Toute la maçonnerie est élevée en assises de pierres calcaires du bassin

de l'Aisne, d'une excellente qualité. Parementées grossièrement, ces

assises sont séparées par des joints de mortier épais, et l'aspect rude

de ces parements ajoute encore à l'effet de cette structure grandiose.

Quand on compare ces ouvrages de Coucy, le donjon, le château, la porte

de Laon, les remparts et les tours, aux travaux analogues élevés vers la

même époque en Italie, en Allemagne et en Angleterre, c'est alors qu'on

peut reconnaître chez nous la main d'un peuple puissant, doué d'une séve

et d'une énergie rares, et qu'on se demande, non sans quelque tristesse,

comment il se fait que ces belles et nobles qualités soient méconnues,

et qu'un esprit étroit et exclusif ait pu parvenir à répudier de

pareilles oeuvres en les rejetant dans les limbes de la barbarie?

Une coupe transversale, faite sur l'axe des tours, sur les passages

ouverts sur le mâchicoulis et sur la chambre du levage des herses (fig.

16), montre l'intérieur des salles circulaires de ces tours, les

passages A sur le chemin de ronde des courtines, la coupe B des hourds

et tout le système de la défense à l'intérieur.

Une dernière figure complétera cet ensemble, sur lequel on pourrait

publier un volume: c'est l'élévation de la face intérieure de la porte

du côté de la ville (fig. 17). L'arcade large, à doubles claveaux, qui

donne entrée dans le passage, est d'un effet grandiose. La grande salle

du premier étage est bien accusée par ces cinq fenêtres carrées à

meneaux, et les deux échauguettes d'angle épaulent de la façon la plus

heureuse cette structure si simple.

Cette façade, crénelée à son sommet, fait assez voir que les portes des

places bien défendues pouvaient à la rigueur tenir lieu de petites

citadelles et se défendre au besoin contre les citoyens qui eussent

voulu capituler malgré la garnison. Alors la porte est toujours un poste

isolé, commandé par un chef sûr, et pouvant encore résister en cas de

trahison ou d'escalade du rempart. Nous faisons ressortir, à l'article

ARCHITECTURE MILITAIRE, l'importance de ces postes isolés dans le

système défensif du moyen âge, et il ne paraît pas nécessaire de revenir

ici sur ce sujet.

Laissant de côté, pour le moment, des ouvrages d'une moindre importance,

mais de la même époque, c'est-à-dire du commencement du XIIIe siècle,

nous allons examiner comment, dans l'espace d'un siècle, ces

dispositions avaient pu être modifiées dans la construction de portes

d'une force semblable.

Sur le flanc oriental de la cité de Carcassonne, il existe une porte

défendue d'une manière formidable, et désignée sous le nom de porte

Narbonnaise[255]. Cette porte et tout l'ouvrage qui s'y rattache avaient

été bâtis par Philippe le Hardi, vers 1285, lorsque ce prince était en

guerre avec le roi d'Aragon.

