disposition toute spéciale. Il fallait, lorsque ces places contenaient
une garnison nombreuse, pouvoir les approvisionner rapidement,
non-seulement de projectiles, d'armes et d'engins, mais aussi de vivres.
Or, si l'on considère que la plupart de ces places sont situées sur des
escarpements; que leur accès était difficile pour des chariots; que les
entrées en étaient étroites et rares; qu'en temps de guerre, l'affluence
des charrois et des personnes du dehors devenait un danger; que les
gardes des portes devaient alors surveiller avec attention les
arrivants; que parfois on s'était emparé de villes et de châteaux en
cachant dans des charrettes des hommes armés et en obstruant les
passages des portes, on comprendra pourquoi les approvisionnements se
faisaient du dehors sans que la garnison fût obligée d'abaisser les
ponts et de relever les herses. Alors ces approvisionnements étaient
amenés à la base d'une courtine, en face d'une poterne très-relevée
au-dessus du sol extérieur, dans un endroit spécial, bien masqué et
flanqué; ils étaient hissés dans la forteresse au moyen d'un plan
incliné, disposé en face de cette poterne. Il y avait au
Mont-Saint-Michel en mer une longue trémie ainsi pratiquée sur l'un des
flancs de la forteresse supérieure, en face de la porte de mer. Cette
trémie, en maçonnerie, aboutissait à une poterne munie d'un treuil, et
ainsi les vivres et tous les fardeaux étaient introduits dans la place,
sans qu'il fût nécessaire d'ouvrir la porte principale. Cette trémie
fonctionne encore, et les approvisionnements de la forteresse ne se font
que par cette voie. Le château de Pierrefonds possédait aussi sa poterne
de ravitaillement. Nous avons indiqué sa position dans le plan de ce
château (voy. CHÂTEAU, fig. 24, et DONJON, fig. 41 et 44). Le château de
Pierrefonds pouvait facilement contenir une garnison de 1200 hommes; il
fallait donc trouver les moyens de la munir d'une quantité considérable
de vivres et d'objets de toutes sortes, d'armes et de projectiles, en un
court espace de temps, si comme il arrivait souvent pendant le moyen
âge, on se trouvait tout à coup dans la nécessité de se mettre en
défense. Eût-il fallu introduire les chariots, les bêtes de somme et les
gens du dehors dans la cour du château, pour compléter le
ravitaillement, que l'encombrement eût été extrême, que la place eüt été
ouverte à tout ce monde, et qu'il eût été impossible à l'intérieur,
pendant ce temps, de préparer la défense et d'adopter les mesures
d'ordre nécessaires en pareil cas. La cour, embarrassée par tous ces
chariots, ces ballots, ces bêtes et ces gens, n'eût présenté que
confusion; impossible alors de faire entrer et sortir des gens d'armes,
de disposer des postes, et surtout de cacher ses moyens de défense. On
conçoit alors pourquoi l'architecte du château avait combiné une poterne
permettant l'introduction de ces approvisionnements, sans que les gens
du dedans fussent gênés ni ralentis dans leurs dispositions, et sans
qu'il fût nécessaire de faire entrer ni un chariot, ni un homme étranger
à la garnison dans la place. Non-seulement la poterne de ravitaillement
du château de Pierrefonds est élevée de 10 mètres au-dessus du chemin
extérieur qui pourtourne la forteresse; mais elle donne dans une cour
spéciale, séparée elle-même de la cour principale du château par une
porte fermée par une herse, par des vantaux, et protégée par les
mâchicoulis (voy. CHÂTEAU, fig. 24, et DONJON, fig. 41). Cette poterne
de ravitaillement est percée à travers une haute courtine ayant 3 mètres
d'épaisseur. Son seuil, comme nous venons de le dire, est placé à 10
mètres au-dessus du niveau du sol extérieur. Un plan incliné, en
maçonnerie et charpente, s'élevait du chemin jusqu'à un niveau en
contre-bas de 2 mètres du seuil et à 4 mètres de distance de la
courtine. Il restait ainsi, entre le sommet du plan incliné et la
poterne, une coupure qui était franchie par le pont-levis lorsqu'on
l'abattait. La figure 47 nous aidera à expliquer cet ouvrage. En A, est
