Il nous serait difficile de présenter les exemples les plus remarquables

des portes d'églises du moyen âge. Une pareille collection nous

entraînerait bien au delà des limites de cet ouvrage. Nous devons

chercher au contraire à circonscrire notre sujet, à donner quelques

types principaux, et surtout à étudier les progrès successifs des écoles

diverses qui ont abouti aux oeuvres magistrales du XIIIe siècle. Il

n'est pas besoin d'être fort versé dans l'étude de nos anciens

monuments, pour reconnaître que les portes principales des églises en

France présentent une variété extraordinaire dans leur disposition et

leur ornementation, tout en se conformant, par leur structure, à un

principe invariable. Ainsi, les portes principales, c'est-à-dire qui

possèdent de larges baies, se composent toujours d'un arc de décharge

sous lequel est posé le linteau, et un remplissage, qui est le tympan.

Si ces portes doivent donner accès à la foule, dès le XIIe siècle, elles

se divisent en deux ouvertures séparées par un trumeau. Ce trumeau

reçoit le battement des deux vantaux et soulage le linteau au milieu de

sa portée. C'est là une disposition qui appartient à notre architecture

du moyen âge, et qui ne trouve pas d'analogues dans l'antiquité. La

porte principale de l'église abbatiale de Vézelay, que nous avons donnée

(fig. 51), est certainement une des premières constructions de ce genre

et l'une des plus remarquables par l'ordonnance double des pieds-droits

et du trumeau, qui a permis de diminuer la portée des linteaux en

laissant le plus large passage possible à la foule. En allant chercher

les exemples d'architecture byzantine qui ont si puissamment influé au

XIIe siècle sur notre art national, nous ne trouvons pas un exemple de

portes avec trumeaux et rangées d'arcs de décharge. L'influence de l'art

byzantin se fait seulement sentir dans le système d'un arc soulageant un

linteau, dans les profils et quelques ornements. On ne saurait donc

méconnaître que les portes de Vézelay, d'Autun, de Moissac,

appartiennent à l'art français, sinon par tous les détails, au moins par

la disposition générale. Une fois admise, cette disposition dut paraître

bonne, car elle ne cessa d'être adoptée jusqu'à la fin du XVe siècle.

Pendant la seconde période du moyen âge, on ne trouve que bien peu de

portes principales qui n'aient leur trumeau central servant de battement

aux vantaux et offrant ainsi à la foule, comme les portes de villes de

l'antiquité, deux issues, l'une pour les arrivants, l'autre pour les

sortants. Ces trumeaux furent souvent enlevés, il est vrai, pendant le

dernier siècle, pour donner passage à ces dais de menuiserie recouverts

d'étoffe, qui servent lors des processions; mais ces actes de vandalisme

furent heureusement assez rarement commis.

Le principe admis, les architectes en surent tirer promptement tout le

parti possible. Les arcs de décharge nécessaires pour soulager le

linteau furent décorés de moulures, d'ornements, et bientôt de figures

qui participaient à la scène représentée sur le tympan. Comme il

s'agissait de percer ces portes sous des pignons très-élevés et lourds,

on augmenta le nombre des arcs à mesure que les monuments devenaient

plus grands. De là ces voussures à quatre, cinq, six et huit rangs de

claveaux que l'on voit se courber au-dessus des tympans de nos

cathédrales. Les portes formaient alors de profonds ébrasements

très-favorables à l'écoulement de la foule, car on remarquera que ces

arcs de décharge, ces voussures, se superposent en encorbellement, et

que les pieds-droits qui les portent s'élargissent d'autant de

l'intérieur à l'extérieur. Il y a encore, dans cette disposition, une

innovation sur l'architecture antique de la Grèce et de Rome.