Nous présentons (fig. 18) le plan général de cette entrée, avec sa

barbacane et ses défenses environnantes[256]. La porte Narbonnaise,

indiquée en E, n'est pas munie d'un pont-levis; elle s'ouvre sur le

dehors de plain-pied, suivant une pente assez roide de l'extérieur à

l'intérieur et d'après la méthode défensive de ces ouvrages. Les ponts

mobiles n'existaient qu'en B, sur des piles traversant un large fossé en

dehors de la barbacane A. L'arrivant, ayant traversé ce pont, se

présentait obliquement devant la première entrée C de la barbacane,

fermée seulement par des vantaux. Cette entrée C était flanquée pnr un

redan D de l'enceinte extérieure, qui la commandait complétement. Un

autre redan L, avec forte échauguette sur le rempart intérieur,

commandait en outre, à portée d'arbalète, cette entrée C[257]. Se

détournant vers sa gauche, l'arrivant se trouvait en face de la porte

Narbonnaise, défendue par une chaîne, un mâchicoulis, une herse, des

vantaux, un grand mâchicoulis intérieur G, un troisième mâchicoulis I,

une seconde herse et une porte de bois. Deux meurtrières H sont percées

sur le passage entre les deux herses, et dépendent de deux salles à

rez-de-chaussée F, dans lesquelles on entre par les portes V. Ces salles

sont encore percées chacune de cinq meurtrières. La partie attaquable

des tours de la porte est renforcée par des éperons ou becs N, percés

chacun d'une meurtrière O. Nous avons expliqué ailleurs[258] la

destination spéciale de ces éperons ou becs. Ils obligeaient

l'assaillant à s'éloigner de la tangente, et le plaçaient sous les

traits des assiégés. Ils rendaient nulle l'action du bélier sur le seul

point où l'assiégeant pouvait le faire agir avec succès. Percer la

pointe de ces becs par des meurtrières au ras du sol extérieur, était

encore un moyen d'empêcher l'attaque rapprochée.

Des salles F, on prenait deux escaliers à vis qui montaient au premier

étage, d'où se faisait la manoeuvre des herses. Sous ces salles sont

pratiqués de beaux caveaux pour les provisions.

Des palissades de bois P empêchaient le libre parcours des lices entre

les remparts extérieur et intérieur, et ne permettaient pas d'approcher

du pied des courtines intérieures en M et en K. Les rondes seules

pouvaient passer par les barrières N, afin de faire leur service de

nuit. Une énorme tour, indiquée au bas de notre figure, et dite tour du

Trésau[259], commandait ces lices, et servait encore d'appui à la porte

Narbonnaise en battant les dehors par-dessus l'enceinte extérieure.

La figure 19 donne le plan du premier étage de la porte Narbonnaise. Les

deux escaliers à vis que nous avons vus indiqués à rez-de-chaussée

débouchent dans les deux salles A. Ces deux salles, voûtées comme celles

du rez-de-chaussée, possèdent une cheminée C chacune, avec four. De ces

deux salles on peut sortir par les deux portes B, sur le chemin de ronde

D, s'élevant jusqu'au niveau des coursières E des courtines, par de

grands emmarchements. Par les deux passages G on entre de plain-pied

dans la salle centrale F, au milieu de laquelle s'ouvre le grand

mâchicoulis carré I. En supposant que les assaillants aient pu pénétrer

jusqu'à la seconde herse, en forçant les premiers obstacles, on pouvait

les accabler de projectiles et de matières enflammées; les défenseurs

chargés de cet office se tenaient en arrière dans les deux réduits K, et

étaient ainsi parfaitement à l'abri des traits qui auraient pu être

lancés par les ennemis, ou soustraits à la fumée et aux flammes des

matières accumulées dans le passage. Par les deux couloirs détournés L,

les assiégés se rendaient au côté du mâchicoulis antérieur M. De cette

salle F, on manoeuvrait la première herse N et l'on servait le troisième

mâchicoulis O. En continuant à monter les escaliers H, au-dessus du

premier étage, on ne débouche nulle part et l'on arrive à un précipice;

de telle sorte que des assaillants ayant pu pénétrer dans ces escaliers

à rez-de-chaussée, trouvant les portes fermées et barrées au premier

étage et continuant à gravir les degrés comme pour atteindre l'étage

supérieur, se trouvaient pris dans une véritable souricière. Pour monter

au deuxième étage, celui de la défense, il faut traverser les salles A,

et aller chercher les escaliers à vis R qui seuls montent aux

crénelages. Pour servir la seconde herse, il fallait franchir les portes

B et se rendre sur la plate-forme P. Les servants de cette seconde herse

recevaient des ordres du dedans par une petite fenêtre percée au-dessus

des mâchicoulis O. Les deux salles A sont percées, sur les dehors, l'une

de trois meurtrières, l'autre de quatre, et éclairées du côté de la

ville par deux fenêtres. Cette description fait assez connaître le soin

minutieux apporté dans l'établissement de cette porte. Mais la coupe

longitudinale faite sur _ab_, que nous présentons (fig. 20), rendra

encore cette description plus claire.

Cette coupe nous montre en A la chaîne suspendue d'un côté de la porte à

un anneau scellé au flanc de la tour, passant dans l'autre tour par un

orifice et retenue par une barre à l'intérieur, lorsqu'on voulait la

tendre. La chaîne était un obstacle que l'on apportait en temps

ordinaire, lorsque les herses étaient levées et les vantaux ouverts, à

une troupe de cavalerie qui aurait voulu se jeter dans la ville. Même en

temps de paix on craignait et l'on avait lieu de craindre les surprises.

