes si remarquables de quelques-unes de nos

cathédrales françaises, nous croyons nécessaire de faire connaître

encore certaines tentatives faites dans les provinces au moment où l'art

s'affranchit des traditions romanes.

Pendant qu'on élevait les portes que nous avons figurées dans ces deux

derniers exemples, c'est-à-dire de 1190 à 1200, on bâtissait en

Bourgogne, près d'Avallon, un très-remarquable monument religieux, dont

nous avons souvent l'occasion de parler, la petite église de Montréal

(Yonne). Sa façade occidentale, entièrement lisse, n'est décorée que par

une porte basse, large, et par une rose. La porte se distingue par la

singularité de sa composition et par sa sculpture, qui est du plus beau

style. Afin de pouvoir mieux faire apprécier cet ouvrage à nos lecteurs,

nous adoptons une échelle qui permettra de prendre une idée plus exacte

de son caractère, et nous ne donnons ainsi que la moitié de l'ensemble

(fig. 63).

Bien que les murs de l'église de Montréal soient élevés en moellon

smillé, les piles intérieures, les contre-forts et la façade sont

construits en bel appareil de pierre de Coutarnoux (Champ-Rotard); les

joints et lits étant fins et parfaitement dressés. Quant aux

ravalements, ils sont faits avec un soin et une précision de taille tout

à fait remarquables, et le charme de ce petit édifice consiste

principalement dans la manière dont sont traités les profils et les

tailles. Tous les parements droits ou unis sont layés à la laye ou au

taillant droit, tandis que les moulures fines, comme les bases, les

tailloirs, sont polies. Le contraste entre ces tailles donne quelque

chose de précieux aux profils et arrête le regard.

Notre figure indique l'appareil, et permet de reconnaître qu'il est

entièrement d'accord avec les formes adoptées. Les lits coïncident avec

les membres de moulures, la hauteur des chapiteaux, des bandeaux, la

division des redents décorant les pieds-droits et la disposition des

membres des archivoltes. Les détails de l'architecture sont, de plus,

traités avec un soin rare et par un artiste consommé; les colonnettes

des ébrasements sont monolithes, et entre elles, les angles des

pieds-droits retraités sont ornés de fleurettes, deux dans chaque

assise. À l'article CONGÉ (fig. 3), nous avons donné la partie

inférieure du trumeau, dont la composition est des plus originales.

Mais, suivant l'habitude des architectes de la Bourgogne, vers la fin du

XIIe siècle (car cette porte date de 1200 au plus tard), les moulures

d'archivoltes, au-dessus du lit inférieur des sommiers, naissent au

milieu d'ornements ou de demi-cylindres pris aux dépens de

l'équarrissement du profil, ainsi que nous l'avons indiqué en A. Les

moulures d'archivoltes ne reposent donc pas brusquement sur les

tailloirs des chapiteaux et conservent de la force à leur souche. En B,

est tracé le profil des archivoltes à l'échelle de 0m,04 pour mètre.

Chaque claveau étant profilé dans un épannelage rectangulaire tracé en

_a_, c'est aux dépens des évidements _b_ que sont taillées les souches

feuillues ou composées de demi-cylindres horizontaux. Les vantaux de la

porte de l'église de Montréal ont conservé leurs pentures de fer forgé,

qui sont d'un dessin très-délicat.

La figure 64 donne en A le plan de cette porte. On observera que la

première colonnette _a_ est retraitée de la saillie du profil du socle

de la base et du tailloir du chapiteau (qui donnent la même projection

horizontale), afin que cette saillie ne dépasse pas le nu _b_ du mur de

la façade. Dès lors le membre d'archivolte externe repose sur le nu _b_,

et non sur le tailloir. Tout cela indique du soin, de l'étude, et ne

permet pas de supposer, ainsi que plusieurs le prétendent, que cette

architecture procède au hasard, qu'elle ne sait pas tout prévoir. À

l'intérieur, une tribune de pierre s'élève au-dessus de cette porte;

