une guerre si désastreuse, était un général d'un rare mérite, et qui
fortifia un assez grand nombre de châteaux en Poitou, sur les frontières
de la Bretagne et de la Guienne. Il adopta, pour les défenses des
portes, un système qui paraît lui appartenir. Il élevait une tour ronde
sur un pont, et la perçait d'un passage fermé par des herses et des
vantaux. Sur le pont de Saintes, il existait une porte de ce genre[278],
et l'on en voit encore quelques-unes dans les provinces de l'Ouest. Une
des portes de l'enceinte du château de Montargis présentait cette
disposition, et le vide central de cette tour, à ciel ouvert, permettait
d'écraser, du sommet de l'ouvrage, les assaillants qui se seraient
introduits entre les deux portes percées dans les parois opposées du
cylindre[279]. Les tours rondes servant de portes, qui paraissent
appartenir à l'initiative du connétable Olivier de Clisson, sont
habituellement très-hautes, c'est-à-dire donnant un commandement
considérable sur les alentours. Elles sont isolées et ne se relient pas
aux courtines des enceintes. Ce sont de petites bastilles à cheval sur
un pont, de sorte que les assiégés enfermés dans ces postes, n'ayant que
des moyens de retraite très-peu sûrs, étaient plus disposés à se
défendre à outrance. Il arrivait assez fréquemment, en effet, que les
portes se reliant aux courtines, si bien munies qu'elles fussent,
devenant l'objet d'une attaque très-vive et tenace, étaient abandonnées
peu à peu par les défenseurs, qui trouvaient, par les chemins des
courtines voisines, un moyen de quitter facilement la partie, sous le
prétexte d'étendre le champ de la défense. Enfermée dans une tour isolée
servant de porte, la garnison n'avait d'autre ressource que de lutter
jusqu'à la dernière extrémité. La disposition qui semble avoir été
systématiquement adoptée par le connétable Olivier de Clisson est,
d'ailleurs, conforme au caractère énergique jusqu'à la férocité de cet
homme de guerre[280]. C'est ainsi que beaucoup des ouvrages militaires
du moyen âge prennent une physionomie individuelle, et qu'il est bien
difficile, par quelques exemples, de donner un aperçu de toutes les
ressources trouvées par les constructeurs. Aussi ne prétendons-nous ici
que présenter quelques-unes des dispositions les plus généralement
admises ou les plus remarquables. Il n'est pas douteux, d'ailleurs, que
dans les constructions militaires du moyen âge, les idées personnelles
des seigneurs qui les faisaient élever n'eussent une influence
particulière considérable sur les dispositions adoptées, et que ces
seigneurs, en bien des circonstances, fournissent eux-mêmes les plans
mis à exécution, tant est grande la variété de ces plans. Il est bon
d'observer encore que si, pendant le moyen âge, les constructions des
églises et des monastères sont souvent négligées; que s'il est évident,
dans ces constructions, que la surveillance a fait défaut, on ne saurait
faire le même reproche aux travaux militaires. Ceux-ci, bien que
très-simples, ou élevés à l'aide de moyens bornés parfois, sont toujours
faits avec un soin extrême, indiquant la surveillance la plus assidue,
la direction du maître. C'est grâce à cette bonne exécution que nous
avons conservé en France un aussi grand nombre de ces ouvrages, malgré
les destructions entreprises d'abord par la monarchie, à dater du XVIe
siècle, pendant la révolution du dernier siècle, et enfin par les
communes, depuis cette époque.
Avant de passer à l'examen des poternes, nous devons dire quelques mots
des portes de barbacanes, c'est-à-dire appartenant à de grands ouvrages
avancés, portes qui présentent des dispositions particulières.
Ce ne fut guère qu'au XIIIe siècle que l'on se mit à élever des
barbacanes en maçonnerie. Jusqu'alors ces ouvrages avancés, destinés à
faciliter les sorties de troupes nombreuses, ou à pratiquer des
retraites, étaient généralement élevés en bois, et ne consistaient qu'en
des terrassements avec fossés et palissades. Mais les assiégeants,
mettant le feu à ces ouvrages, rendaient leur défense impossible; on
prit le parti, en dehors des places importantes, de construire des
barbacanes en maçonnerie, et de les appuyer par des tours, au besoin.