C'est aussi à Vézelay où nous voyons adopter la statuaire dans les

voussures. Sur la porte principale de cette église, la tentative est

encore timide. Le premier rang de claveaux décoré de sujets fait corps,

pour ainsi dire, avec le tympan. Mais déjà à Avallon, l'église

Saint-Lazare, qui date du milieu du XIIe siècle, présente des voussures

dont chaque claveau est décoré d'une figure sculptée. Dès cette époque,

ce système d'ornementation est admis, comme on peut le reconnaître en

examinant les portes de l'église abbatiale de Saint-Denis, celles

occidentales de la cathédrale de Chartres, et enfin la porte

Saint-Marcel de la cathédrale de Paris, dont les fragments furent

soigneusement réemployés au commencement du XIIIe siècle, lors de la

construction de la façade actuelle. À ce propos, il est bon de signaler

ce fait assez fréquent du réemploi des fragments de portes du XIIe

siècle pendant le XIIIe. C'est qu'en effet, le XIIe siècle, dont l'art

est si élevé, si puissant, avait su composer des portes d'une grande

beauté, soit comme entente des proportions, soit comme détails de

sculpture. Les architectes du XIIIe siècle, si hardis novateurs qu'ils

fussent, si peu soucieux habituellement des oeuvres de leurs devanciers,

paraissent avoir été saisis de scrupules lorsqu'il s'agissait de faire

disparaître certaines portes élevées pendant le siècle précédent. Ainsi,

non-seulement sur la façade occidentale de la cathédrale de Paris,

l'architecte replaça habilement le tympan, un linteau, la plus grande

partie des voussures et les statues des pieds-droits d'une porte

appartenant très-probablement à l'église refaite par Étienne de

Garlande, au XIIe siècle; mais, à la cathédrale de Chartres, nous voyons

qu'on replace, sous la façade du XIIIe siècle, les trois portes qui

autrefois s'ouvraient en arrière des deux clochers, sous un porche; qu'à

Bourges, l'architecte réemploie des fragments importants, sous les

porches nord et sud, des deux portes du transsept de l'église du XIIe

siècle; qu'à la cathédrale de Rouen, on conserve, sur la façade

occidentale, au XVIe siècle, deux portes du XIIe.

Ces oeuvres d'art avaient donc acquis une célébrité assez bien établie

pour qu'on n'osât pas les détruire dans des temps où cependant on ne se

faisait aucun scrupule de jeter bas des constructions antérieures,

surtout lorsqu'il s'agissait de cathédrales. Plus tard, on peut signaler

le même esprit de conservation, le même respect, lorsqu'il s'agit de

portes du XIIIe siècle. Quelques-unes de ces oeuvres paraissaient assez

belles pour qu'on les laissât subsister au milieu de constructions plus

récentes. Sous le porche de Saint-Germain l'Auxerrois, à Paris, on voit

que les architectes ont conservé une porte du XIIIe siècle, bien qu'ils

aient entièrement rebâti la façade au XVe. À Saint-Thibaut (Côte-d'Or),

une porte fort belle, du XIIIe siècle, reste enclavée au milieu de

constructions du XIVe. À la cathédrale de Sens, les constructeurs qui

relèvent la façade au commencement du XIVe siècle, conservent la porte

principale datant de la fin du XIIe. À l'abbaye de Saint-Denis, la porte

nord du transsept de Suger est laissée au milieu des reconstructions du

XIIIe. À Auxerre, des portes datant du milieu du XIIIe siècle restent

engagées dans les constructions refaites sur la façade au XVe. Et en

effet, jamais les architectes des XIVe et XVe siècles, malgré leur

savoir, malgré la profusion de leur ornementation, leur recherche des

effets, ne purent atteindre à cette largeur de composition, à cette

belle entente de la statuaire mêlée à l'architecture, qui étaient les

qualités dominantes des artistes des XIIe et XIIIe siècles. Ils se

rendaient justice en conservant ces débris qui, très-probablement,

passaient avec raison pour des chefs-d'oeuvre.

En nous occupant, avant toute autre, de la porte de l'église abbatiale

de Vézelay, nous avons voulu donner un de ces exemples qui servent de

point de départ, qui sont une innovation et prennent une influence

considérable; mais les principales écoles de la France, dès le

commencement du XIIe siècle, avaient adopté, pour les portes des églises

comme pour les autres parties de l'architecture, des types assez

différents les uns des autres, bien que soumis au principe commun d'arcs

et de linteaux indiqués plus haut. L'Auvergne, le Nivernais et une

partie du Berry; l'Île-de-France, la Champagne, la Picardie, la

Normandie, le Poitou et la Saintonge, le Languedoc, la Bourgogne,

présentaient alors huit types distincts qui se confondirent au XIIIe

siècle dans l'unité gothique. Nous ne prétendons pas établir que ces

provinces élevassent chacune de leur côté des portes d'églises suivant

un modèle admis, invariable; nous constatons seulement que l'on trouve,

dans chacune de ces écoles, des similitudes, soit dans les proportions,

soit dans les décorations, soit dans la construction; qu'il est

impossible, par exemple, de confondre une porte romane de la Champagne

avec une porte de la même époque appartenant à un monument religieux de

l'Auvergne ou du Poitou. C'est en Auvergne et dans le Nivernais, dans

cette école romane si avancée dès le commencement du XIIe siècle, que

nous trouvons les exemples de portes les plus remarquables par la façon

dont elles sont composées et appareillées.