elle est soutenue par de grands encorbellements et par la colonnette B

(voy. TRIBUNE), posée sur l'emmarchement qui descend dans la nef; car le

sol extérieur est plus élevé que le sol intérieur du côté de la façade

occidentale. Deux arcs de décharge en tiers-point surbaissé doublent le

linteau à l'intérieur, et portent sur les colonnettes engagées _d_ et

sur le trumeau. En C, nous donnons un dessin perspectif des chapiteaux,

avec leurs tailloirs, au-dessus desquels on remarquera les naissances

des archivoltes plongeant dans les demi-cylindres dont nous venons de

parler; car, d'un côté de la porte, sont des ornements, de l'autre ces

demi-cylindres. Notre croquis, si insuffisant qu'il soit, montre assez

cependant que la sculpture est d'un bon style, grande d'échelle, bien

composée; que ces chapiteaux portent franchement les quatre membres de

l'archivolte et se combinent adroitement avec les fleurettes qui

garnissent les angles des pieds-droits.

L'architecture de Bourgogne, pendant les XIIe et XIIIe siècles, se

recommande par l'ampleur et la hardiesse. Les profils, la sculpture,

sont traités largement; de plus, les compositions présentent un

caractère d'originalité que l'on ne trouve pas développé au même degré

dans les autres provinces françaises. La porte principale de l'église de

la Madeleine de Vézelay, celle de l'église de Montréal, donnent la

mesure de ces qualités particulières, et qui appartiennent au génie de

la population établie sur cette contrée. En Bourgogne, l'architecture

des XIIe et XIIIe siècles ne s'arrête pas à des types consacrés, elle

cherche au contraire la variété, des voies nouvelles et hardies; elle

sait profiter des matériaux que fournit le sol, et son école de

sculpteurs est puissante. Il existe encore, sous le porche de l'église

de Saint-Père, ou plutôt de Saint-Pierre-sous-Vézelay (Yonne), une porte

fort dégradée aujourd'hui, mais dont la composition est empreinte à un

degré remarquable des qualités que nous venons de signaler.

Cette porte (fig. 65), qui date de 1240 environ, quoique d'une petite

dimension, est conçue évidemment par un artiste du premier ordre. Elle

se trouvait percée primitivement sous le pignon dont nous avons donné

l'élévation[309]; le porche ayant été élevé plus tard. Un trumeau sépare

les deux baies jumelles terminées par deux grands trilobes d'un trait

hardi. Ce trumeau, dégradé aujourd'hui, était décoré par une statue de

saint Pierre placée très-près du sol. Au-dessus du dais, qui couronnait

cette statue, et dont on retrouve les traces, est sculpté un buste de

roi (probablement David), qui supportait une figure du Sauveur assise,

accompagnée de deux anges thuriféraires[310]. Sur les pieds-droits

adossés à deux colonnes, on voyait deux autres statues, détruites

aujourd'hui, et couronnées de dais d'un haut style. En A, nous avons

tracé le plan de la porte avec la projection horizontale des tailloirs

des chapiteaux, du dais et de la naissance des archivoltes. La statuaire

remplit, dans cette composition, un rôle important; elle est empreinte

d'un caractère libre et puissant, sans contrarier les lignes de

l'architecture. Cet ensemble est élevé en matériaux relativement grands

et bien appareillés.

Nous sommes obligés de nous borner et de laisser de côté quantité

d'exemples de portes remarquables par la variété de leur composition et

la beauté de leurs détails. Les exemples que nous venons de donner en

dernier lieu, et qui appartiennent à la belle époque du moyen âge, font

assez connaître que cette architecture gothique se développait, dans les

diverses provinces françaises, avec une liberté d'allures bien éloignée

de cet hiératisme dont on a parfois accusé les maîtres de cet art. Il

arriva certainement un moment où l'architecture gothique admit des

formules et tomba dans la monotonie; mais même alors il se trouva des

artistes qui surent conserver leur individualité, tout en profitant des

données admises et des types consacrés, ainsi que nous le verrons

bientôt. Pendant la période de formation, c'est toutefois par la liberté

dans la composition et l'exécution que se recommande l'art gothique,

bien qu'alors il restât soumis à des principes définis. C'est en cela

que l'étude de cette architecture peut être profitable.