Toutefois on cherchait toujours à ouvrir ces défenses du côté opposé aux
remparts formant le corps de la place, afin d'empêcher les assiégeants
qui s'y seraient logés de pouvoir s'y maintenir. Les portes des
barbacanes sont conçues suivant ces principes, et les défenses qui les
composent sont _ouvertes à la gorge_.
Vers la fin de son règne, le roi Louis IX fit relever l'enceinte
extérieure et réparer le château de la cité de Carcassonne. Du côté de
la ville, il fit construire une barbacane sur plan semi-circulaire, qui
défendait l'approche de la porte du château, porte que nous avons donnée
figures 3, 4, 5 et 6[281]. La barbacane du château de Carcassonne, en
forme de demi-lune, s'ouvre, sur les rues de la cité, par une porte
d'une construction aussi simple que bien entendue; et cette porte, ne
débordant pas le nu du mur circulaire composant la barbacane, est
ouverte entièrement du côté de l'intérieur, de sorte que les défenseurs
de l'entrée du château pouvaient voir complétement ceux de la porte de
la barbacane et même leur donner des ordres. Si les assiégeants
s'emparaient de cette première entrée, il était facile de les couvrir de
projectiles.
Voici, figure 40, en A, le plan de cette porte au niveau du sol,
l'extérieur de la barbacane étant en B. Un mâchicoulis C défend les
vantaux se fermant en D. En E, est l'entrée de l'escalier à ciel ouvert
qui monte à l'étage supérieur; en F, une armoire destinée à renfermer
les falots et autres ustensiles nécessaires au service. Le plan G est
pris à l'étage supérieur crénelé, auquel on arrive par l'escalier I et
le degré J. Les chemins de ronde K de la courtine circulaire sont placés
à un mètre en contre-bas du sol L. On voit en M l'ouverture du
mâchicoulis qui protége les vantaux. Des créneaux latéraux enfilent les
chemins de ronde, qui sont isolés de l'étage défensif de l'ouvrage par
deux portes O. Cet étage supérieur, comme l'entrée à rez-de-chaussée,
est commandé par les défenses de la porte du château.
La figure 41 présente l'élévation extérieure de cette porte, et la
figure 42 sa coupe faite sur son axe. L'aspect de l'ouvrage, pris de
l'intérieur de la barbacane, est reproduit dans la vue perspective,
figure 43. Il est aisé de reconnaître, en examinant cette dernière
figure, que les défenses supérieures, comme l'entrée, sont ouvertes du
côté du château, et qu'il était dès lors difficile à un assiégeant de
s'y maintenir en face de la grande défense qui protége la porte que nous
avons donnée figures 3, 4 et 5.
Assez généralement, cependant, les portes des barbacanes s'ouvraient
latéralement dans des rentrants, afin d'être bien couvertes par les
saillants, et alors elles n'étaient que des issues ne se défendant pas
par elles-mêmes[282]. Ces barbacanes, vers le commencement du XIVe
siècle, prirent une importance plus considérable au point de vue de la
défense; elles se munirent de tours, ainsi que nous l'avons montré plus
haut en nous occupant de la porte Saint-Lazare d'Avignon; elles prirent
le nom de châtelets, de bastilles, de boulevards, et leurs portes, tout
en étant commandées par les ouvrages intérieurs, furent souvent
flanquées de tourelles ou d'échauguettes. Telles étaient défendues la
porte des _deux moulins_, à la Rochelle, située derrière la tour du
phare[283]; celles de Saint-Jean-d'Angély, de Saint-Jacques, à Paris;
d'Orléans, etc.