tracé le plan de la poterne; deux contre-forts _a_, destinés à masquer
le tablier du pont lorsqu'il est relevé s'élèvent à l'aplomb, de la
partie inférieure du talus de la courtine; en B, est tracée la coupe
longitudinale de la poterne. Cette coupe fait voir en _b_ le tablier du
pont abaissé sur le plan incliné C. Les bras mobiles de ce tablier sont
marqués en _d_. Sur le sol du chemin de ronde supérieur D est établi un
treuil; une cheminée _f_, qui s'ouvre sous le berceau en tiers-point
_g_, permet de passer, deux câbles qui, du treuil, viennent frotter sur
le rouleau _e_ de renvoi, et de là vont saisir les fardeaux qui doivent
être enlevés sur le plan incliné. Les extrémités de ces deux câbles
s'attachent à deux crochets _i_ scellés sur les parois des pieds-droits
de la poterne. Lorsque l'opération d'approvisionnement est terminée, les
câbles sont rentrés, les vantaux _l_ de la poterne fermés et le
pont-levis relevé; le tablier entre alors dans le tableau _m_ réservé
dans la maçonnerie, et les deux bras se logent dans les rainures _d'_,
indiquées par la ligne ponctuée: la face extérieure de cette poterne est
tracée en E et sa face intérieure en F. Dans ce dernier tracé, la
cheminée des câbles est indiquée par des lignes ponctuées. Des crochets
_i_, les câbles viennent passer sur deux poulies placées à l'extrémité
des chantiers de roulement, en _p_ (voy. le plan), car on observera que
ces crochets _i_ sont scellés sur la ligne de prolongement des plans
inclinés. Le plan incliné fixe et le tablier mobile sont garnis de deux
longrines qui servent au roulement des fardeaux et masquent les câbles;
latéralement des taquets formant échelons permettaient à des manoeuvres
de monter en même temps que les fardeaux pour les empêcher de dévier.
Ces taquets facilitaient au besoin la descente ou l'ascension d'une
troupe d'hommes d'armes; car cette poterne pouvait aussi servir de porte
de secours. Le plan incliné était d'ailleurs masqué par un ouvrage
avancé qui était élevé en dehors de la route pourtournant le château
(voy. DONJON, fig. 44). Le tracé G montre une portion du tablier du
pont, avec ses longrines et ses taquets-échelons. La poterne était
surmontée d'une niche décorée d'une statue de l'archange Saint-Michel,
que nous avons retrouvée presque entière dans les fouilles pratiquées en
O; car il ne reste debout, de cette poterne, qu'une moitié, celle de
gauche. En R, est donnée la coupe d'ensemble de l'ouvrage, avec son plan
incliné, à l'échelle de 0m,002 pour mètre. Cet ensemble fait voir
comment on pouvait décharger les charrettes et hisser les fardeaux
jusqu'au seuil de la poterne.
La poterne de ravitaillement du château de Pierrefonds est peut-être une
des plus complètes et des plus intéressantes parmi ces ouvrages de
défense. La simplicité de la manoeuvre, la rapidité des moyens de
fermeture, la beauté de la construction, ne laissent rien à désirer. Le
même château possède une poterne basse, du côté du nord, qui était
destinée à la sortie et à la rentrée des rondes. Cette poterne, qui
s'ouvre dans un souterrain, et n'était fermée que par des vantaux,
possède un porte-voix pris dans la maçonnerie, à côté du jambage de
gauche et qui correspondait à deux corps de garde, l'un situé à
rez-de-chaussée, l'autre au premier étage (voy. la description du
château de Pierrefonds). On voit aussi parfois des poternes qui
s'ouvrent sur un passage détourné, et dont l'issue est commandée par des
meurtrières (voy. le plan du château de Bonaguil, à l'article CHÂTEAU,
fig. 28).
Mais nous ne pouvons donner dans cet article tous les exemples si variés
de poternes. Il en était de ce détail de la fortification comme de
toutes les autres parties des places fortes; chaque seigneur prétendait
posséder des moyens de défense particuliers, afin d'opposer à
l'assaillant des chicanes imprévues, et il est à croire que, dans les
longues heures de loisir de la vie des châtelains, ceux-ci songeaient
souvent à doter leur résidence de dispositions neuves, subtilement
combinées, qui n'avaient point encore été adoptées.