Nous avons vu comme l'école de Toulouse avait su concilier les

traditions de l'architecture gallo-romaine avec les données byzantines

recueillies en Orient. Une autre école voisine, celle de la Provence,

s'était initiée plus intimement encore aux derniers vestiges de l'art

gréco-romain, réfugié en Syrie. En examinant les portes de Saint-Gilles

et de Saint-Trophime d'Arles, qui datent de la fin du XIIe siècle, on

croirait voir les restes de ces monuments semés en si grand nombre sur

la route d'Antioche à Alep. En effet, cette contrée fut conquise par les

croisés en 1098, sous le commandement de Bohémond Ier, fils de Robert

Guiscard; et jusqu'en 1268, la principauté d'Antioche resta aux mains

des Occidentaux. Les Provençaux étaient les intermédiaires naturels

entre la France et les croisés établis en Syrie; il n'est donc pas

surprenant qu'ils aient rapporté, de ces contrées si riches en monuments

romano-grecs, les éléments des arts qu'ils pratiquèrent en Occident

pendant le XIIe siècle.

Mais les Provençaux possédaient chez eux de nombreux monuments de

l'époque romaine; et en s'inspirant du style rapporté d'Orient, ils y

mêlaient, à une forte dose, les éléments romains épars sur leur sol.

Ainsi, bien que les dispositions générales, les proportions, les

profils, l'ornementation, soient presque entièrement empruntés à la

Syrie, la statuaire est dérivée du style gallo-romain, avec quelques

influences byzantines. Il n'en pouvait être autrement, puisque les

édifices des environs d'Antioche sont totalement dépourvus de statuaire.

Les belles portes des églises de Saint-Trophime d'Arles et de

Saint-Gilles sont couvertes de figures fortement empreintes des

traditions gallo-romaines. L'imagerie, abandonnée par les chrétiens

d'Orient des Ve et VIe siècles, qui élevèrent les monuments dont nous

venons de parler, resta toujours en honneur chez les Occidentaux.

Ceux-ci suppléèrent à ce qu'il manquait aux modèles recueillies en

Orient, par l'imitation des débris gallo-romains et des nombreuses

sculptures que l'on rapportait sans cesse de Constantinople, et qui

ornaient des meubles, des coffrets, des diptyques, des couvertures de

manuscrits de bois, d'ivoire ou d'orfévrerie. Byzance entretenait un

commerce considérable avec tout l'Occident pendant les XIe et XIIe

siècles, et la sculpture, malgré les iconoclastes, y avait toujours été

pratiquée pour satisfaire au goût des Français, des Italiens et des

Allemands. Il faut donc distinguer, dans nos monuments de Provence du

XIIe siècle, ces deux éléments: l'un dérivé des formes architectoniques

provenant de la principauté d'Antioche, l'autre issu des traditions

gallo-romaines et des exportations d'objets fabriqués à Constantinople.

Ces éléments connus et appréciés, cette architecture provençale du XIIe

siècle s'explique naturellement. Si l'on ne tient compte de ces origines

diverses, cette architecture est inexplicable, en ce qu'elle semble

surgir tout à coup du milieu de la barbarie, en présentant les

caractères d'un art très-avancé et plus près de la décadence que du

berceau. On peut apprécier ces caractères en jetant les yeux sur la

figure 66, qui donne une partie de la porte de Saint-Trophime d'Arles.