Parmi ces portes précédées de bastilles, une des plus remarquables,
était celle du château de Marcoussis, qui datait de la fin du XIVe
siècle, et dont la destruction est si regrettable. Là le système
défensif était complet. L'avant-porte s'ouvrait sur le côté d'un
châtelet carré, défendu par deux tours. Du châtelet on communiquait à
l'entrée de la forteresse par un pont fixe, de bois, jeté sur un large
fossé plein d'eau, et un pont-levis. Cette entrée était flanquée de deux
grosses tours, puis s'élevait au delà la tour du coin, surmontée d'une
guette très-élevée qui permettait de voir tout ce qui se passait dans le
châtelet et au dehors. La porte du château et ses ouvrages de défense
commandaient absolument le châtelet à très-petite portée[284].
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Note 243: Les traces de herses apparentes dans les
pieds-droits de ces portes datent du moyen âge.]
[Note 244: Ainsi que nous l'avons dit plus haut, cette
porte paraît ne pas remonter au delà du Ve siècle.]
[Note 245: La tour de droite seule existe jusqu'au niveau
du sommet de la porte, mais son escalier, dont on ne voit
plus que les traces, a été détruit.]
[Note 246: Nous donnons plus loin la porte de cette
barbacane.]
[Note 247: Ce pont date du XIIIe siècle.]
[Note 248: Voy. HOURD, fig. 1.]
[Note 249: La porte de Laon à Coucy est d'une date un peu
antérieure à la construction du château. Naturellement
l'enceinte de la ville dut précéder l'édification du château
et du fameux donjon; cette porte, par son style et sa
structure, appartient aux premières années du XIIIe siècle.
Enguerrand III prit possession de sa seigneurie vers 1183, et
mourut en 1242.]
[Note 250: Cette voie est encore apparente.]
[Note 251: Voy. MEURTRIÈRE, fig. 11.]
[Note 252: Nous n'avons, sur la tour G, aujourd'hui
enterrée dans le boulevard et sous la route actuelle de Laon,
que des données vagues, n'ayant pu faire des fouilles
étendues. Quant au viaduc, il est complet et se distingue
même au milieu des adjonctions du XVe siècle.]
[Note 253: Cette porte avait été terrassée au XVIe
siècle, au moment des guerres de religion, pour pouvoir
placer de l'artillerie au sommet des tours. Ces remblais ont
été enlevés, il y a quelques années, par les soins dc la
Commission des monuments historiques, et ce déblaiement a
permis de découvrir les dispositions anciennes que nous
présentons dans cette suite de gravures.]
[Note 254: Voy. MEURTRIÈRE, fig. 6.]
[Note 255: Voyez l'article ARCHITECTURE MILITAIRE, fig.
11, et les _Archives des monuments historiques_.]
[Note 256: Ce plan est à l'échelle de 2 millimètres pour
mètre.]
[Note 257: Voyez ÉCHAUGUETTE, fig. 6.]
[Note 258: Voyez ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 24.]
[Note 259: Voyez CONSTRUCTION, fig. 149, 150, 151, 152,
153 et 154.]
[Note 260: Voyez FENÊTRE, fig. 40.]
[Note 261: Ce plan est à 0m,002 pour mètre.]
[Note 262: Cette élévation est à 0m,0025 pour mètre.]
[Note 263: Pour de plus amples détails, voyez les
_Archives des monuments historiques_ publiées sous les
auspices du ministre de la Maison de l'Empereur et des
Beaux-Arts.]
[Note 264: Voyez l'article SIÉGE.]
[Note 265: Voyez HOURD, MÂCHICOULIS.]
[Note 266: Voyez l'article PONT, où il est parlé de ces
ouvrages à propos du pont Saint-Bénézet d'Avignon.]
[Note 267: Voyez l'article SIÉGE.]
[Note 268: C'est à l'obligeance de M. Achard, le savant
archiviste de la préfecture de Vaucluse, que nous devons la
plus grande partie des renseignements qui nous ont aidé à
restituer cette porte dans son état primitif.]
[Note 269: Les dessins appartiennent à M. Achard, qui a
bien voulu nous les laisser copier.]
[Note 270: Voyez la tapisserie de l'hôtel de ville, le
grand plan à vol d'oiseau de Mérian, les gravures d'Israël
Sylvestre.]