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Note 285: Voyez CHÂTEAU.]
[Note 286: Voyez DONJON.]
[Note 287: Voyez CHÂTEAU.]
[Note 288: Voyez BARRE.]
[Note 289: Voyez DONJON, fig. 35.]
PORTES D'ABBAYES, DE MONASTÈRES.--Il est rare que les portes
d'établissements religieux, pendant le moyen âge, aient l'importance, au
point de vue de la défense, des portes de châteaux. Il paraît que les
moines, sans négliger entièrement les précautions adoptées dans les
résidences féodales (car ils étaient seigneurs féodaux), voulaient
conserver à leurs établissements le caractère pacifique qui convenait à
l'institution. Excepté dans quelques abbayes, qui, comme celle du
Mont-Saint-Michel en mer, étaient des forteresses du premier ordre, les
entrées, tout en présentant quelques signes de défense, n'accumulent pas
les obstacles formidables qui font, de la plupart des portes de
châteaux, des ouvrages compliqués et étendus. Ces portes de monastères
ne sont pas précédées d'ouvrages avancés, de barbacanes, de boulevards;
elles s'ouvrent directement sur la campagne, quelquefois même sans
fossés ni pont-levis, et leurs défenses sont plutôt un signe féodal
qu'un obstacle sérieux. La porte de l'abbaye de Saint-Leu d'Esserent,
qui date XIVe siècle, est construite d'après ces données mixtes: c'est
autant une porte de ferme qu'une porte fortifiée. Nous en présentons
(fig. 48) la face du dehors. Cet ouvrage consiste en deux contre-forts
extérieurs, portant chacun une échauguette cylindrique. Entre les
contre-forts qui masquent la courtine, s'ouvrent une porte charretière
et une poterne. Trois mâchicoulis sont percés au-dessus de la grande
issue et deux au-dessus de la poterne (voy. le plan en _a_); un
crénelage couronnait le tout. En B, est tracé le profil des
encorbellements des échauguettes, avec leur larmier. La figure 49 donne
la coupe de cette porte faite sur _ab_. On reconnaît aisément qu'une
entrée pareille ne pouvait présenter un obstacle bien sérieux à des
assaillants déterminés; quoi qu'il en soit, cette composition ne laisse
pas d'être habilement conçue et d'une très-heureuse proportion. On
élevait même pendant les XIIIe et XIVe siècles des portes de monastères
qui n'avaient nullement le caractère défensif; alors ces portes étaient
plutôt hospitalières, c'est-à-dire qu'elles étaient précédées d'un
porche, comme l'entrée d'une église: telle était la jolie porte de
l'abbaye de Troarn (Calvados), aujourd'hui transportée dans la propriété
de M. le marquis de Banneville[290]. Il existe encore une très-jolie
porte fortifiée de monastère à Saint-Jean-au-Bois (forêt de Compiègne).
Cette entrée, d'une dimension réduite, était munie de ponts-levis et
défendue par deux petites tours. Sa construction date de la seconde
moitié du XVe siècle; car elle est percée de meurtrières disposées pour
des arquebusiers. Nous en donnons (fig. 50) le plan à rez-de-chaussée en
A, l'élévation extérieure en B, et la coupe longitudinale en C. La
poterne n'a pas plus de 0m,50 de largeur, et était munie d'un pont-levis
à un seul bras. Les tabliers des deux ponts-levis entraient en feuillure
et étaient défendus par des mâchicoulis. Les tours seules étaient
couvertes, le dessus de la porte ne présentant qu'un chemin de ronde,
comme celui des courtines; la construction est faite en pierre et en
maçonnerie de moellons. Le ponceau qui précède la porte, et qui passe
sur un fossé de 12 mètres de largeur, date de la même époque. Il se
compose de deux arches, la plus étroite, du côté du pont-levis, pour
diminuer la poussée sur la dernière pile.