La porte principale de l'église Saint-Étienne de Nevers est un des

exemples les plus francs de l'école des provinces du centre, et des plus

anciens. Cette porte date des dernières années du XIe siècle. Elle était

entièrement peinte. Les chapiteaux de ses colonnes n'étaient ornés que

par de la peinture. Les claveaux, appareillés d'une façon remarquable,

étaient également couverts de peintures représentant des oiseaux

affrontés et des ornements sur fond noir. Nous donnons (fig. 52) le plan

et l'élévation de cette porte. Le linteau et le tympan ont disparu; ils

étaient très-probablement décorés seulement par des peintures. On doit

signaler, comme appartenant à cette école, la proportion relativement

élancée de la baie; la grosseur inusitée des deux premières colonnes qui

rappellent les exemples gallo-romains, et enfin cet appareil de claveaux

qui est motivé par la nécessité d'employer de très-petits matériaux.

Cependant les colonnes sont monolithes et ont été taillées au tour,

conformément à un usage admis dans les provinces du Centre, pendant les

XIe et XIIe siècles; les chapiteaux sont également tournés, sauf les

tailloirs, qui sont rectangulaires et sont pris dans une autre assise de

pierre. En A, est tracé le profil des archivoltes. Cet art roman de

l'Auvergne et du Nivernais, déjà délicat vers la fin du XIe siècle, bien

étudié quant aux proportions et aux profils, devait promptement produire

des résultats remarquables; et en effet, dès le milieu du XIIe siècle,

dans la même ville, à Nevers, on élevait la porte de l'église de

Saint-Genest, qui peut être considérée comme un chef-d'oeuvre par ses

bonnes proportions, la beauté et la sobriété de sa sculpture. Cette

porte (fig. 53), qui n'a que 2 mètres d'ouverture, ne possède, pas plus

que la précédente, de trumeau central. Les deux vantaux battaient l'un

sur l'autre[300]. Sur le linteau sont sculptés les douze apôtres

debout[301], et dans le tympan, le Christ entouré des quatre signes des

évangélistes. Les boudins des archivoltes sont ornés de délicates

sculptures qui ne détruisent pas la masse du profil, et les quatre

chapiteaux sont finement travaillés. Le tracé de cette porte a été

obtenu au moyen de deux triangles équilatéraux, ainsi que l'indique le

géométral A. Le triangle équilatéral inférieur est inscrit entre les

trois points _a_, _b_, _c_; le triangle équilatéral supérieur, entre le

départ intérieur des boudins de la seconde archivolte et son sommet.

L'ogive est tracée, les centres étant très-relevés et posés sur les

points divisant le diamètre de la première archivolte en trois parties

égales. Cette disposition a donné une proportion très-heureuse et des

courbes complétement satisfaisantes. Il y a évidemment là des

combinaisons étudiées, cherchées. On observera encore que comme

construction, cette porte est sagement conçue; le linteau et les tympans

étant laissés indépendants des archivoltes et soutenus seulement par les

saillies des deux corbeaux des pieds-droits. L'un de ces corbeaux, celui

de droite, est décoré d'un ornement feuillu, celui de gauche est

simplement mouluré.

Il est bon de faire ressortir par plusieurs exemples le caractère propre

à quelques-unes de ces écoles dont nous parlions tout à l'heure. Les

portes étant, dans les édifices religieux et civils du moyen âge, la

partie traitée avec une attention toute spéciale, sont particulièrement

empreintes du style admis par chacune de ces écoles. Si nous nous

transportons en Picardie, province dans laquelle les monuments de

l'époque romane sont devenus rares à cause de la qualité inférieure des

matériaux, nous trouverons encore cependant quelques portes du

commencement du XIIe siècle qui sont élevées sur un modèle

très-différent de ceux de l'Île-de-France, de la Normandie et des

provinces du Centre ou de l'Ouest.