En H, est le premier mâchicoulis percé en avant de la herse et figuré

dans le plan du premier étage en M. En C, coule la première herse,

servie dans la chambre carrée centrale. En D, est la première porte de

bois, à un vantail, ferrée, barrée, ainsi que le fait voir la figure. En

E, la meurtrière commandant le passage, et au-dessus le grand

mâchicoulis carré, central, avec l'un des réduits décrits dans la figure

précédente. En F, le troisième mâchicoulis percé en avant de la deuxième

herse; en G, cette seconde herse, manoeuvrée du dehors et abritée par un

auvent P. Enfin en H, les derniers vantaux. De la salle du deuxième

étage, par l'oeil I, on pouvait commander la manoeuvre des herses; car

il ne faut pas oublier que le commandement se faisait toujours du haut.

Un formidable système de mâchicoulis doubles en bois et de hourds,

défendait en outre, en temps de guerre, les approches de la porte. Les

scellements de cet ouvrage de charpenterie sont aujourd'hui parfaitement

visibles. En cas de siége, on établissait donc en avant du mâchicoulis H

un double hourdage, avec premier mâchicoulis K et second mâchicoulis L.

Ce double hourd était couvert et crénelé d'archères. Il formait un

auvent au-dessus d'une niche dans laquelle est placée une fort jolie

statue de la sainte Vierge. On ne pouvait descendre dans ce double hourd

que par la haie N et des échelles; de telle sorte que si ces hourds

étaient pris par escalade, ou brûlés, l'assaillant n'était pas pour cela

maître de la défense. Dans la partie supérieure, nous avons figuré les

hourds posés. Toute la défense active s'organisait à l'étage supérieur

M, l'étage O ne servant que de dépôt et de salle de réunion pour la

garnison. Cette salle O est largement éclairée par de belles

fenêtres[260] du côté de la ville. Nous donnons (fig. 21) le plan de

l'étage M supérieur, dont le plancher était de bois. En WN, sont les

chemins de ronde de la défense, et en X une partie des hourds en

place[261].

La figure 22 présente l'élévation extérieure de la porte Narbonnaise,

avec son grand hourdage de bois au-dessus de l'entrée et les hourds de

couronnement posés sur la tour et la courtine de droite. La tour de

gauche est présentée avec ses créneaux à volets, en temps de paix[262].

Toute la maçonnerie de cet ouvrage est entièrement élevée en belles

pierres de grès, gris verdâtre, d'une bonne qualité. Les assises sont

ciselées sur les arêtes des lits et joints avec bossage brut sur la

face; les lits, très-bien dressés et posés sur couche de mortier

excellent, ont 0m,01 d'épaisseur en moyenne. L'aspect extérieur et

intérieur de cette porte est des plus imposants et les salles

intérieures admirablement construites avec beaux parements layés. Il ne

manquait à cette construction, pour être complète, que les combles, qui

ont été rétablis depuis peu, sous la direction de la commission des

monuments historiques[263].

Avant de quitter cet édifice si remarquable à tous égards, il est

nécessaire de rendre compte du jeu des herses, parfaitement visible

encore.