Comme structure, comme profils et ornementation, cette porte est toute

romano-grecque syriaque; comme statuaire, elle est gallo-romaine avec

une influence byzantine prononcée. Son iconographie mérite d'être

étudiée. Au centre du tympan, est le Christ couronné dans sa gloire,

tenant le livre des Évangiles et bénissant; autour de lui sont les

quatre signes des évangélistes; sous la première voussure, deux rangs

d'anges adorateurs à mi-corps. Dans le linteau, sont sculptés les douze

apôtres assis; puis à la droite du Christ, sur le pied-droit, Abraham

recevant les élus dans son giron. De ce même côté sont figurés, sur une

haute frise, les élus vêtus, les femmes étant placées à la suite des

hommes; à la tête de cette théorie, sont deux évêques. Dans la frise, en

pendant, à la gauche du Christ, sont les damnés, nus, reliés par une

chaîne et marchant en sens inverse, conduits par un démon au milieu des

flammes. Sur le chapiteau du trumeau est sculpté l'archange saint

Michel, appuyé sur une lance. Entre les colonnes des larges pieds-droits

de la porte, sont quatre apôtres, et en retour, des saints de la

primitive Église. Un évêque, saint Trophime probablement, est sculpté

dans un de ces compartiments. En regard, les âmes sortent de terre et

sont enlevées par un ange et un diable. Si remarquable que soit

l'architecture provençale du XIIe siècle, elle était frappée

d'impuissance et ne savait produire autre chose que ces curieux mélanges

d'imitations diverses. De ces mélanges il ne pouvait sortir un art

nouveau, et en effet il ne sortit rien; dès le commencement du XIIIe

siècle, l'architecture provençale était tombée dans une complète

décadence, il en fut tout autrement des écoles du Nord, de

l'Île-de-France, de la Picardie, de la Bourgogne et de la Champagne. Ces

écoles, qui s'étaient moins attachées à l'imitation des arts recueillis

en Orient, qui n'en avaient reçu qu'un reflet assez vague, cherchèrent

dans leur propre fonds les éléments d'un art; et l'école laïque de la

fin du XIIe siècle, s'appuyant sur une structure raisonnée et l'étude de

la nature, dépassa rapidement ses aînées de la Provence et du Languedoc.

La porte de Saint-Trophime d'Arles, malgré ses mérites au point de vue

de la composition, des proportions et de la belle entente des détails,

est évidemment un monument tout voisin de la décadence; tandis que la

porte de la Vierge du portail occidental de la cathédrale de Paris, qui

ne lui est postérieure que de quelques années, est un monument empreint

d'une verdeur juvénile, d'un style neuf, puissant, et qui promet une

longue suite d'ouvrages du premier ordre. C'est que la porte de

Saint-Trophime n'est qu'une oeuvre provenant de sources diverses, qu'une

habile imitation, tandis que la porte de la Vierge de Notre-Dame de

Paris, tout en respectant des principes admis, est une oeuvre originale

qui n'emprunte aux arts antérieurs qu'une forme générale consacrée.

Parmi tant de jugements aventurés qui ont été pendant trop longtemps

prononcés sur l'art de l'école laïque française du XIIe siècle, ou, si

on l'aime mieux, sur l'art gothique, le plus étrange est certainement

celui qui prétendait faire dériver cette architecture gothique des

croisades. Les croisades ont eu sur l'art du moyen âge, au commencement

du XIIe siècle, une influence incontestable, rapide, parfaitement

appréciable, lorsque l'on compare les monuments gréco-romains de Syrie

avec ceux élevés en France dans les provinces du Midi, du Centre et de

l'Ouest. Mais l'architecture gothique, celle que l'école laïque du Nord

élève vers la fin du XIIe siècle, est au contraire la réaction la plus

manifeste contre cette influence venue d'Orient. Soit qu'on envisage

l'architecture gothique au point de vue de la structure, du système des

proportions ou des ordonnances, de l'emploi des matériaux, du tracé des

profils, de la disposition des plans, de l'ornementation et de la

statuaire, elle se sépare entièrement des principes rapportés d'Orient

par les derniers architectes romans. Mais il est si facile d'admettre

des jugements tout faits et de les accepter sans contrôle, que nous

entendrons répéter longtemps encore que l'architecture gothique a été

rapportée en France par les croisés qui ont suivi Louis le Jeune en

Palestine, bien qu'il soit démontré aujourd'hui que les restes

d'architecture rappelant les formes gothiques, et existant en Palestine,

sont dus précisément aux croisés devenus maîtres de Jérusalem. Le petit

nombre de Français qui revinrent en Occident après l'expédition de Louis

le Jeune avaient certes bien autre chose à penser qu'à rapporter des

formules architectoniques. Pour qu'un art, à de si grandes distances,

passe d'un peuple chez un autre, il faut que des établissements

permanents aient pu se constituer, que des relations se forment, que le

commerce prenne un cours régulier. Ce ne sont pas des soldats qui

rapportent un art dans leur bagage, surtout s'ils ont tout perdu en

chemin. La principauté d'Antioche, fortement établie dès la fin du XIe

siècle en Syrie, au milieu d'une contrée couverte littéralement

d'édifices encore intacts aujourd'hui, a pu servir de centre d'études

pour les artistes occidentaux; mais il est en vérité assez puéril de

croire que les croisés des XIIe et XIIIe siècles, qui n'ont pu s'établir

nulle part, et n'ont tenté que des expéditions malheureuses, aient

rapporté en France un art aussi complet et aussi profondément logique

que l'est l'architecture dite gothique.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 31 / 44 段