[Note 271: Liv. III, p. 1062, édition de 1612.]
[Note 272: Coll. Michaud, t. II, p. 641.]
[Note 273: La gravure d'Israël Sylvestre fait voir la
place de la fausse braie avec son fossé en arrière.]
[Note 274: Voyez BARRIÈRE.]
[Note 275: Voyez BASTILLE.]
[Note 276: Voyez aussi, à l'article PONT, divers systèmes
de pont à bascule.]
[Note 277: Voyez ARCHITECTURE MILITAIRE, ENGIN.]
[Note 278: Voyez PONT, fig. 4.]
[Note 279: Voyez Androuet du Cerceau, _Des plus excellens
bastimens de France_.]
[Note 280: Olivier de Clisson était surnommé par les
contemporains, le _Boucher_.]
[Note 281: Voyez, pour le plan de cette barbacane, la
figure 11, en E (ARCHITECTURE MILITAIRE).]
[Note 282: Voyez BARBACANE, fig. 2 et 3.]
[Note 283: Voyez _Topographie de la Gaule_, Mérian.]
[Note 284: Voyez _Topographie de la Gaule_, Mérian.]
PORTES DE DONJONS. POTERNES.--Les donjons possédaient des portes
défendues d'une façon toute spéciale. Ces portes étaient souvent
relevées au-dessus du niveau du sol extérieur, afin de les mettre à
l'abri d'une attaque directe; des échelles de bois étaient alors
disposées par la garnison pour pouvoir entrer dans ces réduits ou en
sortir. Mais on comprend que cette disposition présentait de graves
inconvénients. Si les défenseurs du château ou de la ville étaient
obligés de se réfugier précipitamment dans le donjon, ce moyen d'accès
était insuffisant, et il advenait (comme cela s'est présenté pendant la
dernière phase du siége du château Gaillard par Philippe-Auguste[285])
que les défenseurs, pris de court, n'avaient pas le temps de rentrer
dans le réduit. Aussi chercha-t-on à rendre les portes de donjons aussi
difficiles à forcer que possible, en laissant aux assiégés les moyens de
se réfugier en masse serrée dans la défense extrême, s'ils étaient
pressés de trop près. Beaucoup de donjons possédaient deux poternes,
l'une apparente, l'autre souterraine, qui communiquait avec les dehors,
de telle sorte que si une garnison pensait ne pouvoir plus tenir dans la
place, soit par suite de la vigueur de l'attaque, soit par défaut de
vivres, elle pouvait se dérober et ne laisser aux assaillants qu'une
forteresse vide. Les gros donjons normands sur plan-carré étaient
habituellement ainsi disposés[286]. Mais cependant, une fois les
garnisons enfermées dans leurs murs, il leur devenait bien difficile de
les franchir devant un ennemi avisé, soit pour s'échapper, soit pour
tenter des sorties offensives, car les poternes souterraines n'étaient
pas tellement secrètes que l'assiégeant ne pût en avoir connaissance, et
les portes relevées au-dessus du sol extérieur étaient difficiles à
franchir en présence de l'assiégeant. Ces problèmes paraissent avoir
préoccupé le constructeur de l'admirable donjon de Coucy. Ce donjon
possède une porte percée au niveau de la contrescarpe du fossé creusé
entre la tour et sa chemise, et une petite poterne relevée au niveau du
chemin de ronde de cette chemise, chemin de ronde qui est mis en
communication, par un escalier, avec une poterne aboutissant aux dehors
de la place[287]. La porte du donjon de Coucy, percée à rez-de-chaussée,
est combinée avec un soin minutieux; elle permet à la garnison, soit de
franchir rapidement ce fossé, soit de descendre sur le sol dallé qui en
forme le fond, et de joindre la poterne extérieure, soit de protéger un
corps de troupes pressé de très-près par des assaillants; de plus, cette
porte est, contrairement aux habitudes du temps, très-richement décorée
de sculptures d'un beau style.