Nous prenons pour exemple la seconde herse, celle qui est manoeuvrée

extérieurement sur le chemin de ronde du côté de la ville (fig. 23). En

A, la herse est supposée levée. En _a_, sont les trous de scellement des

deux jambettes du treuil figuré en _a'_ dans la coupe C. On voit encore

en place les deux gros pitons _b_ dans lesquels était enfilée une barre

de fer ronde qui était destinée à maintenir les contre-poids _c_,

lorsqu'ils étaient abaissés. En outre, deux cales _e_, figurées en _e'_,

dans la coupe, et entrant dans deux trous disposés à cet effet,

soutenaient la herse levée. Les scellements des deux pièces de bois _f_

qui étaient destinées à supporter les poulies sont intacts. Lorsqu'on

voulait baisser la herse (voyez en B), on appuyait un peu sur le treuil

de manière à enlever facilement les cales _e_ et à faire glisser la

barrette de fer passant dans les pitons _b_; puis on laissait aller, en

lâchant, sur les deux manivelles du treuil. La herse tombée, on

décrochait les deux barres de fer _g_, et on laissait entrer leurs oeils

_h_ dans deux goujons de fer encore scellés dans la muraille. Ainsi

devenait-il impossible, du bas, de soulever la herse. Deux grands

crochets de fer scellés en _l_ supportaient une traverse de bois à

laquelle était suspendu l'appentis tracé dans la coupe (fig. 20), et

dans laquelle venaient s'assembler les pièces de charpente _f_. Les

contre-poids rendaient la manoeuvre facile à deux hommes appuyant sur le

treuil. Voulait-on relever la herse, on faisait sortir les oeils _h_ des

barres d'arrêt _g_ de leurs goujons, on accrochait ces barres aux

mailles de la chaîne, et l'on appuyait sur le treuil. Cette manoeuvre

était simple et rapide. La première herse s'enlevait par les mêmes

moyens. Il s'agissait seulement d'avoir des contre-poids bien

équilibrés, de façon à empêcher la herse de gauchir au levage ou à la

descente.

Il ne paraît pas que cet ouvrage ait jamais été attaqué, et depuis

l'époque de sa construction, l'histoire ne signale aucun siége en règle

de la cité de Carcassonne, bien qu'à plusieurs reprises le pays ait été

envahi, soit par les troupes du prince Noir, soit par les troupes de

l'Aragon, soit dans des temps de guerres civiles. C'est qu'en effet,

avec les moyens d'attaque dont on disposait au moyen âge, la cité était

une place imprenable, et la porte Narbonnaise, la seule accessible aux

charrois, eût pu défier toutes les attaques.

Lorsqu'on visite cette porte dans tous ses détails, outre la beauté de

la construction, la grandeur des dispositions intérieures, on est

émerveillé du soin apporté par l'architecte dans chaque partie de la

défense. Rien de superflu, aucune forme qui ne soit prescrite par les

besoins; tout est raisonné, étudié, appliqué à l'objet. Nous ne

connaissons aucun édifice qui ait un aspect plus grandiose que cette

large façade plate donnant du côté de la ville. Ce n'est qu'un mur percé

de fenêtres et de meurtrières; mais cela est si bien construit, cela

prend un si grand air, qu'on ne peut se lasser d'admirer, et qu'on se

demande si la scrupuleuse observation des nécessités en architecture

n'est pas un des moyens les plus puissants de produire de l'effet.