Voici (fig. 54) l'ensemble et les détails d'une porte s'ouvrant

latéralement sur la nef de l'église de Namps-au-Val, dans les environs

d'Amiens. Elle se rapproche du style romano-grec des monuments des

environs d'Antioche, et il serait bien étrange que l'architecte qui a

bâti cette porte n'eût pas vu, ou tout au moins reçu des tracés de ces

édifices du Ve siècle. Les profils, les ornements du tympan, les

terminaisons en volute de l'archivolte extérieure, sont des

réminiscences de l'architecture romano-grecque de Syrie que les premiers

croisés avaient trouvée sur leur passage. Cette baie est richement

entourée de profils à l'intérieur. Les profils de l'archivolte et du

linteau, que nous donnons en A, à l'échelle de 0m,10 pour mètre, sont

très-beaux, et n'ont plus rien de la grossièreté des moulures romanes

copiées sur les édifices gallo-romains. Mais cette porte ne ressemble en

aucune façon, ni par ses proportions, ni par son style, à celle de

l'église de Saint-Étienne de Nevers, qui date à peu près de la même

époque[302].

Si nous passons dans le Beauvoisis, nous voyons quelques portes

d'églises du commencement du XIIe siècle prenant un tout autre

caractère.

Choisissons, entre toutes, celle de l'église Villers-Saint-Paul (fig.

55). Ici ce ne sont plus les proportions élancées admises dans les

exemples précédents. Les ébrasements sont profonds, supportent des

archivoltes épaisses, décorées de _bâtons rompus_, de méandres. Un

pignon trapu couvre le portail. La sculpture d'ornement est d'un assez

beau caractère, quoique sauvage. La sculpture de figures est d'une

grossièreté toute primitive et rappelle les monnaies gauloises. Ces

figures ne sont guère indiquées d'ailleurs que dans un petit bas-relief

carré posé sous la pointe du pignon, et qui représente Samson terrassant

le lion. On remarquera l'appareil singulier du linteau, qui s'explique

par la difficulté de monter sur les pieds-droits un très-gros bloc de

pierre, toute la construction étant élevée en matériaux de petit

échantillon. En A, nous donnons l'un des pieds-droits en plan, et en B,

la section sur l'archivolte.

Le style de cette porte se rapproche davantage du style adopté en

Normandie et en Poitou que de tout autre, mais il est cependant plus

lourd, plus massif. Les profils sont moins étudiés, la taille plus

grossière. Il est évident que les architectes auteurs de ces oeuvres

appartenant à des édifices si voisins de Paris avaient été soustraits

aux influences qui avaient agi si puissamment sur les artistes de

Picardie, de l'Auvergne, du Berry, de la Bourgogne et du Midi. Les

influences directes orientales n'avaient pas pénétré dans

l'Île-de-France, le Beauvoisis et la Normandie. Les artistes de ces

contrées restaient sous l'empire des traditions gallo-romaines et des

objets envoyés de Constantinople ou de Venise, tels que certains meubles

et bijoux, des ustensiles et des étoffes. C'est cependant au milieu de

cette école de l'Île-de-France et des bords de l'Oise, que

l'architecture appelée gothique prend naissance dès le milieu du XIIe

siècle et se développe avec une rapidité prodigieuse. Ce qui tendrait à

prouver une fois de plus que les croisades n'ont été pour rien dans cet

essor de l'art propre à l'école laïque française, vers le milieu du XIIe

siècle, et qu'au contraire, si les croisades ont eu une influence sur

l'art de l'architecture chez nous, ce n'a été que sur certaines écoles

romanes, et particulièrement sur celles de la Bourgogne, du Berry, du

Lyonnais, des provinces méridionales et occidentales.

L'exemple que nous avons donné, figure 52, pris sur la porte principale

de l'église de Saint-Étienne de Nevers, bien qu'il appartienne aux

provinces du Centre et nullement à la Bourgogne, diffère cependant de la

plupart des types adoptés à la même époque en Auvergne. Une porte

latérale de l'église de Notre-Dame du Port, à Clermont (Puy-de-Dôme),

nous fournit un spécimen bien caractérisé de ces baies d'églises

auvergnates. La figure 56 donne l'élévation extérieure de cette porte.

La baie est rectangulaire, à vives arêtes, sans ébrasements. Un linteau

d'une seule pièce, renforcé dans son milieu, supporte un tympan et est

déchargé par un arc plein cintre. Il y a, dans cet exemple, la trace

d'une tradition antique évidente. Deux figures, les bras levés comme

pour supporter une imposte saillante, reçoivent les extrémités du

linteau, très-franchement accusé. Ce linteau est décoré d'un bas-relief

représentant l'adoration des mages et le baptême de Jésus. Le tympan

représente le Christ dans sa gloire, bénissant, avec deux séraphins. Des

deux côtés de l'archivolte, deux groupes représentent l'annonciation, et

probablement la naissance du Christ (ce dernier bas-relief étant

très-altéré).