La figure 44 donne en A le plan de cette porte, et en B sa coupe
longitudinale. Elle se fermait (voy. la coupe) au moyen d'un pont à
bascule, d'une herse, d'un vantail avec barres rentrant dans l'épaisseur
de la maçonnerie[288], et d'un second vantail également barré. Le pont à
bascule était relevé au moyen du treuil C posé dans une chambre réservée
au-dessus du couloir, chambre à laquelle on arrive par l'unique escalier
du donjon[289]. Ce treuil était disposé de manière qu'on pût en même
temps abaisser le pont et relever la herse, les deux chaînes du pont et
celles de la herse s'enroulant en sens inverse sur son tambour. Mais
c'est dans la disposition du tablier du pont que l'on constate le soin
apporté par les constructeurs sur ce point de la défense. Le tablier du
pont roulait sur un axe, sa partie postérieure décrivant l'arc de cercle
_ab_. Lorsqu'il était arrivé au plan horizontal, il était maintenu fixe
par une jambe mobile _c'_, qui tombait dans une entaille pratiquée dans
l'assise en saillie _e_; alors son plancher se raccordait à niveau avec
un tablier fixe de bois G qui traversait le fossé, tablier dont les deux
longrines latérales H s'appuyaient sur deux corbeaux I. Ce tablier fixe
pouvait être lui-même facilement démonté, si les assiégés voulaient se
renfermer absolument dans le donjon. En effet, un chevalet K incliné,
dont les pieds entraient dans trois entailles L, était arrêté à sa tête
par des chantignoles M maintenues par des clefs _m_. En faisant tomber
ces clefs par un déchevillage facile à opérer de dessus le pont, le
chevalet s'abattait; on enlevait, dès lors, facilement les longrines, et
toute communication avec le dehors était interrompue en apparence.
Cependant, si nous examinons le tablier du pont à bascule indiqué
séparément en N, on remarquera qu'une partie O de ce tablier est
disposée en façon d'échelle. Cette partie était mobile et roulait sur
l'axe D. En enlevant une cheville de fer, marquée sur notre figure, la
partie mobile O tombait et venait s'abattre en _n_ (voy. la coupe). À
cette partie mobile du tablier était suspendu un bout d'échelle P, qui,
le tablier abattu, pendait en P'; dès lors les assiégés pouvaient
descendre dans le fossé par cette échelle, et là ils étaient garantis
par le petit ouvrage R en maçonnerie percé d'archères. De ce réduit, ils
descendaient par quelques marches sur le sol dallé formant le fond du
fossé, et pouvaient se diriger vers la poterne de la chemise qui
communique avec les dehors de la place. Le tablier mobile du pont étant
relevé, la partie O servant d'échelle pouvait être abattue, et la
garnison trouvait ainsi un moyen de sortie sans avoir besoin d'abaisser
le pont; il suffisait alors d'ouvrir les vantaux intérieurs et de lever
la herse, ce qu'on pouvait faire sans abattre le pont, en décrochant les
chaînes du tambour du treuil. La partie mobile O du pont était relevée
au moyen de la chaîne S. Le plan A indique la charpente du pont à
bascule et celle du tablier fixe, ses longrines étant tracées en _d_. On
voit que, d'un côté, en _f_, il reste, entre la longrine et le tablier
du pont à bascule, un espace vide assez large. Cet espace se trouve
réservé du côté où l'assiégeant pouvait plus facilement se présenter au
fond du fossé. C'était un mâchicoulis, car de ces longrines aux barres
d'appui _g_, indiquées sur la coupe, on devait établir, en cas
d'attaque, des mantelets percés d'archères, pour battre le fossé. De ce
côté, il existe également au-dessous des corbeaux _h_ (voy. le plan) un
épaulement en pierre qui masquait le dessous du pont et les défenseurs
descendant par les échelles. En T, nous avons tracé la coupe
transversale du passage fait sur la chambre de levage et regardant vers
l'entrée.