Nous craindrions de fatiguer nos lecteurs en ajoutant d'autres exemples
à ceux déjà fort nombreux que nous avons donnés touchant les portes
fortifiées; mais ce détail de l'architecture militaire du moyen âge est
d'une si grande importance, que nous devions réunir au moins les types
les plus remarquables. Nous sommes loin d'avoir épuisé ce sujet, et il y
aurait à faire sur les portes fortifiées du XIe au XVe siècle un ouvrage
tout entier. Nous n'avons pas parlé des portes détruites aujourd'hui
entièrement, mais sur les dispositions desquelles il reste des documents
précieux. Telles sont, par exemple, les portes de Troyes, de Sens, de
Paris. Parmi les portes de villes encore debout et qui méritent d'être
étudiées, nous citerons celles de Provins, de Moret, de Chartres, de
Gallardon, de Dinan, de Vézelay, qui, bien que d'une médiocre
importance, ne sont pas moins des ouvrages remarquables. Les ruines de
nos châteaux féodaux présentent aussi de beaux spécimens de portes[291],
et jusque vers la fin du XVIe siècle, les dispositions adoptées pendant
le moyen âge sont conservées dans ces sortes d'ouvrages.
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 50.]
[Note 290: Voyez la description de cette porte dans le
_Bulletin monumental_, t. IX, p. 300.]
[Note 291: Dans son excellent ouvrage sur l'_Architecture
militaire de la Guyenne_, M. Léo Drouyn a présenté un assez
grand nombre de ces exemples de portes.]
PORTES EXTÉRIEURES D'ÉGLISES.--Il faut distinguer les portes principales
des églises des portes secondaires. Les portes principales, placées
généralement sur l'axe de la nef centrale, sont larges, décorées
relativement avec recherche, et présentent souvent, par la sculpture qui
couvre leurs tympans, leurs voussures et leurs pieds-droits, une réunion
de scènes religieuses qui sont comme la _préface_ du monument. Nous ne
possédons pas de portes d'églises ayant quelque importance, au point de
vue de la sculpture, avant le commencement du XIIe siècle. Celles qui
existent encore, et qui datent d'une époque plus reculée, sont d'une
forme très-simple et ne paraissent avoir été décorées que par des
moulures, des tympans imbriqués ou couverts de peinture. Nous aurons
l'occasion de parler de ces portes du XIe siècle, remarquables plutôt
par leur structure que par leur ornementation. Quand il s'agit
d'architecture religieuse, il faut toujours recourir à l'ordre de Cluny,
si l'on veut trouver les éléments d'un art complet, formé, affranchi des
tâtonnements, étranger aux imitations grossières de l'architecture
antique romaine.
La porte principale de la grande église abbatiale de Cluny, dont il ne
reste que des gravures, ne datait guère que du milieu du XIIe siècle,
tandis que celle de l'église abbatiale de Vézelay fut élevée dès les
premières années de ce siècle. Comme composition, c'est certainement une
des oeuvres les plus remarquables et des plus étranges du moyen âge, au
moment où les artistes abandonnent les traditions antiques
gallo-romaines, mêlées d'influences byzantines, pour chercher de
nouveaux éléments. Nous croyons donc devoir présenter cette oeuvre en
première ligne, car elle a servi de type, évidemment, à un assez grand
nombre de compositions du XIIe siècle, en Bourgogne, dans la haute
Champagne et une partie du Lyonnais. La figure 51 donne l'ensemble de
cette porte aujourd'hui placée au fond d'un porche profond et
fermé[292], mais originairement ouvert sous un portique étroit et à
claire-voie. Elle se compose, ainsi que l'indique le plan A, de deux
baies jumelles séparées par un trumeau et fermées par deux vantaux
roulant sur des gonds scellés dans les feuillures B. Les deux baies,
larges dans leur partie inférieure, afin de laisser le plus d'ouverture
possible à la foule, se rétrécissent par une ordonnance d'encorbellement
portant sur les deux pieds-droits et sur le trumeau central. Ces
encorbellements sont décorés de six figures d'apôtres, demi bas-relief,
de 1m,50 de hauteur environ. Sur le pilastre saillant du trumeau est
placée une statue de saint Jean Précurseur, tenant entre ses mains un