Le mode d'attaque des places devait nécessairement influer sur les

dispositions données aux portes fortifiées. Lorsque les armées

assiégeantes n'avaient pas encore adopté des moyens réguliers,

méthodiques, pour s'emparer des places, il est clair que leurs efforts

devaient se porter sur les issues. La première idée qui venait au

commandant d'une armée assiégeante, dans des temps où l'on ne possédait

pas des moyens destructifs organisés, était naturellement d'entrer dans

la place assiégée par les portes, et de concentrer tous ses moyens

d'attaque sur ces points faibles; aussi, par contre, les assiégés

apportaient-ils alors à la défense de ces portes un soin minutieux,

accumulaient-ils sur ces points tous les obstacles, toutes les

ressources que leur suggérait leur esprit subtil. Cependant, déjà vers

la fin du XIIe siècle, Philippe-Auguste avait su faire des siéges

réguliers, conduits avec méthode et à l'instar de ce que faisaient les

Romains en pareil cas. Pendant le XIIIe siècle, quelques siéges bien

conduits indiquent que l'art d'attaquer les places se maintenait au

point où Philippe-Auguste l'avait amené[264]; mais les progrès sont peu

sensibles, tandis que l'art de la défense se perfectionne d'une manière

remarquable. À la fin du XIIIe siècle, la défense des places avait

acquis une supériorité évidente sur l'attaque, et lorsque les places

sont bien munies, bien fortifiées, elles ne peuvent être réduites que

par un blocus étroit. Mais dès le commencement du XIVe siècle, les

engins s'étant très-perfectionnés, les armées agissant avec plus de

méthode et d'ensemble, on voit apparaître dans l'art de la fortification

des modifications importantes. D'abord les ouvrages de bois, qui

occupent une si large place dans les forteresses jusqu'alors,

disparaissent; et en effet, à l'aide d'engins puissants, surtout après

l'expérience acquise en Orient pendant les dernières croisades, on

mettait le feu à ces hourds, si bien garnis qu'ils fussent de peaux

fraîches ou de feutres mouillés. On renonça donc d'abord aux hourds de

bois mobiles, établis seulement en temps de guerre, et on les remplaça

par des hourds de pierre, des mâchicoulis[265]. Puis les

perfectionnements apportés dans l'attaque étaient assez notables pour

qu'on ne s'attachât plus à forcer les portes; on pratiquait des galeries

de mine, on affouillait les fondations des tours, on les étançonnait

avec du bois, et en mettant le feu à ces soutiens, on faisait tomber des

ouvrages entiers. On possédait des engins destructifs assez puissants

pour battre en brèche des points saillants, ou pour jeter dans une place

une si grande quantité de projectiles de toutes sortes, des matières

enflammées, infectantes, qu'on la rendait inhabitable. Dès lors la

défense des portes prenait moins d'importance. Il ne s'agissait plus que

de les mettre à l'abri d'un coup de main, de les bien flanquer et de

leur donner assez de largeur pour qu'une troupe pût rentrer facilement

après, une sortie, ou prendre l'offensive en cas d'un échec essuyé par

l'assiégeant.

Ces portes étroites et basses des XIIe et XIIIe siècles, si

prodigieusement garnies d'obstacles, prennent de l'ampleur; les petites

chicanes accumulées sous leurs passages disparaissent, mais en revanche

les flanquements et les ouvrages avancés sont mieux et plus largement

conçus; les défenses extérieures deviennent parfois ce qu'on appelait

alors des bastilles, c'est-à-dire de véritables forteresses à cheval sur

un passage.

Philippe le Bel fit élever, pendant les dernières années du XIIIe

siècle, en face d'Avignon, une citadelle importante[266], ouverte par

une seule porte, du côté accessible, c'est-à-dire au midi, en face de la

petite ville de Villeneuve-lez-Avignon. Cette porte est flanquée de deux

grosses tours couronnées de mâchicoulis. Son ouverture, au point le plus

étroit, est de 4m,20, largeur inusitée pour les portes des XIIe et XIIIe

siècles. Nous en donnons le plan à rez-de-chaussée (fig. 24). Entre deux

arcs en tiers-point, coule une première herse A, derrière laquelle, en

B, roulait une porte à deux vantaux. En C, est un mâchicoulis, devant la

seconde herse D, derrière laquelle également était suspendue une seconde

porte à double vantail. Les mâchicoulis de couronnement défendent la

première herse. On pénètre dans les deux tours par les portes E, fermées

par des vantaux à coulisse, manoeuvrés des salles du premier étage. Les

deux herses A et D se manoeuvraient d'une salle voûtée située

directement au-dessus du passage; deux escaliers à vis montent du

rez-de-chaussée aux salles du premier et à la plate-forme supérieure,

qui est dallée sur voûtes. Sur cette plate-forme, au-dessus de la salle

de manoeuvre des herses, s'élève un châtelet carré voûté en berceau, sur

la plate-forme dallée duquel on arrivait par une échelle de meunier

passant par une trappe ménagée au centre du berceau. Dans cette

construction tout ouvrage de charpenterie avait été exclu, afin de

soustraire cette défense aux chances d'incendie. La construction est

traitée avec un soin extrême; élevée en excellente pierre de Villeneuve,

par assises réglées de 0m,27 de hauteur, elle n'a subi aucune

altération. Les voûtes sont faites avec la plus grande perfection,

épaisses, bien garnies dans les reins par une maçonnerie excellente. Les

deux escaliers à vis donnent dans des chambres, cachots et latrines,

placés dans les épaulements qui réunissent ces tours aux deux courtines

voisines. Sur le flanc de l'épaulement de gauche, on voit l'une de ces

descentes de latrines, tombant sur les dehors. Un pont-levis, d'une

époque plus récente, avait été disposé en avant de la première herse.