Sur l'un des flancs de la cathédrale du Puy en Velay, il existe une

porte semblable à celle-ci comme structure, mais dont l'arc de décharge

est déjà brisé. Ces portes datent des premières années du XIIe siècle,

peut-être de la fin du XIe.

Pendant la première moitié du XIIe siècle, on élevait dans la Saintonge

et l'Angoumois un nombre prodigieux d'églises remarquables par leur

style et la beauté de leur structure. Les portes principales de ces

églises sont toutes conçues, à peu près d'après un type uniforme. Elles

sont basses, habituellement dépourvues de linteau et de tympan, et leurs

archivoltes plein cintre sont très-richement décorées d'ornements

empruntés, la plupart, au style oriental de la Syrie. Voici l'une de ces

portes s'ouvrant sur la nef de l'église de Château-Neuf (Charente) (fig.

57). Sur la première archivolte sont sculptés en plat relief,

très-découpés, suivant la méthode de l'école de Saintonge, à la clef, un

agneau dans un nimbe, des anges, et les quatre signes des évangélistes;

sur la seconde archivolte, des animaux fantastiques au milieu

d'entrelacs très-compliqués et délicats; sur la troisième, des feuilles

en forme de palmettes, enveloppant un tore sous leur tige. Le cordon

extrême est décoré de feuillages entrelacés et retournés. Des entrelacs

avec animaux couvrent l'imposte et les chapiteaux[303]. Les vantaux de

la porte battent intérieurement sur l'archivolte, et s'ouvrent, par

conséquent, jusqu'au sommet du cintre. Un peu plus tard les ornements de

ces archivoltes consistent en des billettes, des besants, des dents de

scie courant sur des moulures très-finement profilées. Telles sont

ornées les portes des églises de Surgères, de Jonzac, etc.

Les portes des églises de Sainte-Croix à Bordeaux, de la grande église

des Dames à Saintes, ont, avec celle donnée ci-dessous (fig. 57), la

plus parfaite analogie. L'influence de ce style se répand jusque dans le

Poitou, ainsi qu'on peut le reconnaître en examinant les portes de

Notre-Dame la Grande, à Poitiers. Mais dans cette province, comme dans

la Haute-Marne, apparaissent parfois, dès le commencement du XIIe

siècle, les archivoltes à claveaux présentant chacun un bossage arrondi

pareil à celles qui se voient sur le portail méridional de l'église du

Saint-Sépulcre, à Jérusalem. Ceci serait encore une preuve de la

reconstruction d'une grande partie de l'église du Saint-Sépulcre par les

croisés, si M. le comte de Vogué n'avait suffisamment indiqué les dates

de cette reconstruction[304].

Bien que très-ornées de sculptures, les portes de la Saintonge, de

l'Angoumois et du Poitou sont d'une proportion lourde, et n'ont pas

l'élégance des portes des provinces du Centre. Leur ornementation est

confuse et ne présente jamais cette large entente de l'effet, si bien

exprimée dans la composition des portes de la Bourgogne, de la haute

Champagne et du Lyonnais. Cependant, vers le milieu du XIIe siècle, on

voit, dans une partie des provinces de l'Ouest, une étude délicate des

proportions et de l'effet se développer, lorsqu'il s'agit de la

composition des façades, et notamment des portes. L'église de

Saint-Pierre de Melle (Deux-Sèvres) nous fournit un excellent exemple du

progrès obtenu par les derniers architectes romans.

Cette porte (fig. 58) se recommande plutôt par la manière dont elle est

composée que par ses dimensions, puisque la baie n'a pas plus de 1m,70

de largeur. Il semble que l'architecte ait voulu rompre avec les

traditions admises. D'abord les archivoltes sont en tiers-point et

dépourvues de tout ornement. Afin de faciliter le dégagement, les

pieds-droits sont en retraite sur les arcs, et portent ceux-ci au moyen

d'encorbellements ornés de sculpture. Un cordon sculpté sertit la

dernière archivolte. Il n'y a pas ici de tympan sculpté ni de linteau,

conformément à l'usage des provinces occidentales, mais au-dessus d'un

couronnement très-riche est posée une niche contenant la statue du

Christ dans sa gloire, et celles de la sainte Vierge et de saint Jean.