large nimbe au milieu duquel était sculpté un agneau[293]. Deux linteaux
portent sur les pieds-droits et sur le trumeau, et les figures qui
décorent ces deux blocs de pierre ont exercé, depuis plusieurs années,
la sagacité des archéologues. En effet, les sujets qu'elles représentent
sont difficiles à expliquer. Sur le linteau de gauche, on voit une
longue suite de figures marchant toutes vers le trumeau; les unes
montrent des archers (chasseurs), des personnages parmi lesquels l'un
porte un poisson, un autre un sceau de bois rempli de fruits, plusieurs
conduisent un boeuf. Adossé au trumeau et semblant recevoir la série des
arrivants, est un homme tenant une sorte de hallebarde. Sur le linteau
de droite, tout contre le trumeau, sont deux figures plus grandes que
celles décorant ce linteau: l'une tient les clefs, et est évidemment
saint Pierre; l'autre est une femme. Ces deux personnages se tiennent
étroitement unis. À la suite de ces deux personnages viennent des
guerriers complétement armés, et qui paraissent combattre; puis un
cavalier portant un bouclier; puis une très-petite figure d'homme, vêtu
d'un manteau flottant, qui monte à cheval au moyen d'une échelle; puis,
à la suite d'un homme, d'une femme et d'un enfant qui paraissent se
disputer, une famille composée également d'un homme, d'une femme et d'un
enfant dont les têtes sont munies d'oreilles colossales. La tête de
l'enfant sort de ses deux oreilles comme de deux coquilles qui
l'enveloppent presque entièrement.
Que signifient ces bas-reliefs? Il faut d'abord observer qu'ils tiennent
la place occupée dans des tympans de la même époque, ou peu s'en faut
(comme celui de la cathédrale d'Autun, par exemple), par les scènes du
jugement dernier, de la séparation des élus des damnés. Alors les élus
occupent le linteau de gauche (celui qui est à la droite du Christ), et
les damnés le linteau de droite. Si l'on se reporte au temps où fut
sculptée la porte principale de l'église de la Madeleine, on observera
que les moines de Vézelay avaient atteint un degré de puissance et
d'influence tel, qu'il fallut près d'un siècle de luttes sanglantes
entre ces religieux, les comtes de Nevers et les habitants de la commune
de Vézelay, pour amoindrir ce pouvoir exorbitant. Pour les abbés de
Vézelay, l'action la plus louable, celle qui devait faire gagner le
ciel, était certainement le payement régulier des redevances dues à
l'abbaye, l'apport de dons; et, jusqu'au milieu du dernier siècle, bien
que l'abbaye de Vézelay fût sécularisée depuis le XVIe, il y avait
encore, à Vézelay, une fête dite de l'_Apport_, et qui consistait à
remettre à l'abbé des produits du sol, des bestiaux et des volailles.
Pour nous, le linteau de gauche représente les élus, c'est-à-dire ceux
qui apportent à l'abbaye les produits de leur chasse, de leur pêche, de
leurs champs. Le linteau de droite représente les damnés, ou plutôt les
damnables. On remarquera d'abord, de ce côté, la figure de saint Pierre
qui garde les portes du Paradis, et probablement celle de sainte
Madeleine, qui intercède pour les pécheurs[294]. Les personnages qui
remplissent ce linteau représenteraient donc les vices ou les péchés.
Les guerriers combattants personnifieraient la discorde, la guerre; le
petit homme montant à cheval à l'aide d'une échelle, l'orgueil[295]; la
famille qui semble se quereller, la colère; et enfin, la famille aux
grandes oreilles, peut-être la calomnie. Nous ne prétendons donner cette
explication autrement que comme une hypothèse, déduite d'ailleurs de
beaucoup d'autres exemples tirés de l'église de Vézelay elle-même.
Plusieurs chapiteaux représentent également des vices personnifiés. Et,
d'ailleurs nul archéologue n'ignore que, sur les portails de nos
cathédrales, sont figurés fréquemment les vices et les vertus en regard.
Nous y reviendrons. Au-dessus de ces deux linteaux, si étrangement
composés, se développe la grande scène du Christ dans sa gloire, entouré
des douze apôtres, tous nimbés, tous tenant des livres ouverts ou
fermés, hormis saint Pierre, qui porte deux clefs. Des mains du Christ
s'échappent douze rayons qui aboutissent aux têtes des apôtres.