Les abords de cette porte étaient primitivement défendus par un ouvrage

avancé, sorte de barbacane qui est représentée dans la figure 25,

donnant l'élévation extérieure de la porte de Villeneuve-lez-Avignon.

Cette élévation fait voir, au centre, le châtelet carré qui surmonte la

plate-forme et les couronnements crénelés des escaliers à vis qui, à

droite et à gauche, servaient de guette et complétaient la défense des

deux pans coupés. Le châtelet, par sa position dominante, commandait les

abords et pouvait recevoir un ou deux engins à longue portée. Des

engins, pierriers, mangonneaux, pouvaient également être dressés sur les

plates-formes dallées des tours. Par la suppression des combles en

charpente on évitait donc les incendies, et l'on rendait, par

l'installation des machines de jet, les approches plus difficiles; car

ces engins remplissaient alors l'office de nos pièces de rempart. Tout

porte à croire que les deux pans coupés qui unissent les tours aux

courtines étaient principalement destinés à recevoir de ces formidables

machines qui, dans cette position, battaient les assaillants qui eussent

voulu s'approcher de la porte par les flancs des deux tours. C'était

ainsi, en effet, qu'on attaquait les portes pendant les siéges, depuis

le XIIe siècle. Les assiégeants se gardaient de se présenter en face de

ces portes, toujours munies sur leur front. Ils formaient leur attaque,

suivant une ligne oblique, en se couvrant par des mantelets, des

épaulements et des galeries de bois, contre les projectiles des

courtines; laissant les barbacanes dont ils occupaient les défenseurs

par des attaques rapprochées, ils les prenaient latéralement, et

arrivaient ainsi à la base des tours des portes, au point le plus

difficile à défendre[267]. C'était en prévision de ce genre d'attaque

que les constructeurs militaires faisaient ces becs saillants, ces

éperons renforçant les tours des portes au point attaquable et obligeant

l'assaillant à s'éloigner de la tangente; mais dès l'instant que l'on

pouvait munir les couronnements des tours de machines de jet à longue

portée, ce moyen de défense rapprochée devenait superflu.

Une coupe faite suivant l'axe du passage de la porte de

Villeneuve-lez-Avignon (fig. 26), complétera l'intelligence de ce bel

ouvrage d'un aspect vraiment imposant. Cette coupe B indique la coulisse

de la première herse en C, les premiers vantaux en _f_, la coulisse de

la seconde herse en D et les seconds vantaux en _e_. On observera que,

conformément à l'usage admis, autant que la configuration du terrain le

permettait, le sol du passage s'élève de l'extérieur à l'intérieur.

Au-dessus du passage, se voit la chambre de manoeuvre des deux herses,

et au-dessus de cette salle le châtelet supérieur, surmonté d'un engin à

longue portée. Devant la seconde herse D, s'ouvre un mâchicoulis. La

figure A donne la coupe transversale du passage fait sur _ab_ en

regardant du côté de l'entrée. En E, sont encore scellés les trois

anneaux de fer, de 0m,25 de diamètre, qui servaient à suspendre les

poulies nécessaires à la manoeuvre des chaînes de la première herse.

Mais la place de Villeneuve-lez-Avignon est située sur une colline de

roches abruptes, et sa porte s'ouvre en face d'un contre-fort descendant

vers la plaine. Dans une pareille situation, il n'est besoin ni de

fossés, ni d'ouvrages avancés très-forts, car l'assiette du lieu offre

déjà un obstacle difficile à vaincre. La circulation des allants et

venants se borne à des sorties et à des rentrées d'une garnison. La

porte que nous venons de présenter ci-dessus est donc plutôt l'entrée

d'un château que d'une ville populeuse et dont les issues doivent être

laissées libres tout le jour. Les portes de la ville d'Avignon étaient

bien, au XIVe siècle, des ouvrages disposés pour une cité fortifiée,

mais contenant une population nombreuse et active.

Les remparts d'Avignon furent élevés de 1348 à 1364. Ils étaient percés,

soit du côté du Rhône, soit du côté de la plaine, de plusieurs portes,

parmi lesquelles nous choisirons la porte Saint-Lazare, l'une des mieux

conservées et sur laquelle nous possédons des documents complets[268].

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 26 / 44 段