La figure 45 complète cette description; elle donne l'élévation de la
porte du donjon de Coucy, avec toutes les traces existantes du mécanisme
du pont à bascule. On voit en _a_ les trois entailles recevant les pieds
du chevalet; en _b_, le petit terre-plein défendu descendant au fond du
fossé; en _c_, l'entaille recevant la jambette du pont à bascule, pour
le maintenir horizontal; en _d_, l'épaulement formant garde; en _e_, les
corbeaux recevant les longrines du pont fixe; en _f_, les entailles des
barres d'appui; en _g_, les poulies de renvoi des chaînes du pont à
bascule. Le niveau dallé du fond du fossé est en _h_. En _l_, est tracée
la coupe du pont à bascule, avec sa partie mobile servant d'échelle, en
_i_.
Le tympan de la porte est décoré d'un bas-relief représentant le sire de
Coucy combattant un lion, conformément à la légende. Des personnages en
costumes civils ornent la première voussure, des crochets feuillus la
seconde. On observera que des deux barres d'appui _f'_, la barre _f'_
seule est placée à l'aplomb de la longrine isolée du tablier et laissait
un mâchicoulis ouvert: c'est que cette barre d'appui, étant placée du
côté attaquable, se trouvait réunie, comme nous l'avons dit, à la
longrine par un mantelet en bois percé d'archères. Par la même raison,
de ce côté, l'épaulement _d_ était destiné à empêcher les traits qui
auraient pu être lancés par les assiégeants obliquement, de frapper, en
ricochant, les défenseurs descendant par l'échelle au fond du fossé.
Tout est donc prévu avec une subtilité rare dans cet ouvrage; mais il
faut reconnaître que le donjon de Coucy est une oeuvre incomparable,
conçue et exécutée par des hommes qui semblent appartenir à une race
supérieure. Dans cette forteresse, l'art le plus délicat, la plus belle
sculpture, se trouvent unis à la puissance prévoyante de l'homme de
guerre, comme pour nous démontrer que l'expression de l'utile ne perd
rien à tenir compte de la beauté de la forme, et qu'un ouvrage militaire
n'en est pas moins fort parce que l'ingénieur qui l'élève est un artiste
et un homme de goût. À côté de cette oeuvre vraiment magistrale, la
plupart des portes de donjons ne sont que des issues peu importantes.
Leurs fermetures consistent en des herses ou des ponts à bascule, ou de
simples vantaux protégés par un mâchicoulis. Nous devons mentionner
cependant les portes étroites munies d'un pont-levis à un seul bras, et
qui se voient dans les ouvrages militaires des XIVe et XVe siècles.
Voici (fig. 46) quelle est la disposition la plus générale de ces
portes.
Elles se composent d'une baie d'un mètre de largeur au plus et de 2
mètres à 2m,50 de hauteur, surmontée d'une rainure destinée à loger le
bras unique supportant une passerelle mobile. En A, est présentée la
face de la porte extérieurement; en B, sa coupe; en C, son plan.
L'unique bras D, suspendant la passerelle, pivote sur les tourillons
_a_, et vient, étant relevé, se loger dans la rainure E. Alors le
tablier G entre dans la feuillure _g_ et ferme hermétiquement l'entrée.
Ce tablier est suspendu au moyen d'une chaîne à laquelle est attaché un
arc de fer K, qui reçoit deux autres chaînes L, lesquelles portent le
bout de la passerelle M. Le bras relevé, l'arc de fer vient se loger en
_l_, et les chaînes, étant inclinées en retraite, forcent le tablier à
entrer en feuillure; presque toujours une herse ferme l'extrémité
postérieure du passage de la porte, comme l'indique notre figure. Nous
avons donné quelques exemples de portes de villes qui possèdent, à côté
de la porte charretière, une de ces poternes à pont-levis, mue par un
seul bras (voy. fig. 34 et 35). Lorsqu'il s'agissait de faire sortir ou
rentrer une ronde ou une seule personne la nuit, on abaissait la
passerelle de la poterne; on évitait ainsi de manoeuvrer le grand
pont-levis, et l'on n'avait pas à craindre les surprises. Quelquefois,
pour les entrées des donjons, la passerelle consistait en une échelle
qui s'abattait jusqu'au sol, alors la chaîne était mue par un treuil et
un bras.