Entre les corbeaux qui soutiennent la corniche intermédiaire, dans des

sortes de métopes, sont sculptés quelques signes du zodiaque et un porc,

qui, suivant un usage assez fréquent au XIIe siècle, représente un mois

de l'année, celui pendant lequel on tue cet animal domestique. Il n'est

pas nécessaire de faire ressortir la belle entente de cette composition,

que notre gravure permet d'apprécier. La façon dont la sculpture est

disposée, les divisions des parties principales, le contraste

heureusement trouvé entre les surfaces lisses et les surfaces décorées,

font assez connaître que l'architecte de cette oeuvre entendait son art.

La sculpture est, d'ailleurs, très-délicate et exécutée avec un soin

minutieux. C'était la dernière expression de l'art roman des provinces

de l'Ouest, qui devait s'éteindre, quelques années plus tard, sous

l'influence de l'art de l'école laïque de l'Île-de-France.

Nous avons vu déjà, par l'exemple tiré de l'église de Notre-Dame du

Port, à Clermont, que les portes étaient décorées, dans certaines

provinces, au moyen de bas-reliefs accessoires qui étaient comme plaqués

à côté ou au-dessus des archivoltes. Peut-être cet usage n'était-il

qu'une tradition fort ancienne. Lorsque, pendant la période

carlovingienne primitive, l'art de la statuaire était complétement

perdu, on recueillait parfois des bas-reliefs provenant de monuments

antiques gallo-romains, et on les incrustait dans les nouvelles

constructions, notamment au-dessus des portes, comme étant la partie de

l'édifice que l'on tenait à décorer. Plus tard, les artistes romans

conservèrent cette disposition en incrustant des bas-reliefs neufs,

comme on l'avait fait pour les fragments antiques. C'est, en effet, dans

les provinces où les restes gallo-romains étaient abondants, que l'on

voit ce système d'ornementation persister jusque pendant le XIIe siècle.

La grande porte méridionale de l'église de Saint-Sernin, à Toulouse,

nous fournit un exemple très-remarquable de ce genre de décoration (fig.

59). Cette porte, parfaitement conservée jusqu'à la corniche[305], se

compose de trois rangs d'archivoltes entourant un linteau et un tympan

de marbre gris. Ce tympan représente l'ascension du Christ, suivant la

donnée byzantine. Deux anges soulèvent le Sauveur, dont les bras sont

tournés vers le ciel. Quatre figures d'anges président, deux à droite,

deux à gauche, à cette scène. Les douze apôtres sont sculptés sur le

linteau et tournent la tête vers le Christ. Deux anges terminent, à

droite et à gauche, cette série. À la droite du cintre est incrustée la

statue de saint Pierre foulant sous ses pieds Simon le Magicien,

accompagné de deux démons. À la gauche, la statue de saint Paul

prêchant. Deux petites figures au-dessus de sa tête semblent écouter.

Sous ses pieds sont placés deux dragons, puis deux autres figures

assises sur des lions. Des quatre colonnes logées dans les ébrasements,

deux sont de marbre; ce sont celles qui sont voisines des pieds-droits.

Les chapiteaux, les cordons, les corbeaux portant le linteau et la

corniche, sont très-finement sculptés et d'un style remarquable. Mais

nous parlerons ailleurs de cette école des sculpteurs toulousains[306],

si brillante au XIIe siècle, et qui s'éteignit brusquement pendant les

croisades contre les Albigeois, pour ne plus reparaître avec quelque

éclat que vers la fin du XVe siècle.

Les exemples que nous venons de donner des portes d'églises appartenant

à quelques-unes des principales écoles romanes de France, qu'elles

soient ou non pourvues de linteaux, partent tous d'un même principe de

structure, simple, rationnel et qui demande à être expliqué.

Une épaisseur de mur étant donnée, lorsque les architectes du XIIe

siècle voulaient y percer une porte principale, l'ébrasement intérieur

et l'épaisseur du tableau étant réservés, il restait une certaine

épaisseur de mur dont on profitait pour placer une, deux, trois, quatre

colonnes et archivoltes, et même plus; ces colonnes variant de 0m,33 (un

pied) de diamètre à 0m,16 (six pouces), on procédait de cette façon

(fig. 60). A étant le tableau, on lui laissait un champ de face _a_,

puis, prenant la largeur BC pour la base en partie engagée, on traçait

la colonne D. On faisait CB' égal à CB. On recommençait l'opération de

B' en E, et de E en F, comme ci-dessus, et ainsi autant de fois que

l'épaisseur du mur l'exigeait. Alors les carrés CBB'_b_, B'EF_e_

donnaient la projection horizontale des tailloirs des chapiteaux sous

leur saillie.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 30 / 44 段