Mais la difficulté de l'interprétation se présente encore pour les
sujets de la première voussure. En partant du compartiment de gauche,
par le bas, on voit deux personnages assis, tenant chacun un scriptional
sur leurs genoux[296]. Dans le compartiment suivant, au-dessus, est un
homme richement vêtu, et une femme coiffée d'un bonnet conique. Dans le
troisième compartiment, des hommes qui paraissent discuter, l'un d'eux
est échevelé; et dans le dernier compartiment on remarque deux hommes à
tête de chien. De l'autre côté du Christ, le compartiment supérieur
contient des personnages dont les nez sont faits en façon de groin de
porc. Les trois autres cases sont remplies de figures parmi lesquelles
on distingue un groupe de guerriers.
S'il faut donner une explication à ces sujets, nous serions portés à
croire qu'ils représentent les divers peuples de la terre. On sait la
créance qu'on donnait, pendant le moyen âge, aux fables recueillies par
Pline, et corrompues encore après lui, touchant les peuplades de
l'Afrique et des contrées hyperboréennes.
Ainsi, sur le tympan de Vézelay, le Christ serait placé au milieu du
monde, entouré des peuples de la terre[297]. Les médaillons qui
remplissent la deuxième voussure, et qui sont au nombre de vingt-neuf,
représentent le zodiaque et diverses occupations ou travaux de l'année.
Un ornement court sur la dernière voussure.
La sculpture de la porte principale de l'église de Vézelay est traitée
de manière à fixer l'attention. Très-découpée, ayant un haut relief, les
détails sont exécutés avec une grande finesse. On ne peut méconnaître le
style grandiose de ces figures, l'énergie du geste, et souvent même la
belle entente des draperies. Mais, à l'article STATUAIRE, nous aurons
l'occasion de faire ressortir les qualités singulières de cette école
clunisienne. Les profils sont beaux, et la sculpture d'ornement d'une
hardiesse et d'une largeur de composition qui produisent un effet
saisissant[298]. Il faut reconnaître que toutes les portes romanes
pâlissent à côté de cette page, conçue d'une façon tout à fait
magistrale.
Toutes les figures et les ornements de la porte principale de la
Madeleine de Vézelay étaient rehaussés de traits noirs sur un ton
monochrome blanchâtre. Nous n'avons pu découvrir, sur ces sculptures,
d'autres traces de coloration.
À Autun, la porte principale de la cathédrale présente une disposition
analogue à celle de Vézelay, mais sa sculpture, bien que d'une époque un
peu plus récente, n'a pas un caractère aussi puissant. La composition
manque d'ampleur et d'originalité. À Autun, cette double ordonnance des
pieds-droits et du trumeau n'existe plus; les colonnettes s'élèvent
jusqu'au niveau du linteau. Les profils sont maigres, la statuaire plate
et sans effet. Cependant la porte de la cathédrale d'Autun est encore
une oeuvre remarquable. On peut en saisir l'ensemble sur la figure 13 de
l'article PORCHE.
Parmi les portes d'églises du XIIe siècle, les plus remarquables, il
faut citer aussi celle de Moissac. Cette porte s'ouvre latéralement sur
le grand porche dont nous avons donné le plan figure 24, à l'article
PORCHE. Elle est élevée sous un large berceau qui forme lui-même
avant-porche et qui est richement décoré de sculptures en marbre gris.
Son trumeau est couvert de lions entrelacés qui forment une
ornementation des plus originales et d'un grand effet. Les pieds-droits
se découpent en larges dentelures sur le vide des baies, et le linteau
présente une suite de rosaces circulaires d'un excellent style[299].
Dans le tympan, est assise une grande figure du Christ bénissant,
couronné; autour de lui sont les quatre signes des évangélistes, deux
anges colossals, et les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse. Les
voussures ne sont remplies que par des ornements. Mais, sur les jambages
du berceau formant porche, sont sculptés, à la droite du Christ, les
vices punis; à la gauche, l'annonciation, la visitation, l'adoration des
mages et la fuite en Égypte.